L’Encyclopédie/1re édition/HERCULANUM

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Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8p. 150-154).
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HERCULANUM, (Géog. anc.) autrement HERCULANEUM, HERCULANIUM, & HERCULEUM, ancienne ville d’Italie dans la Campanie, sur la côte de la mer, vis-à-vis du Vésuve. Pline, liv. III. c. v. la met entre Naples & Pompeii. Paterculus, liv. II. c. vj, ainsi que Florus, liv. I. c. xvj, disent qu’elle fut conquise par les Romains durant les guerres des alliés ; & Columelle, liv. X, ne parle que de ses salines, qu’il nomme salines d’Hercule.

Quæ dulcis Pompeia palus, vicina salinis
Herculeis.

Mais l’affreuse éruption du Vésuve, qui engloutit cette ville avec d’autres de la Campanie, est une époque bien célebre dans l’histoire : on la date la premiere année de l’empire de Titus, & la 79e de l’ere chrétienne.

La description de cet évenement a été donnée par Pline le jeune, témoin oculaire. On sait que son oncle le naturaliste y perdit la vie ; il se trouvoit pour lors au cap de Misene en qualité de commandant de la flotte des Romains. Spectateur d’un phénomene inoui & terrible, il voulut s’approcher du rivage d’Herculanum, pour porter, dit M. Venuti, quelques secours à tant de victimes de ces efforts insensés de la nature ; la cendre, les flammes, & les pierres calcinées remplissoient l’air, obscurcissoient le soleil, détruisoient pêle-mêle les hommes, les troupeaux, les poissons, & les oiseaux. La pluie de cendres & l’épouvante, s’étendirent non seulement jusqu’à Rome, mais dans l’Afrique, l’Egypte & la Syrie. Enfin les deux villes d’Herculanum & de Pompeii, périrent avec leurs habitans, ainsi qu’avec l’historien naturaliste de l’univers ; sur quoi Pline le jeune remarque noblement que la mort de son oncle a été causée par un accident mémorable, qui ayant enveloppé des villes & des peuples entiers, doit contribuer à éterniser sa mémoire.

Ce desastre avoit été précédé d’un furieux tremblement de terre, arrivé 13 ans auparavant, l’an 63 de J. C. sous le consulat de Régulus & de Virginius ; & même alors, selon plusieurs auteurs, la plus grande partie d’Herculaneum fut abîmée.

Quoi qu’il en soit, cette ville voisine de la mer, située à quatre milles environ de Naples, fut ensevelie dans les entrailles de la terre, vers l’espace qui est entre la maison royale de Portici, & le village de Rétine ; son port n’étoit pas loin du mont Vésuve. A quatre milles pareillement de Naples, mais du côté du levant, on trouve sous la même montagne, le hameau nommé Torre del Greco, la Tour du Grec, où l’on croit aussi qu’est enterrée la ville de Pompeii.

L’époque de la fondation d’Herculaneum est inconnue ; l’on conjecture seulement du récit de Denis d’Halycarnasse, que cette fondation peut être placée 60 ans avant la guerre de Troie, & par conséquent 1342 avant J. C. Il suivroit de là qu’Herculanum auroit subsisté plus de 1400 ans ; mais sans nous arrêter à discuter le terme de sa durée, ou les circonstances de sa ruine, essayons plûtôt de retracer l’histoire heureuse de sa découverte, & pour ainsi dire, de sa résurrection.

Il y a près de dix ans que l’on parle toûjours avec admiration de cette découverte. Tous ceux qui cultivent les lettres, les sciences & les arts, y sont intéressés : une ville célebre engloutie de puis plus de 1600 ans, & rendue en quelque façon à la lumiere, a sans doute de quoi réveiller la plus grande indifférence ; tâchons même de contenter la curiosité.

Le prince d’Elbeuf bâtit vers l’an 1720 un logement à Portici sur le bord de la mer, & desirant de l’orner de marbres anciens, un paysan du lieu lui en apporta de très-beaux qu’il avoit trouvés en creusant son puits. Le prince acheta le terrain du paysan, & y fit travailler. Ses fouilles lui procurerent d’abord de nouveaux marbres en abondance, & ce qui valoit beaucoup mieux, sept statues de sculpture grecque. Les travailleurs poursuivant leur besogne, trouverent plusieurs colonnes d’albâtre fleuri, & de nouvelles statues, dont M. d’Elbeuf fit présent au prince Eugene de Savoie. A cette découverte de statues, succéda celle d’une grande quantité de marbres d’Afrique, qui servirent à faire une foule de petites tables ; ces richesses enflées encore par la bouche de la renommée, ouvrirent les yeux au gouvernement, qui devenu jaloux, fit suspendre & cesser les excavations.

Le souvenir de ce genre de découvertes, se conservoit précieusement dans le tems où le roi des deux Siciles choisit l’agréable situation de Portici, pour s’y ménager un séjour délicieux. Alors ce monarque ne songea qu’à poursuivre avec vigueur les fouilles entamées par le prince d’Elbeuf, & le succès surpassa de bien loin son attente. La terre ayant été creusée par ses ordres jusqu’à quatre-vingt piés de profondeur, l’on découvrit le sol d’une ville abîmée sous Portici & Rétine, villages distans de six milles de Naples, entre le mont Vésuve & le bord de la mer. Enfin, les excavations ayant été poussées plus avant, on a tiré de ce terrain tant d’antiquités de toute espece, que dans l’espace de six ou sept ans, elles ont formé au roi des deux Siciles un musée tel qu’un prince de la terre, quel qu’il soit, ne sauroit dans le cours de plusieurs siecles, s’en procurer un pareil.

Voilà l’avantage des potentats : un particulier, comme le prince d’Elbeuf, auroit encore trouvé quelques fragmens d’antiquités ; mais le roi de Naples faisant creuser dans le grand, & en ayant les moyens, a déterré une ville entiere, pleine d’embellissemens, de théatres, de temples, de peintures, de statues colossales & équestres, de bronzes, & de marbres enfouis dans le sein de la terre. Détaillons toutes ces merveilles.

Parmi les débris d’Herculanum, on y reconnut du premier coup d’œil, des édifices d’une grande étendue. De ce nombre sont un temple où étoit une statue de Jupiter, & un théatre bien conservé ; comme c’est ici le premier, & le plus beau des monumens que l’on a découvert, commençons par le décrire.

Ce théatre ayant été mesuré autant que le travail, & les terres amoncelées purent le permettre, l’on a jugé que sa circonférence extérieure étoit de 290 piés, & l’intérieure de 230 piés jusqu’à la scene ; sa largeur étoit en-dehors de 160 piés, & en-dedans de 150 ; le lieu de la scene avoit environ 72 piés de large, & 30 de profondeur.

La forme de ce théatre est celle d’un demi-cercle, contenant 18 gradins dans la partie de devant, chacun desquels part du même centre : ce demi-cercle se termine ensuite par les deux extrémités en un quarré divisé en trois parties.

Trois loges élevées l’une sur l’autre, non perpendiculairement, mais de maniere que les murs du dedans étoient successivement soûtenus par les gradins, servoient de portiques, pour entrer au théatre, & pour s’y placer à son aise. Le corridor d’en-haut répondoit aux gradins de cette partie, lesquels étoient couverts, & par conséquent destinés pour les dames.

Si l’on considere la structure de ce théatre, celle de ses voûtes, l’intérieur de ses corridors construits de brique, interrompus par des corniches de marbre, ses vomitoires, ses escaliers distingués, par lesquels les sénateurs passoient pour aller d’un rang à l’autre ; si l’on observe en même tems les fragmens de colonnes, les statues de toute matiere & de toute grandeur, les marbres de toute espece, afriquains, grecs, égyptiens, les agathes fleuries qui tapissoient la scene & l’orchestre, on pensera sans doute que ce monument étoit d’une grande magnificence.

Mais être surpris d’entendre parler dans une ville peu distante de Rome, d’un édifice de cette beauté, c’est oublier combien l’exemple d’une capitale a d’influence sur les provinces voisines. Les citoyens d’Herculanum ne demandoient comme les Romains, que du pain & des spectacles, panem & circenses. Leur ville anciennement habitée par les Osques, Osci, auteurs des comédies obscenes, & occupée depuis par les Etrusques, inventeurs des représentations histrioniques, devoit se distinguer plus qu’une autre, par la splendeur de son théatre, & l’amour des pieces qu’on y jouoit. Aussi quelques auteurs ont écrit que ces peuples, quoique menacés par le Vésuve, d’une ruine prochaine, préfererent le plaisir du spectacle à leur propre salut, & se laisserent accueillir par la flamme & la grêle des cailloux calcinés.

Il ne faut pas croire toutefois de pareilles anecdotes ; l’embrasement du Vésuve, au rapport de Dion, fut précédé d’un tremblement de terre qui dura plusieurs jours, mais qui ne parut pas redoutable à des Campaniens, accoutumés à ces agitations de la nature : bien-tôt il s’accrut tellement, que tout sembloit prêt à être renversé. On vit sortir du volcan un nuage d’une grandeur immense, blanc, noir, ou tacheté, selon qu’il étoit plus ou moins épais, & qui élevoit avec lui la terre, la cendre, ou l’un & l’autre. A cette vûe, il n’est pas possible d’imaginer que ceux d’Herculanum ayent poussé l’amour des spectacles, jusqu’à attendre leur perte inévitable dans l’enceinte de leur théatre.

De plus, on n’a rencontré aucuns vestiges d’os dans la découverte de ce théatre ; le seul sujet de curiosité en ce genre, est un squelette d’homme presque tout entier, que l’on a trouve sur l’escalier d’une maison, tenant à la main une bourse pleine de petite monnoie. En vain l’on tenta de transporter cet ancien squelette ; à peine l’eut-on touché légerement, qu’il se convertit en poussiere.

Après avoir décrit le théatre, c’est le lieu d’observer qu’on trouva dans son enceinte quantité de statues qui, selon les apparences, servoient à son embellissement. Il y avoit deux de ces statues de bronze, représentant Auguste & Livie ; celle-là ayant la tête nue, & le corps revêtu de la toge ; celle-ci la tête voilée, & la coëffure à petits triangles, semblable à une couronne rayonnante. On découvrit à quelque distance deux autres statues de femme, & bien-tôt après, cinq autres statues de marbre, plus grandes que le naturel, dont quatre étoient couvertes de la toge. Il faut observer que toutes ces statues ont les bras & les mains d’un marbre différent de celui du reste du corps, mais d’un marbre plus beau.

Entre les statues de toute espece & de toute grandeur qu’on a déterrées dans cet endroit, on met au nombre des principales les suivantes ; celle de Néron, sous la figure de Jupiter tonnant ; & celle de Germanicus, l’une & l’autre plus grandes que nature ; celle de Claude, & de deux femmes inconnues ; une statue de marbre, représentant Vespasien ; une Atalante, dans laquelle on remarque la maniere greque ; enfin, deux statues de la premiere beauté assises sur la chaise curule.

On découvrit aussi douze autres statues de suite, six représentant des hommes, & six des femmes : ce sont peut-être celles des dieux Consentes, qui, selon l’opinion de Panvinio, se plaçoient dans le lieu des spectacles.

Parmi les bustes de marbre déterrés dans le même endroit, on distingue un Jupiter Ammon, une Junon, une Pallas, une Cérès, un Neptune, un Janus à deux faces, une petite fille, & un jeune garçon avec la bulle d’or au col, qui lui descend sur la poitrine ; marque distinctive des enfans de qualité. Cette bulle n’est pas cependant ici en forme de cœur, selon la coutume usitée chez les Romains, elle est de figure ovale.

La découverte du théatre d’Herculanum & de ses superbes ornemens, fut suivie de celle des temples, ainsi qu’on l’espéroit ; car tous les savans conviennent que les Romains avoient coûtume d’en bâtir au voisinage de leurs théatres. Comme les sacrifices précédoient les jeux, & que les jeux avoient rapport aux représentations de la scene, on devoit rencontrer quelques temples voisins du théatre dans l’ancien pays des Osques, où les jeux de ce nom, & les pieces Atellanes avoient été inventées.

En effet, il est arrivé qu’à quelque distance du théatre d’Herculanum, on a découvert deux temples de différente grandeur ; l’un a 150 piés de longueur sur 60 de large ; l’autre a seulement 60 piés de long, sur 42 de large ; & ce dernier temple n’étoit peut-être qu’une espece de chapelle, nommée par les latins ædicula. Cependant l’intérieur avoit des colonnes, entre lesquelles étoient alternativement des peintures à fresque, & de grandes tables de marbre, enchâssées d’espace en espace dans toute la longueur des murs. Sur ces tables on lisoit les noms des magistrats qui ont présidé à la dédicace de chaque temple, ainsi que les noms de ceux qui ont contribué à les bâtir ou à les réparer.

Vis-à-vis de ces deux temples, on a trouvé un troisieme édifice, que plusieurs savans conjecturent être le forum civil d’Herculanum, ou bien un de ces temples que les anciens nommoient Peripteres.

Le terreplein de cet édifice forme un parallelogramme long d’environ 228 piés, & large de 132. Il est environné de colonnes qui soûtiennent les voûtes du portique, lequel fait le tour de la partie intérieure ; les colonnes qui forment les portiques du dedans, sont au nombre de 42 ; les statues de bronze & de marbre, placées entre les pilastres, ont été presque toutes trouvées fondues, détruites, brisées, mutilées. Le dedans de l’édifice étoit pavé de marbre, & ses murs peints à fresque : une partie de cette peinture a été taillée avec la muraille, & transportée dans le cabinet du roi des deux Siciles.

Il ne faut pas oublier de dire, qu’outre les statues de dieux, d’empereurs, & de héros, dont nous avons parlé jusqu’ici, on a déterré dans les édifices publics, quantité de statues d’idoles, & autres de divers personnages, principalement des familles Annia & Nonia. La plus belle de toutes est la statue équestre érigée à la mémoire de Nonnius Balbus, avec une inscription en son honneur ; dom Carlos a placé cette statue dans le vestibule de son palais. Elle est entourée d’une colonnade de marbre, & d’un grillage de fer : devant l’escalier du même palais, on voit la statue de Vitellius toute entiere, & de grandeur naturelle ; ajoûtons que dans la classe des petites statues de bronze, il y en a plusieurs qu’on croit être des dieux lares ou pénates d’Herculanum.

C’en est assez sur les édifices publics de cette ville ; les édifices particuliers que l’on a découverts dans une espace d’environ 300 perches de longueur, & 150 de largeur, ont paru d’une architecture uniforme.

Toutes les rues d’Herculanum sont tirées au cordeau, & ont de chaque côté des parapets peur la commodité des gens de pié ; elles sont pavées de pierres semblables à celles dont la ville de Naples est aussi pavée ; ce qui donne lieu de croire qu’elles ont été tirées de la même carriere, c’est-à-dire d’un amas de laves du Vésuve.

L’intérieur de quelques maisons d’Herculane étoit peint à fresque de charmans tableaux, représentans des sujets tirés de la fable ou de l’histoire. Le roi des deux Siciles en a fait transporter tant qu’il a pu dans son palais. Ces peintures sont d’ordinaire accompagnées d’ornemens de fleurs, d’oiseaux posés sur des cordelettes, suspendus par le bec ou par les piés, de poissons ou d’autres animaux. En un mot, les peintures transportées chez le roi des deux Siciles forment près sept cens tableaux de toute grandeur. Il est vrai que la plûpart n’ont que dix ou douze pouces de hauteur sur une largeur proportionnée. Ils représentent de petits amours, des bêtes sauvages, des poissons, des oiseaux, &c.

Parmi les grands tableaux, il y en a deux qui méritent d’être ici décrits, & qui furent trouvés dans deux niches au fond d’un temple d’Hercule. Dans la premiere de ces niches étoit peint un Thésée, semblable à un athlete, tenant la massue levée & appuyée sur le bras gauche, & ayant sur l’épaule un manteau de couleur rouge, avec l’anneau au doigt. Le minotaure est étendu à ses pieds avec la tête d’un taureau & le corps d’un homme : la tête du monstre paroît toute entiere ; le corps est représenté en ligne presque droite & très-bien racourci. Trois jeunes Grecs sont autour du héros : l’un lui embrasse le genou ; le second lui baise la main droite ; le troisieme lui serre le bras gauche avec une attitude gracieuse : une fille, qu’on croit être Ariane, touche modestement sa massue. On voit dans l’air une septieme figure, qui peut dénoter une victoire, & on apperçoit enfin les détours du labyrinthe.

Le tableau de l’autre niche est aussi composé de plusieurs figures de grandeur naturelle. On y voit une femme assise, couronnée d’herbes & de fleurs, tenant dans sa main un bâton de couleur de fer ; à sa gauche est une corbeille pleine d’œufs & de fruits, sur-tout de grenades : derriere elle est un faune qui joue de la flûte à sept tuyaux : en face de cette femme assise, on voit debout un homme à barbe courte & noire, ayant l’arc, le carquois plein de fleches, & la massue. Derriere cet homme est une autre femme couronnée d’épics, qui semble parler à la premiere ; à ses piés, est une biche qui alaite un petit enfant. Au milieu du tableau & dans le vuide, on voit une aigle à aîles déployées ; & sur la même ligne, un lion dans une attitude tranquille. Il faut avouer que les tableaux de ces deux niches ne sont pas dessinés avec correction, & que l’expression manque dans la plûpart des têtes.

Au sortir du temple d’Hercule, l’on découvrit çà & là plusieurs autres tableaux, en particulier un Hercule de grandeur naturelle ; Virginie accompagnée de son pere & d’Icilius son époux, en présence d’Appius-Décemvir siégeant sur son tribunal ; l’éducation d’Achille par Chiron, qui montre au jeune héros à jouer de la lyre ; enfin divers autres morceaux d’histoire, outre des paysages, des représentations de sacrifices, de victimes, & de prêtres en habits blancs & sacerdotaux.

Les connoisseurs assurent que plusieurs des tableaux, tirés des fouilles d’Herculane, quoique précieux d’ailleurs, péchent dans le coloris & les carnations, soit que ces défauts procedent des peintures mêmes, ou que le tems les ait altérées. Le coloris y est presque toujours trop rouge, & les gradations rarement conformes aux préceptes de l’art. Une seule couleur forme souvent le champ de ces tableaux ; quelques-uns cependant sont composés de deux, de trois & de quatre couleurs. Il y en a même un à fresque, représentant des fleurs où toutes les couleurs sont mises en usage.

Avant que de quitter ce qui regarde la peinture, il faut lever un doute, qui sera vraissemblablement resté dans l’esprit des lecteurs, au sujet des tableaux à fresque, transportés d’Herculanum à Portici. Ils demanderont comment on a pu procéder dans cette opération. Je leur répondrai, avec ceux qui en ont été témoins, qu’on a suivi la même méthode qui fut jadis heureusement employée pour les ouvrages de Damophile & Gorgase, sculpteur & peintre illustres, qui avoient décoré le temple de Cérès, situé près du grand cirque à Rome. Lors, dit Varron, que l’on voulut réparer & crépir de nouveau les murs de cet édifice, on coupa tous les tableaux qui étoient peints dessus, & on les déposa dans des caisses. La même chose s’est pratiquée pour les tableaux d’Herculanum. On a d’abord commencé à les fortifier par derriere avec de la pierre propre à cet effet, sur laquelle attachant par le moyen du plâtre l’enduit & ses peintures ; coupant ensuite le tout, & le serrant avec beaucoup de précaution dans des caisses de bois, on l’a tiré du fond de la ville souterraine avec autant de dextérité que de bonheur. Enfin, on a appliqué sur ces peintures un vernis transparent, pour les ranimer & les pouvoir conserver pendant des siecles.

Qu’on se représente à cette heure la surprise des gens de l’art, à la vue de tant de peintures renaissantes, pour ainsi dire, avec leur fraîcheur : ni celles du tombeau des Nasons, lavées & presque effacées par le tems, ni celles que Gregorio Capponi a si fort vantées, ne sauroient être comparées aux peintures d’Herculane. Le roi des deux Siciles peut seul se vanter d’avoir, & la plus vaste collection qu’on connoisse en ce genre, & même des espèces de chef d’œuvres parfaitement conservés.

A peine les tableaux des murs d’Herculanum avoient passé des ténebres au grand jour, qu’on porta la curiosité dans l’intérieur d’un maison qu’on venoit de découvrir à souhait. On y entra ; & dans une chambre de plain-pié, on y trouva quelques caraffes de crystal, un petit étui de bronze renfermant des poinçons pour écrire sur des tablettes de cire, & une lame d’airain, sur laquelle on lisoit des immunités accordées par Titus aux affranchis qui voudroient s’appliquer à la navigation.

En parcourant la maison dont nous parlons, on trouva dans une chambre du haut (qui étoit peut-être la cuisine) plusieurs vases de terre & de bronze, & entr’autres des œufs entiers, des noix, des noisettes, belles en dehors, mais pleines de cendres en dedans.

Près de cette maison étoit un temple de Neptune, avec la statue du Dieu. Dans un endroit de ce temple sont représentées des galeres avec leurs combattans, & ces galeres n’ont qu’un rang de rames.

Ailleurs on découvrit une cave, contenant de grands vases de terre cuite, posés dans le gravois, & ensevelis tout-à-fait sous terre, à l’exception des gouleaux enchâssés dans un banc de marbre, qui régnoit tout autour de la cave. La capacité de ces vases pouvoit être, à ce qu’on conjecture, d’environ dix barrils mesure de Toscane ; je dis à ce qu’on conjecture, car malheureusement tout fut brisé au grand regret des Antiquaires. Au sortir de cette cave, on découvrit une statue de bronze, représentant le fils de Jupiter & d’Alcmene ; une lanterne à deux meches, & un bracelet d’or ciselé.

Dès qu’on eut commencé de rompre le pavé de mosaïque du temple d’Hercule, l’on trouva sous ce pavé des piédestaux de marbre, plusieurs lacrymatoires, & divers fragmens de métal blanc qui servoient de miroir.

En avançant d’autres fouilles, on apperçut quelques édifices qui avoient une suite uniforme de petites galeries pavées en mosaïque, des fenêtres de médiocre grandeur, & dans quelques-unes des restes de pierres diaphanes, faites de talc ou d’albâtre très-fin.

Après de nouveaux travaux, l’étonnement redoubla à la vue de huit statues colossales assises qui ont été restaurées, & qui servent d’embellissement au théâtre de la maison royale de Portici.

L’œil fut ensuite récréé par le spectacle de quantité de vases, trépiés, & statues d’idoles de plusieurs pieces qui sembloient sortir de ces fouilles, comme d’une source. Dans quelques-uns de ces vases, l’on a trouvé des provisions de toute espece, comme grains, fruits, olives, réduits en charbons ; ainsi qu’un pâté d’environ un pié de diametre, serré dans sa tourtiere & clos dans le four.

On n’a gardé cependant de toutes les curiosités de ce genre qu’un seul pain, semblable de figure à deux pains posés l’un sur l’autre, dont celui de dessous est plus plat, & celui de dessus plus rond. Autour de ce pain on lit : Seligo C. Granii E. Cicere. Il a environ huit pouces de diametre sur quatre de hauteur. Seroit-il de la qualité de ceux dont Juvenal dit :

Et tener, & niveus, molli seligine factus
Servatur domino.

Mais que ce soit un pain mollet ou non, il est entier, & le roi des deux Siciles l’a mis dans des crvstaux comme une chose très singuliere. Rien n’est en effet plus rare, que de posséder du pain de seize siècles, conservant encore sa forme & son étiquete.

A ces découvertes succéda celle de quantité de nouvelles peintures, dont voici les principales. Une chasse de cerfs & de sangliers ; une victoire ; un vase de fleurs avec un chevreuil de chaque côté ; deux muses, dont l’une joue de la lyre, & l’autre a un masque qui couvre son visage ; trois têtes de Méduse ; deux têtes d’animaux imaginaires ; un oiseau qui voltige autour d’un cerf ; un prêtre de Bacchus qui joue des timbales ; un autre assis sur un tigre ; Ariane abandonnée sur le rivage de la mer, & Thésée qui s’enfuit sur son vaisseau ; Jupiter sous diverses formes ; Hercule qui extermine les oiseaux du lac Stymphale ; six ou sept tableaux représentant chacun une bacchante, qui se prépare à danser, & qui est vêtue d’une étoffe de gaze avec toute la recherche imaginable, pour former la nudité variée des épaules & du sein ; enfin d’autres peintures offrent des marines, des coupes d’architecture, & des édifices élégans représentés en perspective & dans toutes les regles de ce genre si difficile.

Laissons aux Antiquaires le soin de parler des médailles que les ruines d’Herculanum ont procurées à sa majesté des deux Siciles, & en particulier des médailles de Vitellius en bronze, grandes & moyennes qui sont rares ; la légende de celles-ci du principal côté est : A. Vitellius Germanicus Imp. Aug. P. M. Fr. P. Les revers sont différens. Dans quelques uns, on voit Mars avec la lance & l’enseigne romaine. Dans d’autres, la paix tient de la main droite le rameau d’olivier, & de la gauche la corne d’abondance.

Mais nous ne devons pas taire les lampes en grand nombre, qui ont été trouvées à Herculanum, & qui sont presque toutes consacrées à Vénus. Les anciens poëtes nous peignent cette ville & ses environs, comme un des siéges de l’empire de cette déesse. Pour juger à quel point on y portoit son culte, il ne faut que jetter un coup-d’œil sur les lampes dont nous parlons. Si celles de terre cuite sont modestes en général, les lampes de cuivre sont autant de monumens par leur différentes figures, de la dépravation de l’esprit & des mœurs des habitans qui les possédoient.

Il seroit long de décrire les ustensiles des sacrifices ; & ce n’en est pas ici le lieu. Peut-être aussi sera-t-il impossible de connoître précisément la destination de chacun. Il suffira donc de remarquer qu’on en a découvert de toutes especes, en marbre, en verre, en cuivre, en terre cuite, les uns pour les sacrifices proprement dits, les autres pour les libations ; ceux-ci pour l’eau lustrale, ceux là pour recevoir le vin dont on arrosoit les victimes, &c.

Outre ces ustensiles sacrés, Herculanum a fourni quelques meubles de ménage ou de luxe, comme tables & trépiés. Parmi les tables entieres, on en vante une d’un marbre couleur de fer, avec son pied de la même matiere, représentant 10. On ne loue pas moins le trépié que le roi des deux Siciles a placé dans son appartement. Les ornemens de ce trépié sont d’un goût délicat, & la cuvette est soutenue par trois sphynx aîlés d’une très-belle ciselure.

Les autres curiosités consistent en casques, armes de differentes especes, cuillers, bouteilles, vases, chandeliers, pateres, urnes, anneaux, agraffes, boucles d’oreilles, colliers & bracelets, indépendamment d’une cassette qui contenoit les instrumens propres aux occupations des femmes, comme ciseaux, aiguilles, dés à coudre, &c.

Ma joie seroit grande, si je pouvois terminer cet article par la nouvelle d’un beau manuscrit, tiré des ruines d’Herculanum : mais dans le petit nombre de ceux qu’on a déterrés de cette ville souterraine, ou l’écriture étoit effacée, ou les feuilles si fort collées les unes aux autres, qu’elles ont parti par lambeaux. Nous serions trop heureux si les excavations fussent tombées sur le temple d’un homme de lettres ; je veux dire, sur une maison écartée, consacrée aux muses, dans laquelle on eût trouvé en bon état quelqu’un de ces précieux ouvrages complets qui nous manquent toujours, comme un Diodore de Sicile, un Polybe, un Saluste, un Tite Live, un Tacite, la seconde partie des fastes d’Ovide, les vingt-quatre livres de la guerre des Germains, que Pline commença lorsqu’il servoit dans ce pays ; ou bien enfin, puisque ce peuple aimoit tant le théâtre, un Eschyle, un Eurypide, un Aristophane, un Ménandre ; certes on pouvoit se flatter de ce dernier genre de découvertes.

La Campanie où étoit Herculanum, n’offroit pas seulement une contrée délicieuse par la fécondité de ses champs, la beauté de ses fruits, l’aménité de ses bords, la salubrité de son air, mais encore par le séjour que les muses faisoient dans son voisinage. La plûpart des beaux-esprits de Rome sembloient s’être accordés pour venir habiter toutes les campagnes d’alentour. Enfin Herculanum étoit, pour ainsi dire, ceinte & munie de domiciles des sciences, & d’atteliers des beaux-arts. Ciceron, Pompée, celui qui le vainquit à Pharsale, & tant d’autres Romains, aussi célebres par leur savoir que par leur habileté dans la conduite de l’état, avoient des maisons de plaisance aux environs de cette ville ; & quels secours ses habitans ne devoient-ils pas tirer de ces grands génies, pour cultiver leur esprit & former des bibliotheques à leur exemple !

Les ruines même de cette place, où l’on n’a rien apperçu qui sentît la barbarie, mais au contraire des édifices sacrés & profanes, publics & particuliers, très-bien entendus, très-bien décorés, un théâtre, des temples, des portiques, tant de peintures, de statues de bronze, de bas-reliefs & de colonnes ; tous ces monumens, dis-je, sont une preuve incontestable qu’Herculanum étoit habitée par des hommes curieux de belles choses.

Consolons-nous donc de la perte des manuscrits engloutis quelque part dans les abysmes de cette ville, puisqu’enfin ces fouilles pratiquées depuis 1750 jusqu’à 1755 ont produit d’autres raretés si nombreuses, que sa majesté Sicilienne a jugé nécessaire de destiner dans son palais une vaste salle voûtée, remplie d’armoires différentes, pour les pouvoir placer, & montrer à tous les curieux de l’univers.

Ce Prince a fait plus, il a nommé, en 1755, une société de très-habiles gens, pour mettre en ordre tous ces précieux monumens d’antiquité, en donner l’histoire, la représentation en taille douce, & l’explication. On ne sauroit employer de trop bons artistes pour le dessein & la gravure ; car, quant à l’explication, c’est aux savans de l’Europe entiere à y concourir. Il faut espérer que l’ouvrage complet sortira de la presse avec le soin qu’il mérite.

Nous en avons déja vu le premier tome avec avidité : il a paru à Naples en 1757 en forme d’atlas, & contient quantité de planches qu’on ne peut se lasser de regarder. Telle est la VIII. représentant Achille, qui apprend du centaure Chiron, à jouer de la lyre : la tête du centaure est excellente, & le jeune héros semble vivant & animé. La planche IX. du satyre Marsyas, assis sur une roche, est sans doute une copie du tableau de Polygnote qu’on voyoit à Delphes. Les planches de bacchantes n’offrent que trop d’attraits : elles ne sont point peintes ici en prêteresses échevelées, mais en nymphes de Gnide, vêtues d’une étoffe légere, & se présentant pour danser dans des attitudes si voluptueuses, que Vénus elle-même en eût emprunté l’image, pour s’attacher des peuples qui prenoient tant de soin d’encenser ses autels.

Les peintures d’un attelier pour la vendange avec les pressoirs, celles de quelques métiers inconnus, celles de la boutique d’un cordonnier, & toutes celles de divers jeux d’enfans m’ont enchanté. Il y en a où ces mêmes enfans pêchent à la ligne : on voit déja les poissons qui sautent sur l’eau, ou qui sont pris. Tout est gracieux dans ces petites peintures, & Tenieres n’a rien fait de plus amusant. Il y a aussi d’admirables planches de marine, & de morceaux d’architecture.

Il est vrai qu’on rencontre plusieurs autres planches, dont il paroît difficile ou impossible de deviner le sujet. La planche VI. par exemple, toute belle qu’elle est, prépare bien des tortures aux savans. La planche XI. n’est pas plus intelligible. Est-ce Oreste reconnu par sa sœur ? Et la planche XII. en est-elle une continuation ? Quoi qu’il en soit, toutes les entraves pour l’explication n’ôtent rien au mérite des choses curieuses de ce premier volume, & ne servent qu’à faire desirer la suite avec plus d’impatience. (Le Chevalier De Jaucourt.)