L’Encyclopédie/1re édition/HIATUS

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Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8p. 198-200).
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HIATUS, s. m. (Gramm.) ce mot purement latin a été adopté dans notre langue sans aucun changement, pour signifier l’espece de cacophonie qui résulte de l’ouverture continuée de la bouche, dans l’émission consécutive de plusieurs sons qui ne sont distingués l’un de l’autre par aucune articulation. M. du Marsais paroît avoir regardé comme exactement synonymes les deux mots hiatus & bâillement ; mais je suis persuadé qu’ils sont dans le cas de tous les autres synonymes, & qu’avec l’idée commune de l’émission consécutive de plusieurs sons non articulés, ils désignent des idées accessoires différentes qui caractérisent chacun d’eux en particulier. Je crois donc que bâillement exprime particulierement l’état de la bouche pendant l’émission de ces sons consécutifs, & que le nom hiatus exprime, comme je l’ai déjà dit, la cacophonie qui en résulte : en sorte que l’on peut dire que l’hiatus est l’effet du bâillement. Le bâillement est pénible pour celui qui parle ; l’hiatus est desagréable pour celui qui écoute : la théorie de l’un appartient à l’Anatomie, celle de l’autre est du ressort de la Grammaire. C’est donc de l’hiatus qu’il faut entendre ce que M. du Marsais a écrit sur le bâillement. Voyez Baillement. Qu’il me soit permis d’y ajoûter quelques réflexions.

« Quoique l’élision se pratiquât rigoureusement dans la versification des Latins, dit M. Harduin, secrétaire perpétuel de la société littéraire d’Arras (Remarques diverses sur la prononciation, page 106. à la note.) : & quoique les François qui n’élident ordinairement que l’e féminin, se soient fait pour les autres voyelles une regle équivalente à l’élision latine, en proscrivant dans leur poésie la rencontre d’une voyelle finale avec une voyelle initiale ; je ne sai s’il n’est pas entré un peu de prévention dans l’établissement de ces regles, qui donne lieu à une contradiction assez bisarre. Car l’hiatus, qu’on trouve si choquant entre deux mots, devroit également déplaire à l’oreille dans le milieu d’un mot : il devroit paroître aussi rude de prononcer meo sans élision, que me odit. On ne voit pas néanmoins que les poëtes latins aient rejetté au tant qu’ils le pouvoient les mots où se rencontroient ces hiatus ; leurs vers en sont remplis, & les nôtres n’en sont pas plus exempts. Non-seulement nos poëtes usent librement de ces sortes de mots, quand la mesure ou le sens du vers paroît les y obliger ; mais lors même qu’il s’agit de nommer arbitrairement un personnage de leur invention, ils ne font aucun scrupule de lui créer ou de lui appliquer un nom dans lequel il se trouve un hiatus ; & je ne crois pas qu’on leur ait jamais reproché d’avoir mis en œuvre les noms de Cléon, Chloé, Arsinoé, Zaïde, Zaïre, Laonice, Léandre, &c. Il semble même que loin d’éviter les hiatus dans le corps d’un mot, les poëtes françois aient cherché à les multiplier, quand ils ont séparé en deux syllabes quantité de voyelles qui font diphtongue dans la conversation. De tuer ils ont fait tu-er, & ont allongé de même la prononciation de ruine, violence, pieux, étudier, passion, diadème, jouer, avouer, &c. On ne juge cependant pas que cela rende les vers moins coulans ; on n’y fait aucune attention ; & on ne s’apperçoit pas non plus que souvent l’élision de l’e féminin n’empêche point la rencontre de deux voyelles, comme quand on dit, année entiere, plaie effroyable, joie extréme, vûe agréable, vûe égarée, bleue & blanche, boue épaisse ».

Ces observations de M. Harduin sont le fruit d’une attention raisonnée & d’une grande sagacité ; mais elles me paroissent susceptibles de quelques remarques.

1°. Il est certain que la loi générale qui condamne l’hiatus comme vicieux entre deux mots, a un autre fondement que la prévention. La continuité du bâillement qu’exige l’hiatus, met l’organe de la parole dans une contrainte réelle, & fatigue les poûmons de celui qui parle, parce qu’il est obligé de fournir de suite & sans interruption une plus grande quantité d’air : au lieu que quand des articulations interrompent la succession des sons, elles procurent nécessairement aux poûmons de petits repos qui facilitent l’opération de cet organe : car la plûpart des articulations ne donnent l’explosion aux sons qu’elles modifient, qu’en interceptant l’air qui en est la matiere. Voyez h. Cette interception doit donc diminuer le travail de l’expiration, puisqu’elle en suspend le cours, & qu’elle doit même occasionner vers les poûmons un reflux d’air proportionné à la force qui en arrête l’émission.

D’autre part, c’est un principe indiqué & confirmé par l’expérience, que l’embarras de celui qui parle affecte desagréablement celui qui écoute : tout le monde l’a éprouvé en entendant parler quelque personne enrouée ou begue, ou un orateur dont la mémoire est chancelante ou infidelle. C’est donc essentiellement & indépendamment de toute prévention que l’hiatus est vicieux ; & il l’est également dans sa cause & dans ses effets.

2°. Si les Latins pratiquoient rigoureusement l’élision d’une voyelle finale devant une voyelle initiale, quoiqu’ils n’agissent pas de même à l’égard de deux voyelles consécutives au milieu d’un mot ; si nous-mêmes, ainsi que bien d’autres peuples, avons en cela imité les Latins, c’est que nous avons tous suivi l’impression de la nature : car il n’y a que ses décisions qui puissent amener les hommes à l’unanimité.

Ne semble-t-il pas en effet que le bâillement doit être moins pénible, & conséquemment l’hiatus moins desagreable au milieu du mot qu’à la fin, parce que les poûmons n’ont pas fait encore une si grande dépense d’air ? D’ailleurs l’effet du bâillement étant de soûtenir la voix, l’oreille doit s’offenser plûtôt de l’entendre se soûtenir quand le mot est fini, que quand il dure encore ; parce qu’il y a analogie entre soûtenir & continuer, & qu’il y a contradiction entre soûtenir & finir.

Il faut pourtant avouer que cette contradiction a paru assez peu offensante aux Grecs, puisque le nombre des voyelles non élidées dans leurs vers est peut-être plus grand que celui des voyelles élidées : c’est une objection qui doit venir tout naturellement à quiconque a lu les poëtes grecs. Mais il faut prendre garde en premier lieu à ne pas juger des Grecs par les Latins, chez qui la lettre h étoit toûjours muette quant à l’élision qu’elle n’empêchoit jamais ; au lieu que l’esprit rude avoit chez les Grecs le même effet que notre h aspirée ; & l’on ne peut pas dire qu’il y ait alors hiatus faute d’élision, comme dans ce vers du premier livre de l’Iliade :

Ἄξω ἑλών· ὃ δέ κεν κεχολώσεται ὅν κεν ἵκωμαι.

Cette premiere observation diminue de beaucoup le nombre apparent des voyelles non élidées. Une seconde que j’y ajoûterai peut encore réduire à moins les témoignages que l’on pourroit alléguer en faveur de l’hiatus : c’est que quand les Grecs n’élidoient pas, les finales, quoique longues de leur nature, & même les diphthongues, devenoient ordinairement breves ; ce qui servoit à diminuer ou à corriger le vice de l’hiatus : & les poëtes latins ont quelquefois imité les Grecs en ce point :

Credimus ? An qui amant ipsi sibi somnia fingunt ?

Virgile.

Implerunt montes ; flerunt Rhodopēĭǣ rupes. idem.

Que reste-t-il donc à conclure de ce qui n’est pas encore justifié par ces observations ? que ce sont des licences autorisées par l’usage en faveur de la difficulté, ou suggérées par le goût pour donner au vers une mollesse relative au sens qu’il exprime, ou même échappées au poëte par inadvertance ou par nécessité ; mais que comme licences ce sont encore des témoignages rendus en faveur de la loi qui proscrit l’hiatus.

3°. Quoique les Latins n’élidassent pas au milieu du mot, l’usage de leur langue avoit cependant égard au vice de l’hiatus ; & s’ils ne supprimoient pas tout-à-fait la premiere des deux voyelles, ils en supprimoient du-moins une partie en la faisant breve. C’est-là la véritable cause de cette regle de quantité énoncée par Despautere en un vers latin :

Vocalis brevis antè aliam manet usque Latinis.


& par la Méthode latine de Port-Royal, en deux vers françois :

Il faut abréger la voyelle,
Quand une autre suit après elle.

Ce principe n’est pas propre à la langue latine : inspiré par la nature, & amené nécessairement par le méchanisme de l’organe, il est universel & il influe sur la prononciation dans toutes les langues. Les Grecs y étoient assujettis comme les Latins ; & quoique nous n’ayons pas des regles de quantité aussi fixes & aussi marquées que ces deux peuples, c’en est cependant une que tout le monde peut vérifier, que nous prononçons breve toute voyelle suivie d’une autre voyelle dans le même mot : lĭer, nŭer, prĭeur, crĭant.

On trouve néanmoins dans le Traité de la Prosodie françoise par M. l’abbé d’Olivet (page 73 sur la terminaison ée), une regle de quantité contradictoire à celle-ci : c’est « que tous les mots qui finissent par un e muet, immédiatement précédé d’une voyelle, ont leur pénultieme longue comme aimēe, je līe, joīe, je loūe, je nūe, &c. » La langue italienne a une pratique assez semblable ; & en outre toute diphthongue à la fin d’un vers, se divise en deux syllabes dont la pénultieme est longue & la derniere breve. Peut-être n’y a-t-il pas une langue qui ne pût fortifier cette objection par quelques usages particuliers & par des exemples : les mots grecs ἀέναος, ἄονες, &c. les mots latins diēi, fīunt, &c. en sont des preuves.

Mais qu’on y prenne garde : dans tous les cas que l’on vient de voir, toutes les langues ont pensé à diminuer le vice de l’hiatus ; la premiere des deux voyelles est longue à la vérité, mais la seconde est breve ; ce qui produit à-peu-près le même effet que quand la premiere est breve & la seconde longue. Si quelquefois on s’écarte de cette regle, c’est le moins qu’il est possible ; & c’est pour concilier avec elle une autre loi de l’harmonie encore plus inviolable, qui demande que de deux voyelles consécutives la premiere soit fortifiée, si la seconde est muette ou très-breve, ou que la premiere soit foible, si la seconde est le point où se trouve le soûtien de la voix.

4°. C’est encore au même méchanisme & à l’intention d’éviter ou de diminuer le vice de l’hiatus, qu’il faut rapporter l’origine des diphthongues ; elles ne sont point dans la nature primitive de la parole ; il n’y a de naturel que les sons simples. Mais dans plusieurs occasions, le hasard ou les lois de la formation ayant introduit deux sons consécutifs sans articulation intermédiaire, on a naturellement prononcé bref l’un de ces deux sons, & communément le premier, pour éviter le desagrément d’un hiatus trop marqué, & l’incommodité d’un bâillement trop soûtenu. Lorsque le son prépositif s’est trouvé propre à se prêter à une rapidité assez grande sans être totalement supprimé, les deux sons se sont prononcés d’un seul coup de voix : c’est la diphthongue. C’est pour cela que toute diphthongue réelle est longue, dans quelque langue que ce soit, parce que le son double réunit dans sa durée les deux tems des sons élémentaires dont il est résulté : & que quand les besoins de la versification ont porté les poëtes à décomposer une diphthongue pour en prononcer séparément les deux parties élémentaires (Voyez Diérese), ils ont toûjours fait bref le son prépositif. Si par une licence contraire ils ont voulu se débarrasser d’une syllabe incommode, en n’en faisant qu’une de deux sons consécutifs que l’usage de la langue n’avoit pas réunis en une diphthongue (Voy. Synecphonèse & Synérèse), cette syllabe factice a toûjours été longue, comme les diphthongues usuelles.

5°. Quoiqu’il soit vrai en général que l’hiatus est un vice réel dans la parole, sur-tout entre deux mots qui se suivent ; loin cependant d’y déplaire toûjours, il y produit quelquefois un bon effet, comme il arrive aux dissonnances de plaire dans la Musique, & aux ombres dans un tableau, lorsqu’elles y sont placées avec intelligence. Par exemple, lorsque Racine (Athalie, act. I. sc. j.) met dans la bouche du grand-prêtre Joad ce discours si majestueux & si digne de sa matiere :

Celui qui met un frein à la fureur des flots,
Sait aussi des méchans arrêter les complots.


est-il bien certain que l’hiatus qui est à l’hémistiche du premier vers, y soit une faute ? M. l’abbé d’Olivet (Prosod. franç. page 47.) se contente de l’excuser par la raison du repos qui interrompt la continuité des deux sons & le bâillement : mais je serois fort tenté de croire que cet hiatus est ici une véritable beauté ; il y fait image, en mettant, pour ainsi dire, un frein à la rapidité de la prononciation, comme le Tout-puissant met un frein à la fureur des flots. Je ne prétends pas dire que le poëte ait eu explicitement cette intention : mais il est certain que le fondement des beautés qu’on admire avec enthousiasme dans le procumbit humi bos, n’a pas plus de solidité ; peut-être même en a-t-il moins.

6°. Quoique je n’aye pas expliqué toutes les inconséquences apparentes de la loi qui condamne l’hiatus & qui en laisse pourtant subsister un grand nombre dans toutes les langues, j’ai cru néanmoins pouvoir joindre mes remarques à celles de M. Harduin : peut-être que la combinaison des unes avec les autres pourra servir quelque jour à les concilier & à faire disparoître les prétendues contradictions du système de prononciation dont il s’agit ici. En général, on doit se défier beaucoup des exceptions à une loi qui paroît universelle & fondée en nature : souvent on ne la croit violée, que parce que l’on n’en connoît pas les motifs, les causes, les relations, les degrés de subordination à d’autres lois plus générales ou plus essentielles. Eh, sans sortir des matieres grammaticales, combien de regles contradictoires & d’exceptions aujourd’hui ridicules, qui remplissent les anciens livres élémentaires & plusieurs des modernes, & qu’une analyse exacte & approfondie ramene sans embarras à un petit nombre de principes également solides, lumineux & féconds ! (B. E. R. M.)