L’Encyclopédie/1re édition/ICHTHYOLOGIE

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Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8p. 483-485).

ICHTHYOLOGIE, s. f. (Hist. nat.) la science qui traite des poissons, ces animaux aquatiques qui ont des nageoires, & qui n’ont point de piés.

L’affaire de l’Ichthyologie est premierement de distinguer toutes les parties des poissons, par leurs noms propres ; secondement, d’appliquer à chaque poisson ses noms génériques & spécifiques, c’est-à-dire ceux qui constituent son genre & ses especes ; troisiemement d’exposer quelques-unes des qualités particulieres de l’animal.

Le naturaliste qui s’applique à cette étude, doit d’abord connoître les parties externes & internes du poisson, pour rapporter à sa propre famille tout poisson étranger ou inconnu qui s’offre à ses yeux ; de sorte qu’au moyen de ses marques caractéristiques, il puisse découvrir son espece & l’assigner au genre de la famille à laquelle il appartient. Ensuite, par des observations subséquentes, il tâchera de savoir le lieu de l’habitation du poisson dont il s’agit, si c’est l’eau douce, salée, courante ou dormante ; item sa nourriture végétable ou animale, & de quelle sorte ; son tems, sa maniere de multiplier & de faire des petits. Ces dernieres particularités veulent être jointes très-briévement à la description des parties du poisson ; car les discours étendus à cet égard sont plûtôt une charge qu’une instruction judicieuse. La vraie méthode des genres & des especes, est la principale fin de l’Histoire naturelle.

On divise communément les poissons en trois classes, les cétacés, les cartilagineux & les épineux. Les cétacés sont ceux dont la queue est parallele à l’horison, quand le poisson est dans sa posture naturelle : les cartilagineux sont ceux dont les nageoires qui servent à nager sont soûtenues par des cartilages à la place des rayons osseux qui soûtiennent les nageoires dans les autres poissons, qui ont par tout le corps des cartilages au lieu d’os. Tels sont les caracteres des deux premieres classes de poissons. Tous les poissons qui ont leurs nageoires soûtenues par des rayons osseux, qui ont leur queue placée perpendiculairement & non horisontalement, & qui ont des os & non des cartilages, se nomment poissons épineux.

Les poissons cétacés sont rangés par les derniers écrivains de l’Histoire naturelle, sous le nom latin de plagiuri. Ils s’accordent en plusieurs choses avec les animaux terrestres ; & on les distingue les uns des autres par les caracteres qui servent à la distinction des quadrupedes, particulierement par les dents. La structure générale de ces poissons, c’est la même dans tous ; leur seule différence consiste dans les dents & le nombre des nageoires. C’est donc des dents & des nageoires seules qu’on tire proprement les caracteres génériques des plagiuri, ou poissons cétacés.

Les poissons cartilagineux different seulement les uns des autres, par la forme de leur corps, & le nombre de trous de leur ouie, le nombre de leurs nageoires, la figure & la position de leurs dents, qui dans les cétacés constituent les caracteres génériques, varient si fort dans les cartilagineux, que cela s’étend jusques sur les diverses especes du même genre : ainsi les distinctions des genres des poissons cartilagineux, ne peuvent être tirés que de leurs figures & du nombre des trous de leurs ouies.

Les caracteres des deux classes des poissons qu’on nomme cétacés & cartilagineux, sont aisés à trouver ; mais les caracteres des épineux demandent plus de soins, & ne s’offrent pas si promptement aux yeux. L’étendue de cette classe & la grande ressemblance qui se trouve entre plusieurs genres différens, ne facilitent pas l’entreprise qui consiste à les distinguer les uns des autres. Quoique ce soit une regle générale, que les caracteres génériques des poissons doivent être pris de leurs parties extérieures ; cependant dans les cas où ces parties extérieures different elles-mêmes en nombre, en figure & en proportion, il est nécessaire que les caracteres primitifs du genre soient tirés des parties qui sont les moins variables de toutes, les plus particulieres au genre de poisson dont il s’agit, en même tems qu’elles sont les moins communes aux autres genres. Il faut beaucoup d’attention & de capacité à l’ichthyologiste pour discerner solidement ces caracteres ; & après un mûr examen, il trouve que les parties qui lui sembloient d’abord les plus propres à les établir, sont quelquefois celles qui y conviennent le moins en réalité.

La forme des nageoires & de la queue du poisson peut paroître un des caracteres essentiels pour fonder la distinction générique ; néanmoins une recherche approfondie, démontre que ces deux choses ne sont ici d’aucun service. Presque toutes les especes de cyprini, genre fondé sur des caracteres naturels & invariables, ont les nageoires pointues à l’extrémité, & offrent des queues fourchues. Si on eût fait de ces deux choses les caracteres de ce genre de poisson, on en eût exclus la tenche & autres qui lui appartiennent, quoiqu’elles aient des nageoires obtuses & des queues unies. D’ailleurs il y a plusieurs genres différens de poissons, dans lesquels les nageoires & la queue sont entierement semblables, comme la perche, le maquereau, le congre. On prétendra peut-être que les nageoires & la queue peuvent au-moins passer pour des marques collatérales de distinction ; mais cette idée même n’est pas suffisante, parce que ces marques sont communes à plusieurs genres de poissons.

La forme du dos, du ventre, & de toute la figure du corps considéré en longueur & largeur, semblent encore des caracteres essentiels ; mais ils ne le sont pas davantage pour établir les distinctions des genres. Le dos, dans quelques cyprini, est un peu pointu, comme dans la carpe ordinaire, tandis qu’il est convexe dans presque tous les autres. Ce seul fait écarteroit l’idée de la forme du dos, comme propre à constituer un caractere générique.

Le ventre de la plûpart des poissons du même genre est applati dans la partie antérieure, & s’éleve en maniere de sillon entre les nageoires du ventre & l’anus : cependant dans la tenche tout le corps est applati de la tête à la queue. Ajoûtez que la figure générale du corps en grandeur & en largeur, varie singulierement dans les cyprini de différentes especes, dont quelques-uns ont le corps plat, & d’autres rond.

La tête, la bouche, les yeux, les narines & les autres parties de la tête, sont plus fixes, & par conséquent d’une grande importance pour constituer les distinctions des genres entre les poissons. Cependant comme les mêmes figures sont communes à plusieurs especes également, elles servent plûtôt à distinguer les ordres, les classes & les familles des poissons, que leurs genres. Ainsi les poissons nommés clupeæ, les cotti, les coregoni, les scorpoenæ des auteurs, se ressemblent par la figure de la tête, & néanmoins sont de genres très-différens.

Comme la position & la forme des écailles sont assez semblables dans le même genre de poisson, on peut l’admettre en qualité de marque collatérale distinctive ; mais cette forme même d’écailles étant commune à plusieurs genres de poissons, il est impossible d’en tirer avantage pour les caracteres des genres. Disons la même chose d’autres parties extérieures du corps, qui ne donnent pas des indices suffisans, pour former les caracteres distinctifs des genres.

Quant à la position des nageoires, tout le monde convient que les saumons, les clupeæ, les coregoni, les cohitides, ou loches, sont autant de divers genres de poissons ; cependant dans tous, leurs nageoires ont la même situation. Celles de la poitrine sont dans tous, les plus proches de la tête, puis la nageoire du dos, ensuite celles du ventre, & derriere toutes, est la nageoire de l’anus. La même observation se peut étendre à d’autres genres de poissons.

La situation des dents est semblable dans plusieurs especes d’un même genre, comme dans plusieurs genres différens. Tous les cyprini ont leurs dents placées avec le même ordre & de la même maniere, savoir dans le gosier à l’orifice de l’estomac. Les saumons & les brochets ont leurs dents en quatre endroits, aux mâchoires, au palais, à la langue, & au gosier. Les perches & les cotti les ont en trois endroits, à la mâchoire, au palais, & au gosier, & n’en ont point sur la langue ; mais parmi les coregoni, il y a une espece, savoir l’albula nobilis de Schoenfeld, qui a les dents à la mâchoire supérieure, au palais, & au gosier. Une autre espece que les Suédois nomment silk-joia, n’en a que sur la langue ; & une autre espece du même genre, le thymallus des auteurs, que les Anglois nomment gréyling, les a dans les deux mâchoires, au palais, & sur la langue. Il est donc certain, qu’aucun caractere générique ne sauroit s’établir par ce moyen.

Le nombre des dents ne peut pas mieux servir à former le caractere des genres, à cause de leur variété dans les individus d’une même espece, comme dans les brochets, & les saumons,

Le nombre des nageoires n’est pas plus favorable à ce dessein, parce qu’il est égal dans plusieurs genres, & quelquefois variable dans diverses especes des mêmes genres. La longue merluche, asellus longus, est évidemment du même genre que les autres aselli ; néanmoins elle n’a que deux nageoires sur le dos, tandis que les autres en ont trois ; elle n’en a qu’une sur le ventre, au lieu que les autres en ont deux. Le maquereau a dix-sept nageoires, & le thon vingt cinq ou environ ; cependant on n’en fera pas deux genres de poissons, puisqu’ils conviennent ensemble à tous les autres égards.

Le nombre des os qui soutiennent les nageoires des poissons, particulierement celles du dos & de l’anus, varie beaucoup, même dans les diverses especes d’un même genre ; il est vrai toutefois, que l’on doit regarder cette marque comme utile, pour distinguer les especes, mais elle ne l’est pas pour former les genres.

Pour ce qui concerne les autres parties extérieures, il n’y en a aucune qui se trouvant dans tous les poissons épineux, ne differe dans tous les différens genres, excepté les deux petits os qu’on voit de chaque côté de la membrane de la tête qui couvre les ouies. Ces os se rencontrent dans presque tous les poissons épineux, quoique dans quelques genres, l’épaisseur de la membrane les rende moins visibles que dans d’autres. Le nombre de ces os est d’ailleurs beaucoup plus régulier dans les mêmes genres de poissons, que celui des nageoires.

Les quatre genres de maquereaux ou seombri, de perches, de gadi, de syngnathi, c’est-à-dire, de ceux dont les mâchoires sont fermées par les côtés, & dont la bouche ne s’ouvre qu’à l’extrémité du museau, ont le nombre des nageoires très-varié dans les diverses especes de chaque genre ; mais dans tous ces genres, le nombre des os de la membrane qui tapisse les ouies, est régulierement le même dans chaque espece ; tous les gadi ont régulierement sept os de chaque côté ; tous les cyprini en ont trois, les cotti six, les clariæ sept, les clupeæ huit, les ésoces quatorze, & ainsi des autres.

Il n’y a que deux genres connus de poissons, qui ne s’accordent pas dans toutes leurs especes pour le nombre de ces os ; ce sont les saumons & les coregoni. Parmi les saumons, quelques especes en ont sept, d’autres huit, neuf, dix, onze, & douze. C’est une chose cependant bien digne d’observation, que la nature a mis cette variété du nombre de ces os dans les différentes especes, seulement pour les genres de poissons, chez lesquels toutes les especes se ressemblent si fort par leurs parties extérieures, qu’il ne falloit pas moins que cette ressemblance, pour faire juger qu’ils appartenoient les uns aux autres ; car outre que tous les saumons & les coregoni ont une appendice membraneuse, semblable à une nageoire sur le derriere du dos, les diverses especes de chaque genre se ressemblent tellement, qu’il est difficile de les distinguer en plusieurs occasions.

Par rapport aux nageoires, plusieurs genres de poissons, comme on l’a déja dit, en ont tous le même nombre en général, comme les saumons, les cyprini, les clupeæ, les coregoni, les osmeri, les cobitides, les spari, ou ceux qui tremblent de tout leur corps quand ils sont hors de l’eau ; les labri, ou ceux dont les levres sont épaisses & prominentes ; les gastérostei, ou ceux dont le ventre est soutenu par des bandes osseuses, les ésoces, les pleuronecti, ou ceux qui nagent d’un seul côté ; tous, dis-je, ont sept nageoires radiées de côtes osseuses. Ce même nombre de sept nageoires est commun à divers autres genres.

Mais tandis que toutes les especes d’un même genre ont constamment même nombre d’os dans la membrane qui couvre les ouies, il est très-rare que les divers genres ayent ce même nombre. Les perches, les maquereaux, les gadi en ont tous sept de chaque côté. Les cyprini & les gasterostei en ont chacun trois, les cotti, les pleuronecti en ont six. Cependant tous ces genres different tellement dans leurs autres caracteres & dans leur face externe, qu’on n’est point en crainte de les confondre ensemble. Concluons que le nombre des os qui soutiennent la membrane des ouies, fournit le premier & le plus essentiel de tous les caracteres pour la distinction des genres des ostéoptérygions ou poissons osseux ; cependant, quoique ce caractere soit essentiel à la détermination des genres, il n’est pas toûjours suffisant.

En effet, pour rapporter solidement les poissons à leurs propres genres, il est non-seulement nécessaire, que tous ceux d’un même genre ayent le même nombre d’os dans les ouies, il faut encore qu’ils ayent dans les genres la même forme externe. Il faut 3°. qu’ils ayent une même position, & le même nombre de nageoires. 4°. La position des dents doit semblablement être la même ; car généralement toutes les especes de poissons ont dans chaque genre le même ordre de dents. 5°. Enfin, on y joindra les écailles qui doivent être semblables en figure & en position. Voilà les considérations nécessaires pour fonder les genres naturels & véritables de poissons. Si toutes ces choses se rencontrent dans toutes les especes ; s’il se trouve de plus une analogie dans la situation, la forme des autres parties externes & internes, particulierement de l’estomac, des appendices, des intestins, de la vessie urinaire, il ne restera plus de doute pour établir les genres en Ichthyologie, sur des fondemens inébranlables.

Cependant, il ne faut pas s’attendre que chacun de ces caracteres se trouve régulierement parfait dans chaque espece du même genre ; quelques-uns le seront plus, d’autres moins ; mais les trois choses essentielles au genre pour la similitude, sont le même nombre d’os dans la membrane branchiostege, la même figure & forme extérieure générale, & la même position de nageoires ; les autres circonstances ne sont qu’additionelles & confirmatives.

Il résulte de ce détail, qui est un précis du système & des découvertes d’Artedi, quelles sont les vraies marques qui peuvent fonder les caracteres génériques des poissons, & quelles sont les marques équivoques. Nous ne prétendons point qu’Artédy ait indubitablement trouvé la vérité à tous égards, nous disons seulement que ses recherches sur cette matiere, sont plus approfondies & plus solides que celles de tous les naturalistes qui l’ont précédé jusqu’à ce jour en cette partie. (D. J.)