L’Encyclopédie/1re édition/IMAGINATION, IMAGINER

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Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8p. 560-564).
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IMAGINATION, IMAGINER, (Logique, Métaphys. Litterat. & Beaux-Arts.) c’est le pouvoir que chaque être sensible éprouve en soi de se représenter dans son esprit les choses sensibles ; cette faculté dépend de la mémoire. On voit des hommes, des animaux, des jardins ; ces perceptions entrent par les sens, la mémoire les retient, l’imagination les compose ; voilà pourquoi les anciens Grecs appellerent les Muses filles de Mémoire.

Il est très-essentiel de remarquer que ces facultés de recevoir des idées, de les retenir, de les composer, sont au rang des choses dont nous ne pouvons rendre aucune raison ; ces ressorts invisibles de notre être sont dans la main de l’Être suprême qui nous a faits, & non dans la nôtre.

Peut-être ce don de Dieu, l’imagination, est-il le seul instrument avec lequel nous composions des idées, & même les plus métaphysiques.

Vous prononcez le mot de triangle, mais vous ne prononcez qu’un son si vous ne vous représentez pas l’image d’un triangle quelconque ; vous n’avez certainement eu l’idée d’un triangle que parce que vous en avez vû si vous avez des yeux, ou touché si vous êtes aveugle. Vous ne pouvez penser au triangle en général si votre imagination ne se figure, au moins confusément, quelque triangle particulier. Vous calculez ; mais il faut que vous vous représentiez des unités redoublées, sans quoi il n’y a que votre main qui opere.

Vous prononcez les termes abstraits, grandeur, vérité, justice, fini, infini ; mais ce mot grandeur est-il autre chose qu’un mouvement de votre langue qui frappe l’air, si vous n’avez pas l’image de quelque grandeur ? Que veulent dire ces mots vérité, mensonge, si vous n’avez pas apperçu par vos sens que telle chose qu’on vous avoit dit existoit en effet, & que telle autre n’existoit pas ? & de cette expérience ne composez-vous pas l’idée générale de vérité & de mensonge ? & quand on vous demande ce que vous entendez par ces mots, pouvez-vous vous empêcher de vous figurer quelque image sensible, qui vous fait souvenir qu’on vous a dit quelquefois ce qui étoit, & fort souvent ce qui n’étoit pas ?

Avez-vous la notion de juste & d’injuste autrement que par des actions qui vous ont paru telles ? Vous avez commencé dans votre enfance par apprendre à lire sous un maître ; vous aviez envie de bien épeller, & vous avez mal épellé. Votre maître vous a battu, cela vous a paru très-injuste ; vous avez vû le salaire refusé à un ouvrier, & cent autres choses pareilles. L’idée abstraite du juste & de l’injuste est-elle autre chose que ces faits confusément mêlés dans votre imagination ?

Le fini est-il dans votre esprit autre chose que l’image de quelque mesure bornée ? L’infini est-il autre chose que l’image de cette même mesure que vous prolongez sans fin ?

Toutes ces opérations ne se font-elles pas dans vous à-peu-près de la même maniere que vous lisez un livre ? vous y lisez les choses, & vous ne vous occupez pas des caracteres de l’alphabet, sans lesquels pourtant vous n’auriez aucune notion de ces choses. Faites-y un moment d’attention, & alors vous appercevrez ces caracteres sur lesquels glissoit votre vûe ; ainsi tous vos raisonnemens, toutes vos connoissances, sont fondées sur des images tracées dans votre cerveau : vous ne vous en appercevez pas ; mais arrêtez-vous un moment pour y songer, & alors vous voyez que ces images sont la base de toutes vos notions ; c’est au lecteur à peser cette idée, à l’étendre, à la rectifier.

Le célebre Adisson dans ses onze essais sur l’imagination, dont il a enrichi les feuilles du spectateur, dit d’abord que le sens de la vûe est celui qui fournit seul les idées à l’imagination ; cependant, il faut avouer que les autres sens y contribuent aussi. Un aveugle né entend dans son imagination l’harmonie que ne frappe plus son oreille ; il est à table en songe ; les objets qui ont résisté ou cédé à ses mains, font encore le même effet dans sa tête : il est vrai que le sens de la vûe fournit seul les images ; & comme c’est un espece de toucher qui s’étend jusqu’aux étoiles, son immense étendue enrichit plus l’imagination que tous les autres sens ensemble.

Il y a deux sortes d’imagination, l’une qui consiste à retenir une simple impression des objets ; l’autre qui arrange ces images reçues, & les combine en mille manieres. La premiere a été appellée imagination passive, la seconde active ; la passive ne va pas beaucoup au-delà de la mémoire, elle est commune aux hommes & aux animaux ; de-là vient que le chasseur & son chien poursuivent également des bêtes dans leurs rêves, qu’ils entendent également le bruit des cors ; que l’un crie, & que l’autre jappe en dormant. Les hommes & les bêtes font alors plus que se ressouvenir, car les songes ne sont jamais des images fidelles ; cette espece d’imagination compose les objets, mais ce n’est point en elle l’entendement qui agit, c’est la mémoire qui se méprend.

Cette imagination passive n’a pas certainement besoin du secours de notre volonté, ni dans le sommeil, ni dans la veille ; elle se peint malgré nous ce que nos yeux ont vû, elle entend ce que nous avons entendu, & touche ce que nous avons touché ; elle y ajoûte, elle en diminue : c’est un sens intérieur qui agit avec empire ; aussi rien n’est-il plus commun que d’entendre dire, on n’est pas le maître de son imagination.

C’est ici qu’on doit s’étonner & se convaincre de son peu de pouvoir. D’où vient qu’on fait quelquefois en songe des discours suivis & éloquens, des vers meilleurs qu’on n’en feroit sur le même sujet étant éveillé ? que l’on résoud même des problèmes de mathématiques ? voilà certainement des idées très-combinées, qui ne dépendent de nous en aucune maniere. Or, s’il est incontestable que des idées suivies se forment en nous, malgré nous, pendant notre sommeil, qui nous assurera qu’elles ne sont pas produites de même dans la veille ? est-il un homme qui prévoie l’idée qu’il aura dans une minute ? ne paroît-il pas qu’elles nous sont données comme les mouvemens de nos membres ? & si le pere Mallebranche s’en étoit tenu à dire que toutes les idées sont données de Dieu, auroit-on pû le combattre ?

Cette faculté passive, indépendante de la réflexion, est la source de nos passions & de nos erreurs. Loin de dépendre de la volonté, elle la détermine, elle nous pousse vers les objets qu’elle peint, ou nous en détourne, selon la maniere dont elle les représente. L’image d’un danger inspire la crainte ; celle d’un bien donne des desirs violens : elle seule produit l’enthousiasme de gloire, de parti, de fanatisme ; c’est elle qui répandit tant de maladies de l’esprit, en faisant imaginer à des cervelles foibles fortement frappées, que leurs corps étoient changés en d’autres corps ; c’est elle qui persuada à tant d’hommes qu’ils étoient obsédés ou ensorcelés, & qu’ils alloient effectivement au sabat, parce qu’on leur disoit qu’ils y alloient. Cette espece d’imagination servile, partage ordinaire du peuple ignorant, a été l’instrument dont l’imagination forte de certains hommes s’est servie pour dominer. C’est encore cette imagination passive des cerveaux aisés à ébranler, qui fait quelquefois passer dans les enfans les marques évidentes d’une impression qu’une mere a reçue ; les exemples en sont innombrables, & celui qui écrit cet article en a vû de si frappans, qu’il démentiroit ses yeux s’il en doutoit ; cet effet d’imagination n’est guere explicable, mais aucun autre effet ne l’est davantage. On ne conçoit pas mieux comment nous avons des perceptions, comment nous les retenons, comment nous les arrangeons. Il y a l’infini entre nous & les premiers ressorts de notre être.

L’imagination active est celle qui joint la réflexion, la combinaison à la mémoire ; elle rapproche plusieurs objets distans, elle sépare ceux qui se mêlent, les compose & les change ; elle semble créer quand elle ne fait qu’arranger, car il n’est pas donné à l’homme de se faire des idées, il ne peut que les modifier.

Cette imagination active est donc au fond une faculté aussi indépendante de nous que l’imagination passive ; & une preuve qu’elle ne dépend pas de nous, c’est que si vous proposez à cent personnes également ignorantes d’imaginer telle machine nouvelle, il y en aura quatre-vingt-dix-neuf qui n’imagineront rien malgré leurs efforts. Si la centieme imagine quelque chose, n’est-il pas évident que c’est un don particulier qu’elle a reçu ? c’est ce don que l’on appelle génie ; c’est-là qu’on a reconnu quelque chose d’inspiré & de divin.

Ce don de la nature est imagination d’invention dans les arts, dans l’ordonnance d’un tableau, dans celle d’un poëme. Elle ne peut exister sans la mémoire ; mais elle s’en sert comme d’un instrument avec lequel elle fait tous ses ouvrages.

Après avoir vû qu’on soulevoit une grosse pierre que la main ne pouvoit remuer, l’imagination active inventa les leviers, & ensuite les forces mouvantes composées, qui ne sont que des leviers déguisés. Il faut se peindre d’abord dans l’esprit les machines & leurs effets pour les exécuter.

Ce n’est pas cette sorte d’imagination que le vulgaire appelle, ainsi que la mémoire, l’ennemie du jugement ; au contraire, elle ne peut agir qu’avec un jugement profond. Elle combine sans cesse ses tableaux, elle corrige ses erreurs, elle éleve tous ses édifices avec ordre. Il y a une imagination étonnante dans la mathématique pratique, & Archimede avoit au moins autant d’imagination qu’Homere. C’est par elle qu’un poëte crée ses personnages, leur donne des caracteres, des passions ; invente sa fable, en présente l’exposition, en redouble le nœud, en prépare le dénouement ; travail qui demande encore le jugement le plus profond, & en même tems le plus fin.

Il faut un très-grand art dans toutes ces imaginations d’invention, & même dans les romans ; ceux qui en manquent sont méprisés des esprits bien faits. Un jugement toûjours sain regne dans les fables d’Esope ; elles seront toûjours les délices des nations. Il y a plus d’imagination dans les contes des fées ; mais ces imaginations fantastiques, toûjours dépourvues d’ordre & de bon sens, ne peuvent être estimées ; on les lit par foiblesse, & on les condamne par raison.

La seconde partie de l’imagination active est celle de détail, & c’est elle qu’on appelle communément imagination dans le monde. C’est elle qui fait le charme de la conversation ; car elle présente sans cesse à l’esprit ce que les hommes aiment le mieux, des objets nouveaux ; elle peint vivement ce que les esprits froids dessinent à peine, elle emploie les circonstances les plus frappantes, elle allegue des exemples, & quand ce talent se montre avec la sobriété qui convient à tous les talens, il se concilie l’empire de la société. L’homme est tellement machine, que le vin donne quelquefois cette imagination, que l’oisiveté anéantit ; il y a là de quoi s’humilier, mais de quoi admirer. Comment se peut-il faire qu’un peu d’une certaine liqueur qui empêchera de faire un calcul, donnera des idées brillantes ?

C’est sur-tout dans la Poésie que cette imagination de détail & d’expression doit régner ; elle est ailleurs agréable, mais là elle est nécessaire ; presque tout est image dans Homere, dans Virgile, dans Horace, sans même qu’on s’en apperçoive. La tragédie demande moins d’images, moins d’expressions pittoresques, de grandes métaphores, d’allégories, que le poëme épique ou l’ode ; mais la plûpart de ces beautés bien ménagées font dans la tragédie un effet admirable. Un homme qui sans être poëte ose donner une tragédie, fait dire à Hyppolite,

Depuis que je vous vois j’abandonne la chasse.


Mais Hyppolite, que le vrai poëte fait parler, dit ;

Mon arc, mes javelots, mon char, tout m’importune.

Ces imaginations ne doivent jamais être forcées, empoulées, gigantesques. Ptolomée parlant dans un conseil d’une bataille qu’il n’a pas vûe, & qui s’est donnée loin de chez lui, ne doit point peindre

Des montagnes de morts privés d’honneurs suprèmes,
Que la nature force à se venger eux-mêmes,
Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents,
De quoi faire la guerre au reste des vivans.


Une princesse ne doit point dire à un empereur,

La vapeur de mon sang ira grossir la foudre,
Que Dieu tient déjà prête à te réduire en poudre.


On sent assez que la vraie douleur ne s’amuse point à une métaphore si recherchée & si fausse.

Il n’y a que trop d’exemples de ce défaut. On les pardonne aux grands poëtes ; ils servent à rendre les autres ridicules.

L’imagination active qui fait les poëtes leur donne l’enthousiasme, c’est-à-dire, selon le mot grec, cette émotion interne qui agite en effet l’esprit, & qui transforme l’auteur dans le personnage qu’il fait parler ; car c’est-là l’enthousiasme, il consiste dans l’émotion & dans les images : alors l’auteur dit précisément les mêmes choses que diroit la personne qu’il introduit.

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vûe,
Un trouble s’éleva dans mon ame éperdue ;
Mes yeux ne voyoient plus, je ne pouvois parler.

L’imagination alors ardente & sage, n’entasse point de figures incohérentes ; elle ne dit point, par exemple, pour exprimer un homme épais de corps & d’esprit,

Qu’il est flanqué de chair, gabionné de lard,


Et que la nature

En maçonnant les remparts de son ame,
Songea plûtôt au fourreau qu’à la lame.

Il y a de l’imagination dans ces vers ; mais elle est grossiere, elle est déréglée, elle est fausse ; l’image de rempart ne peut s’allier avec celle de fourreau : c’est comme si on disoit qu’un vaisseau est entré dans le port à bride abattue.

On permet moins l’imagination dans l’éloquence que dans la poésie ; la raison en est sensible. Le discours ordinaire doit moins s’écarter des idées communes ; l’orateur parle la langue de tout le monde ; le poëte parle une langue extraordinaire & plus relevée : le poëte a pour base de son ouvrage la fiction ; ainsi l’imagination est l’essence de son art ; elle n’est que l’accessoire dans l’orateur.

Certains traits d’imagination ont ajouté, dit-on, de grandes beautés à la Peinture. On cite sur-tout cet artifice avec lequel un peintre mit un voile sur la tête d’Agamemnon dans le sacrifice d’Iphigénie ; artifice cependant bien moins beau que si le peintre avoit eu le secret de faire voir sur le visage d’Agamemnon le combat de la douleur d’un pere, de l’autorité d’un monarque, & du respect pour ses dieux ; comme Rubens a eu l’art de peindre dans les regards & dans l’attitude de Marie de Médicis, la douleur de l’enfantement, la joie d’avoir un fils, & la complaisance dont elle envisage cet enfant.

En général les imaginations des Peintres, quand elles ne sont qu’ingénieuses, font plus d’honneur à l’esprit de l’artiste qu’elles ne contribuent aux beautés de l’art ; toutes les compositions allégoriques ne valent pas la belle exécution de la main qui fait le prix des tableaux.

Dans tous les arts la belle imagination est toûjours naturelle ; la fausse est celle qui assemble des objets incompatibles ; la bisarre peint des objets qui n’ont ni analogie, ni allégorie, ni vraissemblance ; comme des esprits qui se jettent à la tête dans leurs combats, des montagnes chargées d’arbres, qui tirent du canon dans le ciel, qui font une chaussée dans le cahos. Lucifer qui se transforme en crapaud ; un ange coupé en deux par un coup de canon, & dont les deux parties se rejoignent incontinent, &c… L’imagination forte approfondit les objets, la foible les effleure, la douce se repose dans des peintures agréables, l’ardente entasse images sur images, la sage est celle qui emploie avec choix tous ces différens caracteres, mais qui admet très-rarement le bisarre, & rejette toûjours le faux.

Si la mémoire nourrie & exercée est la source de toute imagination, cette même mémoire surchargée la fait périr ; ainsi celui qui s’est rempli la tête de noms & de dates, n’a pas le magasin qu’il faut pour composer des images. Les hommes occupés de calculs ou d’affaires épineuses, ont d’ordinaire l’imagination stérile.

Quand elle est trop ardente, trop tumultueuse, elle peut dégénérer en démence ; mais on a remarqué que cette maladie des organes du cerveau est bien plus souvent le partage de ces imaginations passives, bornée à recevoir la profonde empreinte des objets, que de ces imaginations actives & laborieuses qui assemblent & combinent des idées, car cette imagination active a toûjours besoin du jugement ; l’autre en est indépendante.

Il n’est peut-être pas inutile d’ajoûter à cet article, que par ces mots perception, mémoire, imagination, jugement, on n’entend point des organes distincts, dont l’un a le don de sentir, l’autre se ressouvient, un troisieme imagine, un quatrieme juge. Les hommes sont plus portes qu’on ne pense à croire que ce sont des facultés différentes & séparées ; c’est cependant le même être qui fait toutes ces opérations, que nous ne connoissons que par leurs effets, sans pouvoir rien connoître de cet être. Cet article est de M. de Voltaire.

Imagination des femmes enceintes sur le fœtus, pouvoir de l’. Quoique le fœtus ne tienne pas immédiatement à la matrice ; qu’il n’y soit attaché que par de petits mammelons extérieurs à ses enveloppes ; qu’il n’y ait aucune communication du cerveau de la mere avec le sien : on a prétendu que tout ce qui affectoit la mere, affectoit aussi le fœtus ; que les impressions de l’une portoient leurs effets sur le cerveau de l’autre ; & on a attribué à cette influence les ressemblances, les monstruosités, soit par addition, soit par retranchement, ou par conformation contre nature, que l’on observe souvent dans différentes parties du corps des enfans nouveaux-nés, & sur-tout par les taches qu’on voit sur leur peau, tous effets, qui, s’ils dépendent de l’imagination, doivent bien plus raisonnablement être attribués à celle des personnes qui croyent les appercevoir, qu’à celle de la mere, qui n’a réellement, ni n’est susceptible d’avoir aucun pouvoir de cette espece.

On a cependant poussé, sur ce sujet, le merveilleux aussi loin qu’il pouvoit aller. Non-seulement on a voulu que le fœtus pût porter les représentations réelles des appétits de sa mere, mais on a encore prétendu, que par une sympathie singuliere, les taches, les excroissances, auxquelles on trouve quelque ressemblance, avec des fruits, par exemple des fraises, des cerises, des mûres, que la mere peut avoir desiré de manger, changent de couleur, que leur couleur devient plus foncée dans la saison où les fruits entrent en maturité, & que le volume de ces représentations paroît croître avec eux : mais avec un peu plus d’attention, & moins de prévention, l’on pourroit voir cette couleur, ou le volume des excroissances de la peau, changer bien plus souvent. Ces changemens doivent arriver toutes les fois que le mouvement du sang est accéléré ; & cet effet est tout simple. Dans le tems où la chaleur fait mûrir les fruits, ces élévations cutanées sont toujours ou rouges, ou pâles, ou livides, parce que le sang donne ces différentes teintes à la peau, selon qu’il pénetre dans ses vaisseaux, en plus ou moins grande quantité, & que ces mêmes vaisseaux sont plus ou moins condensés, ou relâchés, qu’ils sont plus ou moins grands & nombreux ; selon la différente température de l’air, qui affecte la surface du corps, & que le tissu de la peau qui recouvre là tache ou l’excroissance, se trouve plus ou moins compact ou délicat.

Si ces taches ou envies, comme on les appelle, ont pour cause l’appétit de la mere, qui se représente tels ou tels objets, pourquoi, dit M. de Buffon, (Hist. nat. tom. IV. chap. xj) n’ont-elles pas des formes & des couleurs aussi variées que les objets de ces appétits ? Que de figures singulieres ne verroit-on pas, si les vains desirs de la mere étoient écrits sur la peau de l’enfant !

Comme nos sensations ne ressemblent point aux objets qui les causent, il est impossible que les fantaisies, les craintes, l’aversion, la frayeur, qu’aucune passion en un mot, aucune émotion intérieure puissent produire aucune représentation réelle de ces mêmes objets ; encore moins créer en conséquence de ces représentations, ou retrancher-des parties organisées ; faculté, qui pouvant s’étendre au tout, seroit malheureusement presqu’aussi souvent employée pour détruire l’individu dans le sein de la mere, pour en faire un sacrifice à l’honneur, c’est-à-dire au préjugé, que pour empêcher toutes conformations défectueuses qu’il pourroit avoir, ou pour lui en procurer de parfaites. D’ailleurs, il ne se feroit presque que des enfans mâles ; toutes les femmes, pour la plûpart, sont affectées des idées, des desirs, des objets qui ont rapport à ce sexe.

Mais l’expérience prouvant que l’enfant dans la matrice, est à cet égard aussi indépendant de la mere qui le porte, que l’œuf l’est de la poule qui le couve, on peut croire tout aussi volontiers, ou tout aussi peu, que l’imagination d’une poule qui voit tordre le cou à un coq, produira dans les œufs qu’elle ne fait qu’échauffer, des poulets qui auront le cou tordu ; que l’on peut croire la force de l’imagination de cette femme, qui ayant vu rompre les membres à un criminel, mit au monde un enfant, dont par hazard les membres se trouverent conformés de maniere qu’ils paroissoient rompus.

Cet exemple qui en a tant imposé au P. Mallebranche, prouve très-peu en faveur du pouvoir de l’imagination, dans le cas dont il s’agit ; 1°. parce que le fait est équivoque ; 2°. parce qu’on ne peut comprendre raisonnablement qu’il y ait aucune maniere, dont le principe prétendu ait pu produire un pareil phénomene. Soit qu’on veuille l’attribuer à des influences physiques, soit qu’on ait recours à des moyens méchaniques ; il est impossible de s’en rendre raison d’une maniere satisfaisante. Puisque le cours des esprits dans le cerveau de la mere, n’a point de communication immédiate qui puisse en conserver la modification jusqu’au cerveau de l’enfant ; & quand même on conviendroit de cette communication, pourroit-on bien expliquer comment elle seroit propre à produire sur les membres du fœtus les effets dont il s’agit ? L’action des muscles de la mere mis en convulsion par la frayeur, l’horreur, ou toute autre cause, peut-elle aussi jamais produire sur le corps de l’enfant renferme dans la matrice, des effets assez déterminés, pour opérer des solutions de continuité, plus précisément dans certaines parties des os que dans d’autres, & dans des os qui sont de nature alors à plier, à se courber, plûtôt qu’à se rompre ? Peut-on concevoir que de pareils efforts méchaniques, qui portent sur le fœtus, puissent produire aucune autre sorte d’altération, qui puissent changer la structure de certains organes, préférablement à tous autres ?

On ne peut donc donner quelque fondement à l’explication du phénomène de l’enfant rompu ; explication d’ailleurs, qu’il est toujours téméraire d’entreprendre à l’égard d’un fait extraordinaire, incertain, ou au moins dont on ne connoît pas bien les circonstances, qu’en supposant quelque vice de conformation, qui auroit subsisté indépendamment du spectacle de la roue, avec lequel il a seulement concouru, en donnant lieu de dire très mal-à-propos, post hoc, ergo propter hoc. L’enfant rachitique, dont on voit le squelette au cabinet d’histoire naturelle du jardin du Roi, a les os des bras & des jambes marqués par des calus, dans le milieu de leur longueur, à l’inspection desquels on ne peut guere douter que cet enfant n’ait eu les os des quatre membres rompus, pendant qu’il étoit dans le sein de sa mere, sans qu’il soit fait mention qu’elle ait été spectatrice du supplice de la roue, qu’ils se sont réunis ensuite, & ont formé calus.

Les choses les plus extraordinaires, & qui arrivent rarement, dit M. de Buffon, loco citato, arrivent cependant aussi nécessairement que les choses ordinaires, & qui arrivent très-souvent. Dans le nombre infini de combinaisons que peut prendre la matiere, les arrangemens les plus singuliers doivent se trouver, & se trouvent en effet, mais beaucoup plus rarement que les autres ; dès-lors on peut parier que sur un million d’enfans, par exemple, qui viennent au monde, il en naîtra un avec deux têtes, ou avec quatre jambes, ou avec des membres qui paroîtront rompus ; ou avec telle autre difformité ou monstruosité particuliere, qu’on voudra supposer. Il se peut donc naturellement, & sans qu’on doive l’attribuer à l’imagination de la mere, qu’il soit né un enfant avec les apparences de membres rompus, qu’il en soit né plusieurs ainsi, sans que les meres eussent assisté au spectacle de la roue ; tout comme il a pu arriver naturellement qu’une mere, dont l’enfant étoit formé avec cette défectuosité, l’ait mis au monde après avoir vu ce spectacle dans le cours de sa grossesse ; ensorte que cette défectuosité n’ait jamais été remarquée comme une chose singuliere, que dans le cas du concours des deux événemens.

C’est ainsi qu’il arrive journellement qu’il naît des enfans avec des difformités sur la peau, ou dans d’autres parties, que l’on ne fait observer qu’autant qu’elles ont ou que l’on croit y voir quelque rapport avec quelque vive affection qu’a éprouvée la mere pendant qu’elle portoit l’enfant dans son sein. Mais il arrive plus souvent encore que les femmes qui croyent devoir mettre au monde des enfans marqués, conséquemment aux idées, aux envies, dont leur imagination a été frappée pendant leur grossesse, les mettent au monde sans aucune marque, qui ait rapport aux objets de ces affections, ce qui reste sous silence mille fois pour une ; ou le concours se trouve entre le souvenir de quelque fantaisie qui a précédé, & quelque défectuosité qui a, ou pour mieux dire, en qui on trouve quelque rapport avec l’idée dont la mere a été frappée. Ce n’est point une imagination agissante qui a produit les variétés que l’on voit dans les pierres figurées, les agathes, les dendrites ; elles ont été formées par l’épanchement d’un suc hétérogène, qui s’est insinué dans les diverses parties de la pierre : selon qu’il a trouvé plus de facilité à couler vers une partie, que vers une autre ; vers quelques points de cette partie, plutôt que vers quelques autres, sa trace a formé différentes figures. Or, cette distribution dépendant de l’arrangement des parties de la pierre, arrangement qu’aucune cause libre n’a pu diriger, & qui a pu varier ; la route de l’épanchement de ce suc, & l’effet qui en a résulté, sont donc un pur effet du hasard. Voyez Hasard.

Si un pareil principe peut occasionner dans ces corps des ressemblances assez parfaites avec des objets connus, qui n’ont cependant aucun rapport avec eux, il n’y a aucun inconvénient à attribuer à cette cause aveugle, les figures extraordinaires que l’on voit sur les corps des enfans. Il est prouvé que l’imagination ne peut rien y tracer ; par conséquent que les figures défectueuses ou monstrueuses qui s’y rencontrent, dépendent de l’effort des parties fluides, & des résistances ou des relâchemens particuliers dans les solides. Ces circonstances n’ayant pas plus de disposition à être déterminées par une cause libre, que celles qui produisent des irrégularités, des défectuosités, des monstruosités dans les bêtes, dans les plantes, les arbres ; elles ont pu varier à l’infini, & conséquemment faire varier les figures qui en sont la suite. Si elles semblent représenter une groseille plutôt qu’un œillet, ce n’est donc que l’effet du hasard. Un événement qui dépend du hasard, ne peut être prévu, ni prédit ; & la rencontre d’un pareil événement avec la prédiction (ce qui est aussi rare, qu’il est commun d’être trompé à cet égard), quelque parfaite qu’on puisse la supposer, ne pourra jamais être regardée que comme un second effet du hasard.

Mais, c’est assez s’arrêter sur les effets, dont la seule crédulité a fait des sujets d’étonnement. On peut prédire, d’après l’illustre auteur de l’histoire naturelle, que malgré les progrès de la Philosophie, & souvent même en dépit du bon sens, les faits dont il s’agit, ainsi que beaucoup d’autres, resteront vrais pour bien des gens, quant aux conséquences que l’on en tire. Les préjugés, sur-tout ceux qui sont fondés sur le merveilleux, triompheront toujours des lumieres de la raison ; & l’on seroit bien peu philosophe, si l’on en étoit surpris.

Comme il est souvent question dans le monde des marques des enfans, & que dans le monde les raisons générales & philosophiques font moins d’effet qu’une historiete ; il ne faut pas compter qu’on puisse jamais persuader aux femmes, que les marques de leurs enfans n’ont aucun rapport avec les idées, les fantaisies dont elles ont été frappées, les envies qu’elles n’ont pû satisfaire. Cependant ne pourroit-on pas leur demander, avant la naissance de l’enfant, quels ont été les objets de ces idées, de ces fantaisies, de ces envies souvent aussi respectées qu’elles sont impérieuses, & que l’on les croit importantes, & quelles devront être par conséquent les marques que leur enfant doit avoir. Quand il est arrivé quelquefois de faire cette question, on a fâché les gens sans les avoir convaincus.

Mais cependant, comme le préjugé à cet égard, est très-préjudiciable au repos & à la santé des femmes enceintes, quelques savans ont cru devoir entreprendre de le détruire. On a une dissertation du docteur Blondel, en forme de lettres, à Paris, chez Guérin, 1745. traduite de l’anglois en notre langue, qui renferme des choses intéressantes sur ce sujet. Mais cet auteur nie presque tous les faits qui semblent favorables à l’opinion qu’il combat. Il peut bien être prouvé, qu’ils ne dépendent pas du pouvoir de l’imagination ; mais la plûpart sont des faits certains. Ils serviront toujours à fortifier la façon de penser reçue, jusqu’à ce que l’on ait fait connoître, que l’on ait pour ainsi dire démontré qu’ils ne doivent pas être attribués à cette cause.

Les mémoires de l’académie des Sciences renferment plusieurs dissertations sur le même sujet, qui sont dignes sans doute de leurs savans auteurs, & du corps illustre qui les a publiés ; mais, comme on y suppose toujours certains principes connus des seuls physiciens, elles paroissent peu faites pour ceux qui ignorent ces principes. Les ouvrages philosophiques destinés à l’instruction du vulgaire, & des dames surtout, doivent être traités différemment d’une dissertation, & tels que legat ipsa Lycoris. C’est à quoi paroît avoir eu égard l’auteur des lettres, qui viennent d’être citées, dans lesquelles la matiere paroît être très-bien discutée, & d’une maniere qui la met à la portée de tout le monde ; ce qui est d’autant plus louable, qu’il n’est personne effectivement qui ne soit intéressé à acquérir des lumieres sur ce sujet, que l’on trouve aussi très-bien traité dans les commentaires sur les institutions de Boerrhaave, § 694. & dans les notes de Haller, ibid. où se trouvent cités tous les auteurs qui ont écrit & rapporté des observations sur les effets attribués à l’imagination des femmes enceintes. Voyez Envie, Monstre.

Imagination, maladies de l’, voyez Passion de l’Ame, Mélancholie, Délire.