L’Encyclopédie/1re édition/IMPROPRE

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Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8p. 631).
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IMPROPRE, adj. Les Grammairiens usent de ce mot, comme d’un terme technique, en trois occasions différentes.

1°. Ils ont coutume de distinguer deux sortes de diphthongues, des propres & des impropres. Voyez Diphthongue. Ils appellent diphthongues propres celles qui font effectivement entendre deux sons consécutifs dans une même syllabe, comme ieu dans Dieu ; & ils appellent diphthongues impropres, celles qui n’en ont aux yeux que l’apparence, parce que ce sont des assemblages de voyelles qui ne représentent pourtant qu’un son unique & simple, comme ai dans mais.

La réunion de plusieurs voyelles représente une diphthongue ou un son simple ; dans le premier cas, c’est proprement une diphthongue ; mais dans le second, ce n’est point une diphthongue, & il y a une véritable antilogie à dire que c’est une diphthongue impropre. J’avoue cependant qu’il y a pour les yeux une apparence réelle de diphthongue, puisqu’il y a les signes de plusieurs sons individuels ; c’est pourquoi je pense que l’on peut donner à ces assemblages de voyelles le nom de diphthongues oculaires, & alors la dénomination de diphthongues auriculaires convient très bien par opposition aux diphthongues propres. Ces dénominations semblent présenter à l’esprit des notions plus précises, plus exactes, & même plus lumineuses, que celles de propres & d’impropres.

2°. M. Restaut établit sept sortes de pronoms, & ceux de la septieme espece sont les indéfinis, qu’on appelle encore, dit-il, (VII. Ed. pag. 154.) pronoms impropres, parce qu’il y en a plusieurs qu’on pourroit aussi bien regarder comme des adjectifs que comme des pronoms.

Je ne dis rien ici de la division des pronoms, adoptée par cet auteur & par tant d’autres qui n’ont pas plus approfondi que lui la nature de cette partie d’oraison. Voyez Pronom. Je ne veux que remarquer combien leur langage même est propre à les rendre suspects de peu d’exactitude dans leurs idées & dans leurs principes. Comment se peut-il faire en effet que des mots soient tout-à-la-fois pronoms & adjectifs, c’est-à-dire, selon les notions qu’ils établissent eux-mêmes, qu’ils tiennent la place des noms, & qu’ils soient en même tems inséparables d’un substantif ? De quels noms tiennent-ils donc la place, ces prétendus pronoms qui n’osent paroître sans être accompagnés par des noms ? La dénomination de pronoms impropres que leur donnent ces Grammairiens, est un aveu réel de leur déplacement dans la classe des pronoms, & tous leurs efforts pour les y établir ne peuvent leur ôter cet air étranger qu’ils y conservent, & qui certifie l’inconséquence des auteurs dans la distribution des especes. Enfin, ces mots sont pronoms ou ne le sont pas ; dans le premier cas, ils sont des pronoms propres, c’est-à-dire vraiment pronoms ; dans le second cas, il faut les tirer de cette classe & les placer dans une autre, où ils ne seront plus rangés improprement.

3°. On appelle encore terme impropre tout mot qui n’exprime pas exactement le sens qu’on a prétendu lui faire signifier ; ce qui fait, comme on voit, un véritable vice dans l’élocution. Par exemple, il faut choisir entre élection & choix : « ces deux mots, dit le P. Bouhours (Rem. nouv. tome I, pag. 170.), ne doivent pas se confondre. Election se dit d’ordinaire dans une signification passive, & choix dans une signification active. L’élection d’un tel marque celui qui a été élu ; le choix d’un tel marque celui qui choisit. L’élection du doge a été approuvée de tout le peuple de Venise ; le choix du sénat a été approuvé généralement ». Dans ces exemples les mots élection & choix sont pris dans une acception propre ; mais ils deviendroient des termes impropres, si l’on disoit au contraire le choix du doge ou l’élection du sénat. Le purisme du P. Bouhours lui-même ne l’a pas toûjours sauvé d’une pareille méprise. En expliquant (ibid. pag. 228.) la différence des mots ancien & vieux, voici comme il s’énonce : « on dit, il est mon ancien dans le parlement, c’est-à-dire qu’il est reçu devant moi, quoiqu’il soit peut-être plus jeune que moi ». Devant est ici un terme impropre ; il falloit dire avant. T. Corneille montre bien clairement la raison de cette différence, dans sa note sur la remarque 274 de Vaugelas ; & M. l’abbé Girard la développe encore davantage dans ses synonymes françois. Voyez Propriété.

Ce n’est que dans ce troisieme sens que je trouverois convenable que le mot impropre fût regardé comme un terme technique de grammaire. Une idée ne laisse pas d’être exprimée par un terme impropre, quoiqu’il manque quelque chose à la justesse ou à la vérité de l’expression ; mais une diphthongue impropre n’est point une diphthongue, & un pronom impropre n’est point un pronom.