L’Encyclopédie/1re édition/INVENTION

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8p. 848-849).
◄  INVENTAIRE
INVERLOCHY  ►

INVENTION, s. f. (Arts & Sciences.) terme général qui s’applique à tout ce qu’on trouve, qu’on invente, qu’on découvre d’utile ou de curieux dans les Arts, les Sciences, & les Métiers. Ce terme est assez synonyme à celui de découverte, quoique moins brillant ; mais on me permettra de les confondre ici, sans répéter les choses curieuses que le lecteur doit lire préalablement au mot Découverte.

Nous sommes redevables des inventions au tems, au pur hasard, à des conjonctures heureuses & imprévues, à un instinct méchanique, à la patience du travail, & à ses ressources.

Ce n’est point aux recherches des gens qu’on appelle dans le monde gens d’esprit ; ce n’est point à des philosophes spéculatifs, que nous devons les inventions utiles qu’on trouva dans le xiij. & xiv. siecles. Elles furent le fruit de cet instinct de méchanique que la nature donne à certains hommes, indépendamment de la Philosophie. L’invention de secourir la vûe affoiblie des vieillards, par des lunettes qu’on nomme besicles, est de la fin du xiij. siecle. On la doit, dit-on, à Alexandre Spina : les Vénétiens posséderent dans le même siecle, le secret des miroirs de crystal. La fayence qui tenoit lieu de porcelaine à l’Europe, fut trouvée à Faenza : les meules qui agissent par le secours du vent, sont à-peu-près du même tems. L’invention du papier fait avec du linge pillé & bouilli, est du commencement du xiv. siecle. Cortusius parle d’un certain Pax qui en établit à Padoue la premiere manufacture, plus d’un siecle avant l’invention de l’Imprimerie. C’est ainsi que les prémices des Arts ont été heureusement découverts, & souvent par des hommes ignorés.

Je dis les prémices, car il faut remarquer que tout ce que nous avons de plus curieux & de plus utile dans les Arts, n’a pas été trouvé dans l’état où nous le voyons à présent. Toutes ces choses ont été découvertes grossierement, ou par parties, & ont été amenées insensiblement à une plus grande perfection. C’est ce qui paroît du-moins des inventions dont nous venons de parler ; & c’est ce qu’on peut prouver de celles du verre, de la boussole, de l’Imprimerie, des horloges, des moulins, des télescopes, & de tant d’autres.

Je passe sous silence les découvertes dans les Sciences, qui ont pû être préparées par les travaux des siecles précédens ; ce sujet seroit d’une trop longue recherche. Je ne parlerai pas davantage des découvertes prétendues modernes, qui ne sont que des opinions anciennes, présentées de nouveau sous des faces plus lumineuses. De telles discussions se seroient d’ailleurs peu susceptibles de démonstrations ; je me contenterai d’observer, pour ne point sortir des Arts, qu’il a fallu une suite plus ou moins longue de tems pour perfectionner les inventions, qui dans des siecles grossiers, étoient originairement le produit du hasard, ou du génie méchanique.

Guttemberg n’imagina que les lettres mobiles sculptées en relief sur le bois & sur le métal. Ce fut Schoëffer, qui rectifiant cette invention, trouva le secret de jetter en fonte les caracteres ; & l’on sait combien cet art a été perfectionné depuis Schoëffer.

Que ce soit Goya marinier, natif de Melfi, ou les Anglois, ou les François, ou les Portugais, qui ayent trouvé l’usage de la boussole dans le xij. siecle ; cette découverte est dans le même cas que celle de l’Imprimerie. On ne sut d’abord qu’étendre l’aiguille aimantée sur du liége à la surface de l’eau ; ensuite on vint à la suspendre sur un pivot dans une boëte qui étoit suspendue elle-même ; & finalement on l’a fixée à une rose de carton ou de talc, sur laquelle on a tracé un cercle divisé en 32 parties égales, pour marquer les 32 airs, avec un autre cercle concentrique, divisé en 360 degrés, & qui sert à mesurer les angles & les écarts de la boussole.

L’invention des moulins-à-vent (peut-être originaire d’Asie) n’a fait une fortune brillante, que quand la Géométrie a perfectionné cette machine, qui dépend entierement de la théorie des mouvemens composés.

Combien de siecles se sont écoulés pour perfectionner les horloges & les montres depuis Ctesibius, qui fit vraissemblablement la premiere horloge à rouage, & qui fleurissoit vers l’an 613 de Rome, jusqu’à la derniere pendule faite en Angleterre par Graham, ou en France par Julien le Roi ? Les Hughens, les Leibnitz, & tant d’autres, ne s’y sont-ils pas exercés ?

J’en pourrois dire presque autant des lunettes d’approche, depuis Métius, jusqu’à Dom Noël bénédictin.

Mais qui peut douter de la différence de la taille brute du diamant, trouvée par hasard depuis environ trois siecles par Louis de Berquen, & la beauté des formes faites en rose ou en brillant, que nos lapidaires exécutent aujourd’hui ? L’usage & la grande pratique les ont instruits des différentes tailles imaginables, tandis que leurs yeux & leurs mains leur servent de compas. C’est d’après la 47° proposition du premier livre d’Euclide, qu’ils sont parvenus à la belle proportion de tailler cette pierre précieuse en losanges, triangles, facettes, & biseaux, pour la brillanter, en lui donnant tout ensemble autant d’éclat que de jeu.

Ainsi les hommes heureusement nés, qui ont eu une parfaite connoissance de la méchanique, ont profité des esquisses grossieres des premieres inventions, & les ont portées peu-à-peu par leur sagacité au degré de perfection où nous les voyons aujourd’hui.

Quoique le tems enfante les présens qu’il nous fait, l’industrie peut hâter, si j’ose parler ainsi, le terme de son accouchement. Combien de siecles se sont écoulés, pendant lesquels les hommes ont marché sur la soie, avant que d’en connoître l’usage, & en composer leur parure ? La nature a sans doute dans ses magasins des trésors d’un aussi grand prix, qu’elle nous reserve au moment que nous l’attendrons le moins ; soyons toûjours à portée d’en profiter.

Souvent une invention jette de grandes lumieres sur celle qui la précede, & quelques lueurs sur celle qui doit la suivre. Je ne dis pas que l’invention soit toûjours féconde en elle-même : les grands fleuves ne se forment pas toûjours les uns des autres ; mais les inventions qui n’ont point d’analogie ensemble, ne sont pas pour cela stériles, parce qu’elles multiplient les secours, & se reproduisent sous mille moyens qui abregent les travaux de l’homme.

Mais il n’est rien de plus flatteur que l’invention, ou la perfection des Arts, qui rendent au bonheur du genre humain. De telles inventions ont cet avantage sur les entreprises de la politique, qu’elles font le bien commun, sans nuire à personne. Les plus belles conquêtes ne sont arrosées que de sueurs, de larmes, & de sang L’inventeur d’un secret utile à la vie, tel que seroit celui de la dissolution de la pierre dans la vessie, n’auroit point à redouter les remords inséparables d’une gloire mêlangée de crimes & de malheurs. Par l’invention de la boussolle & de l’Imprimerie, le monde s’est étendu, embelli, & éclairé. Qu’on parcoure l’histoire : les premieres apothéoses ont été faites pour les inventeurs : la terre les adora comme ses dieux visibles.

Il ne faut point s’étonner après cela, qu’ils soient sensibles à l’honneur de leurs découvertes ; c’est la derniere chose dont l’homme puisse se dépouiller. Thalès, après avoir trouvé en quelle raison est le diametre du soleil au cercle décrit par cet astre autour de la terre, en fit part à un particulier, qui lui offrit pour récompense, tout ce qu’il exigeroit. Thalès lui demanda seulement de lui conserver l’honneur de sa découverte. Ce sage de la Grece pauvre, & comblé d’années, fut insensible à l’argent, au gain, à tout autre avantage, hormis à l’injustice qui pourroit s’emparer de la gloire qu’il méritoit.

Au reste, tous ceux qui par leur pénétration, leurs travaux, leurs talens, & leurs études, sauront joindre recherches à observations, théorie profonde à expériences, enrichiront sans cesse les inventions, les découvertes déja faites, & auront la gloire d’en préparer de nouvelles.

L’Encyclopédie, s’il m’est permis de répéter ici les paroles des éditeurs de cet ouvrage, (Avert. du tom. III.) « l’Encyclopédie fera l’histoire des richesses de notre siecle en ce genre ; elle la fera & à ce siecle qui l’ignore, & aux siecles à venir qu’elle mettra sur la voie, pour aller plus loin. Les découvertes dans les Arts n’auront plus à craindre de se perdre dans l’oubli ; les faits seront dévoilés au philosophe, & la refléxion pourra simplifier & éclairer une pratique aveugle ».

Mais pour le succès de cette entreprise, il est nécessaire que le gouvernement éclairé daigne lui accorder une protection puissante & soutenue, contre les injustices, les persécutions, & les calomnies de ses ennemis. (D. J.)

Invention, (Rhétor.) c’est la recherche & le choix des pensées, des raisons, dont l’orateur doit se servir, des lieux qu’il doit traiter. L’invention est le premier des devoirs de l’orateur : Ciceron qui la regardoit de cet œil, avoit composé quatre livres sur ce sujet, dont il ne nous reste que deux, & peut-être les moins intéressans.

Quoi qu’il en soit, les maîtres de l’art conviennent que l’invention ne consiste pas à trouver facilement les pensées qui peuvent entrer dans un discours. Cette facilité manque à peu de personnes, pour peu qu’on ait l’esprit cultivé par la lecture, & l’on peche beaucoup plus souvent par excès, que par défaut d’abondance. Mais l’invention proprement dite, consiste à choisir entre les pensées qui se présentent, celles qui sont les plus convenables au sujet que l’on traite, les plus nobles, & les plus solides, à retrancher celles qui sont fausses ou frivoles, ou triviales ; à considérer le tems, le lieu où l’on parle ; ce qu’on se doit à soi-même, & ce qu’on doit à ceux qui nous écoutent. (D. J.)