L’Encyclopédie/1re édition/JAUNISSE

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8p. 476-478).
◄  JAUNIR
JAUTEREAUX  ►

JAUNISSE, s. f. (Médecine.) est une maladie dont le symptome caractéristique est le changement de la couleur naturelle du corps en jaune ; on l’appelle aussi en françois par pléonasme, ictere jaune, en latin icterus flavus, aurugo, morbus regius ; en grec ἰκτερος ; l’étymologie de ce mot vient d’une espece de belette, ἰκτις, ou milan, qu’on appelloit aussi du même nom, & qui avoient les yeux jaunes ; ainsi ictere est synonyme à jaunisse : les anciens l’employoient aussi dans ce sens-là. Hyppocr. passim, & Galien, definit. medical. n°. 276. Le nom d’aurigo lui vient de la ressemblance qu’a la couleur du corps avec celle de l’or, c’est peut-être aussi pour cette raison qu’on l’appelle morbus regius ; cette étymologie a beaucoup excité les recherches des écrivains : c’est avec plus d’esprit que de raison que Quintus Severinus dit,

Regius est vero signatus nomine morbus,
Molliter hic quoniam celsâ curandus in aulâ.

On distingue plusieurs especes de jaunisse, par rapport à la variété des symptomes, à la différence des causes, & à la maniere de l’invasion ; on peut diviser d’abord l’ictere en chaud & en froid, cette division est assez importante en pratique, en primaire & secondaire, en critique & symptomatique ; il y en a aussi une espece qui est périodique. La décoloration jaune qui constitue cette maladie, n’est quelquefois sensible que dans les yeux & au visage ; d’autres fois on l’observe sur toute l’habitude du corps ; l’ouverture des cadavres a fait voir que les parties intérieures sont aussi dans certains cas teintes de la même couleur ; il y a même des cas où elle a infecté jusqu’aux os. Thomas Kerkringius raconte, Observat. anatom. 57, qu’une femme ictérique accoucha d’un enfant attaqué de la même maladie, dont les os étoient très-jaunes. Toutes les humeurs de notre corps reçoivent aussi quelquefois la même couleur, la salive, la transpiration, la sueur, mais plus fréquemment les urines en sont teintes. On lit dans les relations du fameux voyageur Tavernier, que chez les Persans la sueur est quelquefois tellement jaune, que non-seulement elle teint de cette couleur les linges, les habits, les couvertures, mais que les vapeurs qui s’en exhalent font une impression jaune très-sensible sur les murs & les portraits qui se trouvent dans la chambre. On a trouvé dans quelques ictériques la liqueur du péricarde extrèmement jaune ; il y a quelques observations qui prouvent, si elles sont vraies, que la couleur même du sang a été changée en jaune ; Théodore Wuingerus dit avoir vû quelquefois le sang des personnes ictériques imitant la couleur de l’urine des chevaux, & il assure qu’ayant fait saigner une femme attaquée de jaunisse, il avoit peine à distinguer son sang d’avec son urine. Quelquefois la couleur jaune du visage devient si forte, si saturée, qu’elle tire sur le verd, le livide & le noir ; on donne alors à la maladie les noms impropres d’ictere verd & noir. La couleur des yeux est quelquefois si altérée, que la vue en est affoiblie & dérangée ; les objets paroissent aux ictériques tout jaunes, de même qu’ils trouvent souvent par la même raison, c’est-à-dire par le vice de la langue, tous les alimens amers. Outre cette décoloration, on observe dans la plûpart des ictériques des vomissemens, cardialgie, anxiétés, difficulté de respirer, lassitude, défaillances ; les malades se plaignent d’une douleur compressive aux environs du cœur, & vers la région inférieure du ventricule, d’un malaise, d’un tiraillement ou déchirement obscur, quelquefois d’une douleur vive dans l’hypocondre droit ; le pouls est toûjours petit, inégal, concentré, quelquefois, & sur-tout au commencement, dur & serré ; l’inégalité de ce pouls consiste, suivant M. Bordeux, en ce que deux ou trois pulsations inégales entr’elles succedent à deux ou trois pulsations parfaitement égales, & qui semblent naturelles. Dans l’ictere chaud, la chaleur est plus forte, elle est acre, la soif est inextinguible, le pouls est dur & un peu vîte, les diarrhées sont bilieuses, de même que les rots & vomissemens, les urines sont presque rouges couleur de feu ; dans l’ictere froid, la chaleur est souvent moindre que dans l’état naturel, le pouls est sans beaucoup d’irritation, sans roideur, le ventre est constipé, les excrémens sont blanchâtres, les vomissemens glaireux, le corps est languissant, engourdi, fainéant, &c.

Les causes qui produisent le plus constamment cette maladie, les symptomes qui la constituent, les observations anatomiques faites sur le cadavre des ictériques, les qualités & propriétés connues de la bile, sont autant de raisons de présumer que la jaunisse est formée par une pléthore de bile mêlée avec le sang, ou par un sang d’un caractere bilieux. Les ouvertures de cadavres font presque toûjours appercevoir des vices dans le foie ; le plus souvent ce sont des obstructions dans le parenchime de ce viscere, occasionnées par une bile épaissie, ou par des calculs biliaires ; il y a un nombre infini d’observations, qu’on peut voir rapportées dans la bibliotheque médicinale de Manget, dans lesquelles on voit l’ictere produit, ou du moins accompagné de pierres biliaires dans la vésicule du fiel ; on en tira jusqu’à soixante & douze de la vésicule de Rumoldus van-der-Borcht, premier medecin de l’empereur Léopold, qui étoit mort d’une jaunisse. Journal des curieux, ann. 1670. On a trouvé dans plusieurs le foie extrèmement grossi, la vésicule du fiel gorgée de bile, le canal cholidoque obstrué, rempli de calculs & de vers. Bartholin Cabrot rapporte l’observation d’une jaunisse, occasionnée par la mauvaise conformation de ce conduit, qui étoit telle que son extrémité qui est du côté du foie étoit fort évasée, tandis que son ouverture dans les intestins étoit capillaire. On a vû aussi quelquefois la ratte d’une grosseur monstrueuse, ou d’une petitesse incroyable, remplie de concrétions, pourrie, ou manquant tout-à-fait. Zacutus-Lusitanus fait mention d’un ictere noir, survenu à une personne qui n’avoit point de ratte. Prax. admirand. lib. III. observ. 137. Je supprime une foule d’autres semblables observations, qui donnent lieu de penser que dans la jaunisse la bile regorge dans le sang, ce qui peut arriver de deux façons, ou si le sang trop tourné à cette excrétion d’un caractere bilieux, en fournit plus qu’il ne peut s’en séparer, sans qu’il y ait aucun vice dans le foie ; en second lieu, si cette excrétion ou sécrétion est empêchée par l’épaississement de la bile, l’atonie des vaisseaux, leur obstruction, &c. le premier cas est celui de l’ictere chaud, qui est principalement excité par les passions d’ame vive, par des travaux excessifs, des voyages longs sous un soleil brûlant, par des boissons vineuses, spiritueuses, aromatiques, par l’inflammation du foie, par les fievres ardentes inflammatoires, par un émétique placé mal-à-propos, ou un purgatif trop fort, la bile coule plus abondamment par le foie, excite des diarrhées bilieuses, & cependant va se séparer dans les autres couloirs, sans avoir égard aux lois de l’attraction & de l’affinité qui devroient l’en empêcher.

Les passions d’ames languissantes, une vie sédentaire, méditative, triste, mélancolique, des études forcées, faites sur-tout d’abord après le repas, sont les causes les plus fréquentes de l’ictere froid ; la morsure de quelques animaux, de la vipere, des araignées, des chiens enragés, &c. les exhalaisons du crapaud, l’aconite, & quelques autres poisons, excitent aussi quelquefois à l’ictere : ces causes concourent aux obstructions du foie, aux calculs biliaires, &c. La sécrétion de la bile empêchée pour lors, fait que le sang ne peut se décharger de celle qui s’est formée déja dans ses vaisseaux ou dans le foie, & il en passe très-peu dans les intestins, ce qui rend le ventre paresseux & les excrémens blanchâtres, &c.

Lorsque la jaunisse est l’effet d’une maladie aiguë & qu’elle paroît avant le septieme jour, c’est-à-dire avant la coction, elle est censée symptomatique ; celle qui paroît après ce tems-là, & qui termine la maladie, est critique. Lorsque la jaunisse succede à l’inflammation, ou skirrhe du foie, à la colique hépatique, elle est secondaire ou deutéropathique ; si elle paroît avant aucune lésion manifeste de ce viscere, on la dit primaire ou protopathique ; celle qui est périodique, dépend ordinairement des vers ou des calculs placés dans la vésicule du fiel ou dans le canal cholidoque.

Diagnostic. La plus légere attention à la couleur jaune de tout le corps, ou d’une partie, du visage, des yeux, par exemple, suffit pour s’assurer de la présence de cette maladie, & l’on peut aussi facilement, de tout ce que nous avons dit, tirer un diagnostic assuré des especes & des causes.

Prognostic. La jaunisse ne sauroit être regardée comme une maladie dangereuse ; il est rare, lorsqu’elle est simple, d’y voir succomber les malades ; lorsqu’il y a danger, il vient des accidens qui s’y rencontrent, des causes particulieres des maladies qui l’ont déterminée, &c. La jaunisse est souvent salutaire, critique ; toutes les fois qu’elle paroît dans une fievre aiguë, le 7, le 9 ou le 14e jour, elle est d’un bon augure, pourvû qu’en même tems l’hyppocondre droit ne soit pas dur, autrement elle seroit un mauvais signe. Hyppocr. aphor. 64. lib. IV. L’ictere survenu à certains buveurs qui ont des langueurs d’estomac, des coliques, dissipent tous ces symptomes, & met fin à un état valétudinaire auquel ils sont fort sujets. Il est fort avantageux aussi à quelques hystériques ; il est critique dans la maladie ectique chronique.

L’ictere est prêt à guérir quand le malade sent une démangeaison par tout le corps, que les urines deviennent troubles, chargées, que le pouls conservant son inégalité particuliere devient souple & mou ; on a observé que les sueurs, le flux hémorrhoïdal, la dissenterie, ont terminé cette maladie sujette à de fréquens retours. L’hydropisie est une suite assez fréquente des jaunisses négligées ou mal traitées, alors le foie se durcit, & c’est avec raison qu’Hippocrate regarde comme pernicieuse la tumeur dure du foie dans cette maladie. Aphor. 52. lib. VI. On peut aussi craindre quelquefois qu’il ne dégénere en abscès au foie. La tension du ventre, la tympanite, le vomissement purulent, les déjections de la même nature, l’oppression, les défaillances, la consomption, &c. sont dans cette maladie des signes mortels. Si l’ictere paroît sans frisson dans une maladie aiguë, avant le septieme jour, il est un signe fâcheux. Aphor. 62. lib. IV. L’ictere chaud est accompagné d’un danger plus prompt, pressant, mais moins certain que le froid ; celui qui est périodique est très-fâcheux ; celui qui succede aux fievres intermittentes, aux inflammations du foie, est le plus dangereux, il désigne un dérangement ancien & considérable dans le foie.

Les différentes especes de jaunisse demandent des traitemens particuliers ; les remedes, curations, qui conviennent dans l’ictere froid, seroient pernicieux dans le chaud ; & par la même raison, ceux qui pourroient réussir dans le chaud ne feroient que blanchir dans l’ictere froid ; les uns & les autres seroient tout au moins inutiles dans la jaunisse critique, qui ne demande aucune espece de remede. Les médicamens les plus appropriés dans l’ictere chaud sont les émétiques en lavage, les rafraichissans, antibilieux, acides, le petit lait nitré ; par exemple, une légere limonade, des aposemes avec la patience, la laitue, l’oseille, la racine de fraisier, le nitre, le cristal minéral, &c. Les purgatifs légers acidules conviennent très-bien, il est bon même de les réitérer souvent ; l’ictere qui dépend d’une cacochimie bilieuse, ne se dissipe que par de fréquens purgatifs. Hippocr. Epidem. lib. VII. Les médicamens appropriés pour lors sont les tamarins, la manne, la rhubarbe, & un peu de scammonée ; mais il faut avoir attention d’assouplir, de détendre, de relâcher auparavant les vaisseaux qui sont dans l’irritation, d’appaiser l’orgasme & la fougue du sang. Le même Hippocrate nous avertit de ne pas purger, de peur d’augmenter le trouble, de loc. in homin. On peut terminer le traitement de cet ictere par le petit lait ferré, les eaux minérales acidules ; telles sont celles de Vals, de Passi, de Forges, &c.

Dans l’ictere froid, l’indication qui se présente naturellement à remplir, est de diviser & de désobstruer ; parmi les apéritifs, il y en a qui exercent plus particulierement leur action sur le foie, ceux-là sont préférables ; tels sont l’aigremoine, la fumeterre, la chélidoine, la rhubarbe, & sur-tout l’aloës, qui a cette propriété dans un degré éminent. Avant d’en venir aux remedes stomachiques, hépatiques, actifs, il faut humecter, préparer par des légers apéritifs, principalement salins, des légeres dissolutions de sel de glauber, de sel de saignette, & autres semblables, après quoi on peut en venir aux opiates apéritives un peu plus énergiques ; celle qui est composée avec l’aloës & le tartre vitriolé produit des effets admirables. J’ai éprouvé dans pareils cas l’efficacité des cloportes écrasés en vie, & mêlés avec le suc de cerfeuil ; l’élixir de propriété de Paracelse, ou l’élixir de Garrus, qui n’en differe pas beaucoup, sont aussi très-convenables dans ce cas-là. Les savonneux sont très-propres pour emporter les résidus d’une jaunisse mal guérie ; ils sont particulierement indiqués dans les jaunisses périodiques qui dépendent des calculs biliaires : on ne connoît pas jusqu’ici de dissolvans, de fondans plus assurés ; il s’en faut cependant de beaucoup qu’ils soient infaillibles. Lorsque l’ictere commence à se dissiper, il faut recourir aux martiaux, & sur-tout aux eaux minérales ferrugineuses, salines, & principalement aux thermales, comme celles de balaruc, &c. Comme dans cette espece d’ictere le ventre est paresseux, les lavemens peuvent avoir quelque avantage, ou du moins de la commodité ; ne pourroit-on pas suppléer le défaut de bile naturelle en faisant avaler des pilules composées avec la bile des animaux, comme quelques auteurs ont pensé ? Article de M. Menuret.

Jaunisse, (Maréchallerie.) c’est une maladie des chevaux, qui est fort approchante de la jaunisse des hommes.

Cette maladie est de deux especes, la jaune & la noire.

La jaune est, suivant les Maréchaux, une maladie fort ordinaire, qui vient d’obstructions dans le canal du fiel, ou dans les petits conduits qui y aboutissent : ces obstructions sont occasionnées par des matieres visqueuses ou graveleuses que l’on y trouve, ou par une plénitude ou une compression des vaisseaux sanguins qui l’avoisinent, moyennant quoi la matiere qui devroit se changer en fiel enfile les veines, & est portée dans toute la masse du sang, ce qui le teint en jaune ; de sorte que les yeux, le dedans des levres, & les autres parties de la bouche, capables de faire voir cette couleur, paroissent toutes jaunes.

L’effet de cette maladie consiste à rendre un cheval lâche, pesant, morne, aisément surmené par le plus petit travail ou le moindre exercice, &c.