L’Encyclopédie/1re édition/OPINION

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  OPINIATRE

OPINION, opinio, s. f. (Logique.) est un mot qui signifie une créance fondée sur un motif probable, ou un jugement de l’esprit douteux & incertain. L’opinion est mieux définie, le consentement que l’esprit donne aux propositions qui ne lui paroissent pas vraies au premier coup-d’œil, ou qui ne se déguisent pas par une conséquence nécessaire de celles qui portent en elles l’empreinte de la vérité.

On définit l’opinion dans l’école assensus intellectûs cum formidine de opposito, c’est-à-dire un consentement que l’entendement donne à une chose avec une espece de crainte que le contraire ne soit vrai.

Selon les Logiciens, la démonstration produit la science ou la connoissance certaine, & les argumens probables produisent l’opinion. Toutes les fois que le consentement de l’esprit à une vérité qu’on lui propose est accompagné de doute, on l’appelle opinion. Platon fait de l’opinion un milieu entre la connoissance & l’ignorance ; il dit qu’elle est plus claire & plus expresse que l’ignorance, mais plus obscure & moins satisfaisante que la science.

On soutient communément dans l’école que l’opinion n’est pas incompatible avec la science sur un même sujet : quoique l’opinion suppose du doute, & que la science exclue toute incertitude, parce que l’entendement, dit-on, peut consentir à une vérité par différens motifs & de diverses manieres. Cependant, si l’on examine de près la question, on comprendra qu’il est absolument impossible qu’on puisse en même tems douter & être certain de la même chose ; que la différence des motifs, ou certains ou probables, ne sauroit produire cet effet dans l’esprit, parce que les raisons probables qui forment l’opinion sont une lumiere foible qui ne peut jamais obscurcir l’évidence des raisons certaines qui forment la science ; ce qu’il faudroit pourtant qu’elle fît pour introduire dans l’esprit cette obscurité dont elle doit être accompagnée, & produire dans le consentement le doute nécessaire & essentiel à l’opinion. D’ailleurs la science étant certaine & évidente par elle-même, elle bannit par la seule présence toute oscillation, & par conséquent l’opinion même dont elle prend la place, & saisit l’esprit entier de l’éclat de la lumiere. Tout ce qu’elle lui permet alors, c’est de distinguer au milieu de cette grande lumiere la foiblesse de celle de l’opinion ; & de voir que si les raisons évidentes qui entrainent son consentement & le rendent certain, lui avoient manqué, les raisons probables & conjecturales n’auroient obtenu de lui qu’un assentement foible & perplexe : de sorte que ceux qui se proposent de prouver la compatibilité de la science & de l’opinion par la différence de ces motifs, ne font autre chose que confondre la conscience qu’on a de l’incertitude du consentement, ce qui est très-différent. Car il n’est point de raison, quelque bonne qu’elle soit, qui empêche de sentir l’incertitude d’une autre raison sur le même sujet ; & il n’en est aucune, quelqu’incertaine qu’elle soit, qui puisse affoiblir la certitude d’une autre raison ; certitude qui empêche toujours le consentement d’être incertain, quoique l’esprit entrevoye d’autres motifs qui ne sont précisément que des conjectures ; certitude qui ne change pas à la vérité la nature des raisons incertaines, mais qui chasse l’obscurité que laisse leur peu de lumiere.

Il en est donc de la science & de l’opinion à-peu-près comme de l’éclat du soleil & de la lumiere d’un flambeau, ou plutôt d’une lampe : le soleil découvre distinctement les objets ; la lampe ne les montre qu’obscurément. Si l’on allume celle-ci en plein midi, on s’appercevra bien qu’elle ne peut jetter sur les objets qu’une lumiere foible, & ne les dévoile à nos yeux qu’imparfaitement & avec quelque nuance obscure, mais elle ne les fera point alors appercevoir effectivement de cette maniere. Sa foiblesse, quoique connue, n’ôtera point aux objets le brillant qu’ils tiennent du grand jour ; & quelqu’usage qu’on fasse alors de la lampe allumée, nos yeux ne verront que d’une façon, c’est-à-dire comme on voit en plein midi, & jamais comme on voit la nuit, à la lumiere d’une lampe. De même la science est une lumiere pleine & entiere qui découvre les choses clairement, & répand sur elles la certitude & l’évidence ; l’opinion n’est qu’une lumiere foible & imparfaite qui ne découvre les choses que par conjecture, & les laisse toujours dans l’incertitude & le doute ; l’une est le plus, l’autre est le moins. Enfin c’est le beaucoup & le moins d’une même chose, qu’il est impossible de trouver en même tems dans un même sujet à l’égard de la même matiere. Il n’y a qu’à l’école des chimeres où de pareilles thèses puissent être proposées & soutenues.

Quant à la parité qu’on institue en disant que la science subsiste bien avec la foi, quoique celle-ci soit obscure, & que celle-là soit évidente, il faut avouer que si cette parité étoit juste & entiere, la foi ne pourroit pas subsister avec la science non plus qu’avec l’opinion. Mais je crois y voir une fort grande différence : car afin que l’opinion & la science se trouvent dans un même sujet, il faut qu’il y ait en même tems de la certitude & de l’incertitude, puisque sans certitude il n’y auroit point de science, & sans incertitude point d’opinion. Au lieu qu’il n’est pas nécessaire pour que la foi soit jointe à la science que l’obscurité se trouve en même tems dans le consentement que l’esprit donne à une vérité connue par ces deux voies ; parce que la foi peut subsister sans répandre l’obscurité dans un entendement qui est éclairé d’ailleurs, & l’opinion ne le peut pas sans y mettre de l’incertitude. Mais, dira-t-on, s’il n’y a point d’obscurité, il n’y aura point de foi, puisque la foi est des choses obscures, selon la définition de l’apôtre saint Paul : Fides est argumentum non apparentium. Je réponds à cela que l’obscurité essentielle à la foi reste toujours, parce que cette obscurité n’est pas celle de l’entendement, mais seulement celle des motifs de la révélation. Ainsi pour faire un acte de foi, il n’est pas nécessaire de ne voir qu’obscurément les vérités auxquelles on donne son consentement ; il suffit de donner ce consentement par un motif obscur, quoiqu’on ait encore un motif clair & évident, ce qui est très-possible. Car on peut croire une chose par différens motifs ; mais les différens motifs ne peuvent rien mettre de contradictoire dans l’esprit & dans le consentement, sans se détruire l’un ou l’autre. Voilà précisément ce qui arrive à l’égard de la science & de l’opinion. L’une y met nécessairement de l’évidence & de la certitude, & l’autre essentiellement de l’incertitude & de l’obscurité. Mais la foi souffre dans l’esprit toute l’évidence que la science y apporte, & sans y répandre la moindre obscurité, elle la laisse toute entiere dans son motif. Ainsi l’évidence d’une raison naturelle à l’égard d’une vérité chrétienne & révélée empêche bien que l’esprit ne demeure dans l’obscurité où la révélation le laisseroit ; mais elle n’empêche pas que la révélation ne soit obscure, ni qu’il ne puisse croire cette vérité précisément par le motif de la révélation, parce que, comme je l’ai dit, un motif n’empêche pas l’effet de l’autre, lorsqu’ils s’accordent & tendent à une même fin, telle que se trouve être ici celle de la science & de la foi ; car l’une & l’autre commandent également un consentement ferme & certain. Quant à l’évidence & à l’obscurité, le consentement en étant par lui-même incapable, elles subsistent dans différens sujets ; la premiere, dans l’esprit entraîné par la force des preuves, qui contiennent la philosophie & le philosophe, dont le consentement est un acte de raison ; la seconde, dans la volonté soumise à l’autorité de la révélation qui fait la religion & le chrétien, dont le consentement est un acte de foi.

Opinions, (Jurisprud.) sont les avis de chaque juge qui servent à former le jugement.

La maniere de recueillir & de compter les opinions n’a pas toujours été la même.

Chez les Grecs on opinoit par le moyen de tablettes que l’on mettoit dans une boîte : on en donnoit trois à chacun ; une marquée d’un A qui signifioit absolvatur ; une marquée V. P qui signifioit non liquet, & la troisieme d’un C. pour dire condemnetur.

Les aréopagistes voulurent que leurs opinions fussent ainsi données en secret & par bulletins, de peur que les jeunes, au lieu de dire leur avis par eux-mêmes, se contentassent de suivre celui des anciens.

T. Arius ayant appellé César avec d’autres pour juger son propre fils, pria que chacun opinât par écrit, de crainte que tout le monde ne fût de l’avis de César.

Ce fut dans cette vue, qu’au procès de Métellus, Tibere se mit à dire son avis tout haut : mais Pison lui en fit sentir l’inconvénient.

On opinoit donc ordinairement par écrit à Rome & sur des tablettes, comme chez les Grecs ; & comme chaque décurie avoit ses tablettes différentes, on savoit qui avoit été la plus severe.

Dans les assemblées du peuple nul ne disoit son avis qu’il ne lui fût demandé par celui qui présidoit. Le droit d’opiner le premier s’appelloit prærogativa, quasi prius erogare sententiam : ce terme a depuis été appliqué à toute sorte de prééminences.

Cet honneur d’opiner avant tous les autres, appartenoit à la tribu appellée veturea, qui fut aussi surnommée de-là tribus prærogativa.

On tiroit au sort laquelle des centuries opineroit la premiere, & son suffrage étoit fort recherché.

Au senat, l’on opinoit au commencement suivant l’ancienneté de l’âge, comme on faisoit à Athènes, à Lacédémone & à Syracuse. Dans la suite on demanda l’avis à chacun, selon le rang qu’il tenoit dans le sénat ; jusqu’à ce que César se donna la liberté de demander l’avis à quatre personnes hors de leur rang ; Auguste ne suivit plus de regle, demandant l’avis de chacun, dans tel ordre qu’il lui plaisoit, afin que les suffrages fussent plus libres.

Caligula voulut qu’entre les consulaires on suivît le rang d’ancienneté, ce qui fut confirmé par les empereurs Théodose & Arcade.

En France, dans les causes d’audience, les juges opinent dans l’ordre où ils sont assis : quand il y a beaucoup de juges, on fait plusieurs bureaux ou conseils : celui qui préside recueille les opinions ; & lorsqu’il y a divers avis, il retourne aux opinions pour les concilier : chacun est obligé de se ranger à l’un des deux avis qui prévalent par le nombre de voix.

Dans les affaires de rapport, les juges opinent sans aucun rang, comme ils se trouvent assis auprès du rapporteur.

Il n’y a jamais de partage d’opinions en matiere criminelle ; quand le nombre de voix est égal, l’avis le plus doux doit être préféré : cet usage est fort ancien, puisqu’il se trouve déja consigné dans les capitulaires, liv. V. n. 160.

Une voix de plus ne suffit pas pour départager, en matiere criminelle ; il en faut au moins deux.

Au conseil privé du roi il n’y a point de partage, M. le chancelier ayant la voix préponderante.

A la grand-chambre du parlement, une voix de plus départage à l’audience ; au rapport il en faut deux.

Au grand-conseil, il en faut toujours deux pour départager, soit à l’audience, soit au rapport.

Dans tous les sieges qui jugent, à la charge de l’appel, une voix de plus départage au civil ; en matiere criminelle il en faut deux. Voyez Partage.

Au reste, les opinions qui se donnent, soit à l’audience ou au rapport, doivent également être secretes : il est détendu par les ordonnances aux juges, greffiers & huissiers de les revéler : c’est pour prévenir cet inconvénient que l’on opinoit à Rome sur des tablettes ; & qu’encore à present dans les chancelleries de Valladolid & de Grenade, les opinions se donnent par écrit sur un registre.

Les opinions du pere & du fils, de l’oncle & du neveu, du beau-pere & du gendre, & des deux beau-freres ne sont comptées que pour une. édit de Janvier 1681. Voyez le Dictionnaire des arrêts, au mot Opinions. (A)