L’Encyclopédie/1re édition/PARADIS

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PARADIS, s. m. dans les livres du nouveau Testament & parmi les Chrétiens signifie un lieu de délices, où les ames des justes voient Dieu, & jouissent d’un bonheur éternel.

C’est ainsi que Jesus-Christ dit au bon larron, Luc xxiij. 43 : Vous serez aujourd’hui avec moi dans le paradis ; & que saint Paul, II. Cor. xij. 4. parlant de lui-même en troisieme personne, dit qu’il connoît un homme qui a été ravi en esprit jusque dans le paradis, où il a entendu des paroles qu’il n’est pas permis à l’homme de publier.

Le système de Copernic & de Descartes a non-seulement renversé l’ancienne hypothèse de Ptolomée sur l’ordre & sur la structure de ce monde ; mais il a encore mis dans la nécessité de proposer ailleurs un endroit propre à placer le séjour des bienheureux, qu’on nomme vulgairement paradis. L’on dispute donc raisonnablement dans les écoles sur la situation du paradis céleste où nous devons aller, comme on fait sur celle du terrestre d’où Adam fut chassé. Car enfin depuis que les cieux sont fluides, que la terre & les planetes roulent dans les airs autour du soleil, & que les étoiles que nous voyons sont autant de soleils qui sont chacune le centre d’un tourbillon ; il a fallu que l’empyrée disparût, ou du moins qu’il s’en allât bien loin d’où il étoit. Quoi qu’il en soit, si l’on place le paradis dans un lieu qui environne tous ces espaces immenses, il me paroît ou que les reprouvés seront bien resserrés au centre de la terre, ou que les élus seront fort au large tout-autour de ce grand monde.

Quelques Théologiens croiront peut-être faire une heureuse & juste application de ces paroles des Pseaumes in sole posuit tabernaculum suum, en disant que c’est dans le soleil où les élus habiteront, & où Dieu manifestera sa gloire. Ils ne font point attention que l’ame de Jesus-Christ jouissoit de la gloire céleste sur la terre, & qu’il étoit, selon leur opinion & leurs termes, voyageur & compréhenseur tout-à-la-fois ; qu’ainsi ce n’est pas le lieu qui fait le paradis, mais le bonheur dont on jouit par la vûe de Dieu, qui étant par-tout, peut aussi se montrer & faire par-tout des bienheureux : d’ailleurs puisque ils donnent aux corps glorieux, après la résurrection, l’agilité & la pénétration ; ils ne doivent pas les resserrer dans un endroit particulier. Ils n’auront apparemment ces qualités que pour en faire usage, se transporter librement par-tout, & contribuer à une partie de leur bonheur par la vûe & par la connoissance successive des ouvrages & des opérations du Créateur dans ces espaces immenses.

Quand on veut parler là-dessus, peut-on mieux faire qu’en disant que le paradis n’est pas un lieu, mais un changement d’état. Que s’il est dans le ciel, le ciel n’est autre chose que toute la matiere fluide & immense, dans laquelle roulent une infinité de corps & lumineux & opaques ; de sorte que les cieux, l’univers & tous les ouvrages de Dieu font le paradis & le séjour des bienheureux. C’est pourquoi notre Seigneur dit dans l’Evangile, que les saints auront le royaume des cieux en partage, & qu’ils posséderont la terre, c’est-à-dire que tout l’univers leur appartiendra, ou qu’au moins ils en auront la jouissance entiere & parfaite.

Les Juifs appellent ordinairement le paradis le jardin d’Eden, & ils se figurent qu’après la venue du Messie ils y jouiront d’une félicité naturelle au milieu de toutes sortes de délices : & en attendant la résurrection & la venue du Messie, ils croient que les ames y demeurent dans un état de repos.

Les Mahométans admettent aussi un paradis, dont toute la félicité ne consiste que dans les voluptés corporelles. Voyez ce qu’ils en racontent sous les mots Alcoran, Mahométisme.

Paradis terrestre, jardin des délices dans lequel Dieu plaça Adam & Eve après leur création. Ils y demeurerent pendant leur état d’innocence, & en furent chassés dès qu’ils eurent désobéi à Dieu en mangeant du fruit défendu. Ce mot vient de l’hébreu ou plutôt du chaldéen pardes, que les Grecs ont traduits par celui de παράδεισος, qui signifie à la lettre un verger, un lieu planté d’arbres fruitiers, & quelquefois un bois de haute futaie. Les Perses nommoient ainsi leurs jardins à fruits, & les parcs où ils nourrissoient toutes sortes d’animaux sauvages, comme il paroît par Xénophon, cyroped.

Moïse l’appelle le jardin d’Eden, c’est-à-dire le jardin des délices, mot dont quelques-uns cherchent l’étymologie dans le grec ἡδονὴ, voluptas : mais dans l’hébreu, Eden est le nom d’un pays & d’une province où étoit situé le paradis terrestre.

On forme plusieurs difficultés sur sa situation ; quelques-uns, comme Origenes, Philon, les Seleuciens & Harmianiens anciens hérétiques, Paul Venitien dans le dernier siecle, ont cru que le paradis terrestre n’avoit jamais existé, & qu’on doit expliquer allégoriquement tout ce qu’en dit l’Ecriture : d’autres l’ont placé hors du monde, quelques-uns dans le troisieme ciel, dans le ciel de la lune, dans la lune même ; d’autres dans la moyenne région de l’air, au-dessus de la terre, quelques autres sous la terre dans un lieu caché & éloigné de la connoissance des hommes, dans le lieu qu’occupe aujourd’hui la mer Caspienne.

Les sentimens de ceux qui l’ont placé sur la terre ne sont pas moins partagés. Il n’y a presqu’aucune partie du monde, dit dom Calmet, où l’on ne l’ait été chercher, dans l’Asie, dans l’Afrique, dans l’Europe, dans l’Amérique, sur les bords du Gange, dans les Indes, dans la Chine, dans l’île de Ceylan, dans l’Ethiopie où sont les montagnes de la lune, &c.

Le sentiment le plus probable, quant à la désignation générale du paradis terrestre, est qu’il étoit situé en Asie ; mais dès qu’il s’agit de déterminer en quelle partie de l’Asie, nouveau partage d’opinions.

Quelques-uns, comme le P. Hardouin, le placent dans la Palestine, aux environs du lac de Genesareth ; un auteur silésien, nommé Herbinius, qui a écrit sur cette matiere en 1688, adopte en partie ce sentiment. M. le Clerc, dans son commentaire sur la Genese, le met aux environs des montagnes du Liban, de l’Anti-Liban, & de Damas vers les sources de l’Oronte & du Chrysorrhoas : mais dans l’une ni dans l’autre de ces deux positions on ne découvre aucun vestige des fleuves qui, selon la description de Moïse, arrosoient le paradis terrestre.

Hopkinson, M. Huet & Bochart placent le paradis terrestre entre le confluent de l’Euphrate & du Tigre, & à l’endroit de leur séparation ; parce que, selon le récit de Moïse, ces deux fleuves sont du nombre de ceux qui arrosient le jardin d’Eden ; le Phison, ajoutent-ils, étoit le canal occidental du Tigre, & le Gihon le canal occidental du même fleuve qui se décharge dans le golfe persique. Selon eux, l’Ethiopie, une des contrées qu’arrosoient les fleuves, selon Moïse, étoit incontestablement l’Arabie déserte, puisque le même auteur donne le nom d’Ethiopienne à sa femme, qui étoit de ce pays ; & Hévilah, l’autre contrée, doit être le Chusistan, province de Perse, où l’on trouvoit autrefois l’or, le bdellium & l’onyx, dont parle Moïse. La grande difficulté de ce système est que Moïse parle bien distinctement de quatre fleuves, dont chacun avoit sa source dans le jardin d’Eden, & qu’ici l’on ne trouve que deux fleuves qui forment à la vérité quatre branches, mais dont le cours est peu différent, & n’est pas opposé comme l’insinue le texte de la Genèse.

Le P. Calmet & quelques autres critiques fort habiles ont placé le paradis terrestre dans l’Arménie aux sources du Tigre, de l’Euphrate, de l’Araxe & du Phani, qu’ils croient être les quatre fleuves désignés par Moïse. L’Euphrate est bien nettement exprimé dans la Genèse. Le Chidkel est le Tigre nommé encore aujourd’hui Diglito. Le Gehon est l’Araxe, ἀράξης, en grec signifie impétueux, de même que Gehon en hébreu, & l’on reconnoît ce fleuve à ce qu’en a dit Virgile, pontemque indignatus Araxes. Le canton d’Eden étoit dans ce pays-là autant qu’on en peut juger par quelques vestiges qui en sont restés dans les livres saints. Le pays de Chus est l’ancienne Scithie, située sur l’Araxe, & Hévilah ou Chevilah, célebre par son or, paroît avoir donné son nom à la Colchide, aussi renommée chez les anciens par ce même métal que le Phase rouloit dans ses eaux. L’objection la plus spécieuse qu’on fasse contre ce sentiment ; c’est que, selon Chardin, le Phison, aujourd’hui le Phazzo, prend sa source dans les montagnes du Caucase, du côté de la partie septentrionale du royaume d’Imiret & assez loin du mont Ararat ; mais comme il faut donner nécessairement une certaine étendue au canton d’Eden pour que quatre grands fleuves puissent y prendre leur source, cette difficulté ne paroît pas fondée. Voyez le comment. de dom Calmet sur la Bible, & sa dissert. particuliere sur le paradis terrestre.

Il y a encore différentes autres opinions sur ce point. Postel prétend que le paradis terrestre étoit placé sous le pole septentrional. Il fonde cette idée sur une ancienne tradition des Egyptiens & des Babyloniens, qui portoit que l’écliptique ou la route du soleil coupoit d’abord l’équateur à angles droits, & par conséquent passoit sur le pole septentrional : d’autres au contraire pensent qu’il n’étoit limité à aucune place particuliere, qu’il s’étendoit sur toute la face de la terre qui n’étoit, disent-ils, alors qu’une scène continuelle & variée de voluptés jusqu’à ce qu’elle fût changée par le péché d’Adam. Mais ces deux sentimens sont également incompatibles avec le texte de la Genèse.

Les Orientaux croient que le paradis terrestre étoit dans l’île de Serendib ou de Ceylan, & qu’Adam ayant été chassé du paradis, fut relégué dans la montagne de Rahonn, située dans la même île, à deux ou trois journées de la mer. Les Portugais nomment cette montagne pico de Adam, ou montagne d’Adam, parce qu’on croit que le premier homme a été enterré sous cette montagne, après avoir fait une pénitence de cent trente ans. Outre ce paradis terrestre, les Musulmans en comptent encore trois autres, un vers Obollah en Chaldée, le second vers le désert de Naoubendigian en Perse, & le troisieme vers Damas en Syrie. D’Herbelot, Biblioth. oriental. p. 378 & 708. Calmet, Diction. de la Bible.

Paradis, (Critiq. sacrée.) ce mot dont son origine signifie un verger, & non un jardin : il ne veut pas dire un jardin de fleurs ou de légumes & d’herbes, mais un enclos planté d’arbres fruitiers, & autres. Ce nom se trouve en trois endroits du texte hébreu. 1° Au second livre d’Esdras, ij. 8. où Néhémie prie le roi Artaxerxe de lui faire donner des lettres adressées à Asaph, gardien du verger du roi, afin qu’il lui fasse donner le bois nécessaire pour les bâtimens qu’il alloit entreprendre. Dans cet endroit, paradis est mis pour un lieu rempli d’arbres propres à bâtir. 2° Salomon, dans l’Ecclésiaste, ij. 5. dit qu’il s’est fait des jardins & des paradis, c’est-à-dire des vergers. 3° Dans le Cantique des Cantiques, iv. 13. il dit que les plants de l’épouse sont comme un verger rempli de grenadiers. Les Grecs, non-seulement les septante, mais même Xénophon & les autres auteurs païens se servent souvent de ce même terme en ce sens-là.

Les septante se sont servi du mot παράδεισος en parlant du jardin d’Eden, παράδεισος ἐν Ἐδέν ; l’hébreu l’explique par le mot gan. Jamais lieu n’a tant excité la curiosité des hommes que celui-là, je crois qu’il est par-tout où les hommes se font du bien. (D. J.)

Paradis, (Hist. ecclés.) chez les anciens écrivains ecclésiastiques se dit d’une cour quarrée devant les cathédrales, environnée de places ou de portiques soutenus par des piliers, & sous lesquels on peut se promener. Voyez Portique. Matthieu Paris l’appelle parvisus, pervis. Voyez Parvis.

Paradis, Bassin, (Marine.) c’est la partie d’un port où les vaisseaux sont le plus en sûreté. Voyez Bassin & Chambre. (Z)

Paradis, oiseau du, (Ornithol.) c’est, selon Linnæus, un genre particulier d’oiseaux de l’ordre des pies ; leurs caracteres distinctifs consistent à avoir deux plumes particulieres & extrèmement longues, lesquelles ne sont insérées ni aux aîles, ni au croupion.