L’Encyclopédie/1re édition/PLAINDRE, REGRETTER

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PLAINDRE, REGRETTER, (Synon.) on plaint le malheureux ; on regrette l’absent, l’un est un mouvement de la pitié, & l’autre est un effet de l’attachement.

La douleur arrache nos plaintes, le repentir excite nos regrets.

Un bas courtisan en faveur est l’objet du mépris public ; & lorsqu’il tombe dans la disgrace, personne ne le plaint. Les princes les plus loués pendant leur vie, ne sont pas toujours les plus regrettés après leur mort.

Le mot de plaindre employé pour soi-même, change un peu la signification qu’il a, lorsqu’il est employé pour autrui. Retenant alors l’idée commune & générale de sensibilité, il cesse de représenter ce mouvement particulier de pitié qu’il fait sentir, lorsqu’il est question des autres ; & au lieu de marquer un simple sentiment, il emporte de plus dans sa signification, la manifestation de ce sentiment. Nous plaignons les autres, lorsque nous sommes touchés de leurs maux ; cela se passe au-dedans de nous ; ou du moins peut s’y passer, sans que nous le témoignions au-dehors. Nous nous plaignons de nos maux, lorsque nous voulons que les autres en soient touchés ; il faut pour cela les faire connoître.

Ce mot est encore quelquefois employé dans un autre sens que celui dans lequel on vient de le définir ; au lieu d’un sentiment de pitié, il en marque un de repentir : on dit en ce sens qu’on plaint ses pas ; qu’un avare se plaint toutes choses, jusqu’au pain qu’il mange.

Quelque occupé qu’on soit de soi-même, il est des momens où l’on plaint les autres malheureux. Il est bien difficile, quelque philosophie qu’on ait, de souffrir long-tems sans se plaindre ; les gens intéressés plaignent tous les pas qui ne menent à rien. Souvent on ne fait semblant de regretter le passé, que pour insulter au présent.

Un cœur dur ne plaint personne : un stoïcien ne se plaint jamais ; un paresseux plaint sa peine plus qu’un autre ; un parfait indifférent ne regrette rien.

La bonne maxime seroit de plaindre les autres, surtout lorsqu’ils souffrent sans l’avoir mérité ; de ne se plaindre, que quand on peut par-là se procurer du soulagement ; de ne plaindre ses peines, que lorsque la sagesse n’a pas dicté de se les donner ; & de regretter seulement ce qui méritoit d’être estimé. Synonymes de l’abbé Girard. (D. J.)