L’Encyclopédie/1re édition/SOMMEIL

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
◄  SOMMÉES
SOMMELIER  ►

SOMMEIL, s. m. (Physiolog.) état d’inaction ou de détension des organes des sens extérieurs, & des mouvemens volontaires ; cet état est nécessaire à l’homme pour soutenir, réparer, & remonter sa machine.

Du Dieu qui nous créa la clémence infinie,
Pour adoucir les maux de cette courte vie,
A placé parmi nous deux êtres bienfaisans
De la terre à jamais aimables habitans,
Soutiens dans les travaux, trésors dans l’indigence,
L’un est le doux
sommeil, & l’autre est l’espérance,
L’un quand l’homme accablé sent de son foible corps
Les organes vaincus, sans force & sans ressorts,
Vient par un calme heureux secourir la nature,
Et lui porter l’oubli des peines qu’elle endure.

Henriade, chant 7.

Tels sont les effets salutaires du sommeil ! Mais la cause qui le fait naître & disparoître au bout d’un certain nombre d’heures, est si difficile à trouver, qu’il faut s’en tenir à de simples conjectures, entre lesquelles voici peut-être les plus vraissemblables.

Pour que notre corps puisse se mouvoir avec facilité, il faut qu’il y ait du suc nerveux qui puisse être envoyé dans les nerfs, & qu’il n’y ait pas d’obstacle qui l’arrête dans son cours. Si ces deux conditions viennent à manquer, on se trouve dans l’inaction.

Quand nous agissons, le suc nerveux se dissipe peu-à-peu ; ensorte qu’après de longs travaux, il ne se trouve plus d’esprits en assez grande quantité pour mouvoir notre corps : mais afin que les liqueurs coulent dans nos organes avec facilité, les fibres de nos vaisseaux doivent avoir une certaine tension ; si elles n’étoient pas tendues, elles ne sauroient pousser les fluides : or par le travail les fibres perdent leur tension, parce que le suc qui les remplissoit, & qui les tendoit en les remplissant, s’évapore continuellement ; ces fibres n’étant plus tendues, tombent les unes sur les autres, & de-là, il suit que celles du cerveau qui sont les plus molles doivent plus facilement s’affaisser. Quand la masse du cerveau sera ainsi affaissée, le suc nerveux ne passera plus dans les nerfs comme auparavant ; ensorte qu’alors succédera la langueur qui nous obligera de nous reposer ; c’est ce qu’on peut prouver, par le sommeil qui arrive quand on lie une des carotides, ou quand on a perdu une quantité extraordinaire de sang, ou quand les sucs qui remplissent les vaisseaux ont été épuisés dans les maladies.

Les nerfs éprouvent encore une autre compression, quand nous veillons long-tems ; la transpiration enleve continuellement la partie la plus fluide du sang, ce qu’il y a de plus grossier reste dans les vaisseaux. De plus, par le travail, & même par l’action seule du cœur, le sang s’accumule dans les extrémités des arteres qui se trouvent au cerveau ; ces arteres doivent donc s’engorger, & leur engorgement doit comprimer l’origine des nerfs ; cette compression produit nécessairement un engourdissement dans tout le corps, puisqu’il est un obstacle au cours du suc nerveux. On voit l’effet de cette compression dans les plénitudes de sang, dans l’usage immodéré des esprits fermentés, qui par leur raréfaction causent une grande pression dans le cerveau, & par conséquent jettent dans le sommeil ; mais on a vu un effet bien plus sensible de cette compression ; une femme dont le crâne étoit ouvert, s’endormoit dès qu’on lui pressoit le cerveau, & tomboit, pour ainsi dire, en apopléxie par une compression plus forte : nous pouvons donc penser que la compression est une des causes du sommeil.

Lorsque nous avons été fatigués par le travail, ou que nous avons veillé long-tems, le suc nerveux se trouve dissipé, ses vaisseaux gonflés dans la tête, compriment l’origine des nerfs, mais en certains cas, le cerveau ayant perdu sa tension, s’affaisse & forme la compression ; or tout cela doit produire dans les nerfs le même effet qu’une ligature, le sentiment doit donc s’émouvoir, les mouvemens volontaires doivent devenir difficiles & cesser entierement. Comme le col n’est soutenu que par les muscles extenseurs, & qu’il faut une action pour le tenir droit, la tête doit se pancher par son poids, parce que ces muscles n’agissent plus ; les yeux doivent se fermer, car pour qu’ils soient ouverts, il faut que le muscle qui leve la paupiere soit raccourci ; durant le sommeil, il ne reçoit pas assez de suc nerveux pour cela, ainsi il se lâche & abandonne la paupiere supérieure à elle-même ; enfin tous les membres sont lâches, puisque les muscles qui les meuvent ne reçoivent plus comme auparavant, la liqueur qui les anime ; de tout cela, il suit aussi que les affections de l’esprit qui dépendent de l’activité des sens doivent cesser lorsque nous dormons.

Tandis que l’action cesse dans les muscles qui sont sujets à la volonté, le mouvement devient plus sensible dans le cœur & dans les organes de la respiration ; les muscles étant lâches dans les extrémités, ils ne poussent plus le sang, leurs fibres affaissées n’aident ni les arteres, ni les veines ; il arrive donc que le cœur trouve plus de résistance : or comme le cœur ne sauroit trouver de la résistance que son action ne devienne plus grande, ces obstacles qui se trouvent dans les extrémités font que la circulation est plus forte dans les visceres, car le sang ne pouvant pas continuer sa route vers les extrémités, se jette en plus grande quantité dans les vaisseaux latéraux ; c’est-à dire dans les vaisseaux qui se répandent dans l’abdomen.

Ce système donne au moins la cause de plusieurs phénomenes très-curieux, 1°. la transpiration augmente dans le sommeil, & les autres secrétions diminuent. Outre que la chaleur du lit en raréfiant la peau peut ouvrir les tuyaux secrétoires, il faut observer que le sang qui se jette en plus grande quantité dans les visceres de l’abdomen, gonfle les arteres ; ce gonflement comprime les tuyaux secrétoires, qui alors ne peuvent plus recevoir la liqueur qu’ils ont accoutumé de filtrer ; mais les tuyaux secrétoires de la peau ne sont pas comprimés de même, parce qu’ils n’appuient extérieurement que contre l’air ; d’ailleurs, ils ne sont pour la plûpart que les extrémités des arteres ou des pores ; ainsi rien ne sauroit empêcher que les liqueurs ne continuent leur chemin par ces ouvertures. Ajoutez que la chaleur est plus grande quand nous dormons, & que nous sommes bien couverts : or cette chaleur produit la raréfaction, & la raréfaction est suivie d’une transpiration plus abondante.

2°. Les parties se nourrissent mieux durant le sommeil, car d’abord il se dissipe moins de substance grossiere, puisque les muscles sont dans l’inaction, & de plus, ce repos qui regne dans le corps, fait que les parties qui nourrissent peuvent se mieux appliquer aux parties solides, car elles ne trouvent pas d’obstacles dans le mouvement que les muscles quand ils agissent, impriment à ces parties que doit réparer le suc nourricier. Tandis que les obstacles diminuent la force qui fait l’application du suc nourricier aux parties solides augmente, car c’est l’action du cœur ; & par cette action plus forte du cœur, le chyle se change en lymphe & en sang plus facilement : enfin les vésicules qui renfermoient la graisse, & qui étoient vuidées par l’action des muscles, se remplissent peu-à-peu de nouvelle huile, & c’est même le principal effet du sommeil : tout en un mot se répare à cause de ce mouvement doux & uniforme que nous éprouvons en dormant ; au contraire, tout se détruit & se vuide dans notre corps, par les veilles.

3°. Durant le sommeil, le suc nerveux se filtre peu-à-peu & coule dans ses réservoirs ; & enfin après sept à huit heures de repos, il s’en trouve une assez grande quantité pour remonter notre machine.

4°. Ce qui se perd par la transpiration qui arrive durant le sommeil, c’est surtout la partie aqueuse des alimens & de notre sang ; le mouvement modéré qui regne alors dans notre corps, ne peut détacher que peu de parties huileuses & grossiéres, au-contraire, il attache davantage ces sortes de parties, comme nous l’avons dit ; mais dans le tems que nous veillons, l’action des muscles fait évaporer les matieres plus épaisses qui sont dans le tissu des parties solides. De-là il suit que quand nous dormons, nous n’avons pas besoin de manger, comme quand nous veillons ; cela paroîtra encore plus clairement, si l’on fait réflexion que le suc nerveux destiné aux muscles ne se perd pas, puisqu’il n’y est pas envoyé, & que tout se remplit & se répare. On peut donc être long-tems sans prendre des alimens, pourvu qu’on dorme ; & si l’on veille & que l’on agisse, il faudra souvent manger. On peut ajouter à tout cela, que le sentiment étant émoussé durant le sommeil, les fibres de l’estomac ne sont donc pas si sensibles aux impressions de la faim.

5°. Les fibres du cerveau des enfans sont fort molles, elles s’affaisseront donc, ou elles se gonfleront plutôt que celles des vieillards dans lesquels elles se desséchent : de-là vient que les enfans dorment plus que les adultes & les vieillards ; peut-être que le repos du fœtus dans le sein de la mere vient de la même source ; il y a cependant une autre cause dans le fœtus, c’est que les objets ne font impression ni sur ses yeux, ni sur ses oreilles ; or, dès que les sens sont tranquilles ou sans action, on est disposé au sommeil ; enfin le sang est partagé entre le placenta & le fœtus ; il y a donc moins de mouvement, & par conséquent plus de repos : ajoutez encore que les fibres molles des enfans n’ont pas assez de force pour diviser les matieres épaisses qui sont dans les vaisseaux ; il doit donc se former plus aisément une plénitude dans leur cerveau, & la compression causée par cette plénitude, produira le sommeil.

6°. Si l’on dort trop long-tems, la transpiration s’arrête, on a la tête pesante, on est sans force ; la raison en est peut-être de ce que la partie aqueuse qui se dissipe presque seule durant le sommeil, prive le sang de véhicule, & que les parties grossieres doivent former des engorgemens partout : la transpiration doit donc cesser en même tems. Pour ce qui regarde la tête, les vaisseaux se gonflent toujours quand on dort, & enfin par un long sommeil le gonflement devient si grand, que les vaisseaux capillaires sont comprimés avec les veines par les grosses arteres, le sang ne pourra donc pas revenir avec la même facilité, & ce sera une nécessité qu’on ait la tête pesante ; mais cette compression qui empêche le sang de revenir, arrête encore le suc nerveux à l’origine des nerfs, ainsi ce suc ne pourra pas couler dans les extrémités, & on se trouvera sans force, faute du suc nécessaire pour mouvoir les muscles ; enfin les battemens des vaisseaux causeront par leurs secousses des impressions désagréables qui reveilleront en sursaut, & qui nous empêcheront de dormir tranquillement,

7°. Pour la graisse, il est évident qu’elle doit se ramasser en plus grande quantité dans ceux qui dorment trop long-tems : car comme il ne se fait pas de dissipation de la substance grossiere par la transpiration, c’est une nécessité que les vésicules huileuses se remplissent davantage.

8°. Quand on s’éveille, on baille, on étend les bras, on est plus agile, on a plus de vivacité d’esprit ; comme le suc nerveux n’a pas coulé dans les muscles durant le sommeil, toutes leurs fibres sont languissantes, il faut donc les contracter tous pour ouvrir le passage au suc nerveux qui s’est filtré dans le cerveau, ou pour l’appeller dans ces parties. De plus, le mouvement du sang étoit languissant dans les muscles, il faut hâter son cours ; or cela se fait par la contraction où ils entrent quand on étend les membres : le bâillement vient de la même cause, comme on le peut voir à l’article de ce mot : ce suc nerveux qui entre dans les muscles, & qui s’est ramassé en grande quantité, fait qu’on est plus agile. Quant à la vivacité d’esprit, l’Etre suprême a voulu qu’elle dépendit du mouvement des liqueurs dans le cerveau : or ce mouvement est beaucoup plus aisé quand il s’est ramassé une grande quantité de suc nerveux, & que les fibres ne sont plus engourdies, ou qu’elles ont repris leur tension, & c’est ce qui arrive durant le sommeil.

La conjecture tirée de la compression du cerveau, que nous venons de préférer aux autres, pour expliquer les phénomenes que présente le sommeil, semble être confirmée par l’action des causes qui nous assoupissent.

1°. Les alimens pris avec excès, & surtout les viandes solides & tenaces prises en grande quantité, nous font dormir ; cela vient de ce que les alimens peu aisés à se diviser, forment une liqueur épaisse, qui ne peut pas aisément passer par les extrémités artérielles du cerveau ; par-là elles occasionnent un engorgement qui cause une compression.

D’ailleurs ces matieres, comme elles sont tenaces, arrêtent la transpiration, ainsi que Sanctorius l’a remarqué ; de-là il suit qu’il y aura dans le cerveau une plénitude, & par conséquent une compression : en général, les vaisseaux sont plus remplis quand on a mangé, & la plénitude est plus grande quand les arteres se vuident plus difficilement ; or cette difficulté est plus grande quand les alimens sont tenaces ; enfin, quand le ventricule est plein de ces alimens, il se vuide avec peine, il se boursouffle, & ce boursoufflement comprimant les vaisseaux du bas-ventre, le sang est déterminé vers la tête.

2°. Les liqueurs fermentées endorment, parce qu’elles contiennent des principes qui se raréfient beaucoup ; ces principes en occupant beaucoup d’espace, dilatent les arteres du cerveau, & les compriment par conséquent.

3°. Les remedes qui appaisent la douleur, nous procurent un doux sommeil ; mais nous ne parlons ici que d’une douleur continuelle & longue ; il faut regarder cette douleur comme un long travail qui agite le corps & le cerveau, & qui produit une insomnie ; dès que la cause de cette insomnie vient à cesser, on est saisi du sommeil, comme après une insomnie ordinaire, & après un travail fatiguant ; l’ame par les lois qui l’unissent avec le corps, ne sauroit sentir la douleur, qu’elle ne cause de l’agitation dans le cerveau ; mais quand la douleur cesse, les fibres du cerveau étant relâchées, n’empêchent plus par leur agitation, que la compression ne produise le sommeil ; d’ailleurs, quand on souffre, les arteres du cerveau sont plus pleines, & quand la douleur cesse, cette plénitude produit la compression dont nous venons de parler ; on voit par-là que des remedes contraires pourront faire dormir : quand le lait aigri a causé des convulsions & des coliques aux enfans, les absorbans se chargent de l’acide, & produisent le sommeil ; dans les grandes maladies dont la chaleur est le principe, les remedes rafraîchissans seront des somniferes.

4°. La grande chaleur jette dans l’assoupissement ; la raréfaction qu’elle cause dans les liqueurs, l’évaporation des parties les plus fluides du sang, le relâchement qu’elle produit dans les fibres, doivent nécessairement produire le sommeil : le froid peut occasionner la même chose, parce qu’en arrêtant la transpiration, il cause une plénitude qui comprime le cerveau.

5°. La tranquilité de l’esprit procure le sommeil, car le cerveau n’est pas alors agité par l’ame ; ainsi abandonné, pour ainsi dire, à lui-même, il peut s’affaisser, puisqu’il ne résiste pas à la compression ; c’est surtout en calmant l’esprit que le murmure des ruisseaux nous assoupit : ce bruit sourd & uniforme attire notre attention sans nous agiter, & par-là éloigne de notre esprit les pensées qui pourroient nous troubler ; on doit dire la même chose des sons des instrumens qui produisent cet effet.

6°. Tout ce qui peut empêcher le sang de se rendre au cerveau, doit nécessairement assoupir ; car alors les fibres deviennent flasques, & s’affaissent ; de-là vient que les grandes évacuations sont suivies du sommeil.

7°. Tous les accidens qui peuvent causer une compression dans le cerveau, doivent endormir ; aussi les observations nous apprennent-elles que les abscès, les liqueurs extravasées, les contusions, les enfoncemens du crâne, produisent un assoupissement.

8°. Pour ce qui est des assoupissemens qui tirent leur origine des mouvemens sympathiques, ils peuvent venir de la plénitude, ou des compressions que causent ces mouvemens dans le cerveau.

9°. Enfin, il faut convenir qu’il y a des especes de sommeil dont on ne peut rendre raison.

De même que tout ce qui comprime le cerveau & s’oppose au passage du suc nerveux dans les nerfs, amene le sommeil ; tout ce qui produira un effet contraire nous tiendra dans une situation opposée à l’assoupissement ; les passions, la douleur, les matieres âcres & volatiles nous mettent toujours dans un état où les fibres se trouvent agitées. Pour les matieres âcres & volatiles, on voit aisément qu’elles peuvent produire cette agitation ; mais quant aux maladies de l’esprit, l’Etre qui tient l’ame & le corps dans une dépendance mutuelle, peut seul nous apprendre la maniere dont le cerveau se trouble quand l’ame est agitée : quoi qu’il en soit, l’effet des passions est toujours un mouvement dans le cerveau ; ce mouvement fait couler le suc nerveux, & empêche que le cerveau ne soit comprimé par les vaisseaux, on ne s’affaisse de lui-même. Boerhaave, Haller, de Sénac. (D. J.)

Sommeil, (Mythol.) Homere & Hésiode font le Sommeil fils de l’Erebe & de la Nuit, & frere de la Mort, dont il est la plus parfaite image.

Junon voulant endormir Jupiter, pour l’empêcher de voir ce qui se passoit dans le camp des Grecs & des Troïens, va trouver le Sommeil à Lemnos, son séjour ordinaire, & le prie d’assoupir les yeux trop clairvoyans de son mari, en lui promettant de beaux présens, & l’appellant le roi des dieux & des hommes. Le Sommeil s’en défendit par la crainte de la colere de Jupiter : « Je me souviens, lui dit-il, Iliade, l. XIV. d’une semblable priere que vous me fîtes au sujet d’Hercule : je m’insinuai auprès de Jupiter, je fis couler mes douceurs les plus puissantes dans ses yeux & dans son esprit, & vous profitâtes de ce moment pour persécuter ce héros. Jupiter s’étant éveillé, entra dans une si grande fureur, qu’il me chercha pour me punir ; j’étois perdu sans ressource ; il m’auroit jetté dans les abîmes les plus profonds de la mer, si la Nuit, qui dompte les dieux comme les hommes, ne m’eût sauvé. Je me jettai entre ses bras secourables, & Jupiter, quelque irrité qu’il fût, s’appaisa ; car il n’osoit forcer cet asyle : & vous venez m’exposer au même péril ». Cependant Junon le gagna en lui promettant en mariage la plus jeune des graces.

Ovide établit le domicile du Sommeil au pays des Simmériens, que les anciens croyoient être plongés dans les plus épaisses ténebres. Là est une vaste caverne, dit-il, Métam. l. II. où les rayons du soleil ne pénetrent jamais : toujours environné de nuages sombres & obscurs, à peine y jouit-on de cette foible lumiere, qui laisse douter s’il est jour ou nuit ; jamais les coqs n’y annoncerent le retour de l’aurore ; jamais les chiens ni les oies qui veillent à la garde des maisons, ne troublerent par leurs cris importuns le tranquille repos qui y regne ; nul animal ni féroce, ni domestique, ne s’y fit jamais entendre. Le vent n’y agita jamais ni les feuilles, ni les branches. On n’y entend rien ni querelles, ni murmures ; c’est le séjour de la douce tranquillité. Le seul bruit qu’on y entend, est celui du fleuve d’oubli, qui coulant sur de petits cailloux, fait un doux murmure qui invite au repos. A l’entrée de ce palais naissent des pavots, & une infinité d’autres plantes, dont la nuit ramasse soigneusement les sucs assoupissans, pour les répandre sur la terre. De crainte que la porte ne fasse du bruit en s’ouvrant ou en se fermant, l’antre demeure toujours ouvert, & on n’y voit aucune garde. Au milieu de ce palais est un lit d’ébene couvert d’un rideau noir : c’est-là que répose sur la plume & sur le duvet le tranquille dieu du sommeil

Iris envoyée par Junon, s’étant approchée de ce lit, le Sommeil frappé de l’éclat de ses habits, ouvre ses yeux appesantis, fait un effort pour se relever, & retombe aussi-tôt. Enfin, après avoir laissé souvent tomber son menton sur son estomac, il fait un dernier effort, & s’appuyant sur le coude demande à Iris quel étoit le sujet de son arrivée… Toute cette peinture enchante par la douceur du style & des images ; nos meilleurs poëtes ont fait leurs efforts pour l’imiter ; Garth en Angleterre en a beaucoup approché,

témoin les vers suivans.

Upon a couch of down in these abodes
Supine with folded arms he thoughtless nods :
Indulging dreams his Godhead lull to ease,
With murmurs of soft rills and whisp’ring trees.
The poppy, and each numming plant dispense
Their drowsy virtue and dull indolence.
A careless Deity !

On représentoit ce dieu comme un enfant enseveli dans un profond sommeil, qui a la tête appuyée sur des pavots. Tibule lui donne des aîles : un autre poëte lui fait embrasser la tête d’un lion qui est couché. Les Lacédémoniens, au rapport de Pausanias, joignoient ensemble dans leurs temples la représentation du Sommeil & celle de la Mort. Lorsqu’on invoquoit le Sommeil pour les morts, il s’agissoit alors du sommeil éternel, qui étoit la mort. (D. J.)