L’Enfant (Vallès)/18

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G. Charpentier (p. 216-273).


XVIII

LE DÉPART


Quelle joie de partir, d’aller loin !

Puis, Nantes, c’est la mer ! — Je verrai les grands vaisseaux, les officiers de marine, la vigie, les hommes de quart, je pourrai regarder des tempêtes !

J’entrevois déjà le phare, le clignotement de son œil sanglant, et j’entends le canon d’alarme lancer son soupir de bronze dans les désespoirs des naufrages.

J’ai lu la France maritime, ses récits d’abordages, ses histoires de radeau, ses prises de baleine, et, n’ayant pu être marin, par la catastrophe Vidaljan, je me suis rejeté dans les livres, où tourbillonnent les oiseaux de l’Océan.

J’ai déjà fait des narrations de sinistres comme si j’en avais été un des héros, et je crois même que les phrases que je viens d’écrire sont des réminiscences de bouquins que j’ai lus, ou des compositions que j’ai esquissées dans le silence du cachot.

Désespoirs des naufrages, soupirs de bronze, tourbillonnage des oiseaux ; il me semble bien que c’est de Fulgence Girard, mon tempêtard favori. Je me répète ces grands mots comme un perroquet enchaîné au grand mât ; mais au fond de moi-même il y a l’espérance du galérien qui pense s’évader cette fois.

À Nantes, je pourrai m’échapper quand je voudrai.

En face de la grande tasse ! on se laisse glisser et l’on est dans l’Océan.

Je n’appartiens plus à mon père ; je me cache dans la sainte-barbe, je me fourre dans la gueule d’un canon, et quand on s’aperçoit de ma disparition, je suis en pleine mer.

Le capitaine a juré, sacré — mille sabords du diable ! — en me voyant sortir de ma cachette et m’offrir comme novice, mais il ne peut pas me jeter par-dessus bord ; je suis de l’équipage !


Le voyage actuel, en attendant l’évasion par eau salée, est déjà plein de poésie.

Nous avons d’abord la diligence, — l’impériale, — puis nous entrons dans une gare !

Les machines renâclent comme des ânes, ou beuglent comme des bœufs, et jettent du feu par les naseaux. Il y a des coups de sifflet qui fendent l’âme !


ORLÉANS


Nous arrivons à Orléans la nuit.

Nous laissons les malles à la gare.

Il y a des choses qu’il faut garder avec soi, dit ma mère, et elle a gardé beaucoup de choses ; on les entasse sur moi, j’ai l’air d’une boutique de marchand de paniers, et je marche avec difficulté.

Il s’écroule toujours quelque boîte qu’on ramasse aux clartés de la lune.

On ne se décide à rien : on est porté, par l’heure et le calme immense, à une espèce de recueillement très fatigant pour moi qui ai tout sur le dos.

Il y a bien eu des facteurs et des garçons d’hôtel qui, à la gare, ont voulu nous emmener au Lion-d’Or, au Cheval-Blanc, au Coq-Hardi, — « À deux pas, Monsieur ! — Voici l’omnibus de l’hôtel ! »

Aller à l’hôtel, au Cheval-Blanc, au Lion-d’Or, mon cœur en battait d’émoi ; mais mes parents ne sont pas des fous qui vont se livrer comme cela au premier venu et suivre un étranger dans une ville qu’ils ne connaissent pas.

Ma mère sait juger son monde, elle a voulu trouver une figure qui lui convînt, et elle rôde, tirant mon père comme un aveugle, hasardant des regards et lançant des questions qui se perdent dans l’obscurité et le brouhaha.

Elle a si bien fait, qu’à un moment, on s’est trouvé seuls comme un paquet d’orphelins.


On éteint les lumières. — Il n’est plus resté qu’un réverbère à l’huile devant la grande porte comme un hibou ; et voilà comment nous errons, muets et sans espoir, sur une place à laquelle nous sommes arrivés en nous traînant, ma mère disant à mon père : « C’est ta faute ; » mon père répondant : « C’est trop fort ; est-ce que ce n’est pas toi !

— Ah ! par exemple ! »

Nous avons hélé des isolés qui passaient par là ; nous avons même cru voir une chaise à porteurs, mais nos cris se sont perdus dans l’espace.

La lune est dans son plein — toutes mes nuits qui datent l’ont eue jusqu’ici pour témoin.

Elle inonde la place de ses rayons, et nous tachons l’espace de notre ombre. C’est même curieux.

J’ai l’air énorme avec mon échafaudage biblique, et quand mon père ou ma mère courent après un colis qui est tombé, les ombres s’allongent et se cognent sur le pavé. — Mon père a un nez !

Je ne puis pas rire ; — si je riais, je laisserais encore échapper quelque chose ; — puis, je n’ai pas grande envie de rire.


« Quelqu’un là-bas ! »


Je me tourne comme une paysanne qui porte un seau, comme un jongleur qui attend une boule ; j’ai la tête qui m’entre dans la poitrine, les bras qui me tombent des épaules, j’ai l’air d’un télescope qu’on ferme.

« Quelqu’un !

— C’est une femme ! Je te dis que c’est une femme !

— Sur quoi est-elle montée ?

— Sur quoi ?

— Oui, sur quoi ? — (Ma mère est aigre, très aigre.)

— Hé ! la bonne femme ! »

Rien ne bouge que mes colis qui ont failli s’écrouler.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Mes amis, nous nous sommes tous trompés… »

La voix de mon père a un accent religieux, des notes graves ; on dirait qu’une larme vient d’en mouiller les cordes.

« Tous trompés, reprend-il avec le ton du plus sincère repentir.

« Ce que nous avons devant nous n’est pas un homme, n’est pas une femme, c’est la PUCELLE D’ORLÉANS. »

Il s’arrête un moment :

« Jacques, c’est la Pucelle ! »

J’ai entendu parler d’elle en classe : la vierge de Domrémy, la bergère de Vaucouleurs !

« C’est la Pucelle, Jacques ! »

Je sens qu’il faut être ému, je ne le suis pas. J’ai trop de paniers, aussi !

Ma mère a pris dans le ménage le rôle ingrat, elle a voulu être mère de famille, selon la Bible, et elle n’a guère eu que le temps de fouetter son enfant et de lui faire des polonaises ; elle connaît de réputation Jeanne Darc, mais elle ignore le nom chaste que lui a donné l’Histoire.

« Quand tu auras fini de dire des saletés à cet enfant ! »

Les bras lui tombent en voyant que mon père me dit des mots qui ne doivent pas se dire, pendant que je porte des bagages, à deux heures de la nuit, dans une ville de province, que nous ne connaissons pas…

« C’est Jeanne Darc, reprend ce père accusé d’être léger devant son enfant, celle qui a sauvé la France !

— Oui, répond ma mère d’un air distrait, et elle ajoute d’un air content : on peut s’asseoir contre. »


Nous avons passé la nuit là — c’était un peu dur, mais on avait le dos appuyé.

Un sergent de ville qui nous a vus s’est approché.

Le sergent de ville nous a pris pour une famille de pèlerins fanatiques, qui étaient venus tomber d’épuisement — avec beaucoup de bagages, par exemple, — aux pieds de leur sainte ; — il ne nous a pas brusqués, mais il nous a dit qu’il fallait partir, il s’est offert à nous mener dans une auberge tenue par son beau-frère même, au bout de la rue, près du marché.

« Tu n’as pas faim ? demande mon père à ma mère pendant le chemin.

— Pourquoi aurais-je faim ? »

Il faut dire que mon père, dans la soirée, avait parlé de dîner au buffet de Vierzon, de peur de manger trop tard si on ne prenait pas cette précaution. Ma mère s’y était opposée et elle n’entendait pas qu’on eût l’air de jeter un reproche sur sa décision en lui demandant si elle avait faim.

Mon père ne souffle mot. — Le sergent de ville coule vers ma mère un regard de terreur.


Nous sommes dans l’auberge.

Elle s’éveillait ; un garçon d’écurie rôdait avec une lanterne, on attelait la carriole d’un paysan. Le sergent de ville appelle son beau-frère, en tapant contre une cloison.

Un grognement.

« On y va, on y va ! »

À travers les fentes, on voit passer une lumière et l’on entend l’homme qui s’habille en bâillant, ses bretelles qui claquent et ses souliers qui traînent.

« Ces personnes demandent à coucher et un morceau sur le pouce. »

Morceau sur le pouce est dit, le visage tourné vers mon père. Il se souvient de ce : « Pourquoi aurais-je faim ? » de ma mère.

Mais elle intervient.

« Coucher seulement, fit-elle ; nous mangerons en nous réveillant.

— Comme vous voudrez, » fait l’aubergiste, à qui il importe peu de vendre à manger le matin ou la nuit, et qui préfère même, une fois les voyageurs couchés, se recoucher aussi.

J’entends les boyaux de mon père qui grognent comme un tonnerre sous une voûte : les miens hurlent ; — c’est un échange de borborygmes ; ma mère ne peut empêcher, elle aussi, des glouglous et des bâillements ; mais elle a dit, à la station, qu’il ne fallait pas dîner et l’on ne mangera pas avant demain. On ne man-ge-ra pas.

Elle a pourtant crié à mon père :

« Mange si tu veux, toi ! »

Mon père a simplement branlé la tête ; il a ouvert la bouche comme une carpe, et il a murmuré :

« Non, non, demain. »

Il sait ce que cela signifie : « Mange, si tu veux, toi !   »

Cela signifie : Je ne veux pas que tu prennes une miette, que tu grattes un radis, que tu effleures une andouille, que tu respires un fromage !

Mon père va se coucher ; ma mère le suit. On met une paillasse pour moi dans un coin.

Je tombe de fatigue et je m’endors ; mes parents en font autant.

Mais nous nous réveillons tous les trois, par moments, au bruit que font nos intestins.

Ma mère est du concert comme les autres, — mais elle ne cédera pas. — C’est une femme de tête, ma mère. Ah ! je l’admire vraiment ! Quelle volonté ! Quelle différence avec moi ! Si j’avais faim, moi, je le dirais, et même, je mangerais… s’il y avait de quoi !

Nature vulgaire, poule mouillée, avorton !

Regarde donc ta mère, qui, pour être fidèle à sa parole, s’en tenir à ce qu’elle a dit, passe la nuit à se serrer le ventre, et attend le matin pour casser une croûte. Elle fera encore celle qui mange par habitude, sans appétit, tu verras. — Tu as pour mère une Romaine, Jacques ! tu ne tiens pas d’elle, — surtout par le nez, car tu l’as en pied de marmite.


Nous avons déjeuné, — ma mère, du bout des dents : mais je l’ai vue qui dévorait, dans un coin, un foie de veau qu’elle avait demandé à la cuisine, et qu’on lui avait enfoui dans du pain ; — elle mordait là-dedans !

Mon père a mangé à en éclater, — il en a les oreilles bleues.

Il ne s’est pas rebiffé cette nuit, parce qu’il a les mains liées et qu’il a commis, au moment du départ une grande imprudence. Il a confié à ma mère tout l’argent.

Ma mère avait dit, sans avoir l’air de rien :

« Mes poches sont plus grandes que les tiennes, l’argent y tiendra mieux ; c’est moi qui payerai en route. »

Mon père n’a pas compris tout de suite l’étendue de son malheur, la gravité de la faute ; mais au premier relais il a senti la blessure. Il ne lui restait plus rien, pas une pièce d’un franc, pas une pièce de deux sous. Il avait vidé sa monnaie dans les mains des gens à pourboire, porteurs du roulage ou facteurs des messageries, et il n’avait pas même de quoi prendre un verre de groseille.

Il mourait de soif.

« Donne-moi de l’argent.

— Tu veux de l’argent ?…

— Oui, Jacques a soif… »

Ma mère se tourne vers moi.

« Tu as soif ? »

Ma foi ! Je veux bien soutenir mon père, quand c’est possible ; mais, pourquoi, quand il a soif, dit-il que c’est moi ?

Je ne réponds rien à la question de ma mère, dont les yeux vont avec une ironie froide de son fils à son époux.

« Il peut attendre, bien sûr, dit-elle en se replongeant dans son coin, et ne paraissant pas plus se soucier de mon père que s’il n’existait pas. »


Cela a duré trois jours, les demandes d’argent et les refus de versement !

Mon père s’est fâché ; — il y a même eu scandale, d’abord, sur le pas d’une auberge, puis dans un wagon : et ma mère a eu le dessus : mon père a demandé grâce.

C’est qu’elle est courageuse et franche. — Elle dit souvent : « Je suis franche comme l’or. »

Et, comme elle est franche, elle reproche tout haut à mon père, devant les hôteliers, devant les voyageurs, d’être un homme sans cœur, un époux sans conduite.

Elle conte son histoire, elle dit les noms tout haut.

« C’est le regret de quitter ta Brignoline qui te talonne. — Ah ! ah ! — On veut s’empiffrer pour oublier… Monsieur veut peut-être l’argent pour lâcher sa femme et son fils et retourner chez sa maîtresse. »

Mon père qui a demandé cinq malheureux francs ! Ce n’est pas avec cela !

Il est sur des épines, tâche de couper les phrases, de morceler les mots, de détruire l’effet ; mais, ma mère est si franche.

« Tu ne me feras pas taire, je pense ! Tu n’as pas besoin de me pousser le coude : ce que je dis est vrai, tu le sais bien… Heureusement qu’il y a du monde ; tu ne me frapperas pas devant le monde, peut-être ?… »


SUR LE BATEAU


Le bateau nous affranchit, — ma mère se trouve malade heureusement.

Elle est restée trop longtemps sans manger, elle a avalé le foie de veau trop vite, — elle n’a pas fermé l’œil de la nuit. — Enfin, la migraine la prend et l’endort.

Mon père reste près d’elle, le temps moral nécessaire pour être sûr qu’elle repose, qu’elle est en plein sommeil, et qu’elle n’a plus la force de fondre sur lui.

Il monte sur le pont…


UNE RECONNAISSANCE


« Chanlaire !

— Vingtras ! »

Chanlaire est un ancien pion du Puy, qui possède à Nantes un oncle avec lequel il était brouillé pendant le pionnage, mais avec lequel il s’est raccommodé, et chez qui il retourne après un voyage à Paris dans l’intérêt de la maison.

Il est heureux, gagne de l’argent.

« Quelle rencontre !

— Nous allons faire la noce, — votre femme n’est pas avec vous ? »

Il pose cette question, comme on manifeste un espoir, et il semble un peu désappointé quand mon père répond, d’un air triste :

« En bas, — et d’un air plus gai : malade.

— Ce ne sera rien.

— Non, — non, — non.

— Ça n’empêche pas de décoiffer une bouteille de bourgogne, au contraire… »

Se tournant vers moi :

« Savez-vous qu’il a grandi, votre gamin ? Quelle tignasse et quels yeux ! — Garçon ! »


Il y avait des sous-officiers qui allaient en congé, et avaient aussi rencontré des camarades.

La table de la cabine est couverte de bouteilles de vin et de cruches de bière.

De la gaieté, des rires comme je n’en ai jamais entendu de si francs ! On joue aux cartes, on allume des punchs, on boit des bishofs ; il y a une odeur de citron.

Voilà qu’on chante, maintenant !

Un fourrier entonne un air de garnison, — tous au refrain !

Je m’en mêle, et ma voix criarde se mêle à leurs voix mâles : j’ai bu un petit coup, il faut le dire, dans le verre de mon père, qui a les pommettes roses, les yeux brillants.

Il a conté bravement à Chanlaire, — après la troisième tournée, — qu’il a le gousset vide.

C’est la bourgeoise qui a le sac !

« Voulez-vous vingt francs, vous me les rendrez à Nantes, nous nous y reverrons, j’espère, et, nous y ferons de bonnes parties… Mais, je dis cela devant le moutard…

— Il n’y a pas de danger. »

Non, père, il n’y a pas de danger. Ah ! comme il a l’air jeune ! et je ne l’ai jamais vu rire de si bon cœur.

Il me parle comme à un grand garçon.

« Allons, Jacques, une goutte ! »

Puis une idée lui vient :

« Si nous cassions une croûte ? Ces pieds de cochon me disent quelque chose ; j’ai envie de leur répondre deux mots. »

C’est un langage hardi pour un professeur de septième ; mais le proviseur de Saint-Étienne est loin ; le proviseur de Nantes, n’est pas encore là, et les pieds de cochon tendent leurs orteils odorants.

Oh ! j’ai encore le goût de la sauce Sainte-Menehould, avec son parfum de ravigote, et le fumet du vin blanc qui l’arrosa !


On me donne un couvert, comme aux autres, et on me laisse me servir et me verser moi-même. C’est la première fois que je suis camarade avec mon père, et que nous trinquons comme deux amis.

Je m’essuie à la serviette, — tant pis ! — je mets ma chaise commodément, — encore tant pis ! — J’ai de mauvaises manières, je suis à mon aise ! on ne me parle ni de mes coudes, ni de mes jambes, j’en fais ce que je veux. C’est un quart d’heure de bonheur indicible ! Je ne l’ai pas encore connu ; ma jeunesse s’éveille, ma mère dort.


… Ma jeunesse s’éteint, ma mère est éveillée !

Elle apparaît comme un spectre dans la cabine, — elle était dans celle du fond, nous sommes dans celle du devant, — elle vient droit à nous, et va commencer une scène.

Mais bah ! le tapage couvre sa voix. — Les garçons vont et viennent, le cuisinier passe avec ses plats, les sous-officiers rôdent avec des bouteilles sur le cœur ; il y a une farce qui part, une chanson qui éclate, un vacarme, un tohu-bohu ! Sa fureur fait long feu.

« Seule de femme, » elle est d’avance sûre d’être vaincue ; puis, elle a vu de l’argent dans la main de mon père, qui paye les pieds de cochon.

« Oui, nous avons de l’argent, dit mon père, guilleret et narquois, et il crie :

— Une bouteille de ce jaune-là !

— Je n’ai pas soif.

— Mais, moi, j’ai soif. — Jacques a soif aussi. As-tu soif ? »

C’est la riposte joyeuse au trait de la veille ; il y met de la malice, pas de méchanceté, le vin l’a rendu bon.

« Et vous, Madame ? » fait-il en tendant un verre et la bouteille.

Il n’y a pas moyen de se fâcher. Ma mère ne s’y frotte pas et sent que le terrain lui manque. Elle dit sans trop de mauvaise humeur :

« Je monte sur le pont. Tu me rejoindras quand tu auras fini. Jacques, viens avec moi.

— Non, il reste avec nous ! Nous allons jouer une partie de dominos, il fera le troisième. »

Faire le troisième, à côté des sous-officiers, sur la même table ; écarter les bouteilles pour placer mon jeu, avec les garçons qui me demandent pardon quand ils me heurtent en passant ! Je ne me tiens pas d’orgueil, et c’est moi, moi le fouetté, le battu, le sanglé, qui suis là, écartant les jambes, ôtant ma cravate, pouvant rire tout haut et salir mes manches !


La partie de dominos est finie.

« Jacques, va dire à ta mère que nous montons. »

Nous l’avions oubliée, et j’en ai, dès que le coup de feu de la première émotion est passée, j’en ai un peu de remords.

Ma mère m’accueille d’un regard dur et d’un mot menaçant ; mon remords s’en va. Il me semble qu’elle aurait dû deviner que je pensais en ce moment à elle ; qu’il y avait un sentiment tendre qui surnageait au-dessus de mon explosion de gaieté, et je lui en veux de son accueil.

« Quand nous serons arrivés, tu me paieras tout ça. »

Payer quoi ? un moment de bonheur ? Ai-je donc fait du mal ? J’ai trempé le bout de mes lèvres dans des verres où il y avait de la mousse, et où je voyais danser le soleil. Il faudrait payer cela. — Oh ! je ne le payerai jamais trop cher, et, quand je serai arrivé vous pourrez me battre…


C’est mon jour de chance !

Une dame est venue s’asseoir près de nous et la conversation s’est engagée. Madame Vingtras est toujours aux anges quand une femme bien mise lui fait l’honneur de causer avec elle.

On parle, et les enfants qui viennent de temps en temps, rire à leur mère, m’entraînent dans leurs jeux.

« Jacques, reste là.

— Laissez-les s’amuser ensemble, dit avec un air de bonté l’interlocutrice élégante.

— Vous n’avez pas peur qu’ils se noient ? »

C’est tout ce que ma mère trouve à dire, mais elle est flattée que son fils soit admis dans un jeu d’enfants de riches, et si je me noie, tant pis !


Je crois vraiment qu’elle a peur que je me noie ! Quand nous approchons d’un feu, elle a peur que je me brûle. Un jour, un ballon partait dans la cour du collège, elle a crié : « Il va t’emporter ! »

Mais elle ne sait donc pas que chaque fois qu’elle a soufflé ou tapé sur ma curiosité, mes envies ont enflé comme ma peau sous le fouet.

C’est plus fort que moi. Je me dis que je ne dois pas être plus poltron que les autres, et je cherche toutes les occasions de m’amuser comme mes camarades s’amusent ; ils ne se noient pas, ils ne se brûlent pas, les ballons ne les emportent pas. Et je n’ai jamais raté un filage ; je me suis empressé de manquer la classe aussi souvent que j’ai pu, pour filer en bateau sur le Furens, ou près de la forge, dans la grande usine, dont le père de Terrasson est le contre-maître.

Je suis monté sur le grand arbre du Clos Pélissier, et je suis allé jusqu’au bout de la grande branche.

Je me rappelle tout cela en ce moment ; j’ai le cerveau un peu émoustillé. Je me figure que je tiens une balance. Si on m’empêche d’aller sur le bord de l’eau, de m’approcher des briqueteries ou des ballons, je ne dirai rien, — je ne veux pas que ma mère ait peur ; — mais, à la première occasion, je me rattraperai, j’entrerai dans la rivière jusqu’à la ceinture, et je mettrai mon pied au-dessus des coulées de fer fondu.

C’est bien décidé. En attendant, ce soir, comme ma mère m’a laissé libre, je ferai tout pour ne pas me noyer.

Si elle m’avait défendu de jouer, je n’aurais pas pu m’empêcher de me pencher sur la roue, de chercher à prendre de l’écume dans le creux de la main…

Nous courons d’un bout du bateau à l’autre ; nous hélons le mécanicien, nous tourmentons l’homme du gouvernail, nous touchons aux cordages, nous tâtons le cabestan, nous essayons de soulever l’ancre…

La journée fuit, le soir arrive.


Nous nous laissons prendre comme des hommes par la mélancolie du crépuscule ; les joues froides, avec un frisson dans le cou, nos grands cheveux secoués par le vent, nous regardons le sillon que creuse le bateau dans sa marche, nous fixons les premières étoiles qui tremblent au ciel, et nous suivons dans l’eau moirée les traînées de lune.

La machine fait poum, poum !


C’est la cloche qui parle à présent ; nous approchons du pont.

Nous voici à Tours : on relâche ici.

M. Chanlaire connaît un hôtel, pas cher. Nous irons tous, si l’on veut. C’est entendu. Et, dix minutes après le débarquement, nous arrivons au Grand-Cerf.


Nous dînons à la table d’hôte.

Il y a des commis-voyageurs, une Anglaise, un prêtre : tout le monde fait honneur à la cuisine, qui sent bon, et une certaine moutarde de Dijon a un succès qui profite à la cave. Son piquant donne soif.

J’ouvre des yeux énormes, j’écarte les narines et je dresse les oreilles. Quel luxe ! Combien de réchauds d’argent ! Dix plats ! On bavarde, on dévore.

« Passez-moi le civet. — Voulez-vous du saumon ? »

Il me semble que je suis à un repas des Mille et une Nuits.

Je suis profondément étonné de voir que tout le monde foule aux pieds les préceptes que m’a inculqués ma mère, sur la façon de se tenir en société. Le curé lui-même a les coudes sur la nappe et sa chaise tout près de la table, comme j’étais, moi aussi, ce matin, dans la cabine, en face du pied de cochon grillé et du petit vin jaune.

Ma mère est à côté de la dame de Paris, qui nous a placés à sa droite, ses fils et moi.

Je suis presque libre, je tombe sur les plats. Ma mère ne s’en plaint pas, et même elle se fâche à un moment parce que je refuse de quelque chose.

« Comme si on voulait le faire mourir de faim ! C’est bien à prix fixe, n’est-ce pas ? demande-t-elle à M. Chanlaire.

— Oui, deux francs par tête.

— Jacques, crie-t-elle aussitôt, mange de tout ! »

C’est jeté comme un cri des croisades, comme une devise de combat : « Mange de tout ! »

Cela s’entend par-dessus le bruit des cuillers et des fourchettes, et fait rire tout un coin de table.

Elle ne peut s’empêcher de s’occuper de moi, de la place où elle est, et veille toujours sur son enfant.

« Jacques, on ne fait pas des tartines de moutarde. — Jacques, tu sais bien que je ne veux pas qu’on suce ses doigts. — Veux-tu bien ne pas faire ce bruit en te mouchant ! — Jacques, tu ne sais pas manger les croupions ! »

Je la vois en ce moment qui ramasse en cachette et glisse dans sa poche des provisions qui traînent. On la remarque. J’en deviens rouge.

« Jacques, veux-tu bien ne pas rougir comme cela ! »

Ah ! elle m’a gâté mon plaisir… Je m’aperçois parfaitement que les voisins se moquent d’elle, et les maîtres de l’hôtel la regardent de travers. Puis j’aurais voulu avoir l’air d’un homme, en redemander aux garçons : « Passez-moi ce plat-là ! » m’essuyer la bouche avec une serviette, en me renversant en arrière, et dire en finissant : « En voilà encore un que les Prussiens n’auront pas. »


M. Chanlaire se lève :

« Mesdames, messieurs et gamins, j’offre du champagne.

— Jacques, tu boiras dans mon verre, dit ma mère, du ton dont elle dirait : « On ne m’enlèvera pas mon fils. »

— Non, il boira dans le sien, et c’est lui qui aura l’étrenne de cette bouteille, dit M. Chanlaire en pressant le bouchon, qui part comme une balle ; les enfants les premiers ! »

Il remplit mon verre, qui déborde, et dit :

« Vide-moi ça ! »

Ma mère me lance des yeux terribles, et tape de petits coups sur la table, qui veulent dire : regarde-moi donc !

Je n’ose la regarder ni boire.

« Tu es là comme un empoté, voyons ! »

Empoté ! M. Chanlaire dit cela tout haut, j’en ai le cœur qui se fend, la main qui tremble, et je renverse la moitié du champagne sur une robe d’à côté.

« Nigaud ! » dit l’inondée…

« Empoté ! Nigaud ! » C’est ma mère qui est cause que j’ai été si bête.

Elle me sermonne encore après, en renchérissant sur les autres.

Je vais me coucher gonflé et piteux.

« Par ici, votre chambre, » dit le garçon.

Au moment où je suis au bout du corridor, disant adieu à la dame de Paris et à ses fils, qui m’ont fait tout le soir des amitiés, ma mère m’appelle :


« Jacques, les cabinets sont en bas ! »


Il y a l’accent du commandement dans la voix — de la sollicitude aussi — elle prend des précautions auxquelles son enfant, avec l’imprudence de son âge, ne songe pas.

Mes camarades sourient, leur mère rougit, la mienne salue.

Aujourd’hui encore dans mes rêves, dans un salon quelquefois, au milieu de femmes décolletées, à table dans un bal, j’entends, comme Jeanne Darc, une voix : « Jacques ! les cabinets sont en bas ! »


Le lendemain matin nous reprenons le bateau.

La dame de Paris est encore avec ma mère et je suis avec ses fils.

Ils sont plus remuants que moi et ne s’arrêtent pas au milieu du pont, les lèvres entr’ouvertes et le nez frémissant, pour respirer et boire le petit vent qui passe : brise du matin qui secoue les feuilles sur les cimes des arbres et les dentelles au cou des voyageuses. Le ciel est clair, les maisons sont blanches, la rivière bleue ; sur la rive, il y a des jardins pleins de roses, et j’aperçois le fond de la ville qui dégringole tout joyeux !


Là-bas, un pont sur lequel trottinent des paysannes qui rient et un vieillard qui va lentement, avec un chapeau à grandes ailes et des cheveux gris, sans barbe, une redingote comme en ont les prêtres, l’air jésuite aussi.

« C’est lui ! c’est lui ! »

Quelqu’un a donné un nom à cet homme qui passe et on l’a reconnu.

« C’est le chantre des Gueux, Jacques, c’est Béranger. »

Mon père me dit cela, comme il m’a dit : c’est la Pucelle !

Il a ôté son chapeau, je crois, et il a pris un air grave, comme s’il faisait sa prière. Il est plein de respect pour les gloires, mon père, et il s’enrhumerait pour les saluer. Il n’a pas encore réussi à m’inspirer cette vénération, et tandis qu’on regarde Béranger sur le pont, je regarde au loin, dans un champ, des oiseaux qui font des cercles autour d’un grand arbre, puis, s’abattent et plongent dans l’argent des trembles et dans l’or des osiers.

Dans ma géographie, j’ai vu qu’on appelait ce pays le jardin de la France.

Jardin de la France ! oui, et je l’aurais appelé comme ça, moi gamin ! C’est bien l’impression que j’en ai gardée ; — ces parfums, ce calme, ces rives semées de maisons fraîches, et qui ourlent de vert et rose le ruban bleu de la Loire !…

Il se tache de noir, ce ruban ; il prend une couleur glauque, tout d’un coup, et il semble qu’il roule du sable sale, ou de la boue. C’est la mer qui approche, et vomit la marée ; la Loire va finir, et l’Océan commence.

Nous arrivons, voici la prairie de Mauves ! — Je suis resté tout le jour sous l’impression calme du matin. — J’ai peu joué avec mes petits camarades, qui s’étonnaient de mon silence.

L’espace m’a toujours rendu silencieux.

Nous sommes près du pont en fil de fer, je lis au loin Hôtel de la Fleur. — Nous sommes à Nantes.


NANTES


Ma mère a tanné Monsieur Chanlaire pour lui demander où nous ferions bien d’aller en débarquant, et elle s’y est prise si bien, qu’il l’a envoyée au diable — tout bas, — et qu’il s’esquive aussitôt qu’on arrive. Il jette son adresse à mon père, sa valise à un portefaix, et le voilà loin.

La dame de Paris s’en va de son côté. Nous nous serrons la main avec ses enfants, et, voilà Monsieur Vingtras, professeur de sixième au collège de Nantes, debout, sur le pavé de la ville, avec ses malles, sa femme et son garçon.


Notre spécialité est d’encombrer de notre présence et de gêner de nos bagages la vie des cités où nous pénétrons. Pour le moment, nous avons l’air de vouloir demeurer sur le versant du quai, et l’on croit que nous allons allumer du feu et faire la soupe. Nous sommes un obstacle au commerce, les déchargements se font mal. — À nous trois, nous tenons plus de place qu’il n’est permis dans un port marchand ; et déjà il se forme des rassemblements autour de notre colonie.

Ma mère a entrepris mon père.

« Tu ne pouvais pas demander à M. Chanlaire ?…

— Puisque c’est toi qui t’en étais chargé.

— Moi ! »

Elle a la note aiguë, et qui fait retourner les passants. On s’attroupe.

Un portefaix s’approche.

« Combien ! dit ma mère, pour emporter nos bagages ?

— Trois francs.

— Trois francs !

— Pas un sou de moins.

— Je vais en trouver un, moi, laisse faire, qui ne demandera pas trois francs, dit ma mère, confiant ses paquets, ses châles et une boîte à mon père et allant à un malheureux en guenilles qui traînait par là. »

Il a à peine le temps de répondre que le portefaix arrive, montre sa médaille, fond dans le tas, accable le déguenillé de coups et la famille Vingtras d’injures.

Dans la bagarre, les boîtes s’écroulent et roulent vers la rivière.

« Jacques, Jacques ! »

Je cours après un paquet, ma mère en poursuit un autre ; elle pousse des cris, le déguenillé aussi ; les gendarmes arrivent vers mon père. Je remonte pour le secourir ; on nous cerne. Voilà notre entrée à Nantes.

Ouf !!!


Nous sommes installés, ce n’est pas sans peine.

Nous avons passé huit jours dans une auberge dont le propriétaire s’appelait Houdebine, je m’en souviens, je ne l’oublierai jamais.

Nous avons eu naturellement des discussions avec lui, et ma mère a trouvé moyen de mettre la maison sens dessus dessous : histoires de corridors, disputes d’escalier, piques avec des femmes de voyageurs. On a discuté sur la note ; la bonne a réclamé un pourboire. On nous a chassés : nous nous sommes trouvés de nouveau à midi, sur le pavé, M. Vingtras, son épouse et son rejeton.

Heureusement, M. Chanlaire est arrivé au moment où nous montions la garde autour des malles. Moi, j’avais les paquets pour pouvoir me mettre en route, comme une division sac au dos, dès qu’on saurait où se diriger.

Nous étions déjà connus dans le quartier qui avait remarqué nos querelles avec les portefaix. Ce nouveau déballage en pleine rue, cet entassement de caisses qui, une fois de plus, interrompait le mouvement des affaires dans la ville, ma tournure, les cris de ma mère, l’embarras de mon père, tout avait fait sensation et, après avoir inspiré la curiosité, commençait à inspirer la défiance.

Que j’aurais donc voulu être sur un navire, pendant une bataille navale, la hache d’abordage à la main, sous les boulets, loin des bagages !

Nous étions dans la rue, — ma mère d’un côté, moi de l’autre, mon père en éclaireur morne — quand M. Chanlaire vint par hasard ; il est notre providence décidément.

Il nous mena comme une bande de prisonniers dans un logement qu’il connaissait : je crois que des agents nous suivirent. Ils se demandaient ce que voulait cette famille.

Mon père n’avait pas voulu dire qui il était, l’auberge étant indigne de sa situation, et il planait du mystère sur nos têtes.


Mon père est entré en fonctions le lendemain même de notre emménagement, et il a fait peur aux élèves, tout de suite : cela lui garantit la tranquillité dans sa classe, pour toujours, et des leçons particulières, en quantité. — Il a l’air si chien, — on prendra des répétitions !

Tout va bien ! — Voyons maintenant la ville !

Toutes mes illusions sur l’Océan, envolées ; tous mes rêves de tempêtes tombés dans l’eau douce, car c’était de l’eau douce !

Point de vaisseaux avec les canons qui tendent la gueule, et des officiers à chapeau de commandement ; point de salves d’artillerie ni de manœuvres de guerre ; pas de faces de corsaires ni de soute aux poudres ; point de répétition de branle-bas ; pas d’exercice d’abordage ; des odeurs de goudron, point de parfums de mer. J’eus une espérance, on me parla de têtes de mort entassées sur un trois-mâts ; c’étaient des fromages de Hollande.

Comme la vie de marin me paraît bête !

Il y a une petite buvette en bas de notre maison ; j’y vais chercher du vin en chopine pour notre dîner, et j’y coudoie des matelots. Ils ne parlent jamais de combats, ils ne savent pas nager ; ils ne plongent donc pas, du haut, du grand mât, « dans la vague écumante » ils ne luttent pas « contre la fureur des flots… ». Non, s’ils tombaient à l’eau, ils se noieraient. Il n’y a pas cinq matelots sur dix capables de traverser la Loire. Ah bien ! merci !

Il faut dire que nous demeurons au haut de la ville et que les grands vaisseaux sont au bas, sur la Fosse ; mais je ne fais pas grande différence entre les navires marchands et les bateaux. Vu cette absence de canons et d’uniformes, je confonds le matelot et le marinier dans un même mépris ; j’enveloppe dans mon dédain, je confonds dans ma désillusion le loup de mer et l’ameneur de fromages.


MON PROFESSEUR


J’ai pour professeur un petit homme à lunettes cerclées d’argent, au nez et à la voix pointus, avec un brin de moustache, des bouts de jambes un peu cagneuses, — elles ne l’empêcheront pas de faire son chemin, — insinuant, fouilleur, chafoin, furet, belette, taupe : il arrive de Paris, où il a été reçu, comme Turfin, un des premiers à l’agrégation ; il y a laissé des protecteurs que son esprit de gringalet amuse ; il en a rapporté une femme amusante, jolie, et qui doit trouver tous ces provinciaux bien sots.

M. Larbeau, c’est son nom, se fiche un peu de ses élèves, — il est caressant avec les fils des influents qu’il ménage, et auprès de qui il a conquis une popularité parce qu’il les traite comme de grands garçons, mais il n’est pas rosse pour les autres. Pourvu qu’on rie de ce qu’il dit ! — il fait des calembours et propose quelquefois des charades ; on l’appelle le Parisien.

Je crois qu’il me trouve un peu couenne, — parce que ses blagues ne m’amusent pas ; puis, il a entendu dire par un camarade qui prend des répétitions avec lui, que j’ai voulu être cordonnier, et que maintenant j’aimerais être forgeron. Je lui semble commun ; ma mère d’ailleurs lui paraît vulgaire, et mon père lui fait l’effet d’un pauvre diable. Mais il ne me tourmente pas, il a l’air de me croire, même quand je dis que j’ai oublié mes devoirs, ou que je me suis trompé de leçon.

À la fin de l’année, aux compositions de prix, il nous lit des romans de Walter Scott.


Arrive la distribution solennelle ; — je n’ai rien — ou j’ai quelque chose, — il me semble bien que je rapportai une ou deux couronnes, et que je fus embrassé sur l’estrade par un homme qui empoisonnait. — Toujours donc !

Mais je n’avais pas la foi, et je me moquais d’avoir des prix ou de n’en avoir pas, du moment que mon père ne me tourmentait pas.


LA MAISON


Nous demeurons dans une vieille maison replâtrée, repeinte, mais qui sent le vieux, et quand il fait chaud il s’en dégage une odeur de térébenthine et de fonte qui me cuit comme une pomme de terre à l’étouffée : pas d’air, point d’horizon !

Je passe là, les dimanches surtout, des heures pénibles. Pas de bruit, que celui des cloches, et ma tristesse d’ailleurs, même en semaine, est plus lourde dans ce pays, sous ce ciel clair, que sous le ciel fumeux de Saint-Étienne.

J’aimais le bruit des chariots, le voisinage des forgerons, le feu des brasiers ; et il y avait une chronique des malheurs de la mine et des colères des mineurs.

Ici, dans le quartier que nous habitons du moins, il n’y a pas d’usines à étincelles et d’hommes à œil de feu, comme presque tous ceux qui travaillent le fer et vivent devant les fournaises.

Il y a des paysans aux cheveux longs et rares, tristes et laids : ils vont muets derrière leurs chariots à travers la ville et ont l’air terne et morne des sourds. Pas de gestes robustes, point l’allure large, la voix forte ! La lèvre est mince ou le nez est pointu, l’œil est creux et la tempe en front de serpent, — ils ne ressemblent pas, comme les paysans de la Haute-Loire, à des bœufs, — ils ne sentent pas l’herbe, mais la vase ; ils n’ont pas la grosse veste couleur de vache, ils portent une camisole d’un blanc sale comme un surplis crotté. Je leur trouve l’air dévot, dur et faux, à ces fils de la Vendée, à ces hommes de Bretagne.


Le cours Saint-Pierre me paraît si vide — avec ses quelques vieux qui viennent s’asseoir sur les bancs ! Il y a aussi les ombres qui glissent comme des insectes noirs du côté de l’église…


Je me sens des envies de pleurer !

On ne me bat plus. C’est peut-être pour ça. J’étais habitué à la souffrance ou à la colère, — je vivais toujours avec un peu de fièvre.

On ne me bat plus. Le proviseur n’est pas de cette école. Il a entendu parler d’un de ses professeurs qui appliquait la même méthode que mon père sur les reins de son fils ; — il l’a fait venir.

« Vous irez rosser vos enfants ailleurs, si cela vous tient trop, a-t-il dit, mais si j’apprends que vous continuez ici, je demande votre changement et j’appuie pour votre disgrâce. »

La nouvelle est arrivée aux oreilles de mon père et a protégé les miennes.

Ma mère a fait connaissance de la femme d’un professeur, qui est bossue.

On va se promener tous les soirs quand il fait beau.

J’ai l’air d’un prisonnier qu’on sort un peu. Je marche devant, avec ordre de ne pas m’écarter, de ne pas courir, et je ne puis même pas me baisser pour ramasser une branche ou un caillou, — cela ferait éclater mon pantalon.

Il est arrivé qu’une de mes culottes a craqué un jour, et madame Boireau, qui n’y voit pas clair, a cependant été très offusquée. On m’a défendu de me baisser jusqu’à ce qu’on m’ait fait une culotte large.

On me l’a faite, il n’y a plus de danger — j’y flâne à l’aise — j’ai l’air d’un canard dont le derrière pousse.


Je vois bien qu’on me regarde, et les mariniers m’entourent, mais ils me respectent comme l’inconnu ! Les camarades qui me connaissent me font des niches, tirent cela en passant comme la queue d’un chien, — on y met du sel aussi, — on m’appelle Circé.


Costumes et trahisons politiques.


Le supplice à propos de ma toilette recommence. Beaucoup de personnes me croient légitimiste. — J’ai une cravate qui fait trois fois le tour de mon cou, comme en portaient les incroyables, comme en avaient les royalistes sous la Restauration. — Cependant les espérances que ce parti a pu concevoir à mon propos, ne tardent pas à s’évanouir. Ma mère a trouvé à côté d’un collier de chien, dans le fond d’une malle, un col en crin ; et je le mets. On crie « au bonapartisme » cette fois ! C’est le signe de ralliement des brigands de la Loire, la cravate des duellistes du café Lenblin.

Suis-je venu pour chercher querelle aux membres du club blanc, qui est justement là, sur la place ? On se perd en conjectures, mais l’étonnement devient bien autre, quand un dimanche on me voit apparaître sur le cours, vêtu comme la meilleure des républiques.

J’ai une redingote marron, un parapluie vert et un chapeau gris.

C’est mon costume de demi-saison. Ma mère voit que je grandis, et elle a voulu m’habiller comme un homme des classes moyennes, qui a de l’étoffe, ne vise pas au freluquet, et a pourtant son cachet à lui. J’ai du cachet — mais je suis modeste, et je préférerais vivre dans l’obscurité, ne pas donner aux partis des espérances étouffées le lendemain, — avec cela que j’étouffe aussi ! cette redingote est si lourde, et les manches sont si longues que je ne puis pas me moucher.

Légitimiste aujourd’hui, bonapartiste demain, constitutionnel après-demain, c’est ainsi qu’on pervertit les consciences et qu’on démoralise les masses !

Puis les camarades sont toujours là, — on m’appelle Louis-Philippe. C’est même dangereux par ce temps de régicide.

Les jours de classe moyenne, quand je suis en bourgeois citoyen, je rentre brisé.


NOS BONNES


Nous avons une bonne, — il paraît que mon père gagne de l’argent.

Il donne la répétition en tas ; il prend six ou sept élèves qui lui valent chacun vingt-cinq francs, et il leur dit pendant une heure des choses qu’ils n’écoutent pas ; à la fin du mois il envoie sa note, — et il se fait avec cette distribution de participes, entre les deux classes, une assez jolie somme par trimestre.

Les répétés ont moins de pensums et flânent pendant ces va-et-vient dans les corridors. C’est pendant ce temps-là que s’écrivent ou se dessinent sur les murs et sur les tableaux, des farces contre les professeurs, ou les pions, — le nez de celui-ci, les cornes de celui-là, avec des vers de haute graisse au fusain. On en met de raides, et la femme du censeur est gênée quand elle passe.

Nous la regardons à travers des trous, des fentes : elle est bien jolie, bien fraîche ; elle a épousé le censeur parce qu’il avait quelques sous, puis qu’il sera proviseur un jour. — C’est ce que j’ai entendu marmotter à ma mère qui ajoute aussi qu’elle s’habille mal.

« Si c’est ça, la mode de Paris, j’aime encore mieux celle de cheux nous. »

Cela est lancé à la paysanne, d’un ton bon enfant, avec un petit rire qui a sa portée. Moi, je n’aime pas mieux celle de chez nous !

Bien désintéressé dans la question, — puisque j’étonne même les tailleurs du pays, et que je ne suis vêtu à aucune mode connue depuis l’antiquité jusqu’à nos jours ! mannequin inconscient d’une politique que je ne comprends pas, caméléon sans le vouloir, — je puis apporter mon témoignage, il a son poids.

Eh bien, je préfère l’écharpe rose que la femme du censeur entortille autour de sa taille souple, au châle jaunâtre dont ma mère est maintenant si fière. Je préfère le chapeau de la Parisienne, à petites fleurs tremblotantes, avec deux ou trois marguerites aux yeux d’or, à la coiffure que porte celle qui m’a donné ou fait donner le sein, — je ne me rappelle plus, — où il y a un petit melon et un oiseau qui a un trop gros ventre.


On est donc heureux à la maison.

Ça m’ennuie que l’on ait pris une bonne ! car j’étais occupé au moins, quand j’allais chercher de l’eau, quand je montais du bois, lorsque je déplaçais les gros meubles. J’aimais à donner des coups de marteau, des coups d’épaule et des coups de scie. Je me sentais fort, et je m’exerçais à porter des armoires sur le dos et des seaux pleins à bras tendus. Je ne dois plus toucher à rien, et si je suis pressé, je ne puis même pas décrotter mes souliers.

« Il y a de la boue autour !

— C’est l’affaire de la bonne, cela !

— Avec la grosse brosse seulement ?

— Nous avons une bonne, ce n’est pas pour qu’elle reste à bâiller toute la journée. »

Elle n’a pas le temps de bâiller la pauvre fille ! Oh ! ma mère a l’œil !

Ce n’est pourtant pas son enfant, ni sa nièce ! Pourquoi donc lui montrer les mêmes égards qu’à moi ? Elle fait pour les étrangers ce qu’elle faisait pour Jacques. Elle n’établit pas de différence entre sa domestique et son fils. Ah ! je commence à croire qu’elle ne m’a jamais aimé !

La pauvre fille ne peut plus y tenir. On la nourrit bien, cependant. Ma mère lui donne tout ce dont nous n’avons pas voulu.

« Ce n’est pas moi qui épargnerais le manger à une bonne ! »

Et elle met sur un rebord d’assiette les nerfs, les peaux, le suif cuit.

« C’est bon pour son tempérament, ces choses-là. Et les boulettes froides, voilà qui fortifie ! »

Pauvre Jeanneton ! Si elle n’était pas soignée si bien, comme elle dépérirait ! Car même avec ce régime, elle se porte mal, elle n’est pas grasse, tant s’en faut !

Je crois m’apercevoir que Jeanneton n’est pas folle de ma mère, et qu’elle s’applique à la contrarier.

« Voulez-vous un verre de cidre, Jeanneton ?

— Merci, Madame.

— Merci oui, ou merci non.

— Non, Madame.

— Vous n’aimez pas le cidre ? »

Jeanneton, balbutie.

« Comme vous voudrez, ma fille ! » Et ma mère ajoute d’un air dépité : « Je mets le verre là, vous le prendrez tout à l’heure si vous voulez ; vous le laisserez s’éventer, si cela vous amuse. »

Le cidre ne s’éventera pas, il y a bon temps qu’il l’est. Il y a deux jours qu’il traîne dans une bouteille que mon père a repoussée parce qu’elle sentait l’aigre et qu’on a oublié de boucher. — Il est tombé un cafard dedans. Mais ma mère l’a retiré tout à l’heure, avec grand soin, comme elle aurait fait pour elle, et c’est parce qu’elle a senti le cidre qu’elle s’est décidée à l’offrir à Jeanneton.

« Le cidre neuf, le cidre frais a un acide qui est mauvais pour les femmes faibles… Rappelle-toi cela, mon enfant. »

Je me le rappellerai. Si jamais j’ai les poumons faibles, je prendrai du cidre comme celui-là, qui n’a pas d’acide, qui sent l’aigre et le moisi. Faudra-t-il mettre un cafard dedans ?

Ma mère m’avait vu regarder ce cafard en réfléchissant.

« C’est signe que le cidre est bon. S’il était mauvais, il n’y serait pas allé. Les insectes ont leur jugeotte aussi. »

Ah ! les malins !

Encore une observation dont je tiendrai compte. Quand il y a des insectes dans quelque chose, c’est bon. Et moi qui ne voulais pas manger de fromage parce qu’il y avait des vers, et qui aimais mieux qu’il n’y eût pas de mouches dans l’huile !

Jeanneton est partie en refusant encore un verre de vin que ma mère lui offrait en signe d’adieu.

« Jacques, m’avait-elle dit, va chercher la bouteille qui était pour faire du vinaigre, tu sais, qui avait des fleurs. »

Jeanneton a refusé.


On remplace Jeanneton par Margoton.

Mais la maison est connue maintenant pour les distributions de nerfs, de peaux et de gras cuit. Margoton fait ses conditions en entrant.

« Moi, je n’ai pas les poumons faibles, dit-elle, et elle se donne un coup de poing dans l’estomac, un gros estomac qui danse dans sa robe d’indienne ; je n’ai pas les poumons faibles et j’aime la viande ; je veux manger chaud. »


Margoton joue gros jeu.

Mais Margoton vient de la part de la femme du proviseur, et l’estomac de Margoton est protégé comme les reins du petit Vingtras. L’autorité veille dans le corsage de la bonne comme dans la culotte de l’enfant. On ne destituera pas publiquement monsieur Vingtras parce qu’il flanquera en passant une roulée à son rejeton, ou parce qu’il étouffera sa bonne avec des chicots de boulettes ou du gras de mouton ; mais il fera bien tout de même de ne pas déplaire au grand chef à propos de son môme et de sa domestique.

Ah ! quelle faute on a commise en s’adressant à la femme du proviseur ! par genre, pour avoir l’air de demander avis !

On n’ose pas renvoyer la grosse recommandée, malgré les prétentions qu’elle affiche, et elle entre en place.


Ma mère a toujours la main sur le gigot et un pied dans la tombe, à propos de cette bonne.

Elle n’est pas forte, et ça la fatigue de couper. Couper une tranche pour son mari, pour son enfant, c’est son devoir d’épouse, c’est son rôle de mère ; elle n’y faillira pas !

Mais quand il faut servir Margoton !…

« Vous avez encore faim ?

— Oui, Madame.

— Comme cela ?

— Encore un petit morceau, si vous voulez. »

Ma mère en mourra ; je le vois bien, je le vois aux sons douloureux qu’elle étrangle quand elle reprend le couteau, à l’expression de ses yeux quand elle ajoute du jus, et elle est si lasse au dessert, qu’elle est forcée de mettre les cerises dans l’assiette de la bonne, une par une, comme avec un déchirement.

Marguerite en redemande toujours.


Mais ma mère renaît à vue d’œil. Mon Dieu ! mon Dieu ! soyez béni !

Elle renaît, redevient espiègle, reprend des couleurs. Elle est entrée un jour dans le cabinet de mon père, toute joyeuse.

« Antoine ! — et elle lui a parlé à l’oreille.

— Tu es sûre, » a répondu mon père avec stupeur et en dérangeant son bonnet grec.

Elle se contente de hocher la tête en souriant.

« Il ne s’agit plus que de les surprendre… »

Elle enlève le bonnet grec et dépose d’un geste à la fois langoureux et hardi, sur le front d’Antoine, son époux, mon père, un baiser furtif.


On a surpris quelque chose ce matin, je ne sais pas quoi, mais ma mère a mis son châle jaune, et son beau chapeau — celui au petit melon et à l’oiseau au gros ventre. Elle va chez la femme du proviseur.

Elle en revient en se frottant les mains, et en balançant joyeusement la tête : à en faire tomber l’oiseau et le melon.

Dix minutes après, je vois Margoton qui fait ses paquets et à qui on règle son compte. Elle a laissé de la viande dans son assiette : qu’y a-t-il ?

Les larmes lui sortent des yeux comme des gouttes de bouillon.

« Madame, c’était pour le bon motif !

— Pour le bon motif !… dans une cave !… »

Qu’est-ce que c’est que le bon motif ? On ne m’en dit rien, mais quelques jours après, ma mère parlant à mon père cause de Margoton.

« Heureusement, nous avons eu cette occasion de la renvoyer sans que le proviseur se fâche. Si elle n’avait pas eu ce roulier pour amant ! »

Je ne comprends pas.

Il est décidé qu’on ne prendra plus de bonnes qu’on nourrira : ça fatigue trop ma mère !

Je vois arriver un matin une grosse fille, rouge, mais rouge ! avec des taches de rousseur, courte et ronde, — une boule. Des yeux qui sortent de la tête, et de l’estomac qui crève sa robe ! Il nous vient beaucoup d’estomac à la maison.

Elle doit venir faire la vaisselle, l’ouvrage sale, et accompagner ma mère au marché pour porter les provisions. Ma mère veut même qu’elle sorte avec moi, pour montrer que nous avons toujours une bonne, qu’il y a une domestique attachée à ma personne. J’obéis, en allant en peu en avant ou en arrière de Pétronille, c’est son nom. Elle a malheureusement la manie de parler, et elle s’accroche à moi ; on nous voit ensemble.

On nous voit, et il arrive qu’un matin, en entrant au collège, on m’appelle suçon. Sur les murs des classes, je vois le portrait de mon père avec suçon au bas et l’on ne nous nomme plus que les Suçons.

Voici pourquoi :

Pétronille occupe ses heures de loisir à vendre des sucres d’orge dans les rues, et les élèves la connaissent bien. On s’est demandé, en me rencontrant avec elle, quel lien mystérieux nous reliait, et le bruit se répand que nous fabriquons les sucres d’orge la nuit, que mon père a ajouté cette branche d’industrie au professorat.

On dit même qu’ils sont moins bons depuis qu’il est associé à Pétronille.


Comme je m’ennuie ! — Je trouve mal qu’on ne me permette pas de rester à la maison et qu’on me force à sortir pour marcher, sans avoir le droit de ramasser des fleurs. On m’en fait ramasser quelquefois, mais c’est comme si je m’appelais Munito, — comme si les fleurs étaient des dominos, que j’ai à aller chercher sur un coup d’œil ; qu’il faut prendre comme ceci, puis placer comme cela. Hé ! Munito !

Je me pique dans les orties, je m’enfonce les épines sous la peau, c’est une corvée, un embêtement ! J’en arrive à haïr les jardins, à détester les bouquets, à confondre les fleurs nobles et les fleurs comiques, les roses et les gratte-culs.


Je dois faire de très grands pas, c’est plus homme, puis ça use moins les souliers. Je fais de grands pas et j’ai toujours l’air d’aller relever une sentinelle, de rejoindre un guidon, d’être à la revue. Je passe dans la vie avec la raideur d’un soldat, et la rapidité d’une ombre chinoise.

Et toujours une petite queue d’étoffe par derrière !


Je voudrais être en cellule, être attaché au pied d’une table, à l’anneau d’un mur ; mais ne pas aller me promener avec ma famille, le soir.


J’ai marché ce matin pieds nus, sur un chose de bouteille. (Ma mère dit que je grandis et que je dois me préparer à aller dans le monde. Elle me demande pour cela de châtier mon langage, et elle veut que je dise désormais : chose de bouteille, et quand j’écris je dois remplacer chose par un trait.)

J’ai marché sur un chose de bouteille et je me suis entré du verre dans la plante des pieds. Ah ! quel mal cela m’a fait ! le médecin a eu peur en voyant la plaie.

« Vous devez souffrir beaucoup, mon enfant ? »

Oui, je souffre, mais à ce moment le vent a entr’ouvert ma fenêtre ; j’ai aperçu dans le fond le coin du faubourg, le bout de banlieue, le bord de campagne triste où l’on m’emmène tous les soirs. Je n’irai plus de quelque temps. J’ai le pied coupé. Quelle chance !

Et je regarde avec bonheur ma blessure qui est laide et profonde.


MON ENTRÉE DANS LE MONDE


Ma mère ne se contente pas de me recommander la chasteté pour les mots, elle veut que je joigne l’élégance à la pudeur.

Elle a eu l’idée de me faire donner des leçons de « comme il faut. »

Il y a M. Soubasson qui est maître de danse, de chausson et professeur de « maintien. »

C’est un ancien soldat, qui boit beaucoup, qui bat sa femme, mais qui nage comme un poisson et a une médaille de sauvetage. Il a retiré de l’eau l’inspecteur d’académie qui allait se noyer. On lui a donné cette chaire de chausson et de danse au lycée en manière de récompense et de gagne-pain. Il y a adjoint son cours de maintien, qui est très suivi, parce que M. Soubasson a la vue basse, l’oreille dure, aime à téter, et qu’en lui portant aux lèvres un biberon plein de tord-boyaux, on est libre de faire ce qu’on veut dans son cours.

Dieu sait ce qu’on n’y fait pas !

Mais moi j’ai des leçons particulières en dehors du lycée. M. Soubasson vient à la maison. Il amène son fils, que mon père saupoudre d’un peu de latin, et en échange, M. Soubasson me donne des répétitions de maintien.

Ma mère y assiste.

« Glissez le pied, une, deux, trois, — la révérence ! — souriez !

— Tu entends, Jacques, souris donc ! mais tu ne souris pas ! »

Je ne souris pas ? Mais je n’en ai pas envie.

Il faut essayer tout de même, et je fais la bouche en chose de poule.

Ma mère elle, minaude devant la glace, essaye, cherche, travaille et trouve enfin un sourire qu’elle me présente comme une grimace.

« Tiens comme cela ! »

Je dois aussi tenir le petit doigt en l’air, ça me fatigue !

« Attention à l’auriculaire, » dit toujours M. Soubasson, qui s’est fait indiquer les noms scientifiques des doigts de la main, et qui trouve que le latin est une bien belle chose, vu que c’est toujours avec ce petit doigt qu’il se fouille l’oreille. Il se la fouille même un peu trop à mon idée.


Ce que ma mère me dit de choses blessantes pendant la leçon de maintien, ce que je la fais souffrir dans ses goûts d’élégance, cette femme, à quel point je suis commun et, j’ai l’air d’un paysan, non ce n’est pas possible de le dire ! Je ne puis pas arriver à glisser mon pied ni même à tenir mon petit doigt en l’air !

« Je te croyais fort, » dit ma mère, qui sait que je pose un peu pour le mognon et qui veut me blesser dans mon orgueil.

Je ne suis pas fort, il paraît, puisque au bout de dix minutes, l’auriculaire retombe énervé, demandant grâce, crispé comme une queue de rat empoisonné ! Rien que d’y penser il se tord encore aujourd’hui et j’en ai la chair de poule.

Au bout de deux mois, c’est à peine si je suis en état de faire une révérence à trois glissades ; en tout cas, je suis incapable de parler en même temps. Si je parlais, il me semble que je dirais : j’avons, jarnigué, moussu le maire, parce que je salue comme les villageois dans les pièces. Il me prend des envies quand je répète avec ma mère de l’appeler « Nanette » et de lui crier que je m’appelle « Jobin, » ce qui est faux, on le sait, et ce qui est mal, je le sens bien !


Il faut pourtant que tout ce temps-là n’ait pas été perdu, que je mette en pratique, tôt ou tard, mes leçons d’élégance, et que je fasse plus ou moins honneur à M. Soubasson, à ma mère.

« Jacques, nous irons samedi voir la femme du proviseur. Prépare ton maintien. »

J’en serre l’auriculaire avec frénésie, je fais et refais des révérences, j’en sue le jour, j’en rêve la nuit !

Le samedi arrive, nous allons chez le proviseur en cérémonie.

« Pan, pan !

— Entrez ! »

Ma mère passe la première, je ne vois pas comment elle s’en tire, j’ai un brouillard devant les yeux.


C’est mon tour !


Mais il me faut de la place, je fais machinalement signe qu’on s’écarte.

La compagnie stupéfaite se retire comme devant un faiseur de tours.

On se demande ce que c’est : vais-je tirer une baguette, suis-je un sorcier ? Vais-je faire le saut de carpe ? On attend.

J’entre dans le cercle et je commence :

Une — je glisse.

Deux — je recule.

Trois — je reviens, et je fends le tapis comme avec un couteau.

C’est un clou de mon soulier.

Ma mère était derrière modestement et n’a rien vu.

Elle me souffle :

« Le sourire, maintenant ! »

Je souris.

« Et il rit, encore ! » murmure indignée la femme du proviseur.

Oui, et je continue à éventrer le tapis.

« C’est trop fort ! »

On se rapproche, on m’enveloppe, je suis fait prisonnier. Ma mère demande grâce.

Moi j’ai perdu la tête et je crie : « Nanette ! Nanette ! »

« Mon avancement est fichu pour cinq ans, dit mon père, le soir en se couchant. »

On renvoie M. Soubasson le lendemain, comme un malotru, et nous en faisons tous trois une maladie. Je retourne aux mauvaises manières ; je n’en suis pas fâché pour mon petit doigt qui se détend, reprend sa forme accoutumée. Je préfère avoir de mauvaises manières et n’avoir pas l’auriculaire comme une queue de rat empoisonné.


J’ai une veine dans mon malheur.

Ma blessure au pied était mal guérie. Elle se rouvre de temps en temps, et je mens un peu d’ailleurs pour avoir le droit de ne pas sortir, sous prétexte que je ne puis marcher. Je la gratte même, et je la gratterais encore davantage, mais ça me chatouille.

Ce chose de bouteille (je vous obéirai, ma mère) m’a rendu un fier service. Je reste à la maison et je ne rôde plus dans les chemins vides, bordés d’arbres, auxquels je ne puis pas grimper, ourlés d’herbe sur laquelle je ne puis pas me rouler, et dans la poussière desquels je traîne, comme un insecte estropié dans la boue.

Je reste devant une table où il y a des livres que j’ai l’air de lire, tandis que je fais des rêves qu’on ne devine pas.

Mon père travaille de l’autre côté et ne me gêne pas, excepté quand il se mouche avec trop de fracas. Il a bien, bien soin de son nez.

Je n’ai pas besoin de travailler beaucoup pour le collège, je suis souvent le premier, et je n’ai qu’à faire claquer les feuilles du dictionnaire pour que mon père croie que je cherche des mots, tandis que je cours après des souvenirs de Farreyrolles, du Puy, de Saint-Étienne…

Je trouve une drôle de joie à regarder dans ce passé !

On nous donne quelquefois un paysage à traiter en narration. J’y mets mes souvenirs.

« Vous avez fait de mauvais devoirs cette semaine, me dit le professeur, qui n’y retrouve ni du Virgile, ni de l’Horace, si ce sont des vers ; ni des guenilles de Cicéron, si c’est du latin ; ni du Thomas, ni du Marmontel, si c’est du français. »

Mais je vais arriver à être le dernier un de ces matins !

Je me sens grandir, j’oublie les anciens. Je songe plus à ce que je deviendrai qu’à ce qu’est devenu l’empereur romain. Ma facilité, mon imagination s’évanouissent, meurent, sont mortes !!! (Bossuet, Oraisons funèbres).


Un M. David, qui est président de l’Académie poétique de Nantes, donne de grandes soirées. Il invite les professeurs et leurs femmes à venir danser chez lui.

C’est dans un grand salon nu, où il y a le buste de Socrate sur la cheminée. Une jeune dame le regarde et dit :

« C’est donc si vilain que ça, un philosophe ? »

Ma mère vient avec mon père, naturellement, et même on m’a amené au commencement.

Notre arrivée est annoncée avec plaisir, et est accueillie avec faveur.

Mon père est, comme toujours, sec, maigre, le nez en corne, le front comme un toit sur des yeux gris : on dirait deux chats sous une gouttière. Il a l’air peu commode.

Ma mère !… hum !… ma mère !… Elle a une robe raisin avec une ceinture jaune ; aux poignets, des nœuds jaunes aussi, un peu bouffants, comme des nœuds de paille à la queue troussée d’un cheval. Rien que ça comme toilette. Être simple, c’est sa devise.

Une fois seulement, elle a ajouté l’oiseau de son chapeau — en broche, le bec en bas, le chose en l’air. Une fantaisie, un essai ! comme la Metternich mit un serpent en bracelet.

« Qu’est-ce que cet oiseau fait là, » demande-t-on ?

Il y en avait qui auraient préféré le bec en l’air, le chose en bas.

Ma mère faisait la mignonne, agaçant le bec de la bête comme s’il était vivant.

« Ti… ti… le joli petit-toiseau, c’est mon toiseau ! »

Mon père a obtenu qu’elle laissât l’oiseau sur le chapeau, — le joli toiseau !

Mais pour les nœuds, comme il avait voulu y toucher une fois :

« Antoine, avait répondu ma mère, suis-je une honnête femme ? Oui ou non ! Tu hésites, tu ne dis rien ! Ton silence devient une injure !…

— Ma chère amie !

— Tu me crois honnête, n’est-ce pas ?… Jamais tu n’as pu soupçonner que Jacques, notre enfant, provenait d’une source impure, était un fruit gâté, avec un ver dedans ?

— Avec un ver dedans ? reprend-elle. Eh bien, aie confiance. Ta femme a un soupçon de coquetterie, peut-être, — nous sommes filles d’Ève, — que veux-tu ? Mais aie confiance, Antoine. Si j’allais trop loin, — je suis ignorante, moi ! — tu aurais le droit de me faire des reproches ; mais, non !… Et ne prends pas pour les hommages d’une flamme coupable, les politesses qu’on fait à un brin de toilette et de bon goût. »

Elle tape sur sa jupe et taquine un des nœuds jaunes, puis donne un petit coup sec sur la main de mon père :

« Vilain jaloux ! »


On danse.

« Vous ne dansez pas, madame Vingtras ?

— Nous sommes trop vieux, dit mon père avec un sourire et en saluant.

— Trop vieux ! C’est pour moi que tu as dit cela ? fait ma mère. »

La scène se passe dans un coin où elle a acculé Antoine, derrière un rideau.

« Ce ne peut être que pour moi, puisque ce monsieur est plus jeune que sa femme. Antoine, écoute-moi…

— Parle moins haut.

— Je parlerai sur le ton qu’il me plaît. »

Elle élève encore plus la voix.

« Oh ! tu ne me feras pas taire ! Non. Si tu veux m’insulter, je n’ai pas envie de l’être, entends-tu. Trop vieux ! (Elle le toise des pieds à la tête.) Trop vieux ! parce que je n’ai pas l’âge de la Brignoline, n’est-ce pas ? »

Je suis sur des épines, et je fais un peu de bruit avec mes pieds, un peu de bruit avec ma bouche. Pour couvrir leurs voix, j’imite dans mon coin des instruments à vent — au risque d’être calomnié !

Enfin, on s’apaise derrière le rideau.


Je ne m’amuse pas aux soirées du proviseur ; on me trouve trop triste. — Je suis habillé à neuf. Seulement on a choisi une drôle d’étoffe, j’ai l’air d’être dans un bas de laine, c’est terne, à côtes, mais si terne !

Comme ça déteint, je fais des taches aux habits des autres.

On s’écarte de moi. Ma mère elle-même ne me parle que de loin comme à un étranger presque ! — Oh ! mon Dieu !


« Je dan-se-rai, » a-t-elle dit ; et elle danse.

Elle embrouille le quadrille, marche sur quelques pieds, mais, bah ! elle sauve tout par de petites plaisanteries et des petits airs ; — une véritable écolière, je vous dis !

Au galop final une idée lui vient, celle de faire partager à son enfant les joies de Terpsichore, et s’éloignant du galop une seconde, elle me saisit et m’attire dans le tourbillon. Le galop est fini que je saute encore, et elle a l’air d’un Savoyard qui fait danser une marionnette. — Ça me fait si mal sous les bras !


Depuis quelque temps elle est rêveuse.

« Ta mère a quelque idée en tête, » fait mon père du ton d’un homme qui prévoit un malheur.

Elle s’enferme toute seule, et on entend des bruits, des petits cris, des tressaillements de plancher ; on l’a surprise à travers la porte qui faisait des grâces devant un miroir, en s’appuyant le front.


Soirée chez M. David. La femme du professeur d’histoire, qui est d’origine espagnole, esquisse un fandango assez leste, eh ! eh ! quoique revu et corrigé comme les morceaux choisis par l’archevêque de Tours.

La femme du professeur d’allemand, une Alsacienne, chante un titi la itou, la itou la la, en valsant une valse du pays.

C’est fini. Elle se repose sur la banquette et le cercle où l’on vient de danser est vide.

On entend un petit cri.

Eh youp ! eh youp !

Mon père, qui est en face de moi, a l’air frappé d’un coup de sang, et je vais voler dans ses bras.

Eh youp ! eh youp ! la Catherina ! eh youp !

En même temps une apparition traverse le salon et tourne sur le parquet.

L’apparition chante :


Ché la bourra, la la !
Oui la bourra, fouchtra !


Et la voix devenant énergique, presque biblique, dit tout d’un coup :

« Anyn, mon homme ! »

Cet homme, c’est Antoine qui au premier youp ! youp ! avait pressenti le danger, — c’est mon père qui est entraîné comme je le fus le jour des marionnettes.

« Anyn, mon homme, anyn ! »

Et ma mère le plante devant elle, en le gourmandant de sa mollèche — à la chetupéfacchion de l’assistance, qui n’a pas été prévenue.

« Eh ! chante ! chante donque ! »

J’ai peur qu’on chonge à moi aussi, et je disparais dans les cabinets. Toute la soirée je répondis :

« Il y a quelqu’un !… »

La nuit me trouva harassé, vide !

Je sortis enfin quand la dernière lampe fut éteinte, et je revins au logis, où l’on ne pensait pas à moi.

Ma mère seule avec mon père murmurait à son oreille :

« Eh bien ! Est-ce que la bourrée ne vaut pas le fandango ? »

Et elle ajouta d’une voix un peu tremblante :

« Dis-moi cha ! »

C’était la mutinerie dans la fierté, l’espièglerie dans le bonheur !


Tout se gâte.

Mon père — Antoine — n’a plus voulu aller dans le monde avec ma mère.

La soirée de la bourrée lui a complètement tourné la tête, elle s’est grisée avec son succès ; restant dans la veine trouvée, s’entêtant à suivre ce filon, elle parle charabia tout le temps, elle appelle les gens mouchu et monchieu.

Mon père à la fin lui interdit formellement l’auvergnat.

Elle répond avec amertume :

« Ah ! c’est bien la peine d’avoir reçu de l’éducation pour être jaloux d’une femme qui n’a pour elle que son esprit naturel ! Mon pauvre ami, avec ta latinasserie et ta grecaillerie, tu en es réduit à défendre à ta femme, qui est de la campagne, de t’éclipser ! »

Les querelles s’enveniment.

« Tu sais, Antoine, je t’ai fait assez de sacrifices, n’en demande pas trop ! Tu as voulu que je ne dise plus estatue, je l’ai fait. Tu as voulu que je ne dise plus ormoire, je ne l’ai plus dit, mais ne me pousse pas à bout, vois-tu, ou je recommence. »

Elle continue :

« Et d’abord ma mère disait estatue… elle était aussi respectable que la tienne, sache-le bien ! »

Mon père se trouve menacé de tous côtés, entre estatue et mouchu.

Il met les pieds dans le plat et défend l’un et l’autre.

Ma mère se venge en l’injuriant ; elle cherche des mots qui le blessent : escargot — espectacle ! estomac — esquelette ! Ces diphtongues entrent profondément dans le cœur de mon père. Le samedi suivant, il s’habille sans mot dire et va en soirée sans elle.


Le samedi d’après, même jeu, mais à minuit ma mère vient me réveiller.

« Lève-toi, tu vas aller attendre ton père à la porte de chez M. David, et quand il sortira tu crieras : La la, fouchtra ! J’arriverai, tu nous laisseras. »


J’ai crié : La la, fouchtra ! J’ai eu tort.

Elle lui fait une scène devant tout le monde, tout haut, disant qu’il laisse mourir sa famille de faim pour courir les bals.

« Il a un bien gros derrière pour un enfant qui meurt de faim, dit quelqu’un.

— Oui, répète ma mère, il nous laisse mourir de faim. »

Nous avons mangé une grosse soupe à dîner, puis des andouilles ; pour finir, il y a eu du lapin. Moi, je ne meurs pas de faim ; elle a beaucoup mangé aussi.

Ma mère crie toujours.

« Mon enfant n’a pas une chemise à se mettre sur le dos, voyez comme il est mis ! »

Je ne suis pas en noir aujourd’hui, je suis en habit gris, pantalon gris ; j’ai l’air d’un infirmier.

Le monde s’amasse, mon père veut glisser sous une voiture, s’égare entre les jambes des chevaux. Il faut le tirer de là-dessous.

Il reparaît enfin ; son chapeau de soirée est écrasé et a l’air d’un accordéon. Ma mère lui prend le bras comme ferait un sergent de ville.

« Viens, mon enfant, ajoute-t-elle, en me parlant avec des larmes. Viens, dis-lui que tu es son fils ! »

Il le sait bien ; est-ce qu’il ne m’a pas reconnu ? Est-ce que je suis changé depuis sept heures ?

Tout le long du chemin, je tâche de trouver à la porte des modistes ou des tailleurs une glace, pour voir quelle figure j’ai depuis que je meurs de faim.


Tu, vous


La maison est redevenue morne presque autant que jadis, du temps de madame Brignolin, quand c’était si triste. Mon père ne va plus en soirée, il va je ne sais où.

Ma mère, un soir, m’a ordonné de le suivre en me cachant. Mais mon père est arrivé au même moment.

Je me tenais devant elle, tout craintif, tout honteux, me disant tout bas : Est-ce que c’est bien d’espionner son père ?

« Voulez-vous donc faire un policier de votre fils ? a-t-il dit. J’ai entendu ce que vous lui recommandiez. »

Ce vous la fit pâlir. Jamais elle ne m’en reparla depuis.

Elle essaye de rattraper par quelque bout le terrain qu’elle perd, on le sent à l’accent, on le voit au geste.

« C’est que, dit-elle, ce n’est pas gai d’être éveillé tous les soirs quand tu rentres…

— Je ne vous réveillerai plus, répond mon père. »

Le soir de ce jour-là, mon père alla chercher un matelas et un pliant dans le grenier.


On n’entendit plus de bruit dans la maison. Nous vivions chacun dans notre coin, et l’on se parlait à peine.

Les femmes de ménage au bout de huit jours partaient, disant qu’on jaunissait dans cette baraque.

— Comme c’est triste là-dedans ! — C’était le proverbe du quartier.


Il y a longtemps que cela dure. Ma mère m’oblige à lui tenir compagnie le soir, et je lui lis des choses saintes, dans sa chambre, à la lueur d’une mauvaise chandelle, près d’un feu sans flamme.

Il n’est question que d’enfer et de douleur. — C’est toujours des désolations dans ces livres d’église.

Une scène !

Mon père, en retournant une vieille malle, a découvert quelque chose de lourd, de sonnant.

C’est un bas plein jusqu’à la cheville de pièces de cent sous.

Il est en train de s’étonner, quand ma mère entre comme une furie et se jette sur le bas pour le lui arracher.

« C’est à moi, cet argent-là. Je l’ai économisé sur ma toilette. »

Mon père ne lâche pas, ma mère crie :

« Jacques, aide-moi ! »

Moi je ne sais que crier et dire en allant de l’un à l’autre :

« Papa ! Maman ! »

Mon père reste maître du sac et l’enferme dans son armoire.


Ils se sont raccommodés !

Ma mère est tout simplement allée trouver mon père et lui a dit :

« Je ne puis plus vivre comme cela, j’aime mieux partir — retourner chez ma sœur, emmener mon enfant. »


Mais elle ne veut pas s’en aller, et elle finit par le dire tout haut, par l’avouer à Antoine, à qui elle confesse qu’elle a eu tort — et lui demande d’oublier.

Il en a assez lui aussi, sans doute, et il ne se défend que pour la forme, il se fait un peu tirer l’oreille ; il est flatté qu’on lui demande grâce ; c’est le fond de sa nature, qu’on s’agenouille devant lui ; et maintenant qu’il est sûr d’être maître, qu’elle a lâché pied, il préfère s’évader de la gêne où le mettait tant de tristesse et de silence.

« Faut-il reporter le pliant et le matelas au grenier, dis, papa ? »

J’ai regret de ce que j’ai dit, je les vois embarrassés.

« Jacques, répond mon père, tu peux aller jouer avec le petit du premier. »