L’Enfant (Vallès)/9

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
G. Charpentier (p. 87-95).


IX

SAINT-ÉTIENNE


Mon père a été appelé comme professeur de septième à Saint-Étienne, par la protection d’un ami. Il a dû filer dare dare.

Ma mère et moi nous sommes restés en arrière, pour arranger les affaires, emballer, etc., etc.


Enfin nous partons. Adieu le Puy !


Nous sommes dans la diligence ; il fait froid, c’est en décembre. Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse femme et un petit vieux.

La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une échancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche, douce à l’œil et qui semble croquante comme une cuisse de noix. Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils très longs.

Une plaisanterie — à laquelle je ne comprends rien — dite par le commis voyageur, lui écarte les lèvres et lui arrache un bon gros rire. À partir de ce moment-là, ils ne font plus que rigoler et ils se donnent même des tapes, au grand scandale de ma mère, qui s’écarte et manque de m’écraser dans mon coin, à la grande joie du petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l’œil en branlant la tête.

Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois à travers les fenêtres de l’auberge qui se passent les radis — toujours en riant — et s’allongent des coups de coude.

Le commis voyageur offre à la grosse un bouquet qu’un mendiant lui a vendu et demande qu’elle le fourre dans son corsage ; elle finit par mettre le bouquet où il veut.

Comme elle est plus gaie que ma mère, celle-là !

Que viens-je de dire ?… Ma mère est une sainte femme qui ne rit pas, qui n’aime pas les fleurs, qui a son rang à garder, — son honneur, Jacques !

Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le dire en remontant dans sa voiture) ; elle va à Beaucaire pour vendre de la toile et avoir une boutique à la foire. Et tu la compares à ta mère, jeune Vingtras !


Nous arrivons à Saint-Étienne.


Il fait nuit ; mon père n’est pas là pour nous recevoir.

Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein les rues et je regarde l’ombre des réverbères se détacher sur ce blanc cru. Ma mère fouille la place d’un œil qui lance des éclairs ; elle va et vient, se mord les lèvres, se tord les mains, fatigue les employés de questions éternelles.

On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le bureau ou sur le pavé, si elle restera longtemps avec ses malles à encombrer la porte.

« J’attends mon mari qui est professeur au lycée. »

Ils ont l’air de s’en moquer un peu !


Je voudrais bien rester dans le bureau ; j’ai les pieds gelés, les doigts engourdis, le nez qui me cuit. J’en fais part à ma mère.

« Jacques ! »

Un « Jacques » qui inaugure mal notre entrée dans cette ville — et elle marmotte entre ses dents qui claquent :

« Il laisserait sa mère crever de froid, tenez, tandis qu’il se rôtirait les cuisses ! »

Mais, elle peut se rôtir les jambes aussi ! Rien ne l’empêche, puisqu’on lui a demandé si elle voulait se mettre près du feu.


Mon père arrive tout essoufflé.

« Je suis en retard… (Il s’essuie le front.) Vous avez fait un bon voyage ? » (Il tend les bras vers ma mère et la manque.)

Il se retourne vers moi.

« Crois-tu pas que je t’en aurais amené un autre ! » dit ma mère.

Mon père dit : « Non, non ! » — c’est-à-dire — il ne sait plus trop.

Il va pour m’embrasser à mon tour il me rate ; comme il a raté ma mère. Pas de chance pour les embrassades, pas de veine pour les baisers.

« J’étais avec l’économe, M. Laurier, tu sais… Je croyais que la diligence… »

On ne lui répond rien, rien, rien.


Nous prenons un fiacre pour nous rendre à la maison.

Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige. Mon père regarde à la portière, ma mère s’est accroupie dans un coin, je suis au milieu, n’osant bouger de crainte qu’on n’entende tourner mes os, virer ma tête. Je tourmente du bout du doigt un gland de parapluie ; à ce moment le parapluie m’échappe — je me penche pour le rattraper ; mon père se tournait — pan ! — Nous nous cognons — nous nous relevons comme deux Guignols ! — Encore un faux mouvement — pan, pan ! — c’est en mesure.

Le sourire jaune reparaît sur la face de mon père ; des changements visibles s’opèrent sur la mienne. C’était la lutte de l’œuf dur contre l’œuf mollet. Mon père a pu supporter le choc et il sourit. — Bonne nature ! Mais moi j’ai une bosse qui enfle, c’est pesant comme une maison. Mon père étend sa main dans l’obscurité, pour tâter, et aussi parce que mon front a l’air d’avancer et va le gêner tout à l’heure ; il étend la main, c’est mon nez qu’il attrape ; il croit de son devoir, plus paternel et plus gracieux, plus conforme à sa dignité ou meilleur à ma santé, de rester un instant sur ce nez qu’il a l’air de bénir ou de consulter.

De ma mère on ne voit rien, on n’entend rien, qu’un grincement de soie : ce sont ses ongles qui en veulent à sa ceinture.

Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour des augures, c’eût été un présage ; pour mon pauvre père, c’en était un aussi ; il annonçait des malheurs. Il devait nous en arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait, neigeuse et triste, notre fiacre muet.


La maison où la voiture nous descend fait le coin de la rue.

L’entrée est misérable, avec des pierres qui branlent sur le seuil, un escalier vermoulu et une galerie en bois moisi à laquelle il manque des membres.

Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos pieds — ce qui gêne tout le monde. Il semblait qu’on devait rester muet jusqu’à la fin des siècles. Mon père fait l’affairé.

« Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un trou là. Tiens-toi à la rampe. »

Il joue avec la clef pendue à son petit doigt ; le geste est isolé et saugrenu comme un geste de bébé.

Je traînais le parapluie.

Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou cogner le flanc de ma mère, c’est du «  maladroit » par-ci, du « nigaud » par-là, elle crie : je reçois une gifle.

Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle ; ma mère est contente quand elle me donne une gifle, — cela l’émoustille, c’est le frétillement du hoche-queue, le plongeon du canard, — elle s’étire et rencontre la joue de son fils ; quelle joie pour une mère de le sentir là à sa portée et de se dire : c’est lui, c’est mon enfant, mon fruit, cette joue est à moi, — clac !

Mais non.

Elle a les bras croisés et les garde cachés sous son châle… Allons ! Elle n’est pas disposée à la bonne humeur.

Mon père use un tas d’allumettes ; elles se cassent et font un petit bruit sec qui est tout ce qu’on entend devant cette porte fermée, dans le corridor que glace le vent, avec ma mère et moi contre le mur comme des habits de la Morgue.

Jamais moment ne m’a paru plus long.

Enfin une des chimiques prend, et mon père peut introduire la clef dans la serrure…

Nous entrons dans une pièce immense où arrive, par des croisées énormes, la lumière d’un réverbère qui clignote dans la rue.

Elle tombe en plein sur ma mère, qui se tient immobile et muette, avec la rigidité d’une morte, l’insensibilité d’un mannequin et la solennité d’un revenant.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Mais je sauve toujours les situations avec ma tête ou mon derrière, mes oreilles qu’on tire ou mes cheveux qu’on arrache, en glissant, m’accroupissant ou roulant, comme l’ahuri des pantomimes, comme l’innocent des escamoteurs.

Je me sens tout d’un coup dégringoler, je tombe !

Il y avait une pelure d’orange sous mon talon ; ce dont on s’aperçoit en se penchant vers moi, comme sur un problème. Je déconcerte les mathématiciens par l’imprévu de mes opérations. — C’est ma mère tout d’un coup rappelée à l’amour de son fils, par cette chute à tournure de mystification, qui remarque la première cette peau d’orange.

Elle croise ses bras et avance sur mon père :

« On mange donc des oranges ici, on mange des oranges !… »

Et elle trépigne, trépigne… Je ne sais ce que cela veut dire.

Je suis à terre, forcé de lever la tête pour voir tout ce qui se passe ; ma situation d’historiographe ressemble à celle d’un cul-de-jatte qu’on a porté là et laissé tomber comme un sac trop lourd.

Je ne veux pourtant pas mourir à cette place ! Puis je ne dois pas écouter ma mère qui est debout, dans cette position indifférente, m’isolant d’elle avec l’apparence du mépris ; Jacques, tu as trop tardé déjà !

Relève-toi, et mets-toi entre le discours de ta mère et l’effroi de ton père. Relève-toi, fils ingrat.

Mais non, non !

J’ai voulu bouger… je ne puis…

Je suis tombé sur une gravure et j’ai cassé le verre.

On est forcé de reconnaître des lésions affligeantes, et quelques gouttes de sang qui traînent sur le plancher servent de prétexte à mon père — et à ma mère aussi — pour entrer dans des mouvements nouveaux. J’en tressaille d’aise (autant que je puis tressaillir sans trop de souffrance, entendons-nous). Mais je suis bien content tout de même d’avoir dérangé ce silence, cassé la glace, et ma famille en arrache les morceaux.

On me lave comme une pépite ; on me sarcle comme un champ.

L’opération est minutieuse et faite avec conscience.

Dans le hasard de l’échenillage, les mains se rencontrent, les paroles s’appellent ; on se réconcilie sournoisement sur ma blessure, et je crois même que mon père fait traîner le sarclage pour laisser à la colère de sa femme le temps de tomber tout à fait. Je saigne bien un peu ; je suis tantôt à quatre pattes, tantôt sur le ventre, suivant qu’ils l’ordonnent et que les piquants se présentent ; mais je sens que j’ai rendu service à ma famille, et cela est une consolation, n’est-ce pas ?

Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi M. Beliben ne dirait-il pas : « Voyez si Dieu est fin et s’il est bon ! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l’époux et l’épouse qui se fâchaient ? Il a pris le derrière d’un enfant, du petit Vingtras, et en a fait le siège du raccommodement. »


On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de catéchisme.

J’en fus malade, j’eus la fièvre. Mais l’orage avait été apaisé : on s’expliqua sur la peau d’orange, avec calme ; on donna une raison pour l’arrivée tardive à la diligence ; on mit les compresses sur la colère ; on m’en mit aussi ailleurs.

On s’expliqua sur la peau d’orange, mais il paraît qu’il y avait un mystère, tout de même…

Mon père avait menti en disant que M. Laurier l’avait retenu ; je le sus en l’entendant causer avec un collègue, qui vint le voir, à un moment où ma mère, fatiguée par le voyage, l’attente, l’orage et surtout l’échenillage, faisait un somme.

« Vous direz ceci, je dirai cela. Nous préviendrons Chose. — Pourvu qu’elles ne s’avisent pas de nous reconnaître dans la rue. — Il n’y a pas de danger, au moins ? »

J’entendais tout de mon lit, où je reposais à plat ventre, un peu de côté, par instants, et je me demandais ce que ce elles signifiait.