L’Enfant d’Austerlitz/9

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X


Pendant les premiers jours d’août 1821, Omer Héricourt se rendit d’Artois au château de Lorraine. Il voyagea seul, en diligence, « à la garde de Dieu et sous la conduite du conducteur », comme l’enregistrait la feuille du maître de poste. Dans la voiture, un prêtre bâillait derrière son tricorne, dépliait et repliait la Quotidienne ; une petite vieille, marmonnant, égrenait son rosaire. Les mains dans les poches, un commis voyageur fredonnait :


Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille !…


Trois marchands commentaient la saveur des vins. Un ménage bourgeois épluchait des oranges. Admirablement frisé, éperonné, enflé par les tuyautages de son jabot, le mari murmurait des aventures bouffonnes dans le cou de sa femme grassouillette ; elle semblait fière de lourdes topazes encadrées d’or massif, et pendues à ses oreilles. Elle riait, soudainement joufflue, rouge jusqu’aux sept peignes qui retenaient les anneaux et les tresses de sa chevelure brune.

Omer se flatta de l’intéresser, car son attitude mélancolique s’enveloppait d’un léger manteau à l’espagnole doublé d’amarante, cadeau de la comtesse Aurélie. Il le portait sur sa veste de nankin, malgré la saison, en hommage à la dernière mode ; d’ailleurs, l’averse s’écrasait contre les carreaux trépidants des vasistas que mouchetaient les gerbes de boue liquide. Du velours des banquettes une odeur sûre montait. Omer porta jusqu’à son visage un mouchoir de sa sœur, parfumé à l’eau des sultanes. Il croisa ses jambes en bottes, ses premières bottes de ville, pointues au bout, taillées à cœur dans le haut de la tige, et qu’il avait obtenues de la généreuse Caroline. Le relent du cuir, bien qu’un peu fort, lui plaisait comme une marque de vie cavalière, noble. Il déplora qu’elles se fussent crottées dans la cour de l’auberge. Mais il savait, agréables sa figure, déjà mâle, et son regard bleuâtre insistant, sous de beaux sourcils noirs réunis à la racine du nez. Il n’ignorait pas la grâce de ses cheveux flottants, que couronnait une casquette de velours mol à gland de soie, ni l’intelligence de sa bouche fine, roidement coupée dans la chair que pâlissait encore l’ample cravate de cachemire bleu, nouée à l’orientale. Le goût d’ennoblir, par l’élégance, sa personne extérieure l’obsédait fort, comme sa résolution d’aimer, de séduire, et son aisance à découvrir chez autrui le grotesque et le commun, dont il s’estimait incapable.

Vraiment, aucun des voyageurs ne l’égalait en bon genre. La dame choisissait trop gaiement les cerises dans les profondeurs de la capote qu’elle gardait sur les genoux, en manière de panier commode. Par économie, elle était attentive aux plis du fourreau en mousseline verte où ses jambes se trémoussaient. Un grand monsieur paterne et lecteur du Constitutionnel, arborait, hors de propos, des opinions libérales en restant coiffé d’un bolivar aux ailes bonnes contre le soleil des pampas. Dans le coupé, Omer avait aperçu néanmoins une jeune fille qui, vêtue d’une simple robe marron fort étroite, et à demi dégagée d’un schall, rêvait aux poésies de l’Écho des Bardes, l’almanach clos entre ses mains longues. Auprès d’elle, un monsieur d’âge réfléchissait, le triple menton sur le bec de sa canne. Omer se fût senti mieux à sa place près d’eux que dans l’intérieur du coche : il différait du vulgaire. Seule cette jeune fille eût compris l’attitude mélancolique d’un être voilé dans les plis du manteau à l’espagnole.

L’examen de son intelligence, poursuivi pendant les heures du voyage, n’égaya point Omer. À l’obstination philosophique du bisaïeul et à l’ardente dévotion de sa mère il apportait un esprit découragé par l’avortement des complots, par la sévérité de l’Église et, malgré cela, tout épris de vivre, mais intérieurement, sans prétendre à persuader plus d’une âme : une seule âme amoureuse. Pour affronter les désastres des révolutions et des guerres, ou pour sacrifier les joies naturelles aux prescriptions du dogme, il ne se jugeait plus assez énergique, assez croyant. Quelques tomes de Diderot et de Voltaire, dérobés aux placards des Moulins-Héricourt, pendant les vacances de pâques, avaient nourri le doute insinué par le capitaine, l’été précédent. Si les prêtres, en somme, avaient trahi la pensée du Christ ? Ce pape docile envers les monarques, ces évêques arrogants, ces vicaires flatteurs du riche, ces amis des Pharisiens et du César, que gardaient-ils de l’évangélique humilité, du culte des faibles et des pauvres ? Peu de chose, évidemment ! Et, parmi eux, s’il était des faibles et des pauvres, comme les Pères du collège, ils se vantaient de servir les souverainetés et les autocraties. Devenir prêtre ? Autant devenir l’esclave sans recours de maîtres inconnus, peut-être vicieux comme Alexandre Borgia, despotes comme Six-Quint, ou prévaricateurs comme Clément XII. Le Père Anselme souffrait. Le Père Corbinon possédait un caractère inimitable de rustre héroïque. Le Père Gladis ne vivait pas sur terre, mais dans les nombres et les étoiles. Le Père Vadenat était une brute qui se contentait de la soupe assurée en échange de sa mémoire grecque et latine. Obéir vingt années encore, probablement, à de pareils hommes, en disciple muet, déférent, soumis, avant l’épiscopat, Omer n’y consentait plus. Outre l’avenir de l’évêque, de l’officier, du conspirateur philosophe, de meilleurs s’annonçaient, qu’il souhaita.

Il salua son bonheur dans les yeux de la jeune dame à la robe verte (elle regardait les cerises mordues par sa bouche fraîche), et dans les formes de son corsage, sous le sautoir de soie. La malice de l’instinct viril l’imagina prête à se dévêtir. Et, bien qu’Omer affectât l’étude du Lamartine entr’ouvert dans les plis de son manteau, il jetait, à chaque hémistiche, une œillade de passion vers la joyeuse gourmande. Ne le préférerait-elle pas tout à l’heure à ce mari grossier, farceur, dont le jabot monstrueux et taché, dont le large pantalon jaune coulissé sur la cheville, ponctué de boue, dont les favoris abondants et les cheveux en buisson dénotaient l’âme nulle, impertinente et malpropre ?

Au reste, le collégien n’attendait point que la dame se rendît à ses transports. Il désirait seulement cet échange de regards brefs et complices qui se choisissent, se livrent et s’unissent publiquement, alors que les âmes se font ce mutuel aveu : « S’il n’y avait pas la religion, les lois, les convenances sociales, la pudeur, nous mettrions incontinent nos lèvres sur nos lèvres, nos corps dans nos bras, et nous mêlerions, en une simple ivresse, les désirs de nos vies, comme nous mêlons en un simple éclair les souhaits naturels de nos yeux. »

Maintes fois, il avait obtenu déjà ce consentement tacite des filles, aux champs, des servantes, à la maison, des marchandes, aux seuils des boutiques, ou derrière leurs comptoirs. Cela lui suffisait, d’habitude. Quelques imperfections physiques, le son fâcheux de la voix, l’embarras d’une cour à entreprendre, les menaces du ridicule, le dissuadaient de tentatives plus osées.

Donc, glissant les œillades, il les chargea de tristesse. Ne savoir comment espérer l’amour de la jeune dame, et s’en navrer à en mourir, voilà ce qu’il croyait inscrire sur sa physionomie, durant l’espace de la seconde où il relevait sa tête penchée vers le volume. Il feignait alors de murmurer en soi quelques vers, si l’époux s’apercevait du jeu.

Pendant trois heures de pluie, l’adolescent prolongea le manège. Il s’ingéniait à des variations dramatiques, langoureuses, prometteuses de vices. On lui eût assuré, sans le surprendre, qu’entre ses paupières décloses, passaient visiblement les tableaux de ses imaginations ou de ses souvenirs érotiques : une servante qui le caressait étendu sur ses genoux, Corinne l’étouffant de ses étreintes musculeuses, ou cette jeune dame se dégrafant pour leur baiser double.

― Aglaé, offrez de vos cerises à monsieur… Les jeunes messieurs aiment beaucoup les cerises… Allons, ne faites pas le fier : cela rafraîchit…

― C’est de bon cœur, prenez donc ! ― ajouta la dame, toute rubiconde dans la franchise de son rire.

― Vous vous faites mal à la tête, à lire tant que ça, ― reprit l’homme. ― Saperlipopette ! il faut laisser les bouquins au collège…, et vive la gaieté !…

Omer sentit le sang lui bondir au front, puis affluer au cœur. Il reçut les cerises en tremblant, remercia, les garda dans ses mains.

― Mangez-les, à présent !…

Un cahot du véhicule le bouscula. Omer eût tué ce couple de qui la saine humeur ignorait évidemment ses manigances, ou s’en souciait peu. Il crut que deux larmes allaient éclore aux coins de ses cils, mais répondit poliment aux mille questions de gens ravis de découvrir un sujet de babillage. Il se vit examiné comme un acteur en scène. Le but de son voyage, l’état présent de ses études, la profession de ses parents, son âge et celui de sa sœur, ils lui tirèrent tous ces renseignements et mille autres accessoires, pour le prix d’une poignée de cerises. Au bout de ses mitaines, la femme avait des doigts courts, ridés, et des ongles noirs. Sa poitrine, qu’Omer sentit, en un moment où elle se baissa, fleurait la cotonnade sous l’odeur poussiéreuse de la mousseline. La pommade qui graissait les boucles de sa coiffure était rance. Elle parlait à Omer comme une maman ou comme une tante à un petit garçon.

Pour les tenir en respect, il nomma le comte de Praxi-Blassans, pair de France, et l’oncle Augustin, qui venait d’être promu général commandant la légion de la Meurthe. Aussitôt, ils se regardèrent avec des « oh ! » et des « ah ! » déférents.

― Je le disais bien aussi qu’à vous voir, on était susceptible de penser que vous étiez un fils de famille !… En voulez-vous encore des cerises ? Prenez-les. Ça me ferait honneur !

Omer dut accepter, par crainte de paraître vaniteux. Mais le mari, devenu grave, s’enquit de l’influence dévolue au comte de Praxi-Blassans, l’exagéra, puis conta des histoires. Associé de son beau-père, il tenait à Reims un magasin de nouveautés, avec voiture de marchandises, et deux chevaux à l’écurie : il montait l’un tous les dimanches, ce qui justifiait le port des éperons. Il revenait d’Amiens, après la commande annuelle de « velours pleins ». D’Arras, il rapportait plusieurs pièces de dentelles destinées aux dames de la magistrature et de la noblesse champenoises. Quelques-unes de celles-ci payaient mal, insinua-t-il par circonlocutions pleines d’une respectueuse indulgence. Et il sollicita l’apostille du pair de France pour une lettre circulaire invitant chaque débitrice à s’acquitter envers la boutique de falbalas. Le comte de Praxi-Blassans n’aurait qu’à mettre une signature au bas de la minute. Cela sauverait le couple de bien des tracas. Ils les désignèrent par le menu.

À l’idée du comte recevant pareille requête un matin d’humeur quinteuse, Omer faillit éclater de rire ; mais il crut indifférent de promettre. La jolie rémoise devenait familière jusqu’à lui épousseter la manche. Les bourgeois le courtisèrent. Lui se drapa dans son manteau noir, parla de son père, le héros, se dit voué à une affreuse tristesse parce qu’il gardait en soi le deuil de la patrie vaincue. Sérieusement écouté, il usa d’éloquence. Que pouvait entreprendre un jeune homme après les exploits magnifiques de sa famille ? Se faire prêtre ? Mais il sentait autre chose en lui : un désir de vie, de conquête et de liberté. Et quels buts à ce désir ? La Sainte-Alliance des tyrans dominait le monde. Huit mille baïonnettes autrichiennes venaient d’abolir à Naples la constitution établie l’année précédente, par ce brave général Pepe… Surpris de sa propre audace, Omer discourut pour le sourire béant d’Aglaé, dont la lèvre inférieure s’inclinait comme le pétale d’une rose mûre. Certes elle l’admirait ; et l’homme approuvait sans cesse, levant ses grandes mains calleuses, l’une après l’autre, puis les abattant sur ses cuisses, après un haut-le-corps d’indignation. Il confessa ne lire point les journaux ; mais il avait retenu plusieurs couplets frondeurs de Béranger qui lui dictaient sa conviction.

Omer entendit une foi neuve se révéler soudain dans ses périodes, pendant qu’il tentait de séduire cette bourgeoise. En lui servant les déclamations de l’oncle Edme, les homélies farouches du Père Anselme, et les philosophies du bisaïeul, retrouvées pêle-mêle dans les réserves de sa mémoire, le collégien s’étonna qu’une force vibrât, inconnue et virile, parmi ses paroles.

À l’auberge du relais, rien n’empêcha la continuation du discours devant les cinq poulardes tournant sur la broche contre les hautes flammes d’or. Le vin mousseux d’une bouteille débouchée par le mari pétilla sur les langues. Omer se grisa de mots. Il décrivit les batailles de son père, prodigieusement ; il les accompagna de gestes propres à sabrer les invisibles escadrons des monarques. Cela le gêna qu’une servante étendît la nappe, disposât les assiettes à coqs de couleur, entre les phrases, qu’elle mêlât le tintement des verres et des fourchettes au bruit des métaphores.

Le gros monsieur coiffé du bolivar prêtait une oreille bienveillante, dans son coin. Après quelques attitudes de stupeur, le prêtre alla prendre l’air sur le seuil ; la vieille femme caressa son chapelet en plissant les rides de son front ; la jeune fille du coupé et le vieux gentilhomme sourirent : leurs mines ironiques se regardaient. Le Rémois trinquait avec les trois marchands et l’hôte, dont ils plaisantaient ensemble le gilet à ramages, la panse en tablier de toile, et la trogne violacée.

Malgré tout, la compagnie entière écoutait le jeune homme. Sa nouvelle personnalité de causeur ne l’étonnait pas moins qu’elle n’étonnait les gens. C’était la naissance inattendue de sa hardiesse. Supérieur tout à coup à la société de la diligence, il s’attribuait le droit de la convaincre et de la soumettre à son esprit.

― Paraît que c’est le neveu d’un pair de France ! ― entendit-il murmurer non loin de lui, par la servante, devant la table de la jeune fille en robe marron.

Marchands et commis-voyageurs cessèrent de prodiguer leurs calembours afin de mieux comprendre. Aux instants où sa voix s’arrêtait pour boire, car l’éloquence sèche la langue, Omer n’entendait rien que l’attention du silence. La veille, cela l’eût intimidé follement. Il fût demeuré court. À cette heure, au contraire, les souvenirs de mille idées déclamatoires se pressaient en lui pour se vêtir à la hâte d’adjectifs, de phrases, de sons, d’images, et parader en cette salle d’auberge, à l’ébahissement du vieux gentilhomme, de sa fille qui levait doucement le verre dans sa main d’opale, du prêtre qui mangeait, rouge d’indignation, du gros monsieur approuvant avec la tête toujours couverte, de la vieille dame au chapelet et aux yeux de poisson malheureux.

À mesure qu’Omer parlait, qu’il buvait, une foi précise succédait à ses croyances jusqu’alors égales en valeur et contradictoires. Une seconde intelligence se révélait, mystérieuse et laborieuse, qui avait, dans les arcanes du cerveau, couvé les leçons des maîtres, celles du bisaïeul aussi, comme les démences du capitaine. Pendant que le disciple recevait l’enseignement d’une oreille distraite, cette intelligence avait recueilli toutes les paroles, assemblé, confronté, déduit et résolu. Soudain, elle prêchait des choses fortes qui résonnaient jusqu’aux solives mal blanchies du plafond.

Les morceaux restaient sur l’assiette du causeur sans qu’il prît garde de les couper. On lui enleva les portions presque intactes ; on leur en substitua d’autres. Il l’intéressait peu d’assouvir sa faim, extrême pourtant, l’heure précédente. L’important était de tenir en éveil l’indignation du prêtre, la peur de la dévote, la vénération devenue toute humble des commis qui se regardaient et hochaient la tête en signes approbatifs, et la mine d’indulgence narquoise que parait le sourire de la jeune fille adossée paisiblement sur la chaise. Omer se souvint du jour où couché dans les avoines, il écoutait retentir encore la voix de la Révolution par la bouche du chevalier de Vimy et de Publius-Scipion Deconink, où il se connut un homme apte à l’effort ; et voici qu’un an plus tard, l’effort s’accomplissait dans cette salle d’auberge, toute sonore de sa foi neuve.

Les histoires des peuples chantaient par sa voix, qui les dit toutes, depuis les dures initiations de Memphis, jusqu’à la marche triomphale de Valmy à Moscou, jusqu’à la trahison du chef auquel fut confié le camp d’Hiram, jusqu’au désastre de l’idée républicaine, prête à la résurrection. Voilà comment la seconde intelligence, l’inconnue, déclamait les leçons du bisaïeul, les enthousiasmes du Père Anselme et les colères du capitaine Lyrisse, fondue en une seule ivresse de paroles que vinrent même écouter aux portes, les postillons, les palefreniers et les filles de basse-cour.

Or, par la ruse de cette éloquence étrangère à lui-même, Omer conquit, sous la table, le pied de la bourgeoise, puis la chaleur de la jambe enlacée à sa jambe. À travers la salle, la jeune fille échangea tout à coup avec lui cet éclair des deux regards qui avouent leur passion de l’instant.

Oui, la vierge élégante lia son âme à l’âme diserte, tandis que tout son buste palpitait et que ses fines mains d’opale serraient nerveusement les grands effilés du schall affaissé autour de sa taille étroite. Vraiment, tandis qu’il vantait le carbonaro lord Byron, en route pour la Grèce insurgée, Omer Héricourt, dix minutes, posséda l’émotion de la jeune fille et la chair esclave de la bourgeoise. Toute la chaleur naturelle de cette femme le pénétra. Toute une âme éprise de grandeurs apparut au sombre visage de la vierge pour l’appeler. Le jeune homme se comprit aimé par une âme et par un corps.

Quand la fatigue eut appesanti les paupières, chacun prit sa chandelle et s’en fut aux chambres. Dans la sienne, Omer se félicita. Il le savait : l’artifice de sa mélancolie, précédant celui de son éloquence, lui permettait de plaire. Il pensa tenir le talisman qui ouvre les cœurs féminins et qui attire la complaisance des caresses. Cependant il n’osa poursuivre la série de ses avantages. Aux côtés du marchand rémois, l’épouse était certainement gardée. D’ailleurs, les préliminaires de la victoire suffirent au collégien ; il se louait trop du résultat de ses hardiesses pour s’occuper mieux des victimes. C’était son intelligence qu’il courtisait, cette nuit-là, et lui-même, qui avait découvert le moyen du bonheur. Il tremblait de subir une déconvenue en vérifiant par des galanteries plus expresses les bonnes volontés sentimentales. Quelques heures plus tard, ne trouverait-il pas au château des ducs l’accueil de quelque servante ? Pour l’heure, assis dans le fauteuil de paille, devant la longue mèche charbonneuse de la chandelle qui coulait, il ne pensa même point à la couper avec les mouchettes de cuivre mises sur le plateau. La glace encastrée parmi les moulures du trumeau le mira trop heureux, dans le manteau à l’espagnole qu’il laissait autour de son jeune corps mollement accoudé contre le marbre de la commode. " me vit-elle ainsi, la jeune fille ?… me vit-elle triste et noble et sous les plis de cette sombre étoffe qui me sépare de vulgarités ? Crut-elle au deuil que porte mon visage d’enfant déçu par une sagacité précoce ? A-t-elle deviné les angoisses sataniques du doute et les désespoirs de mon front où se lit l’épitaphe des libertés abattues ? A-t-elle contemplé la forme de mon être immobile comme un tombeau, et d’où sort brusquement la voix de quarante siècles lassés d’espérance ?… c’était bien à ce jeune homme-là que s’adressait le bref amour de son regard azuré, au jeune homme de ce miroir glauque et fendu comme un mur de ruines… oui, mon image lui plut ainsi. Quelle langueur admirable chargeait ses longs cils ! Ses mains étaient de celles qui touchent les harpes des archanges… les moirures changeantes de sa robe la rendaient pareille à l’ondine d’une rivière en course, qui passe sous l’ombre des feuillages, puis dans les clartés du soleil, alternativement. La fleur de ses lèvres serait exquise à baiser… comme Comme la douceur de ses bras au cou consolerait ma faiblesse qui s’exalte en vain ! J’y veux songer. Nous nous rencontrons au bord d’un ruisseau. Elle me voit pensif. Elle s’approche… Elle se précipite sur mon sein… Quelle joie de le penser !


« Quel bruit plus éternel et plus doux sur la terre
« Qu’un écho de mon cœur qui m’entretient de toi !


« Comme M. De Lamartine exprime en ces vers ce que je ressens !… Ma chair tremble de félicité, à l’imagination de cette entrevue. Dans l’émoi, ses tresses se détacheraient. La soyeuse caresse effleurerait ma joue et mes mains qui soutiendraient les frisons de sa nuque creuse. Je lui murmurerais ce vers :


« Ô néant ! Ô seul Dieu que je puisse comprendre !…


« Elle étoufferait ce blasphème atroce sous la fraîcheur de sa paume et la tiédeur de ses larmes éperdues… Dans le parc de Lorraine, nous atteindrions ainsi, passé la charmille, la colonnade circulaire autour de la vasque muette : le dauphin ne crache plus l’eau, depuis la Révolution. Là sans rien nous dire, nous nous aimerions par l’échange de nos regards. Nos cœurs goûteraient une mélancolie d’êtres faibles devant la robuste éternité de la nature ; et nos tristesses se consoleraient en savourant la douceur d’un lent désir que favoriserait un rayon de lune, l’astre des humbles et des timides, des pauvres fantômes errants… »

L’odeur du suif grésillant sur le chandelier le réveilla vers l’aube. À demi déshabillé, il se coucha, rejoua les drames de ses songes, au cours d’un nouveau sommeil. Quand il descendit en retard, la jeune fille montait déjà dans le coupé. Le bonnetier entreprit Omer immédiatement, lui fit serrer dans le portefeuille plusieurs exemplaires d’une simple missive que le comte de Praxi-Blassans devait apostiller, afin de prévenir les nobles débitrices du magasin rémois. Le fâcheux se garda de lâcher sa victime, l’installa dans la voiture, entre lui et sa femme, laquelle sembla n’avoir nul souvenir du tendre enlacement sous la table, mais contraignit son voisin à vider avec elle une boîte de croquignoles. Ensuite la chaleur et la pluie rendirent plus accablante la monotonie des heures. Il s’endormit, après sa voisine, alors que l’époux étouffait mal des bâillements précurseurs. Les commis, le prêtre et la dévote ronflaient depuis les premiers tours de roue.

Au relais suivant, dans la même averse, après l’aumône d’un regard qu’elle lui donna joyeuse et moqueuse, la jeune fille, à la suite du vieux gentilhomme, laissa la diligence pour monter dans une caroline à deux chevaux gris. La voiture de campagne s’engagea par une route transversale, et s’effaça très vite sous les rayures de la pluie, plus bruyante que les grelots des colliers.

Que visait l’ironie de la disparue, se demandait le collégien ? La brève promesse de leurs œillades, et dont il n’avait su profiter ? Ou bien l’élan de son éloquence, méprisée maintenant par cette personne à coup sûr aristocratique et de famille ultra ? Comment poursuivre une aventure si peu commencée ?… Point d’autre solution que de déplorer son impuissance.

Il enveloppa mieux sa détresse dans le noir de son manteau. Peut-être avait-il paru ridicule, d’ailleurs, à l’auberge. « On rencontre partout, à présent, des petits garçons fort impertinents et qui parlent sans mesure de mille extravagances ! » avait dit assez haut le prêtre, après avoir remercié la dévote de consentir à l’ouverture du vasistas. Or les marchands avaient souri. Mais l’homme au bolivar avait récité, pour les nuages de la vitre, la maxime de Corneille : « Chez les âmes bien nées, la valeur… ", tandis que le bonnetier chantonnait : grâce à la vigne, unissons pour toujours l’honneur, les arts, la gloire et les amours cette allusion à l’ébriété possible qu’eût déterminée le vin mousseux indigna le fils du colonel Héricourt. Certes il n’était pas, la veille au soir, dans son état ordinaire, mais de pareilles vapeurs n’avaient pu qu’accroître les dons de sa parole, non l’inspirer toute. Plus il songeait à son rôle de causeur historien, philosophe et politique, plus il admettait la précellence de ce mérite sur tous ceux adoptés jusqu’alors par sa personne. Il n’avait émis que les meilleures idées du bisaïeul, du père Anselme et de l’oncle Edme, lesquelles n’étaient point sottes, à coup sûr ! Les gens du commun avaient pu s’y méprendre, parce que l’ivresse seule délie la langue de leurs parents et amis. Entendre habilement discourir un jeune garçon, à l’âge où ils n’étaient eux-mêmes que des écoliers ignorants et timides, avait surtout excité la sotte jalousie de leurs médisances. Il convenait de s’en peu soucier. Dédaigneusement, Omer se blottit, ferma les yeux, entre les ronflements paisibles du bonnetier et de son épouse. Lorsqu’on trouva dans une auberge de la route les gazettes apportées par la malle-poste, Omer Héricourt jugea bon de les acheter toutes, en homme avidement préoccupé des querelles publiques. Cet acte confirmait, pour les spectateurs, la sincérité de son apostolat ; et les railleries s’éteignirent. Pour lui, remonté en sa place, il entreprit courageusement l’étude et la comparaison des thèses soutenues par la quotidienne, le drapeau blanc, le journal des débats, le constitutionnel, la minerve. à vrai dire, chacun des articles lui sembla doué de raisons égales en valeur, bien qu’ils défendissent des politiques contraires. Dans l’incertitude, il se rendormit.

Sans autres aventures, aux portes de Reims, les marchands prirent congé de lui. La même pluie continua de noyer les coteaux et les plaines de la Champagne, puis les bois de Lorraine.

Au réveil, les pavés de la route royale se prolongèrent dans la cité qu’éclairait une brève illusion du soleil.

Les brasseurs roulaient leurs tonneaux dans un faubourg lépreux envahi par les beuglements des vaches et les voix de mille cloches criant allégresse. Puis ce fut l’ossature géante de la ville, les murs noircis des contrescarpes, les parapets de briques, et les gazons rectangulaires des talus aux embrasures vides qu’effleuraient de leurs cimes les hauts arbres plantés sur les bords du ruisseau coulant par le fond des remparts. Une passerelle enjambant l’abîme de défense, sonna sous le pas des chevaux, quand ils eurent franchi la guérite du péage. Mais les soldats du génie tournaient déjà les grandes roues encastrées dans les pilastres de la porte, et qui servaient à mouvoir les chaînes du pont-levis. On fermait les portes ; la procession sortait de la cathédrale à cet instant même, comme l’indiquaient les tumultes des carillons partout en branle sur la cité. Aucune circulation profane ou mercantile ne devant troubler les cérémonies religieuses, la ville restait interdite, durant ces heures pieuses, aux diligences, aux voitures maraîchères, aux tombereaux des fabriques, aux porteurs de fardeaux. On fit passer vivement le coche sous les voutes de briques, dans un dédale sombre percé de meurtrières, sous des voûtes encore. Derrière, les battants de bronze furent clos. On s’arrêta sur la pente du chemin de ronde. La troupe barrait la rue de ses uniformes blancs et de ses buffleteries blanches, de ses baïonnettes nues. Parmi ses pareilles qui s’assemblaient, Omer avisait une modiste dont il eût agréablement tâté la poitrine tiède, à travers les boutons du corsage, le soir dans les sombres ruelles, loin du réverbère. Elle était parmi celles qui épinglèrent des bouquets de chrysanthèmes contre les draps de lit crachant les lézardes et les souillures des façades. Le soleil dora les plaques des schakos militaires alignés jusqu’au reposoir terminant la montée de la voie. « Parquet ! Parquet ! » Les gamins chargés de gerbes, coururent poursuivis par les agents de police de qui les gourdins embarrassaient l’élan ; ils retenaient aussi leurs chapeaux instables, sur leurs crânes. Alors dans la rumeur de la foule détournée, aux commandements de « Présentez les armes », les bonnets à poil des gendarmes survinrent avec leurs panaches blancs selon la mode de Henri IV, leurs baudriers jaunes, leurs chevaux lourds au pas. Quelques fenêtres s’ouvrirent encore. Des mains agitèrent de légers mouchoirs. La musique d’infanterie jouait Le Beau Dunois, au rythme d’une gloire sautillante.

Mais la musique se tut et les voix des chantres montèrent. Offrant la broderie d’un calice en or couronné d’épines, une bannière de velours oscillait au bout d’une hampe. Des rubans bleus en descendaient tenus par les mains de fillettes, à frisures, qu’enguirlandaient des roses artificielles. Les files d’orphelins succédèrent ; et leurs habits à queue brève, leurs cheveux pommadés, leurs cravates de satin rose, leurs gants de coton neuf. Ces jeunes rustres balançaient des cierges économiquement éteints. Sous le tulle de longs voiles, d’étiques laiderons scandaient les litanies de la Vierge que trahirent les différences de leurs faussets. Les missels tremblaient dans leurs doigts. Angles verts, aurore et bleus, des rubans hiérarchiques barraient les pèlerines plates des pensionnaires que guidaient, mains jointes, des Dominicaines entraînant de longs manteaux noirs ouverts sur la croix de Malte de leurs robes en bure jaune. Ombres majestueuses, effacées par l’étamine des voiles noirs aussi, elles semblèrent chanter de très pures douleurs. Omer les vénéra pour ce qu’il savait de leur dévotion à la règle de l’ordre. Son esprit n’estimait rien tant que cette discipline, grâce à quoi l’Église pouvait reprendre la domination du monde. Il admirait ces êtres, instruments volontaires d’un seul esprit dogmatique.

Malgré le soleil, les religieuses parurent des fantômes qui allaient, se survivant, des squelettes qui cachaient les ossatures de la mort sous l’ampleur du costume monastique, sous l’application des voiles aux contours tondus des crânes. Elles étaient bien plus effrayantes que les carmes déchaux qui leur donnaient le répons, foule d’hommes trapus en frocs, rasés à la tête sauf le bourrelet de cheveux, couronne de leurs physionomies hâves et touffues de barbes. Ceux-ci s’acheminaient, innombrables. On n’entendit longtemps que le cliquetis des chapelets pendus à la corde ceignant leurs reins. Ce bruit étouffait même la cadence des pas militaires frappés par les files de voltigeurs, qui, l’arme au bras, encadraient le cortège de leurs uniformes cuirassés de galons.

Au milieu des moines, la confrérie de la Bonne Mort haussait sa bannière. Enfant, Omer l’avait crue peinte avec les liquides mêmes échappés à la putréfaction de corps ensevelis. Pour représenter les pécheurs tordus dans les volutes des flammes, un artiste ancien de la cruelle inquisition avait usé d’atroces tons violâtres, ocres, sanguinolents, glaireux, pourris et blafards. L’image s’inclinait avec le drap funéraire dont elle occupait le centre. Cela cachait la queue du cortège déroulé, grouillant, uni par les stances d’un même psaume que dix mille voix soupiraient entre les alleluias des cloches.

Toute cette ville en émoi pieux respirait la crainte de souffrir parmi les damnés en ocre dont les bras suppliants émergeaient hors de cet incendie bariolé de sang et de pus.

« Miserere ! » crièrent les religieuses et les moines. Un silence dura pendant lequel le pas unanime s’amortit dans les roseaux foulés. « Miserere ! » gémit encore la dévotion du peuple ; et les grisettes elles-mêmes effondrées à genoux derrière la haie des soldats n’osèrent voir l’effroyable tableau des tortures infernales. Leurs nuques étroites s’inclinaient dans les fichus à ramages. La bannière au calice couronné d’épines s’arrêtait devant le reposoir, terme de la procession, sur cette face de la cité. Là, contre le mur de la dernière maison, une sorte d’estrade avait été construite. Les fillettes à frisure y admiraient des tapis. Rosaces multicolores et palmes écarlates ; fonds blancs à corbeilles fleuries ; Diane de laine rose poursuivant un cerf de laine marron ; cigogne jouant au renard le tour de lui offrir le vase à long col, recouvraient les marches, jonchées aussi de reines-marguerites et de feuillage. Blancheur de nappes et de guipures, l’autel s’élevait dans une floraison de roses d’or sur tiges de laiton plantées en des vases d’albâtre et de faïence à devises, entre des candélabres de bronze vert, des quinquets sur colonnes, et des chandeliers de cuivre. En outre, un éléphant de porcelaine hindoue, qui supportait une tour, dominait tout, du haut d’une boîte en laque présentant les reliefs de poissons sinueux au fond des eaux. Un couvre-pied de velours vert formait le fond de l’estrade, ainsi qu’un tableau représentant saint Louis de Gonzague à genoux et frappé au cœur par un rayon céleste.

Là vinrent aboutir les magnificences du cortège.

L’évêque en or, monta, l’ostensoir aux mains, sur les rosaces, la Diane, le cerf, la cigogne et le renard des tapis. La foule se prosterna. Les cloches et les chœurs des moines se répondirent ; et puis la procession reprit sa marche, livrant à la diligence le passage dans la cité. Omer vénérait le pouvoir des prêtres sur les peuples.

Au terme du voyage, sa mère l’embrassa, chaude, éplorée, disant :

― Je t’ai tout écrit dans mes lettres. Je ne veux plus, ici, qu’aimer mon fils…

Le bisaïeul attendait sur le perron, avec la même face vieille, énorme et lourde, que six ans n’avaient pas changée. Du général Lyrisse, envoyé à Saumur pour une inspection militaire, il ne restait plus qu’un portrait : un portrait de veneur, jeune, en habit de cheval haut boutonné sur sa personne étique. Il y eut des effusions. Médor sautait pour atteindre de sa langue la figure du maître. Céline étreignit « son enfant » ; et sa grosse figure s’illumina.

Échappé à la police autrichienne, l’oncle Edme voyageait toujours, mystérieusement, peut-être en Grèce, à moins qu’il ne fût au port de la Rochelle.

Assis enfin dans le salon des colonnes, un peu plus sali, un peu plus fendillé, Omer vit comment bâillait, entre la semelle et l’empeigne, une chaussure de sa mère.

― Tu regardes mes souliers, hein ?… Figure-toi que j’ai donné les écus de ma bourse à un bon dominicain qui n’a pas de quoi mettre des vitraux à sa chapelle…, et je comptais sur un fermage qui ne rentre pas… Bah ! C’est une petite misère de quelques jours.

Le bisaïeul haussa les épaules. Omer répondit aux gestes navrés de Céline. La dévotion ruinait donc maman Virginie ! Confuse, elle baissa la tête, puis éplucha le mérinos de sa robe ternie.

Omer se navra fort. Sa mère était là, grosse du ventre, plate de la poitrine, maigre du cou, des mains : on eût dit une de ces religieuses du tiers ordre, qui prennent humblement l’extérieur des pauvres sœurs converses. Son ancien parfum d’iris, la propreté de sa collerette en guipure, de ses manchettes à dents, ses bandeaux argentés et bien lisses, entr’ouverts sur le front étroit, bombé, jauni, lui prêtaient seuls encore un air de noblesse. La reconnaissant quasi plus vieille que le parrain octogénaire, son fils eût pleuré. Heureusement, la cloche du dîner ébranla les airs et la pluie. Par la porte de la salle qu’ouvrit un valet rustique, en casaque bleue et pantalon de futaine, l’odeur du rôti pénétra.

Avant le dessert, le bisaïeul parla, comme jadis, de ses idées indéfinies, de ses équipées maçonniques à travers l’Europe. Au point même où, cinq ans plus tôt, Omer l’avait laissée, l’existence de la famille reprit. Elle lui parut s’alanguir, morose et lente, dans une atmosphère d’ennui, au son prolongé des redites.

Sous le ciel nuageux, les verdures massives du parc étaient pareilles de couleur aux mousses en laine qui formaient paravent contre la cheminée.

Rien n’était changé de l’antique demeure. Il y avait seulement un peu plus de poussière, un peu plus de lézardes, un peu plus de tristesse sur les choses, un peu plus d’asthme au souffle du bisaïeul, un peu plus de dévotion dans le chagrin de la mère. Rien n’était changé, sauf lui. Parti comme un enfant vaincu, mais plein d’espoir de revanche et de conquête, il rentrait au logis comme un adolescent encore vaincu, mais sans autre espoir que celui d’une main amoureuse pour bercer sa faiblesse.

Le lendemain, il courut avec une servante par les prés. Elle riait. Ses yeux quémandèrent de l’amour. Il exauça leurs désirs mutuels de promptes caresses qu’ils échangèrent, nichés dans les meules. Telle fut sa félicité, qu’il estima mesquine et basse aux heures de recueillement. Alors il n’osa plus lever qu’un œil honteux sur le portrait de son père défiant les lignes ennemies, et la neige, et les flammes des canons. Esprit du cabinet aux boiseries grises et aux vastes rideaux de velours jaune, le bisaïeul, dans la bergère plus flétrie, était le même orateur inlassable. Sa grosse et lourde tête, entre les flocons des mèches, ne se creusa guère de plus de rides, quand il sourit avec des yeux malins et glauques, au soleil qui parut et l’éblouit. Soudain, le menton appuyé sur le bec d’ivoire de sa canne, il menaça : ― ah ! Ah ! Petit… tu fais déjà tes farces, libertin ! Omer, lentement, détourna la mine équivoque de son visage. Il regarda le parc dressé dans l’altitude des fenêtres, ses perspectives de charmilles taillées et frissonnantes, les pins immenses, les pelouses blondes, les interminables routes des allées vertes, les gouttes écarlates ou blanches des fleurs suspendues parmi les herbes folles. Vivre autant que la nature immortelle !… croire vivre autant, par l’amour qui perpétue !… cet essai de la faiblesse humaine pour tromper l’urgence de la mort, le pouvait-on qualifier justement de " farces " ? ― baste ! Reprenait le vieux, ― tu n’as point tort, petit. Tu as le sang des Lyrisse dans les veines. Et c’est tant mieux… quand il revint de la Toscane, mon père comptait-il plus de onze ans ?… pourtant sa jolie prestance attirait les filles de l’opéra dans la loge du Louis d’argent, chez le traiteur Lebreton, puis dans la loge des arts sainte-Marguerite, où se réunissaient les amateurs de clavecin et d’alchimie. Il m’a toujours conté qu’à l’hôtel de Buci, dans la loge d’Aumont, il dut jouer devant la reine Marie Leczinska, qui était venue l’entendre avec son confesseur jésuite. Un autre soir, il plut à la comtesse de Mailly, laquelle passait à cette époque pour avoir déniaisé le roi Louis Xv : elle était déjà descendue jusqu’en son carrosse, lorsqu’elle fit mander le musicien par ses laquais et l’emmena coucher. En reconnaissance, elle lui fit cadeau d’un nécessaire, le plus joli du monde et tout d’argent façonné à la manière d’une timbale aplatie, où s’emboîtaient vingt objets délicats, fourchette, cuiller, poinçon, couteau, tube d’écritoire.

« Mon père aimait en dire la provenance galante, lorsqu’il s’en servait par-devant sa compagnie ; et il ne manquait point d’ajouter que sa bonne et fière allure au sofa lui avait valu l’engouement de toute la noblesse pour l’art royal ; à tel point que, malgré les destins de la guerre, qui éloignaient sur le Rhin beaucoup de gentilshommes affiliés déjà, lord Hernocester put dresser, l’an 1736, les colonnes de la Grande Loge Provinciale et y recevoir l’illustre Swedenborg pendant son séjour à Paris. « Cupidon apparaît à l’hôtel de Buci ; il y faut aller entendre cet amour qui joue du clavecin à ravir, entre des colonnes : ce sont celles du temple du roi Salomon, à ce que l’on dit. On y écoute des grimauds parler fort pertinemment de la vertu et de choses surprenantes, comme jamais on n’en ouït depuis la mésaventure de la Brinvilliers. Les branches d’acacia semblent y pousser, en un soupçon de temps, sur un tombeau ; et ces messieurs sont les magiciens les plus adroits qu’on puisse voir ! Courez-y avant qu’on les fasse rouer en place de Grève ! » Ainsi parlaient les dames ; elles répétaient les propos de la comtesse de Mailly. Tu ris, petit ? Ah ! rien de l’existence n’est sans comique. Il fallait conquérir des esprits frivoles, dans un siècle perverti, les aller prendre au sein de leurs plaisirs et ne pas les effrayer par des mœurs plus sévères qu’on ne les tolérait. Aussi, l’année suivante, le duc d’Antin acceptait la grande maîtrise de l’Ordre. Alors les ateliers furent envahis. Le goût public, l’imprudence même de la foule, les rapports de la police inquiétèrent les juges du Châtelet. Ils firent murer l’établissement maçonnique du cabaretier Chapelot, avant que d’enfermer au Fort-l’Évêque mon grand-père, Fidelio, et mon père, Octave Lyrisse, avec les adeptes d’une autre loge installée à l’hôtel de Soissons, dans la rue des Deux-Écus.

« Comme si les ambassadeurs des tyrans s’étaient concertés, mille rigueurs frappaient partout les Enfants de la Veuve, en Hollande et en Suède, à Genève, Florence, Hambourg. Le pape Clément XII les excommuniait. Au sortir de prison, les Lyrisse et beaucoup d’autres durent passer en pays anglais. Les maçons de Londres, aimait à dire mon père, leur firent un si bon accueil que la gastronomie des loges anglaises acquit dès lors une renommée universelle : leurs chefs de cuisine, éligibles aux dignités mêmes de l’Ordre, y portaient glorieusement le tablier de soie rouge et la baguette blanche. Là mourut, tout jeune encore, mon aïeul Fidelio. Mon père, après lui avoir rendu les derniers devoirs, revint en France prendre du service dans les chevau-légers de Rohan, qui tenaient garnison à Marseille. Il y consacra la loge Saint-Jean-d’Écosse, aidé d’un anspessade au régiment de Provence et d’un apothicaire. Faute d’argent, le vénérable ne pouvait allumer qu’une mauvaise lanterne d’écurie pour les tenues ; il éclairait ainsi les adeptes réunis dans un vaste grenier à foin. Parmi les personnes curieuses d’apprendre le secret d’Hiram et la composition de la pierre philosophale, la veuve d’un marchand grec péri à la mer distingua Octave Lyrisse et l’épousa. De cette union je naquis, après mon frère. Lui s’embarqua de bonne heure pour les Indes, dans la suite du baron de Tollendal, et y fit meilleure fortune que moi…

Le parrain continuait de se souvenir, ainsi, pendant de longues heures, au gré de sa mémoire abondante. Vaguement Omer lui prêtait attention. Tantôt, il écoutait les détails des aventures ; tantôt il pensait à l’oncle Edme, qui voyageait en Grèce et continuait la tâche de l’ancêtre, l’œuvre toujours vaincue. Tantôt il espérait les ardeurs bonasses de la servante, que parfois il allait rejoindre dans une chambre inhabitée fleurant les lavandes, les poivres et les camphres des placards ; tantôt il songeait à sa longue enfance tragique, à son enfance qui souffrit les douleurs des peuples plutôt que les douleurs de l’homme. Il contemplait le vieux Médor luttant contre le sommeil ainsi qu’un élève du père Vadenat pendant l’explication du texte philosophique grec.

― Petit, tu ne m’écoutes guère, ce me semble… Morbleu ! va te promener, si je t’ennuie ; mais, si tu restes, feins au moins de m’entendre.

― Mais si, mon parrain ! je vous assure que je suis très attentif…

― Il y paraît peu… Vraiment, les jeunes gens d’aujourd’hui ignorent les bonnes façons… Quand j’eus l’honneur de rencontrer, en 1773, à Munich, dans la loge Saint-Théodore, M. Adam Weisshaupt parmi les délégués de la maçonnerie écossaise, nous écoutâmes, chapeau bas et en silence, durant quatre heures d’horloge, un discours allemand sur la nécessité tout admise de réunir les hommes instruits afin qu’ils se traitassent en égaux. Eh bien, petit, encore que ce fût l’hiver, personne n’osa tousser, et quelqu’un ayant été pris d’une quinte, se déroba tout confus, en faisant mille excuses muettes avec son chapeau. Cependant le gros Bavarois qui parlait de l’illuminisme nous amusait à peine. Ce Weisshaupt n’était qu’un méchant professeur de droit canon à l’Université d’Ingolstadt ; il avait tout de go déformé la constitution jésuite d’Ignace et s’en serait tenu là, si les chevaliers du Liban en voyage ne l’avaient instruit de nos secrets, dont il s’enticha, qu’il arrangea selon sa manière et celle de la Sainte-Vehme pour établir dans chaque boutique ses novices, ses majeurs et ses mineurs, ses prêtres et ses régents, ses mages et ses hommes-rois. Il faut dire que cette organisation jésuite lui concilia les cervelles allemandes. On n’entrait plus dans une auberge sans que le garçon apportant la choucroute vous découvrît qu’il était « frère insinuant », qu’il recrutait pour les grands mystères et qu’il était convenable de l’appeler Raymond Lulle, Spartacus ou Solon ; le coche ne vous menait pas en Autriche mais en Égypte, à Wurtzburg mais à Carthage, parce que les Illuminés avaient changé les noms des pays et des villes. On ne mangeait plus une saucisse de Francfort, mais une « thébaine ». Par ma foi, je fus moi-même introduit sous le nom de Marc-Aurèle dans une chambre obscure où un escogriffe me pointa son épée contre le cœur, en me faisant jurer mille choses horribles, parmi lesquelles je promis de résister — écoute-moi ceci — aux ennemis du genre humain et de la société civile. Civile ! entends-tu, petit ? Le colon latin, le maçon du camp romain contre le leude !… Dans les réunions, on lisait les Évangiles, Confucius et Platon, on enseignait que l’aveuglement des princes, des prêtres s’oppose au triomphe de la vertu. Il fallait, par conséquent, rassembler, autour des souverains, une légion de philosophes infatigables qui les dirigeraient selon les plans de l’Ordre vers le bonheur de l’humanité. Voilà qui n’était point mal. Voltaire et Diderot avaient été désignés pour fréquenter Frédéric de Prusse et Catherine de Russie. Nous autres, chevaliers écossais, nous devions entreprendre cette lutte contre l’esprit des monarques… Plus tard, homme-roi, j’ai lu les livres de Spinoza, j’ai conçu l’unité de la matière et de l’esprit ; j’ai reçu, dans une salle tendue de rouge, des bourgeois tremblants que je conviais à choisir entre le trône, la couronne et le sceptre, l’or, l’argent et les joyaux épars sur une table, ou bien, ce qu’ils ne manquaient pas de préférer congrûment, la robe blanche de notre sacerdoce et l’encens de la seule déesse, la Raison, qui vingt ans plus tard fut charriée à Paris, dans le faubourg Honoré, sous les espèces d’une jolie fille.

« J’ai donné la lumière au Wurtemberg en compagnie d’un singulier fourbe, maigri par la débauche, taciturne, blême, qui avait les yeux faibles, une verrue sur le nez, et deux autres de chaque côté de la bouche. Il marchait trop vite pour moi dans les rues. Je le nommais Caton, mais il s’appelait véritablement Zwack, était circonspect et intelligent. Dans le duché de Bade, je traînais avec moi un Socrate toujours ivre et un Alcibiade qui se faisait rosser par les aubergistes dans les lits des vachères. À Mayence, l’épopte Tibère voulut violer la sœur borgne de Diomède, mon aéropagite ; et je dus mettre le holà, l’épée au poing.

Omer éclata de rire. L’ingénieux vieillard continuait, en caressant ses guêtres :

― Voilà les avantages d’une longue vie ! On fait rire la jeunesse avec des souvenirs… Tout cela menait à bien notre besogne. Dès mon troisième voyage, j’avais intronisé onze barons allemands, deux princes et l’Électeur, dans les loges, filles de celles autrefois fondées, les unes par mon aïeul claveciniste, les autres par les officiers du régiment de Vermandois, quand ils envahissaient l’Allemagne à la suite du duc de Broglie. Au reste, l’œuvre était plaisante. Les gens sérieux fréquentaient chez nous pour les bibliothèques et les cabinets de physique que Weisshaupt savait y entretenir, et les benêts pour la représentation dramatique que donnaient nos rites. Mais les premiers ne tardèrent pas à convaincre les seconds sur la divinité de la science et à leur faire admettre cette unique religion. Je leur montrais un squelette en demandant s’il avait été roi, noble ou ladre. L’adepte devait répondre qu’il n’en savait rien : « La nature détruit tout ce qui annonce l’inégalité ! » et il rentrait chez lui moins disposé à subir les violences des veneurs traquant le renard jusque dans son potager…

« Chose étrange : on peut dire que c’est la chasse qui perdit l’ancien despotisme. En Allemagne, ainsi qu’en France, cette manie était frénétique. Votre carrosse ne courait pas vingt tours de roue sans atteindre ou croiser une sorte de rustaud juché sur une bique grise, crotté jusqu’en haut des chausses et sifflant une demi-douzaine de roquets bâtards. Les nobles, ruinés par les parades à la cour, à la guerre, avaient aliéné leurs biens, vendu leurs fermes et mangeaient, comme le paysan, dans des bicoques délabrées. En ai-je vu de ces hobereaux plus mal vêtus qu’un laboureur, et qui ne gardaient de leur prestige que ce droit de chasse ! Ils passaient le temps à la poursuite acharnée des chevreuils et des lièvres. La venaison formait le principal de leurs repas. Jaloux du dernier privilège laissé par le prince à leur orgueil héréditaire, ils l’exerçaient avec fureur, crevant les haies, traversant les moissons, pendant braconniers et massacreurs de bêtes nuisibles, réduisant à rien les bénéfices de la récolte qu’ils foulaient en tous sens. Point de cesse ! À peine si le laboureur tirait du champ sa pitance. Augmenter son domaine ne lui servait de rien. La chasse passait, et elle anéantissait l’espoir de la moisson. S’il s’indignait, on lui coupait la figure à coups de cravache. Car le hobereau, irrité de sa misère, ne laissait pas d’être cruel. Le négoce des villes, jadis prospère grâce aux emplettes du campagnard, diminua. Les petites gens du commerce et les artisans se recrutaient entre eux, pour venir à la loge, pester contre le noble. En ce temps, personne ne le pouvait faire, pour eux, dans une gazette.

« Bientôt, les adeptes convinrent de s’acheter réciproquement leurs denrées, à l’exclusion des autres marchands ; et ce fut une puissante raison de s’affilier à la maçonnerie. On s’étonna de leur nombre au convent des Gaules, en 1778. On compta trois millions de frères représentés au convent de Wilhelmsbad, en 1782. Le duc de Brunswick assembla leurs délégations pour rechercher le vrai but de la maçonnerie. Parbleu ! Il l’ignorait, ce but. Les chevaliers d’Écosse n’avaient eu garde de le lui apprendre. On l’avait amusé avec des apparats et le récit des traditions ; on l’avait persuadé de révérer quelques philosophies ; on l’avait séduit par d’étranges mascarades : le docteur Mesmer, l’ayant fait asseoir devant son baquet, avait endormi des somnambules qui touchaient alors, sans brûlure, des charbons ardents. Malgré les titres de ses grades, le duc n’en savait guère plus qu’un herboriste revêtu des insignes de la maîtrise. Il se méfia cependant, et tâcha de tirer au clair ; mais les apprentis et les maîtres du rite symbolique n’étaient pas moins ignorants. Afin de complaire aux courtisans, ils répondirent qu’ils n’étaient pas les successeurs des Templiers, qu’ils rédigeaient un nouveau code universel… Or c’était celui que les jacobins Cambacérès et Muraire purent ensuite appliquer : celui qu’on nomme, en définitive, le code Napoléon.

« Dès mon retour dans Paris, j’entendis le comte de Lirieux dire à Cazotte, en plein café de la Régence : « Il se trame une conspiration si bien ourdie et si profonde qu’il sera difficile à la religion et aux gouvernements de ne pas succomber !… » J’ai entendu cela, petit ; et j’ai entendu Cazotte insulter la Révolution huit ans d’avance… Ah ! mon garçon, ce fut la période la plus ardente de ma vie. J’étais philalèthe, puis philadelphe à Narbonne, puis je courais les Hollandes à cheval, derrière un ecclésiastique luthérien en grosse perruque batave et qui avait la confiance de monseigneur le prince Ferdinand De Brunswick. Jamais je ne connus d’homme si habile pour obtenir de l’argent : par ses tours d’adresse, il récoltait jusqu’à neuf mille florins en une seule loge. Nous parcourûmes tous les maillons de la chaîne sympathique, en défendant la politique de la stricte observance contre les basses menées de la grande loge nationale. J’ai répandu les libelles, les pamphlets et les ouvrages des encyclopédistes. J’ai fondé partout des cabinets de lecture et des sociétés littéraires ou savantes. J’ai ouvert bien des librairies et entretenu des imprimeries adeptes. Tous les dissidents de la franc-maçonnerie s’embrassaient dans l’illuminisme. L’Europe allait obéir comme une armée aux plans des maîtres du temple, lorsque la foudre tombe dans la rue sur un prêtre affilié, et livre son cadavre aux indiscrétions de la police bavaroise qui déplie son portefeuille. Weisshaupt doit prendre la fuite ; on arrête beaucoup de nos frères ; un immense procès s’engage, et qu’on étouffe à grand’peine au moyen d’intrigues princières et royales… les loges feignent de se disperser, interrompent leurs rapports. La révolution, près d’éclater en Allemagne, avorte… " nous la transportâmes en France, petit !… et il fallut l’y ranimer. Heureusement le baquet de Mesmer, le tarot du perruquier Etteila, le miroir de Cagliostro, donnaient de l’émotion à la cour et à la ville. Je pus dérouler dans maints appartements le tableau d’apprenti et celui du maître. Le monde afflua dans les vingt-quatre ateliers de Paris ; on y étouffait à retirer les perruques ; et la maréchaussée pouvait malaisément faire circuler les carrosses devant la porte des amis réunis, aux abords de la loge de la sourdière. Près d’Armenonville, chez le comte de Saint-Germain, dans la loge des théosophes, les femmes et leurs amants, férus des préceptes de Jean-Jacques, revenaient à l’état de nature, se mettaient dans le costume d’éve et d’Adam ; l’on y faisait la débauche. Le cardinal de Rohan montrait partout l’or sorti du laboratoire alchimique de Cagliostro, qui divisait la maçonnerie des femmes en deux rites, celui des Vertueuses, celui des Volages. À Mme De Polignac, à la comtesse de Brienne, à la comtesse Dessalles, à Mmes de Brassac, de Choiseul, d’Espinchal, de Trévières, de la Blache, de Boursonne, de Montchenu, d’Auvet, d’Ailly, de La Farre, d’Évreux, de Monteil, d’Erlach, de Genlis, à d’autres, je fis apprendre par cœur cette maxime du F… Fichte, qui résumait les espoirs de la Stricte Observance : « Changer la forme particulière de l’État en la forme commune et universelle de tous les hommes envisagés en tant qu’hommes. Cela signifie qu’il faut nous efforcer de réunir tous les hommes dans un état social d’où l’idée de frontière sera exclue. » Pendant les tenues de maître, une jeune femme blonde, qui s’appelait Anaïs, paraissait toute nue, un miroir à la main comme si elle sortait du puits, et elle ne donnait le baiser au récipiendaire que s’il avait pu lui dire sans faute la formule du maître de l’Écossisme, Ramsay : « Le monde entier n’est qu’une grande république de laquelle chaque nation est une famille et chaque individu un fils. C’est pour faire revivre et propager ces maximes anciennes, prises dans la nature de l’homme, que notre société est établie… » Les négociants maçons commençaient déjà à mettre le marteau et la truelle, l’équerre et le compas sur leurs enseignes pour décider la préférence de l’acheteur affilié…

» Vers cette époque, j’emmenai, à Francfort-Sur-Le-Mein, Cagliostro que les archivistes des Illuminés me priaient de conduire auprès d’eux : ils voulaient faire servir à nos entreprises sa fabuleuse popularité. Pendant la route, son habit de velours cerise nous attira les quolibets de la canaille. Nous descendîmes chez un conseiller aulique de la ville, lequel nous invita à visiter sa campagne. Nous y fûmes. Au milieu du jardin, dans une grotte artificielle, il démasqua un escalier de quinze marches, et nous trouvâmes au pied une chambre souterraine et ronde ; là plusieurs personnes attendaient, devant une caisse de fer ouverte remplie de rouleaux d’or. Sur la table reposait une manière de missel où chacun de nous put lire les serments des grands maîtres Templiers, écrits en français avec leur sang. Par ces actes, les onze signataires s’engageaient à détruire tous les souverains, en portant les premiers coups en France, puis en Italie, à Rome… « Pulvérise la tiare. Foule aux pieds les lys… » Les archivistes montrèrent à Cagliostro les contrats passés avec les principales banques d’Europe et qui prouvèrent l’énorme richesse de l’ordre. Vingt mille loges envoyaient à la Saint-Jean de chaque année, pour la fête du feu, une contribution totale d’un million huit cent mille marks. Cagliostro signa le missel ; et on lui compta six cents louis. Pendant tout le trajet du retour, dans la chaise de poste, il me promit de préparer la ruine des nobles autant qu’il serait en son pouvoir. Malheureusement, l’affaire du Collier tourna mal pour M. De Rohan et pour lui, bien qu’elle eût au mieux favorisé nos desseins. Mais, une fois en sûreté à Londres, il écrivit, selon sa promesse, la fameuse lettre annonçant la Révolution, la prise de la Bastille, la fin de la monarchie, la convocation des États généraux, le rétablissement de la vraie religion, le culte de la Raison. Je ne le revis plus jamais, car il alla se faire prendre à Rome, et mourut dans les cachots du Saint-Office. C’était un homme d’une intelligence éclairée et d’une belle érudition, mais trop porté vers les plaisirs de Bacchus, de Vénus, et les joies de la pure jactance. Son activité, en revanche, était la plus merveilleuse qu’on pût voir ; il n’était point de gens, et de toutes sortes, qu’il ne convainquît aisément.

― Mais, interrompit une fois Omer, il ne persuadait que les gens simples de prendre peur à ses fantasmagories… ou de croire aux apparitions de la lanterne magique !

― Tu as tort de douter, petit. Cela n’était que la parade, mais derrière la toile on a fait de grandes choses… ainsi, dans une des loges de Cagliostro, la sagesse triomphante, à Lyon, vers mil sept cent quatre-vingt-huit… je rencontrai M. Mirabeau entre les cierges. Il rentrait de la mission que M. De Calonne lui avait confiée pour Berlin, signe du pardon royal après tant de disgrâces. Il était alors complètement engoué de l’illuminisme, à quoi les prussiens l’avaient récemment initié. Je lui rappelai que notre atelier saint-Jean-d’écosse de Marseille avait, vingt ans plus tôt, envoyé une troupe d’acteurs jusqu’en Brandebourg pour dresser l’autel où il avait prêté le serment. Il goûta mes souvenirs là-dessus ; et nous fîmes route ensemble jusqu’à Paris dans ma chaise. Nous convînmes de répandre l’opinion qu’une assemblée des états généraux était nécessaire. " M. De Mirabeau estimait, aussi bien que moi, que les députés du tiers et du clergé seraient presque tous imposés par nos loges de province. De fait, il n’en fut guère autrement… les sept ateliers de Bordeaux désignèrent aux électeurs les premiers girondins, Vergniaud et Gensonné, lesquels nous reçûmes à Paris en grande pompe dans notre loge des neuf-sœurs. Le duc de La Rochefoucauld présidait. Aux côtés de Pastorel, vénérable, siégeaient Brissot et Lacépède. Sur les colonnes étaient assis : Dolomieu, dont les libraires vendaient alors le traité concernant les îles Ponces et les pierres volcaniques de l’Etna ; Bailly, l’auteur des astronomies, qui, tout de noir vêtu, chargé d’une perruque à rouleaux, attentif et immobile, dévisageait les orateurs de son œil grave ; Bailly qui se moquait, en crispant les deux rides de sa joue maigre, Bailly qui devait présider l’assemblée nationale au jeu de paume, avant que de grelotter de froid au pied de l’échafaud révolutionnaire pour avoir massacré le peuple, au champ de mars ; Condorcet, dont nos cœurs louaient les réflexions sur l’esclavage des nègres, sans prévoir, hélas ! Qu’il lui faudrait quelque jour s’empoisonner plutôt que de se livrer à l’accusateur public ; l’oncle du chanteur Garat, un basque de noble allure, en ce temps-là : il ne se voyait pas encore ministre de la justice, lisant à Louis Xvi l’arrêt de mort, ni comte et sénateur de l’empire, ni louangeur de Wellington et d’Alexandre quand la fortune s’éprit du tsar illuminé. Un faible caractère, petit !… étant à Paris, naguère j’eus l’heur de l’aborder, tout poussif et retournant les brochures dans la boîte à quatre sous du bouquiniste, sur le quai ; quand il m’ouït le saluer, il se précipita jusqu’en sa voiture et cria au cocher de faire diligence… je m’époussetai de l’ordure qu’il me laissa tant à l’habit qu’à l’âme… " aux neufs-sœurs, petit, il y avait encore Cerutti, très honteux d’avoir composé d’abord une apologie des jésuites qu’il reniait bien fort ; il croissait à l’ombre de Mirabeau. J’y connus le beau Camille Desmoulins, un enfant timide, un peu fourbe malgré ses yeux tendres, toujours prêt à sourire pour s’assurer de votre sympathie, toujours inquiet de vous déplaire par son extérieur de jeune muscadin à grandes boucles brunes, et qui cachait ses mains dans ses vastes jabots de point d’Angleterre. Et ce vil serpent, Fourcroy, qui enseignait alors la chimie au jardin des plantes ! Il diffamait déjà son collège Lavoisier ; il protestait que la découverte de l’oxygène, la décomposition de l’air et de l’eau ne méritaient point tout ce tapage de louanges adressées à son émule, et que ses propres mémoires sur la philosophie chimique étaient injustement méconnus. Nous autres, nous nous amusions de sa fureur. Comment prévoir que Fourcroy, membre du comité de salut public, n’expirerait pas sous le faix de son infamie avant de remettre Lavoisier à l’exécuteur ? Car il put sauver aisément Chaptal et Desault. Mais de ceux-ci il n’était point jaloux. Nous lui pardonnâmes le crime, cependant, parce qu’il avait agencé, avec Monge et Berthollet, la défense du camp d’Hiram. D’ailleurs il creva d’envie, le jour où Napoléon nomma Fontanes grand maître de l’Université.

« Aux Neuf-Sœurs, Danton le Tonnerre exaspérait tout le monde de ses mépris ; en haussant les épaules, il faisait craquer les boutonnières agrafées sur sa large poitrine ; il remuait en silence ses grosses lèvres ; il jetait en avant sa tête, comme s’il menaçait le monde du poids de ce front obstiné ; il tapait du talon pendant les discours, même quand parlait la pure voix antique de Chénier. L’aimable Pétion louangeait chacun, promettait, choyait, habile, parbleu ! à recevoir, en retour, les applaudissements et les acclamations. Hélas ! ses magnifiques harangues ne le gardèrent point de mourir affreusement, proscrit par la Montagne, fugitif… Le cadavre fut découvert dans un champ de Saint-Émilion, à côté de celui de Buzot, tous deux à demi dévorés par les loups. Voilà de bien grandes horreurs !… Qui se fût permis alors de prétendre que notre expert, l’abbé Sieyès, vicaire général au diocèse de Chartres, offrirait d’abord à Joubert et à Moreau, ensuite à Bonaparte, les moyens de la tyrannie ? Ah ! Il doit s’ennuyer avec ses remords en exil, dans les brumes de Flandre ! Qui eût cru que le divin Bonneville cachait sous le haut chapeau à boucle d’argent la cervelle qui réclamerait dans son journal, la Bouche de Fer, le partage des biens rustiques, et lui vaudrait d’être emprisonné par la Convention et par l’Empire ? Aujourd’hui, dans sa boutique, il vend moins de libelles qu’il n’en écrivit, le pauvre homme !…

« N’importe ! Aimable ruse des Neuf-Sœurs, science des philosophes, tu engendras la Révolution !… C’est un fait, et je puis le dire aujourd’hui, contre l’opinion générale. Sais-tu combien nous étions, pour mener Paris ? Cinq mille à peine, conventionnels, journalistes, pamphlétaires, généraux et sans-culottes. Et nous avons fait trembler vingt ans le monde… et nous le ferons trembler demain, encore. Que la foule parût nombreuse, comme au massacre de septembre : c’étaient les dix mille prostituées et malandrins de Paris qui se joignaient à l’émeute pour méfaire. Mais nous, les vrais juges du despotisme, nous n’étions pas cinq mille. Le reste se tenait coi. " oui, muses, vous avez vengé Hiram et Jacques Molay des rois et des barbares mérovingiens, vengé l’intelligence !… ah ! Petit, les larmes me viennent aux yeux quand j’y songe… l’idée devenue la force !… voilà ce que nous avons fait, nous, les vieux !… je me souviens : aux neuf-sœurs, il y eut un beau jour… le bénédictin Pernetty, fondateur de la loge illuminée du faubourg saint-Jacques, nous dicta et nous fit adopter les termes de la sommation qu’envoya le grand-Orient, sous la signature de Philippe, duc d’Orléans, grand maître de l’ordre, aux souverains d’Allemagne et à l’empereur Joseph Ii. Ce despote, effrayé de nos mouvements révolutionnaires, venait d’interdire la maçonnerie dans ses états. Le morceau d’architecture du bénédictin ordonnait, dans un style excellent, aux monarques initiés (et ils l’étaient presque tous) de se confédérer pour défendre les principes de notre assemblée nationale. " à la même heure, les deux cent quatre-vingt-deux villes maçonniques de France, les huit cents loges fêtaient, par des batteries d’allégresse, l’admission des deux frères du roi, ce Louis Xviii et le comte d’Artois, à l’orient de Versailles. Nous pouvions nous estimer maîtres de l’Europe. Ce fut un enthousiasme aussi beau que le jour où les neuf-sœurs s’installèrent rue saintHonoré, dans la bibliothèque des moines jacobins, et ouvrirent le club de ce nom. On allait à la victoire de Jacques Le Templier sur le descendant de Philippe Le Bel !… la France entière était le jardin d’Hiram. Les enfants de la veuve avaient reconquis l’Europe sur les fils des barbares mérovingiens par la puissance de la raison, par l’imprimerie qui la propage, par les conversations dans les loges, les librairies, les cabinets de lecture, les collèges de l’oratoire… quand Philippe d’Orléans eut écrit au journal de Paris sa renonciation à la grande maîtrise, alléguant l’inutilité du mystère et du secret dans la république, l’assemblée générale du grand-Orient se trompa en prononçant la déchéance du duc égalité. J’y fus et je protestai que la république était dès lors la grande loge, comme l’avait dit monseigneur. Aussitôt le président saisit l’épée de l’ordre, la brisa, et en jeta les tronçons au milieu de la salle ; l’orateur déclara que les loges de France entraient en sommeil… Hiram se réveillait du moins ; et ses armées victorieuses à Valmy annonçaient au monde le mot de liberté… et les peuples, mon garçon, ne l’entendirent pas en vain ! " écoute-moi bien. En 1792, j’arrivais à Mayence comme député du suprême conseil, et je priais les frères de la ville de ne pas écarter par les armes les soldats de la république. Ils abaissèrent les ponts-levis devant dix-huit cents hommes qui ne traînaient pas un seul canon de siège dans leur convoi ; et le général Custine entra sans coup férir. Le frère Hoffmann, qui nous donna Francfort, avait pareillement accueilli tout de suite les ordres dont j’étais porteur. Ce fut moi qui déguisai l’acteur Fleury en Frédéric Le Grand, et le fis apparaître dans la loge de Verdun aux yeux du roi de Prusse, qui tremblait au point que ses éperons s’entrechoquaient, encore qu’il fût assis, les jambes croisées, sur une banquette. Il obéit à l’injonction du fantôme et quitta les princes confédérés. Le duc de Brunswick battit en retraite : pourtant l’affaire de Valmy ne l’avait pas entamé comme on le crut ensuite. La vérité, petit, c’est que les Rose-Croix comptaient parmi eux la belle comtesse de Litchenau, et que la promesse de son amour conseillait des actes politiques favorables à la lumière du temple. " cependant nos loges hollandaises faisaient tenir à Dumouriez, puis à Pichegru, les plans des monarques ; elles renseignaient sur chaque marche de l’ennemi les états-majors de la république qui fondait sur l’Europe comme un rayon de soleil après des siècles de brumes… nos adversaires partout étaient frappés. Aux carmes, les septembriseurs tuaient l’abbé Lefranc, punissant ainsi la trahison du libelle intitulé : le voile levé pour les curieux, ou le secret des révolutions révélé à l’aide de la franc-maçonnerie. un frère, qui était chasseur au bataillon des filles-saint-Thomas, le voulut sauver : il le couvrit de son corps, mais reçut deux coups de sabre à travers son uniforme. Cela n’empêcha point du reste l’anglais John Robinson de publier ses preuves d’une conspiration contre les religions et les gouvernements de l’Europe. " retiens ceci, Omer : quelles qu’aient été les peines de mon existence, je puis dire qu’en ce temps-là je remerciais chaque jour, avec un cœur sensible, le grand architecte de m’avoir créé pour prendre part à cette lutte géante, pour savoir que depuis l’adolescence je préparais dans la mesure de mes forces le miracle des événements ! ― ah ! Mon parrain, quelle grandeur vous avez conçue ! ― oui ; ce fut une grande, une haute joie, une joie sans pareille, et comme je t’en souhaite une. Tu pourras dire alors : j’ai connu le bonheur de sentir en moi l’effort des dieux qui triomphait. Rien ne peut égaler cela. ― pas

― Pas même les délices d’un amour passionné ?

― Non. À l’amour j’ai pourtant donné un peu de moi. J’avais vingt-quatre ans lorsque je me mariai, de façon assez étrange. C’était en 1759 ou 1760… J’étais un « visage de plâtre » comme on surnommait alors les jeunes officiers à cause de la poudre de nos perruques qui nous inondait la figure et les épaules. Je portais, à cette époque, l’uniforme des chevau-légers de Rohan, comme mon père. Il avait été pris à la bataille de Rosbach et enfermé dans une forteresse des Impériaux ; la peste s’était mise parmi les captifs ; il en mourut comme bien d’autres hélas ! Je vivais, à Marseille, dans ma garnison, seul et désenchanté de la guerre, du monde lorsque l’illustre médecin juif Martinez Pasqualis se présenta dans notre loge de la Parfaite Union, celle de la cavalerie légère. Il s’engoua de mon esprit. Il m’invita souvent à venir travailler la cabale dans son logis. Je lui rendis quelques services de secrétaire ; en retour il gagea qu’il m’unirait à une fille belle et bien dotée. Je ne sais au juste de quelle sorte il besogna ; mais une demoiselle créole qu’il avait guérie des fièvres, alors que tous les autres docteurs renonçaient à la soulager, me fit, par un billet, savoir ceci : pendant ses heures de délires, la sainte Vierge lui était apparue et lui avait promis la santé si elle consentait à nos accordailles. Il en fut ainsi : car sa mère, veuve et dévote, accepta qu’elle accomplît son vœu. J’étais, d’ailleurs, un fier capitaine et de bonne réputation. Dix ans, je vécus dans l’aisance et la félicité, sur notre domaine dotal, dans la douce Provence. Nous eûmes un fils, il est devenu général : c’est ton grand-père. J’étudiai beaucoup dans le repos du sage, au sein de la nature. Nous nous aimions. Elle mourut à trente ans d’un abcès au foie. Pour distraire mon chagrin, je voyageai. Le duc de Chartres fut reconnu grand maître de l’Ordre par les loges écossaises, en 1771 ; il me désigna comme l’un des vingt-deux inspecteurs provinciaux : je visitai les philosophes, et je liai mon sort au leur.

« Hormis cette passion, je ne connus que les aventures de relais. Dès lors, et jusqu’en 1794, ma vie s’est passée dans les boues de toutes les routes. J’ai plus dormi sur les coussins des chaises de poste que dans les draps frais des lits. L’impatience m’a rongé l’âme sur le grabat des prisons. J’ai déjoué les embûches de toutes les polices, et défendu à coups de pistolet contre les hussards de l’Électeur, au milieu de la forêt noire, certains papiers de l’illuminisme qui, si j’eusse succombé, auraient offert à la justice des tyrans le prétexte d’abattre les têtes par centaines. À ce jeu, je dissipai presque tout le bien que m’avait légué une chère épouse. En 1790, la vieillesse commençait à pâlir ma figure ridée par les grimaces habituelles aux cavaliers qui clignent de l’œil contre le soleil, la pluie, la bise. À mes tempes, autour de mon front, les cheveux manquaient en bon nombre déjà. La poudre de mon catogan blanchissait mes épaules voûtées. Mais comment se reposer à l’heure où les tyrans lançaient de toutes parts leurs sicaires à l’assaut de la République ?

« Et puis je n’avais point une confiance extrême dans le fils de l’avocat d’Arras. Au club des Jacobins, la voix grêle et mielleuse de Robespierre m’incommodait. J’aurais soutenu que cette vertu sournoise visait à la tyrannie. Je ne m’accoutumai point à l’humilité feinte, ni à la froideur du personnage retiré dans son habit bleu, ni au balancement de ses jambes en bas blancs et en culottes jaunes, ni à sa hauteur impertinente, ni au perpétuel chagrin de son visage maigre entre les ailes de pigeon d’une coiffure roide. Dès que je le vis subjuguer les Jacobins, je me repris à fréquenter assidûment chez les Amis de la Liberté, chez ceux de Guillaume Tell, et chez les six frères de Saint-Louis malgré les tracasseries des sections qui ordonnaient la clôture de tous les ateliers. David, le peintre, et moi, nous usâmes de notre influence afin de préserver la vie de ces trois loges. On nous accusa d’y préparer des refuges pour les suspects et les aristocrates ; et nous risquâmes notre tête. Les piques des sans-culottes heurtaient notre seuil à chaque instant ; je ne sais trop ce qu’il serait advenu si le soin d’organiser mieux les philadelphes de Narbonne ne m’eût alors éloigné de Paris. " bientôt je retournai dans les Hollandes. Il m’arriva de tomber malade à Flessingue, alors que j’y manigançais, parmi les f… de l’astre de l’Orient, pour qu’une délégation installât une loge à la Haye, ce qu’ils firent trois ans plus tard en ouvrant au boterhuys l’atelier des vrais bataves. Je n’en restai pas moins à l’embouchure de l’Escaut, perclus et toussant, l’hiver, dans une chambre de briques où ronflait un énorme poêle. Lorsque le printemps revint, et quand je fus, à pas lents, promener ma convalescence le long des dunes, le malheur voulut que je prisse le menton à une rougeaude qui avait les plus jolis bras du monde, et nus, hors de courtes manches en satin vert. Je n’étais point jeune, pour m’amuser à la poupée ! Celle-ci me fit tourner la tête, à près de soixante ans ; en sorte que je l’épousai dans une sotte petite ville où les maisons étaient grandes comme des boîtes à confitures, mais où les bouilloires de cuivre éblouissaient. " je fis le satyre, six années durant, avec cette appétissante ménagère qui enfermait sa chevelure entre deux croissants d’or ; et le tout en un bonnet de dentelles à trois pièces. Je ne sais quel diable me possédait alors. Je ne me lassais pas de la donzelle ni de sa grosse chair blonde, qu’elle revêtait de cotillons noirs épais et maintenus sur le cercle d’un vertugadin d’osier. Dieu me damne si j’y comprends rien encore ! Nos quatre enfants piaillaient à mes jarretières, jouaient avec des cuillers d’argent et de grosses montres, bavaient leur panade sur mes boucles de souliers, et mouillaient incongrûment mes livres… à la venue du cinquième moutard, je baisai le front de mon épouse entre les spirales d’or fichées en saillie à ses tempes, et dont je lui faisais cadeau pour ses relevailles ; puis, tandis qu’elle recevait ses commères, je gagnai le port et un solide trois-mâts espagnol sur rade. Il appareilla devant que je fusse rejoint ; il me rendit en quelques jours à la liberté, et à mes fonctions naturelles qui n’étaient pas de faire des enfants, mais d’assurer le salut de la franc-maçonnerie et le triomphe de sa devise : " égalité entre les hommes. " de ma femme et de mes enfants je n’entendis plus parler, leur ayant fait tenir mon acte de décès avec témoignages à l’appui. " peu de temps après, je parvins jusqu’au gouverneur du fort de bar, qui arrêtait, dans les Alpes, les troupes du premier consul : je lui représentai qu’en sa qualité de chef du Liban il ne pouvait interdire le passage aux armées d’Hiram et de Mithra. Docile aux ordres du suprême conseil, il laissa défiler de nuit, sans trop paraître l’apercevoir, toute l’artillerie républicaine, par la route que commandaient les feux de ses bastions. Ainsi Bonaparte déboucha sur le flanc gauche des impériaux en Lombardie, avant la bataille de Marengo. " ce fut, Omer, l’un de mes derniers exploits. Je retombai malade à Padoue, dans une antique masure où des chevaliers peints à la fresque et crevassés par les intempéries menaçaient mon repos, du haut des murailles. La vermine s’insinuait partout ; et un satané prêtre montait chaque matin m’offrir l’extrême-onction ou me faire ses prix pour le gala de mes funé railles… j’avais, en manière de consolation, la promenade à la basilique de saint-Antoine, et m’y traînais au moyen de béquilles. Mais des essaims de mendiants vous poursuivent sur les marches de l’autel, et il faut les satisfaire si l’on ne veut recevoir une grêle de cailloux à la sortie. " dès que je le pus, je hissai mon porte-manteau en croupe d’une haridelle qui me porta tant bien que mal à Milan ; j’y trouvai enfin une honnête auberge, non loin du Dôme. La polenta, de l’eau glacée, un vin du Vésuve et une accorte gouvernante piémontaise m’aidèrent à passer le temps de cette convalescence difficile. J’eus l’honneur de donner plus tard à beaucoup d’officiers la lumière des philadelphes, dans la loge ouverte par moi au début de mon séjour. Elle essaimait dans toutes les garnisons d’Italie. Nombre de militaires descendaient à mon auberge : je les décidai facilement à reconnaître l’excellence de notre association, qui réservait des appuis à chaque officier dans les villes inconnues où l’amenait le sort de la guerre. Il suffisait de se rendre à la loge, fût-ce en Allemagne, en Pologne ou en Moravie, pour rencontrer des amis chauds, recueillir les indications relatives au gîte et aux vivres, obtenir même le crédit chez les fournisseurs affiliés, sans compter les bons propos des frères fidèles à l’esprit de la révolution. " en ce temps-là, les mouvements de troupes ne cessaient guère : je vis passer dans notre atelier presque toute l’armée de l’empire, cavalerie venue à la remonte vers la fin des campagnes, infanterie se dirigeant, par le Tyrol, vers les camps d’Autriche. Avec quelques officiers jadis intronisés à Paris dans le 33e grade écossais, nous formâmes un suprême conseil affilié à l’ordre de Misraïm, qui compta parmi ses membres, Duroc, Masséna, Lauriston, Macdonald, qui donna le mot d’ordre à toutes les armées, qui choisit Moreau pour chef militaire. Il avait, lui, refusé à Sieyès et à Talleyrand de tenter le coup d’état royaliste qui manqua en fructidor an v avec Pichegru et Carnot, mais qui réussit en brumaire an VIII avec Bonaparte. Tous les républicains de l’armée se rangèrent à notre opinion. Ainsi ton père partagea la disgrâce de Moreau. ― au collège, on nous l’a dit ! ― confirmait Omer, par politesse, afin de paraître prendre goût à ces souvenirs. Et il répétait la leçon du père Anselme sur l’usurpateur, sur le procès de Cadoudal, que les accusateurs savaient trop fidèle pour dévoiler au public des assises les secrets diplomatiques de son roi. Moreau, sans le texte des preuves enlevé dans Vincennes au duc d’Enghien, n’avait pu rien affirmer ; Pichegru, capable de tout dire, avait été étranglé dans sa prison par les mameluks. ― ah ! Ah ! Fichtre ! La rencontre m’est heureuse ! Malepeste ! Tomber d’accord avec le père Loriquet !… je ne m’en inquiétais certes point… et le bisaïeul de discourir plus avant, cette après-dînée-là, d’autres encore. Omer connut en détail les désastres des philadelphes, et pourquoi le suprême conseil remplaça Moreau, banni, par un ami de Bernadotte, le lieutenant-colonel Oudet, en non-activité pour avoir protesté contre l’attentat de brumaire. Président de la loge de Besançon, il prêchait un idéal de république fédérative, il renouvelait le programme des girondins et des feuillants. Ce nouveau chef fut réintégré en 1807, par des influences occultes, avant d’être assassiné par les gendarmes de Savary, le soir de Wagram. ― c’était là, vois-tu, le crime inexpiable, pour nous, illuminés, philadelphes et maçons. Nous jurâmes la perte du mauvais compagnon, du meurtrier d’Hiram. Les loges offrirent aux ennemis de l’empereur, devenu tyran, les services qu’elles lui avaient rendus loyalement jusque-là. Nos émissaires coururent l’Europe, et nos dignitaires prévinrent le traître de s’amender… Aussitôt nos menaces s’exécutent. Les Anglais étant descendus dans l’île de Walcheren, Bernadotte et Fouché, sous couleur de les combattre, lèvent les gardes nationales de France, et manquent de peu le pouvoir. Au mois d’octobre 1809, les sentinelles de Schœoenbrunn avisent un jeune homme qui insistait trop pour remettre une pétition à l’empereur en personne ; elles l’arrêtent. Ce fils d’un Illuminé, du pasteur Staps, est fouillé, trouvé porteur d’un poignard, qu’il avoue destiné à l’exécution du tyran, à l’oppresseur des Allemagnes et du monde : on le passe par les armes. Napoléon demande inquiet, l’initiation à l’illuminisme ; elle lui est octroyée dans une loge autrichienne que Metternich tenait à sa dévotion. Les hommes-rois font grâce de la vie au récipiendaire, sous la condition qu’il signe la paix. Il s’y résigne en échange de la promesse qui l’apparente aux Habsbourd et l’égalera, croit-il, à Louis XVI : celle du mariage avec cette Viennoise, sotte et sensuelle, qui avait nom Marie-Louise.

« Je revins derrière son carrosse en France, et me fixai dans ce château, que j’avais acheté, pour mon fils, comme bien national, en 1793, avec l’argent du comptoir des Indes, légué par mon frère. Je n’avais pu l’habiter jusqu’alors que peu de semaines, dans les intervalles de mes voyages. Ton grand-père en profita beaucoup mieux ; il y maria ton père et ta mère ; et tu y es né. D’ici je corresponds à l’Orient et à l’Occident. On m’y a mandé que les peuples d’Autriche n’ajoutaient point foi à la petite ambition de croquant qu’indiquait le second mariage de Napoléon. Ils crurent à une fourberie pour transformer leur pays en province française. Les Illuminés ne manquèrent point de pousser à ce sentiment, et commencèrent de tresser ce « lien de la vertu », qui leur associa tant d’honnêtes personnes en haine de la tyrannie imposée à l’Europe. Mieux encore : le mariage de Napoléon avec la nièce de Louis XVI a lieu le 2 avril 1810 ; le 2 août, nous forçons le franc-maçon Charles XIII de Suède à adopter pour prince royal notre philadelphe Bernadotte. Nous posions notre roi sur l’échiquier politique. Auparavant, les loges espagnoles avaient donné le signal de l’opposition, de la résistance et de la victoire, dès l’été de 1808.

« Comme successeur du malheureux Oudet, les philadelphes élurent le général Malet, que Napoléon incarcérait à Paris pour cause de jacobinisme. Nous pensâmes soustraire ainsi notre chef à la manie d’assassinat qui avait déjà sacrifié Joubert, Pichegru, le duc d’Enghien, Oudet… Cependant le tsar Alexandre, initié lui-même à l’art royal, comme son illustre aïeule Catherine II, reçut volontiers les émissaires de l’illuminisme et des loges ; et ce fut par ses estafettes que Malet connut dans sa maison de santé, avant les gens de Paris, l’incendie de Moscou et la fin probable du Corse, enseveli dans les neiges russes. Notre général sortit de l’hospice, revêtit son uniforme, entraîna plusieurs compagnies de soldats philadelphes… »

Le bisaïeul ne contait pas cette fin d’un ami cher entre tous, de son « Léonidas », sans fermer un instant les yeux, comme s’il priait. Peut-être sa conscience s’interrogeait-elle pour savoir si elle justifiait le sacrifice de tant de nobles vies à la chimère vaincue. Un sentiment pénible appesantissait le cœur peureux d’Omer. Il regardait la large face et le lacis des rides, et les paupières diaphanes dans leurs cercles de bistre. À côté de son père, qu’il se représentait gisant sous les murs de Presbourg, c’était l’autre cadavre de la défaite, ce vieil impotent, barbouillé de tabac sous les narines, et de qui tremblait doucement la grosse lèvre blême. Aussi le jeune homme ne put-il ensuite être persuadé. Vainement la voix solennelle s’enorgueillissait d’avoir obtenu qu’Alexandre, en juillet 1813, écrivît au comte de Provence la lettre refusant de soutenir la cause des bourbons et même d’accepter au quartier général russe le comte d’Artois ou le duc du Berry. ― je te le jure, Omer. Le tsar promit de rétablir un empereur jacobin, celui de 1803, notre général Moreau, qu’un émissaire et une lettre impériale allèrent chercher dans sa retraite parmi les frères des états-Unis. Et quand celui-ci eut été tué devant Dresde, nous convainquîmes encore le tugend-bund, l’illuminisme et les alliés d’appeler à la succession du vainqueur de Hohenlinden ce Bernadotte qui avait aussi refusé de " faire le monck ", en l’an vii… oui, oui, petit, nous avions imposé Bernadotte, ou son fils, avec Benjamin Constant comme ministre ! Voilà pour quelle raison tous les maréchaux, Marmont en tête, Ney, les autres, abandonnèrent Napoléon au camp d’Essonnes !… ils le lui avaient fait dire, le 31 mars 1814, sur le chemin de la cour de France, à Juvisy, par l’ami de ton oncle Edme, le colonel Fabvier, qui fut emprisonné lors du complot du bazar, l’année dernière… ils abandonnaient l’homme de brumaire afin de se confier à un républicain. Et Lafayette, avec les idéologues, applaudit le changement. " Alexandre était franchement des nôtres. Attention à la preuve, petit !… en 1814, le duc d’Angoulême débarque à Bordeaux derrière les anglais. Pour tout encouragement et aide, il reçoit de leur général l’avis de démentir lui-même le manifeste royaliste, s’il ne se veut voir contredire sur les affiches publiques par l’état-major des troupes d’occupation. Le duc d’Orléans accourt de Sicile en Espagne et demande à Wellington un simple commandement de bandes castillanes ou aragonaises : il est éconduit, et retourne. Le comte d’Artois, entré par la Suisse, derrière Schwartzenberg, ne peut arracher aux alliés la permission de résidence à Lyon : il fouette ses chevaux sur la route de Nancy. Je l’apprends ; je le devance chez le gouverneur russe de la place, à qui je montre les documents de nos loges : et le comte d’Artois ne peut entrer dans la ville que sans cortège, à la condition de s’enfermer en son hôtel, sous un nom d’emprunt, de n’y recevoir âme du monde, et de n’en bouger pas…

« Il fallut que l’abbé de Montesquiou achetât très cher Talleyrand et les sénateurs de l’Empire, pour qu’Alexandre se laissât tromper et consentît au retour des Bourbons. Il n’en voulait pas ; il les prétendait trop bêtes pour gouverner la généreuse pensée française : « Ces gens-là exciteront le peuple à la révolution par leur sottise ; et l’Europe sera tout ébranlée de nouveau par la chute de leur trône. » Ainsi parlait Alexandre en 1813, dans la loge de Dresde, aux dignitaires des Illuminés et du Tugend-Bund. Voilà ce qu’il répétait en 1814 chez Mme de Staël, en annonçant l’abolition du servage dans ses états. C’était un autre Alexandre que celui de Troppau et de Laybach. Il n’était pas alors le vil instrument de ce valet des souverains et des prêtres, de ce Metternich !… Il n’était pas celui que nous avons… condamné…

― On dit, au collège, qu’Alexandre espère arriver plus vite à la fraternité des nations par l’influence du christianisme, qui est tout établi, que par les nouveautés. Catholique, universelle, la religion se propose aussi de réunir les races sous une seule règle et de reconstituer à Rome une Babel où les hommes ne parleraient plus qu’une même langue, le latin des psaumes.

Omer eut l’audace de développer tout le rêve du Père Anselme, tout l’idéal des jésuites, malgré les interruptions et les cris de fureur. Le poing du vieillard assommait la grande table. Son visage s’empourprait de flammes héroïques et furieuses. La poudre sautait de l’écritoire sur les missives ouvertes, en désordre ; et ses yeux glauques menaçaient l’espace du parc, la nature, la fatalité victorieuse de la ruse séculaire.

― Ah ! petit, tu tournes ! Toi aussi, tu écoutes les jésuites et les maîtres de la Krüdner, et tu crois aux rêveries de cette catin mystique qui nous a gâché notre Alexandre !

Omer souffrait toute cette douleur. Le Frère des Neuf-Sœurs que Buonaparte avait trahies verrait-il jamais le triomphe de sa foi ? Ce n’était plus qu’un octogénaire massif, blotti dans une robe de chambre à palmes jaunes et rouges, cet homme qui avait arrêté la fortune de Napoléon, conduit celle d’Alexandre à Paris ; ce n’était plus qu’un vieillard débile et monstrueux au fond de la bergère usée d’où il menaçait le destin des bourbons, en compulsant les pages de quelques vieux livres avec ses mains grelottantes et grises.