L’Enfer (Barbusse)/II

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L’Enfer (1908)
G. Crès (p. 10-20).

II


Le son du cor a cessé depuis longtemps. La rue, les maisons, se sont calmées. Silence. Je passe ma main sur mon front. Cet accès d’attendrissement est fini. Tant mieux. Je reprends mon équilibre par un effort de volonté.

Je m’assois à ma table, et tire de ma serviette, qu’on y a déposée, des papiers. Il faut les lire, les ranger.

Quelque chose m’aiguillonne ; je vais gagner un peu d’argent. Je pourrai en envoyer à ma tante, qui m’a élevé et qui m’attend toujours dans la salle basse où, l’après-midi, le bruit de sa machine à coudre est monotone et tuant comme celui d’une horloge, et où, le soir, auprès d’elle, il y a une lampe qui, je ne sais pourquoi, lui ressemble.

Les papiers… Les éléments du rapport qui doit faire juger de mes aptitudes, et rendre définitive mon admission dans la banque Berton… M. Berton, celui qui peut tout pour moi, qui n’a qu’un mot à dire, M. Berton, le dieu de ma vie actuelle…

Je m’apprête à allumer la lampe. Je frotte une allumette. Elle ne prend pas, le phosphore s’écaille, elle se casse. Je la jette, et, un peu las, j’attends…

Alors j’entends un chant murmuré tout près de mon oreille.

Il me semble que quelqu’un, penché sur mon épaule, chante pour moi, pour moi seul, confidentiellement.

Ah ! une hallucination… Voilà que j’ai le cerveau malade… C’est la punition d’avoir trop pensé tout à l’heure.

Je suis debout, la main crispée sur le bord de la table, étreint par une impression de surnaturel ; je flaire au hasard, la paupière battante, attentif et soupçonneux.

Le chantonnement est là, toujours ; je ne m’en débarrasse pas. Ma tête se tourne… Il vient de la chambre d’à côté… Pourquoi est-il si pur, si étrangement proche, pourquoi me touche-t-il ainsi ? Je regarde le mur qui me sépare de la chambre voisine, et j’étouffe un cri de surprise.

En haut, près du plafond, au-dessus de la porte condamnée, il y a une lumière scintillante. Le chant tombe de cette étoile.

La cloison est trouée là, et par ce trou, la lumière de la chambre voisine vient dans la nuit de la mienne.

Je monte sur mon lit. Je m’y dresse, les mains au mur, j’atteins le trou avec ma figure. Une boiserie pourrie, deux briques disjointes ; du plâtre s’est détaché ; une ouverture se présente à mes yeux, large comme la main, mais invisible d’en bas, à cause des moulures.

Je regarde… je vois… La chambre voisine s’offre à moi, toute nue.

Elle s’étend devant moi, cette chambre qui n’est pas à moi… La voix qui chantait s’en est allée ; ce départ a laissé la porte ouverte, presque encore remuante. Il n’y a dans la chambre qu’une bougie allumée qui tremble sur la cheminée.

Dans le lointain, la table semble une île. Les meubles bleuâtres, rougeâtres, m’apparaissent de vagues organes, obscurément vivants, disposés là.

Je contemple l’armoire, confuses lignes brillantes et dressées, les pieds dans l’ombre ; le plafond, le reflet du plafond dans la glace, et la fenêtre pâle qui est sur le ciel comme une figure.

Je suis rentré dans ma chambre, — comme si, en vérité, j’en étais sorti, — étonné d’abord, toutes les idées brouillées, jusqu’à oublier qui je suis.

Je m’assois sur mon lit, je réfléchis à la hâte, un peu tremblant, oppressé par l’avenir…

Je domine et je possède cette chambre… Mon regard y entre. J’y suis présent. Tous ceux qui y seront, y seront, sans le savoir, avec moi. Je les verrai, je les entendrai, j’assisterai pleinement à eux comme si la porte était ouverte !

Un instant après, dans un long frisson, j’ai haussé ma figure jusqu’au trou, et j’ai de nouveau regardé.

La bougie est éteinte, mais quelqu’un est là.

C’est la bonne. Elle est entrée sans doute pour ranger la chambre, puis elle s’est arrêtée.

Elle est seule. Elle est tout près de moi. Je ne vois pas très bien pourtant l’être vivant qui bouge, peut-être parce que je suis ébloui de le voir si réel : tablier bleu azuré, d’une couleur presque nocturne, et qui, devant elle, tombe aussi comme les rayons du soir ; poignets blancs, mains plus sombres, à cause du travail. La figure est indécise, noyée, et pourtant saisissante. L’œil y est caché, et pourtant il rayonne ; les pommettes saillent et brillent ; une courbe du chignon luit au-dessus de la tête comme une couronne.

Tout à l’heure, sur le palier, j’ai entrevu cette fille qui, pliée, frottait la rampe, sa figure enflammée proche de ses grosses mains. Je l’ai trouvée repoussante, à cause de ses mains noires, et des besognes poussiéreuses où elle se penche et s’accroupit… Je l’ai aperçue aussi dans un couloir. Elle allait devant moi, balourde, des cheveux traînant, laissant siller une odeur fade de toute sa personne qu’on sentait grise et empaquetée dans du linge sale.

Et maintenant, je la regarde. Le soir écarte doucement la laideur, efface la misère, l’horreur ; change, malgré moi, la poussière en ombre, comme une malédiction en bénédiction. Il ne reste d’elle qu’une couleur, une brume, une forme ; pas même : un frisson et le battement de son cœur. D’elle, il ne reste plus qu’elle.

C’est qu’elle est seule. Chose inouïe, un peu divine, elle est vraiment seule. Elle est dans cette innocence, dans cette pureté parfaite : la solitude.

Je viole sa solitude, des yeux, mais elle n’en sait rien, et elle n’est pas violée.

Elle va vers la fenêtre, les yeux s’éclaircissant, les mains ballantes, le tablier céleste. Sa figure et le haut de sa personne sont illuminés ; il semble qu’elle soit dans le ciel.

Elle s’assoit sur le canapé, grand, bas, rouge sombre, qui occupe le fond de la pièce près de la fenêtre. Son balai est appuyé à côté d’elle.

Elle tire une lettre de sa poche, la lit. Cette lettre est, dans le crépuscule, la plus blanche des choses qui existent. La double feuille remue entre les doigts qui la tiennent précautionneusement, — comme une colombe dans l’espace.

Elle a porté à sa bouche la lettre palpitante, l’a embrassée.

De qui cette lettre ? Pas de sa famille ; une fille ne garde pas, lorsqu’elle est femme, de piété filiale assez forte pour embrasser une lettre de ses parents. Un amant, un fiancé, oui… Je ne sais pas le nom de l’aimé que beaucoup savent peut-être ; mais j’assiste à l’amour comme personne de vivant ne l’a fait. Et ce simple geste d’embrasser ce papier, ce geste enseveli dans une chambre, ce geste dépouillé et écorché par l’ombre, a quelque chose d’auguste et d’effrayant.

Elle s’est levée et approchée tout contre la fenêtre, la lettre blanche pliée dans sa main grise.

Le soir s’épaissit partout, et il me semble que je ne sais plus ni son âge, ni son nom, ni le métier qu’elle fait par hasard ici-bas, ni rien d’elle, ni rien… Elle regarde l’immensité pâle qui la touche. Ses yeux luisent ; on dirait qu’ils pleurent, mais non, ils ne débordent que de clarté. Les yeux ne sont pas de la lumière par eux-mêmes ; ils ne sont que toute la lumière. Qu’est-ce qu’elle serait, cette femme, si la réalité fleurissait sur la terre ?

Elle a soupiré et elle a gagné la porte à pas lents. La porte s’est refermée comme quelque chose qui tombe.

Elle est partie sans avoir fait rien d’autre que lire sa lettre et l’embrasser.

Je suis retourné dans mon coin, seul, plus grandement seul qu’avant. La simplicité de cette rencontre m’a divinement troublé. Ce n’était pourtant là qu’un être, un être comme moi. Rien n’est-il donc plus doux et plus fort que d’approcher un être, quel qu’il soit ?

Cette femme intéresse ma vie intime, elle participe à mon cœur. Comment, pourquoi ? Je ne sais pas… Mais quelle importance elle a prise !… Non par elle-même : je ne la connais pas et ne me soucie pas de la connaître ; mais par la seule valeur de son existence un instant révélée, par l’exemple d’elle, par le sillage de sa présence réelle, par le vrai bruit de ses pas.

Il me semble que le rêve surnaturel que j’avais tout à l’heure est exaucé, et que ce que j’appelais d’infini est arrivé. Ce que m’a offert sans le savoir cette femme qui vient de passer profondément sous mes yeux, en me montrant son baiser nu, n’est-ce pas l’espèce de beauté qui règne, et dont le reflet vous couvre de gloire ?

La sonnerie du dîner a retenti parmi l’hôtel.

Ce rappel à la réalité quotidienne et aux occupations usuelles change momentanément le cours de mes pensées. Je m’apprête, pour descendre à table. J’endosse un gilet de fantaisie, un vêtement sombre. Je pique une perle à ma cravate. Mais, bientôt je m’arrête et je prête l’oreille, à côté — au loin — espérant entendre encore un bruit de pas ou de voix humaine.

En accomplissant les gestes qu’il faut, je continue à subir l’obsession du grand événement qui est survenu : cette apparition.

Je suis descendu parmi ceux qui habitent avec moi la maison. Dans la salle à manger, marron et or, pleine de lumières, je me suis assis à la table d’hôte. C’est un scintillement général, un brouhaha, le grand empressement vide du début des repas. Beaucoup de personnes sont là, qui prennent place, avec la discrétion d’une société bien élevée. Sourires partout, bruit des chaises mises au point, paroles éparses s’aventurant, voix se cherchant et reprenant contact, dialogues s’amorçant… Puis le concert des couverts et des assiettes s’installe, régulier et grandissant.

Mes deux voisins causent chacun de leur côté. J’entends leur murmure qui m’isole. Je lève les yeux. En face de moi s’alignent des fronts luisants, des yeux brillants, des cravates, des corsages, des mains occupées en avant, sur la table éclatante de blancheur. Toutes ces choses attirent mon attention et la rebutent en même temps.

Je ne sais pas ce que pensent ces gens ; je ne sais pas ce qu’ils sont ; ils se cachent les uns aux autres et se gardent. Je me heurte à leur lumière, aux fronts comme à des bornes.

Bracelets, colliers, bagues… Les gestes étincelants de bijoux me repoussent aussi loin que le feraient les étoiles. Une jeune fille me regarde de son œil bleu et vague. Qu’est-ce que je peux contre cette espèce de saphir ?

On parle, mais ce bruit laisse chacun à soi-même, et m’assourdit, comme la lumière m’a aveuglé.

Pourtant, ces gens, parce qu’ils ont, au hasard de la conversation, pensé à des choses qui leur tenaient à cœur, se sont, à certains moments, montrés comme s’ils étaient seuls. J’ai reconnu cette vérité-là et j’ai pâli d’un souvenir.

On a parlé d’argent ; la conversation s’est généralisée sur ce sujet et l’assistance a été remuée d’une impression d’idéal. Un rêve de saisir et de toucher a transparu dans les yeux, à fleur d’eau, comme un peu d’adoration adorée avait monté dans ceux de la servante dès qu’elle s’était sentie seule : infiniment tranquille et délivrée.

On a évoqué triomphalement des héros militaires ; des hommes ont pensé : « Et moi ! », et se sont enfiévrés, montrant ce qu’ils pensaient, malgré la disproportion ridicule et l’esclavage de leur situation sociale. La figure d’une jeune fille m’a semblé s’éblouir. Elle n’a pas retenu un soupir d’extase. Sous l’action d’une pensée indevinable, elle a rougi. J’ai vu l’onde sanguine se propager à son visage ; j’ai vu rayonner son cœur.

On a discuté sur des phénomènes d’occultisme, sur l’au-delà : « Qui sait ! » a-t-on dit ; puis on a parlé de la mort. Tandis qu’on en parlait, deux convives, d’un bout de la table à l’autre, un homme et une femme, — qui ne s’adressaient pas la parole et semblaient s’ignorer, — ont échangé un regard que j’ai surpris. Et j’ai compris, à voir ce regard jaillir d’eux en même temps sous le choc de l’idée de la mort, que ces êtres s’aimaient et s’appartenaient au fond des nuits de la vie.

… Le repas était terminé. Les jeunes gens étaient passés au salon.

Un avocat raconta à ses voisins une cause jugée dans la journée. Il s’exprimait avec retenue, presque en confidence, à raison du sujet. Il s’agissait d’un homme qui avait égorgé une fillette en même temps qu’il la violait, et qui, pour qu’on n’entendît pas les cris de la petite victime, chantait à tue-tête. À l’audience, la brute avait déclaré : « On l’aurait entendue quand même, tant elle criait, si, heureusement, elle n’avait été toute jeune. »

Une à une, les bouches se sont tues, et toutes les figures, sans en avoir l’air, écoutent, et celles qui sont loin voudraient se rapprocher et ramper jusqu’au parleur. Autour de l’image apparue, autour de ce paroxysme effrayant de nos timides instincts, le silence s’est propagé circulairement, comme un bruit formidable dans les âmes.

Puis, j’entends le rire d’une femme, d’une honnête femme : un rire sec, cassé, qu’elle croit peut-être innocent, mais qui la caresse toute, en jaillissant : un éclat de rire qui, fait de cris informes et instinctifs, est presque une œuvre de chair… Elle se tait et se referme. Et le parleur continue d’une voix calme, sûr de ses effets, à jeter sur ces gens la confession du monstre : « Elle avait la vie dure, et elle criait, criait ! J’ai été bien obligé de l’éventrer avec un couteau de cuisine. »

Une jeune mère, qui a sa fillette auprès d’elle, s’est soulevée à demi, mais elle ne peut pas s’en aller. Elle se rassoit et se penche en avant pour dissimuler l’enfant ; elle a envie et honte d’entendre.

Une autre femme reste immobile, le visage incliné ; mais sa bouche s’est serrée comme si elle se défendait tragiquement, et j’ai presque vu se dessiner, sous la composition mondaine de son visage, comme une écriture, un sourire fou de martyr.

Et les hommes !… Celui-ci, qui est placide et simple, je l’ai distinctement entendu haleter. Celui-là, physionomie neutre de bourgeois, parle, à grand effort, de choses et d’autres, à sa jeune voisine. Mais il la regarde avec un regard qui voudrait aller jusqu’à sa chair, et plus loin encore, un regard plus fort que lui, dont il est honteux lui-même, dont l’illumination lui fait clignoter les yeux, et dont le poids l’écrase.

Et cet autre, j’ai vu aussi son regard cru, et j’ai vu sa bouche frémir et essayer de s’entrouvrir ; j’ai surpris le déclenchement de ce rouage de la machine humaine, le coup de dents convulsif vers la chair fraîche et le sang de l’autre sexe.

Et tous se sont répandus, contre le satyre, en un concert d’injures trop grandes.

… Ainsi, pendant un instant, ils n’ont pas menti. Ils se sont presque avoués, sans le savoir peut-être, et même sans savoir ce qu’ils avouaient. Ils ont presque été eux-mêmes. L’envie et le désir ont sailli, et leur reflet a passé, — et on a vu ce qui était dans le silence, scellé par des lèvres.

C’est cela, c’est cette pensée, ce spectre vivant, que je veux regarder. Je me lève, haussé, poussé par la hâte de voir la sincérité des hommes et des femmes se dévoiler à mes yeux, belle malgré sa laideur, comme un chef-d’œuvre ; et, de nouveau, rentré chez moi, les bras ouverts, posé sur le mur dans le geste d’embrasser, je regarde la chambre.

Elle est couchée là, à mes pieds. Même vide, elle est plus vivante que les gens qu’on croise et auxquels on vit mêlé, les gens qui ont l’immensité de leur nombre pour s’effacer, se faire oublier, qui ont une voix pour mentir et une figure pour se cacher.