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L’Enfer (Barbusse)/IX

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L’Enfer (1908)
G. Crès (p. 149-165).

IX


La fenêtre était grande ouverte. Le soir entrait, vibrant, abondant, comme une saison. Je vis dans les rayons poudroyants du couchant trois personnes placées à contre-jour des longs reflets mordorés. Un vieillard, l’air chagrin et brisé, au visage labouré de rides, assis dans le fauteuil tiré près de la fenêtre ; une grande jeune femme aux cheveux très blonds qui présentait une figure de madone. Un peu à l’écart, une femme enceinte était assise et, de son œil fixe, semblait contempler l’avenir.

Celle-ci ne se mêlait point à la conversation, soit qu’elle fût de condition plus modeste, soit que sa pensée se consacrât toute à l’événement de sa chair. On voyait, dans le demi-jour où elle s’était retirée, sa forme grossie et doucement monstrueuse, et son tendre rictus absorbé.

Les autres causaient. L’homme employait une voix cassée, inégale. Un peu de trépidation fébrile le prenait parfois aux épaules, et il avait de temps à autre de brusques mouvements qui ne venaient pas de lui ; ses yeux étaient bridés, sa parole portait l’empreinte d’un accent étranger. Elle, elle se tenait tranquillement à côté de lui, avec sa clarté et sa douceur du Nord, si blanche et si dorée que la lueur du jour semblait mourir plus lentement qu’ailleurs, sur sa pâle figure argentée et l’auréole diffuse de ses cheveux.

Etait-ce un père et sa fille, un frère et sa sœur ? On sentait qu’il l’adorait, mais que ce n’était pas sa femme.

Il la regarda de ses yeux éteints où le soleil qui était sur elle mit un reflet.

Il dit :

— Quelqu’un va naître ; et quelqu’un va mourir.

La femme enceinte fit un mouvement. L’autre cria à mi-voix, vivement penchée vers lui :

— Que dites-vous, Philippe !…

Il sembla indifférent à l’effet produit par ses paroles, comme si cette protestation n’eût pas été sincère, ou était vaine.

Il n’était peut-être pas vieux ; ses cheveux me paraissaient à peine grisonnants. Mais il était saisi par une souffrance mystérieuse, qu’il supportait mal, dans une crispation continue. Il n’avait pas longtemps à vivre. Cela se voyait à des signes éternels autour de lui : une pitié effrayée et trop discrète dans les regards, et déjà un deuil presque insupportable.

Il se met à parler après un effort de sa chair pour rompre le silence. Comme il est placé entre la fenêtre ouverte et moi, ses paroles se dissipent en partie dans l’espace.

Il parle de voyages. Je crois aussi qu’il a parlé de son mariage, mais je n’ai pas entendu ce qu’il en a dit.

Il se ranime, sa voix s’élève ; elle est, à présent, d’une profonde et angoissante sonorité. Il vibre ; une passion contenue anime ses gestes, ses regards, attiédit et agrandit ses paroles. On voit à travers lui l’homme actif et brillant qu’il devait être, avant d’avoir été souillé par la maladie.

Il a tourné un peu la tête et je l’entends mieux.

Il rappelle les villes et les pays parcourus, les énumère. C’est comme des noms sacrés qu’il invoque, des cieux lointains et différents qu’il supplie : l’Italie, l’Egypte, les Indes. Il est venu ici, entre deux étapes, pour se reposer ; et il se repose, inquiet, comme un fugitif se cache. Il va falloir repartir, et ses yeux ont resplendi. Il dit tout ce qu’il veut voir encore. Mais le crépuscule se fonce peu à peu ; la tiédeur de l’air se dissipe comme un bon rêve ; et il pense seulement à tout ce qu’il a vu :

— Tout ce que nous avons vu, tout ce que nous apportons d’espace avec nous !

Ils donnent l’idée d’un groupe de voyageurs jamais calmés, de fuyards éternels, arrêtés un instant de leur course insatiable, dans un coin du monde qu’on sent petit, à cause d’eux.

— Palerme… La Sicile…

Il tâche de s’enivrer du souvenir spacieux, puis qu’il n’ose pas aller dans l’avenir. Je vois l’effort qu’il fait pour se rapprocher de quelque point lumineux des jours écoulés.

— Carpeia, Carpeia ! fit-il. Vous souvenez-vous, Anna, de cette matinée enchantée de lumière ? Le passeur et sa famille étaient à table en pleine campagne. Quelle flamme sur la nature !… La table ronde et pâle comme un astre. Le fleuve luisait. Au bord, des tamaris avec des lauriers-roses. Non loin était le barrage au soleil : le long coup d’épaule étincelant du fleuve… Le soleil fleurissait toutes les feuilles. L’herbe brillait comme si elle eût été pleine de rosée. Les buissons semblaient avoir des bijoux. Le vent était si faible que c’était un sourire, pas un soupir.

Elle l’écoutait ; elle recueillait ses paroles, ses révélations, placide, profonde et limpide comme un miroir.

— La famille du passeur, reprit-il, n’était pas au complet. La jeune fille s’était éloignée, et, à l’écart des siens, assez loin pour ne pas les entendre, rêvait, assise sur un banc rustique. Je vois l’ombre doucement verte du grand arbre sur elle. Elle était au bord du mystère violet du bois, avec sa pauvre robe.

« Et j’entends les mouches qui bourdonnaient dans cet été lombard, autour de la rivière sinueuse qu’on longeait et qui, à mesure, se déployait avec des grâces.

« … Qui dira, murmura l’évocateur, qui traduira dans une œuvre le bourdonnement d’une mouche ! C’est impossible. Peut-être parce que ce bourdonnement ne fut jamais isolé, et que toutes les fois que nous l’entendîmes, il était mêlé à la musique universelle d’un moment.

« Là où j’ai eu le plus l’impression du soleil du Midi, continua-t-il, considérant un autre souvenir, c’est à Londres, dans un musée ; devant un tableau représentant un effet de soleil dans la campagne romaine, un petit Italien en costume, un modèle, tendait son cou. Parmi l’immobilité des gardiens mornes, et le courant des visiteurs pluvieux, dans le gris et l’humidité, il rayonnait ; il était muet, sourd à tout, plein de soleil secret, et il avait les mains unies, presque jointes ; il priait le divin tableau.

— Nous avons revu Carpeia, dit Anna. Le hasard de nos voyages nous y a fait passer en novembre. Il faisait grand froid ; nous avions toutes nos fourrures ; le fleuve était gelé.

— Oui, et on marchait sur l’eau ! C’était désolé et curieux. Tous les gens qui vivaient de l’eau : le passeur, les pêcheurs, les mariniers, les laveuses et les maris des laveuses, — tous ces gens-là marchaient sur l’eau.

Il fit une pause ; puis il demanda :

— Pourquoi certains souvenirs restent-ils impérissables ?

Il enfouit sa figure dans ses mains tristes et nerveuses, et souffla :

— Pourquoi, pourquoi !

— Notre oasis, — reprit-elle, pour l’assister dans son œuvre de souvenirs, ou bien parce qu’elle-même partageait le vertige de revivre — c’était, dans votre château de Kief, le coin des tilleuls et des acacias.

« Tout un côté de la pelouse est toujours jonché de fleurs en été et de feuilles en hiver.

— C’est là, dit-il, que je vois encore mon père. Il avait l’air bon. Il était revêtu d’un gros manteau de drap pelucheux, et portait une toque de feutre rabattue sur les oreilles. Il avait une grande barbe blanche, et ses yeux pleuraient un peu, à cause du froid.

Il revint à son idée :

— Pourquoi gardé-je de mon père ce souvenir plutôt que tel autre ? Quel signe extraordinaire me le désigne seul ? Je ne sais, mais c’est là l’image de lui. C’est ainsi qu’il dure en moi, c’est ainsi qu’il n’est pas mort.

Puis il trembla presque en disant :

— J’aime Bakou. Je ne reverrai plus ce pays. Près des puits de pétrole, ce grand paysage gris, démesuré. De la boue, des flaques d’huile très sombres et irisées. Un vaste ciel, dépouillé d’azur. Des chemins interminables où les ornières brillent comme des rails. Les bâtiments noirs et luisants comme les hommes. L’odeur du pétrole ; partout, jusque sur les fleurs, l’éternelle odeur de la mer souterraine.

« Je ne reverrai plus ce pays. D’ailleurs je n’y connais plus personne. L’année dernière le vieil avare Borine était encore là à amasser et à compter son argent.

— Quand il a senti venir la mort, dit la jeune femme, il a dit : « Je vais être ruiné. »

Le jour baissait. La femme paraissait de plus en plus visible parmi les autres, et de plus en plus belle.

— Il avait, lui aussi, une grande bonté sur les traits. Pourquoi les avares, qui aiment une chose d’amour, n’auraient-ils pas l’air bon ?

Un léger frisson secoua les épaules du malade.

— Fermez la fenêtre, je vous prie, dit-il. J’ai froid.

Quand on l’eut fermée, du silence tomba. Elle dit :

— J’ai reçu une lettre de Catherine de Berg.

— Toujours la même ?

— Oui : elle se meurt de regret. Elle a beau aller de pays en pays — elle était la semaine dernière aux îles Baléares — elle traîne partout, comme une sorte de paresse, son veuvage inconsolable. Quelle force il faut pour être ainsi inconsolable ! Elle combat sa jeunesse et sa beauté. Elle ne voyage pas pour atténuer son deuil, mais pour l’augmenter, le mettre partout dans le monde. En réalité, elle ne veut aucune distraction. Cela la désole quand, par une revanche de la vie, elle oublie un instant. Un jour, je l’ai vue pleurer parce qu’elle avait ri. Et pourtant, son chagrin est calme à voir, aussi calme que sa grâce sur sa figure.

Je voyais la silhouette de l’homme sur les rideaux blafards — dos courbé, tête hochante, cou maigre. Il leva les mains.

— La vraie douleur reste en nous, fit-il. Ce n’est presque rien à voir et à entendre. Mais elle arrête facilement tout, même la vie. La vraie douleur revêt les formes grandioses de l’ennui.

Avec des mouvements presque maladroits, il tira un étui de cigarettes de sa poche.

Il alluma une cigarette. Je perçus, tant que la vive petite lueur s’y plaqua comme un masque éclatant, ses traits ravagés. Puis il fuma dans le demi-jour, et l’on ne distinguait que la cigarette enflammée, remuée par un bras aussi vague, aussi léger que la fumée qu’elle exhalait. Quand il portait la cigarette à sa bouche, je voyais la lumière de son souffle dont tout à l’heure, dans la fraîcheur de l’espace, j’avais vu la brume.

… Ce n’était pas du tabac qu’il fumait : une odeur pharmaceutique m’écœura.

Il tendit la main, mollement, vers la fenêtre fermée, — modeste avec ses petits rideaux à moitié relevés.

— Regardez… C’est Bénarès et Hallihabad… Incendie d’or rouge dans le gris, scintillement d’êtres humains étranges. Ce ne sont pas des êtres, ce sont des statues de dieux, sous le ciel violet du soir. Ils bougent… Non… Si. C’est une cérémonie somptueuse où se noient des tiares, des insignes et des ornements de femmes… Au bord, le grand prêtre, avec sa complexe coiffure étagée, et ses mains contournées — vague pagode, architecture, époque, race. Comme nous sommes différents de ces créatures… Qui a raison ?

Maintenant, il élargit le cercle du passé. Il a l’air de le faire en un pesant et puissant effort, comme s’il élargissait un cercle d’enfer et de supplication.

— Les voyages : tous ces lieux qu’on quitte ! Tout cela est inutile. Les voyages n’agrandissent pas ; pourquoi s’agrandirait-on avec les pas qu’on fait ? Du reste, a-t-on le temps de déposer le fardeau de son âme pour voir vraiment ce à côté de quoi on passe ? Et alors même… Les voyageurs ne connaîtraient qu’un point de la surface du moment présent ; on ne voyage pas dans le passé. Tout a été. J’ai pensé cette nuit, alors que le souvenir des falaises, des landes et des forêts galloises me hantait, aux chevaliers de la Table ronde. Le roi Arthur ; ses compagnons… Il m’a semblé être non loin d’eux et m’avancer. Je n’en voyais qu’un, étrangement casqué ; son œil couleur d’émeraude m’a regardé et m’a glacé. Les autres étaient estompés, des fantômes. La table de pierre est ronde dans la clairière automnale (le gris de la brume se mêle au voile roussâtre de la forêt). La table est ronde, afin que, lorsqu’ils se tiennent autour, debout, il n’y ait pas préséance de l’un d’eux. C’est comme une meule gigantesque. Elle est très blanche. Les angles sont très nets. Il n’y a pas très longtemps qu’elle a été taillée ; elle est neuve.

« …Mille ans !… Deux mille, trois mille ans, et le rivage de Troie…

« Vous rappelez-vous, Anna, cette ligne d’or au large de laquelle nous croisâmes ?

« Le héros grec marche sur le sable légèrement mordoré par l’aurore. Je vois l’empreinte large, bien régulière, et solidement posée, qu’il trace sur le sable. Sur le bord de chacune de ces empreintes, après son passage, un peu de sable d’or s’écroule. La mer se meurt auprès de lui. Je vois la trace — un fin bourrelet écumeux — que la dernière vague vient de laisser sur le sable mouillé, plus foncé que celui où il marche. Un caillou a grincé sous le bronze des chaussures et a roulé. J’entends le bruit de ses pas. Songez à cela, Anna : ses pas, le bruit de ses pas anéanti depuis tant de milliers d’années. Songez au coup d’aile qu’il faut pour s’approcher de cela ; ces pas dont il ne restait, le jour d’après, aucune trace, et qui sont pourtant. Où sont-ils, où sont-ils ? Ils sont en nous, puisque nous les voyons. Le temps n’est pas le temps ; l’espace n’est pas l’espace. »

Un silence s’étendit sur l’admirable phrase, sur ce mystère de lucidité. La femme ne se sentit pas capable d’interrompre le silence où planait une vérité que, sans doute, elle n’atteignait pas.

— Son glaive a choqué un rocher, et on entend le retentissement vibrant de la lame dans le fourreau. Sa forte main, pour gravir un escarpement, a saisi le jeune tronc d’un pin d’où quelques aiguilles sèches sont tombées sur son départ. Qu’est-ce qui court dans le bois de pins, à côté ? Une bête, un chien ; le chien de cet homme. Il rapporte dans sa gueule un objet : une ceinture de cuir durcie et racornie par le sel et le vent, une ceinture troyenne, reste déjà à demi anéanti du carnage que dans des centaines et des centaines d’années chantera Homère.

« Le guerrier est arrivé sur un promontoire. Il a tendu la tête et dirigé ses regards sur la mer. Le nez est droit et fin ; la ligne du front tombe, nette, du fer du casque ; l’arcade sourcilière est curieusement avançante ; les cils battent sur l’œil étincelant ; mais c’est surtout sa main que j’examine, à moitié fermée, les ongles courts, le dos et les doigts d’une couleur brûlée tirant sur le rouge, comme sculptés dans la brique, les ongles bombés, cailloux incrustés.

« Il voit le rivage. Les matelots s’occupent de mettre à l’eau les carènes innombrables. On les traîne et on va les pousser jusqu’au large pour éviter la hache des récifs de la côte. La flotte grecque partira ce soir, puisqu’on ne peut naviguer que sous les étoiles, et elle appareille, tandis que le matin brille sur l’azur de la mer. »

Après cette contemplation de soleil, l’homme baissa son front dégradé.

— J’ai la vision d’une étendue d’eau. Je vois de près cette eau, ces flots qui, dans un silence absolu, clapotent, gris et argentés, sous une lumière étrange. Pourquoi cet infini silence ? Ils sont sur une autre planète, éloignée de je ne sais combien de centaines de siècles.

Je regarde ce qu’il dit, et je le regarde, lui : le spectacle qui n’est pas, et l’homme qui dans l’ombre n’est presque plus. L’évocation, l’évocateur… Je pense à cette différence indicible de grandeur qu’il y a, entre celui qui pense et ce qu’il pense. Sa figure est une menue tache disputée, effacée, au commencement du déploiement des pays et des époques.

Et d’autres souvenirs, et d’autres encore, amoncelés, se pressent. On le sent assailli par un monde ; en butte à trop de souvenirs : ceux qu’il a bégayés, et ceux qu’il n’a point le loisir ou le pouvoir de dire. Il ne peut se débarrasser de cette grandeur lumineuse qui est en lui.

Il a rejeté sa figure en arrière ; il a clos sans doute ses paupières… Et ses souvenirs, je les compte et je les mesure, à l’expression de souffrance que donne un visage qui se laisse ainsi regarder.

Maintenant lui qui, tout à l’heure, s’extasiait, se plaint :

— Je me souviens… Je me souviens… Mon cœur n’a pas pitié de moi.

« Ah ! gémit-il tout de suite après, avec un geste de résignation, on ne peut pas dire adieu à tout. »

Elle est là, et elle n’y peut rien, bien qu’adorée. Elle ne peut rien à cet adieu infini qui remplit les derniers regards d’un homme. Elle est là seulement, de toute sa beauté, de tout son sourire… Et la surhumaine vision se double en vain de regret, de remords, de convoitise. Il ne veut pas que ce soit fini. Ce qu’il évoque, il l’appelle, il voudrait le reprendre. Il aime son passé.

Inexorable, immobile, le passé a la forme d’une divinité — car pour les croyants comme pour les négateurs, la grande forme de Dieu est de se laisser supplier.

La femme enceinte était partie. Je l’avais vue se faufiler, gagner la porte, tendrement, avec des précautions maternelles envers elle-même.

Ils restèrent tous les deux… Le soir avait une réalité saisissante : il semblait vivre, être enraciné et tenir sa place. Jamais la chambre n’en avait été aussi pleine.

Il dit : « Encore un jour qui se termine. »

Et comme continuant sa pensée :

— Il faut, ajouta-t-il, tout préparer pour le mariage.

— Michel ! fit la jeune femme instinctivement, comme si elle ne pouvait contenir ce nom.

— Michel ne nous en voudra pas, répondit l’homme. Il sait que vous l’aimez, Anna. Il ne s’alarmera pas de la formalité, pure et simple — le parleur insista, en souriant pour se consoler, sur ces mots — d’un mariage in extremis.

L’ombre les présentait doucement, uniquement l’un à l’autre, les tenait ensemble. Ils se considérèrent.

Lui était sec, brûlant ; ses paroles résonnaient du creux de sa vie ; elle, blanche et large, elle vibrait grassement, lumineusement.

Les yeux sur elle, il faisait un visible effort comme s’il n’osait pas l’atteindre avec une parole. Puis, il se laissa aller.

— Je vous aime tant, dit-il simplement.

— Ah ! dit-elle, vous ne mourrez pas !

— Comme vous fûtes bonne, répondit-il, d’avoir daigné être si longtemps ma sœur !

— Tout ce que vous avez fait pour moi, vous ! fit-elle en joignant les mains et en inclinant vers lui son buste magnifique, comme si elle se prosternait.

On entendait qu’ils se parlaient à cœur ouvert. Quelle chose admirable que se parler à cœur ouvert, sans réticence, sans l’ignorance honteuse et coupable de ce qu’on dit, et d’aller droitement l’un à l’autre ; c’est presque un miracle de rayonnement, de paix et d’existence.

Il se taisait. Il avait fermé les yeux, quoique continuant à la voir. Il les rouvrit sur elle.

— Vous êtes mon ange qui ne m’aimez pas.

En disant cela sa figure s’obscurcit. Ce simple spectacle m’accabla : l’infini du cœur qui participe à la nature : sa figure s’obscurcit.

Je voyais de quel amour il s’élevait vers elle. Elle le savait ; il y avait dans ses paroles, dans son maintien près de lui, une immense douceur qui, minutieusement, le savait. Elle ne l’encourageait pas, ne lui mentait pas, mais chaque fois qu’elle le pouvait, par un mot, par un geste tendu ou par quelque beau silence, elle essayait de le consoler un peu d’elle-même, du mal qu’elle lui faisait avec sa présence, avec son absence.

Il prononça, après l’avoir encore une fois contemplée, tandis que l’ombre le rapprochait encore d’elle malgré lui :

— Vous êtes la triste confidente de mon amour pour vous.

Il reparla du mariage. Puisque toutes les mesures étaient prises, que ne l’accomplissait-on tout de suite ?

— Ma fortune, mon nom, Anna, le contact pur qui, de moi, restera sur vous, quand… quand j’aurai été un passant.

Il voulait répandre de sa main le bienfait durable dans le vague avenir, la caresse trop légère, hélas, comme une bénédiction. Pour le présent, il n’aspirait même qu’à la faible et fictive union de ce mot : le mariage.

— Pourquoi parler de cela…

Elle ne répondait pas directement, prise d’une répugnance presque insurmontable, à cause sans doute de cet amour qu’elle avait au cœur et que son interlocuteur avait avoué pour elle. Bien qu’elle eût consenti en principe et laissé faire — puisque les formalités étaient remplies — elle n’avait jamais répondu nettement à cette supplication qui, chaque fois qu’ils étaient seuls, allait de lui à elle comme un regard.

Mais, ce soir, n’était-elle pas au bord du consentement, de la décision qu’elle prendrait malgré l’intérêt matériel qu’elle pourrait y trouver, qu’elle prendrait dans son âme si blanche et qu’on connaissait vite — pour se soumettre à lui, et lui permettre le pauvre rapprochement ?

— Dites ? murmura-t-il.

Nous regardâmes sa bouche… Elle souriait presque déjà, cette bouche suppliée comme un autel, comme la figure d’une divinité, précieuse des espérances qui s’épanchaient vers elle seule, en même temps que toutes les beautés du soir.

Le moribond, sentant venir l’acceptation, murmura :

— J’aime la vie…

Il secoua la tête :

— J’ai si peu de temps qui me reste, si peu de temps à moi, que je voudrais ne plus dormir la nuit.

Puis il se tut pour l’entendre.

Elle a dit : oui, et touché de sa main — à peine — la main du vieillard.

Et malgré moi, mon attention impitoyable s’est aperçue que ce geste était empreint d’une solennité théâtrale, d’une grandeur consciente d’elle-même. Même loyal et chaste, sans arrière-pensée, le sacrifice porte un orgueil glorificateur que je vois, moi qui vois tout.

Dans l’hôtel, on ne parle que des étrangers. Ils occupent trois chambres, ont un nombre considérable de bagages, et l’homme est, paraît-il, fort riche, quoique de goûts très simples. Ils resteront à Paris jusqu’à la délivrance de la jeune femme, qui sera mère dans un mois, et qui doit faire ses couches dans une maison de santé du quartier. Mais l’homme est, dit-on, très malade. Mme Lemercier en est extrêmement ennuyée. Elle appréhende qu’il ne meure dans sa maison… Elle en est honteuse d’avance. La location s’est faite par correspondance, sinon elle n’aurait pas reçu ces gens — malgré la réclame que lui fait leur fortune. Elle espère qu’il durera assez pour pouvoir repartir ; mais quand on la rencontre, elle a l’air préoccupé.

… Quand je le revois, je songe que, réellement, il va bientôt mourir. Il est affaissé, les coudes aux bras du fauteuil, les mains pendantes. Il semble pousser avec effort son regard. Comme son visage est baissé, la clarté de la fenêtre éclaire non ses prunelles, mais le bord de ses paupières inférieures, de sorte que sa face a l’air écorchée. Un ressouvenir de ce qu’a dit le poète me fait trembler devant cet homme qui a fini, qui domine presque toute son existence d’une souveraineté épouvantable, qui est revêtu d’une beauté devant laquelle Dieu lui-même est impuissant.