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L’Enfer (Barbusse)/X

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L’Enfer (1908)
G. Crès (p. 166-198).

X


Il parlait de la musique.

— Pourquoi, dit-il, est-on saisi par le rythme ? Au milieu du désordre de la nature, la création humaine apporte, partout où elle se manifeste, son grand principe de régularité et de monotonie. Ce n’est qu’en obéissant à cette dure loi que l’œuvre, quelle qu’elle soit, monte et s’établit d’une façon sûre. Cette vertu austère différencie la rue de la vallée, et élève un escalier aux marches égales dans la montagne du bruit. Car le désordre n’a pas d’âme, et la régularité est pensante.

Puis il parla de la proportion, de l’harmonie, de l’unité. Je n’entendais que des fragments de ses phrases, comme si le vent m’apportait par bouffées l’odeur de la campagne et de la vaste mer.

On frappa à la porte.

C’était l’heure du médecin. Il se leva en trébuchant, — flétri et vaincu devant ce maître.

— Comment ça va depuis hier ?

— Mal, dit le malade.

— Allons, allons ! fait tranquillement le nouveau venu.

On les a laissés seuls tous deux. L’homme s’est rassis avec une lenteur et une gaucherie ridicules. Le docteur se tient debout entre lui et moi. Il l’interroge :

— Eh bien, ce cœur ?

Par un instinct qui me parut tragique, ils ont baissé tous les deux le ton, et c’est à voix basse que le malade fait à son médecin quotidien l’aveu de sa journée de maladie.

L’homme de science écoute, interrompt, hoche la tête, approbatif. Il clôture cette confession en répétant, à voix haute maintenant, l’interjection banale et rassurante qu’il a déjà employée, avec le même geste large, stagnant :

— Allons, allons, je vois qu’il n’y a rien de nouveau…

Il s’est déplacé, et j’ai vu le patient : les traits tirés, les yeux hagards, tout secoué d’avoir parlé du lugubre mystère de son mal.

Il se calme, et cause avec le praticien, qui s’est carré, l’air bonhomme, dans une chaise. Il entame quelques sujets de conversation, puis il revient malgré lui, comme un maudit au mal, à cette chose sinistre qu’il porte : sa maladie.

— Quelle honte ! dit-il.

— Peuh ! fait le médecin, blasé.

Puis il se lève :

— Allons ! à demain.

— Oui, pour la consultation.

— C’est cela. Allons, au revoir !

Le médecin s’en va d’un pas léger, avec ses sanglants souvenirs, tout ce fardeau de misère dont il ne sait plus le poids.

La consultation venait sans doute de s’achever. La porte s’était ouverte. Deux médecins entrèrent ; ils me parurent gênés dans leurs mouvements. Ils restèrent debout. L’un était un homme jeune, l’autre un vieillard.

Ils se regardèrent. J’essayai de pénétrer le silence de leurs yeux, la nuit qui était dans leurs têtes. Le plus vieux caressa sa barbe, s’adossa à la cheminée, fixa le sol. Il laissa tomber ces mots :

Casus lethalis… et j’ajouterais : properatus.

Il avait baissé la voix, par crainte d’être entendu des patients, et aussi à cause de la solennité de la condamnation à mort.

L’autre hocha la tête, — en signe d’approbation — on eût dit de complicité. Tous deux se turent comme deux enfants en faute. De nouveau, leurs yeux s’attirèrent.

— Quel âge a-t-il ?

— Cinquante-trois ans.

Le jeune médecin remarqua :

— Il a de la chance d’être arrivé jusque-là.

À quoi le vieux rétorqua philosophiquement :

— Il en a eu. Maintenant, il n’est pas plus avancé.

Un silence. L’homme à barbe grise murmura :

— J’ai senti le sarcome, à la palpation, juste derrière la carotide.

Il porta le doigt à son cou.

— C’est tapi là, que je l’ai vu.

L’autre remua la tête — depuis qu’il était entré, sa tête paraissait animée d’un hochement continu, et il marmotta :

— Oui… pas d’opération possible.

— Naturellement, fit le vieux maître, les yeux luisants d’une sorte d’ironie sinistre ; il n’y en aurait qu’une qui pourrait lui ôter ça : la guillotine ! D’ailleurs, la généralisation est en bonne voie. Il y a des noyaux aux ganglions sous-maxillaires et sous-claviculaires, et sans doute axillaires. Le processus est foudroyant. Les trois voies respiratoire, circulatoire, digestive vont être sous peu obstruées ; l’étranglement sera rapide.

Il poussa un soupir et resta là, un cigare non allumé à la bouche, le masque rigide, les bras croisés. Le jeune homme s’était assis et appuyé au dossier du siège, tapotait le marbre de la cheminée avec ses doigts inutiles. L’un des deux hommes dit :

— Quand on est en présence de cas pareils, on se figure, dans une sorte d’éblouissement, que le cancer a choisi sa place !

— Maître, que faut-il répondre à la jeune femme ?

— Dire que c’est grave, très grave, avec un air vaincu ; invoquer les ressources infinies de la nature.

— La phrase est connue…

— Tant mieux, dit le vieillard.

— Si elle insiste, et veut savoir ?

— Il faut ne pas répondre et détourner la tête…

— Ne lui donnerons-nous pas un peu d’espoir, elle est si jeune !

— Justement, l’espoir s’aggraverait trop chez elle. Mon enfant, il ne faut jamais dire ce qui est à ce point inutile. Cela ne servirait qu’à nous faire taxer d’ignorance et haïr.

— Et lui, sait-il ?

— Je l’ignore. Pendant que je l’examinais — vous avez entendu — j’ai essayé de m’en rendre compte en provoquant ses réponses. Une fois, j’ai cru comprendre qu’il ne se doutait de rien ; une autre fois, il m’a paru se voir comme je le voyais.

De nouveau, ils restèrent sans dire un mot, quelques instants. Il semblait que ces deux savants étaient venus là plutôt pour se taire que pour parler. Ils ne s’étaient presque pas déplacés et avaient échangé leurs rares paroles avec peine, avec précaution.

Puis, en présence de la blessure hideuse vue de près une fois de plus, ils s’élevèrent à des pensées plus générales, plus grandes. Je pressentais ce travail qui se faisait dans leurs cerveaux ; enfin, une phrase résonna :

— Ça se forme comme un enfant.

Le vieillard se mit à parler :

— Comme un enfant. Le germe agit sur la cellule, ainsi que l’a dit Lancereaux, à la façon d’un spermatozoïde. C’est un micro-organisme qui pénètre l’élément anatomique, qui le sélectionne et l’imprègne, le met en puissance vibratoire, lui donne une autre vie. Mais l’agent excitateur de cette activité intra-cellulaire, au lieu d’être le germe normal de la vie, est un parasite.

« Quelle que soit la nature de ce primum movens, que ce soit le micrococcus neoformans, ou la spore encore invisible du bacille de Koch, ou tout autre, — toujours est-il que le tissu parasitaire cancéreux évolue au début comme le tissu fœtal.

« Mais le fœtus aboutit. Il y a un moment où la masse embryonnaire enkystée dans la matrice est devenue, pour ainsi dire, adulte. Elle constitue ses membranes superficielles, que Claude Bernard appelle, en sa terminologie profonde, limitantes. Le fœtus est achevé ; il va naître.

« Le tissu cancéreux, lui, ne s’achève pas ; il continue, sans arriver jamais à ses bornes. La tumeur (je ne parle pas, bien entendu, des fibromes, des myomes et des cancroïdes simples, qui sont les « tumeurs de bonne nature »), reste éternellement embryonnaire ; elle ne peut pas évoluer dans un sens harmonique et complet. Elle s’étend, elle ne sait que s’étendre, sans parvenir à acquérir une forme. Extirpée, elle recommence à proliférer, ou tout au moins dans la proportion de quatre-vingt-quinze pour cent. Qu’est-ce que peut notre corps tout entier à côté de cette chair qui ne s’organise pas et ne sort pas ? Qu’est-ce que peut l’équilibre si minutieux et si fragile de nos cellules contre cette végétation désordonnée qui, au milieu de notre sang, de nos organes, à travers la charpente osseuse et tous les réseaux, incruste une masse insoluble et illimitée !

« Oui, le cancer est, au sens strict du mot, dans notre organisme, de l’infini. »

Le jeune médecin fit oui de la tête et dit avec une profondeur qu’il alla chercher je ne sais où, au contact de l’idée d’infini :

— C’est comme un cœur pourri.

Ils étaient maintenant assis l’un en face de l’autre. Ils rapprochèrent leurs chaises.

— C’est pire encore que ce que nous disons, reprit le plus jeune des deux parleurs, d’une voix timide, retenue.

— Oui, oui, fit l’autre, de la tête.

— Nous ne sommes pas en présence d’une maladie locale apportée mystérieusement ; il n’est pas question, comme le croit le vulgaire, d’un sinistre accident intérieur. Le cancer n’est même pas contagieux. Nous sommes en présence de la crise pathologique aiguë et rapide de toute une catégorie d’affaiblis, — d’une des formes élémentaires de la maladie humaine.

« C’est un état général qui nécessite et précise le mal ; c’est le malade lui-même, pourrait-on dire, qui appelle le ravage du parasite. C’est son organisme qui le veut !

« Le parasite ! Il n’y en a peut-être qu’un seul, qui se différencie suivant les milieux, et engendre, dans les locaux organiques appropriés, les diverses maladies. La bactériologie épelle encore ; quand elle parlera, elle nous annoncera sans doute cette nouvelle qui donnera à la médecine je ne sais quoi de plus tragique encore que sa grandeur présente.

« Je crois, quant à moi, à l’unité parasitaire. »

— La théorie est à la mode, dit le vieux maître. En tous cas, elle est tentante, et il faut reconnaître que la médecine, la chimie, la physique, à mesure qu’elles s’approfondissent, tendent de toutes parts à l’unité des éléments matériels et des forces. Dès lors, et bien qu’il n’y ait pas de preuve irréfutable, quoi de plus probable que cette simplification terrible dont vous parlez !

— Oui, fit l’autre à mi-voix, comme s’il réfléchissait. Toutes les maladies sont faites avec les mêmes choses. C’est la même vie imperceptible qui nous conduit tous à la mort.

— Il y aurait pour nous tous, murmura l’autre en assourdissant également sa voix, la même fraternité dans le mal que dans le néant.

— L’unique germe de mort, l’infiniment petit qui sème dans les chairs la moisson affreuse, serait ce microbe dont le rôle semblait jusqu’ici assez neutre, à côté duquel on est passé sans presque le voir : le bacterium termo.

« Il surabonde dans le gros intestin, il existe par milliards chez l’individu sain.

« C’est lui qui, dans un terrain phosphaté, deviendrait le staphylocoque doré, l’agent du furoncle et de l’anthrax qui mortifient des coins de chair.

« C’est lui qui, dans l’intestin grêle, deviendrait bacille d’Éberth, auteur de la pustule typhique… »

L’homme de science prenait un air plus solennel et plus pénétré, à mesure que se précisait le nom de l’ennemi jusqu’ici invaincu :

— C’est lui, enfin, qui, dans un terrain déphosphaté, deviendrait bacille de Koch.

« Le bacille de Koch, ce n’est pas seulement la tuberculose, sous ses formes pulmonaire, laryngée, intestinale, osseuse. Landouzy le dénonce dans les liquides de pleurésie, Kuss dans les abcès froids.

— D’ailleurs, interrompit le vieux savant, dont les yeux étaient attentifs et graves, a-t-on intégralement dénombré l’immense variété des lésions d’origine tuberculeuse ?

— Prenons-le dans le poumon, — puisque, aussi bien, le poumon est toujours attaqué chez le malade adulte.

« Son apparition provoque la formation de tubercules, petites tumeurs qui se nécrosent par suite de l’absence de vaisseaux, et dont le ramollissement et l’expectoration amènent la disparition de l’organe et la mort par asphyxie. Le tubercule est de la néoplasie au premier chef. Le bacille de Koch est neoformans : auteur de formation nouvelle. D’ailleurs, tout micro-organisme est, dans l’organisme, neoformans ; c’est là, moins une délimitation scientifique que, sur sa puissance de création, une sorte d’épithète homérique. Le tubercule se multiplie, mais reste petit. C’est pour cela que Virchow a dit que c’était un néoplasme pauvre.

« Mais, chez les arthritiques en dépression nerveuse et à température basse, le parasite ne peut pas provoquer la tuberculose.

« Il passe dans le sang avec les peptones par les chylifères. Le sang se charge de glycogène, et ce sucre humain, qui n’est plus consommé par la température élevée, — la stase veineuse le dépose en quantité exagérée sur les éléments anatomiques des tissus glandulaires ou passifs. C’est alors que se développe à froid ce qu’on pourrait appeler une néoplasie riche : au lieu de plusieurs tubercules, il n’y en a qu’un, qui évolue, énorme. C’est le cancer, sous toutes ses formes, avec tous ses noms : sarcome, carcinome, épithélioma, squirrhe, lymphadénome.

« Le cancer est donc le produit incohérent de l’accumulation du glycogène chez un arthritique adulte affaibli et exempt de fièvre.

— Oui, oui, dit le vieillard, cela se peut ; mais la preuve ? Belle théorie, mais quelle confirmation pratique ? Car il y a tout de même une différence morphologique entre la tumeur et le tubercule.

Il paraissait devenir ironique, hostile, prêt à se dresser et à puiser dans son savoir et son expérience.

— Si nous examinons un certain nombre d’espèces de tumeurs, répondit son interlocuteur, nous constaterons que leur nombre est en raison directe, et leur volume en raison inverse de la température du sujet qui les fabrique.

Il retrouvait dans sa tête des faits, des chiffres. Il les jetait en avant comme des armes. Il était animé par l’ardeur de faire un exposé complet, impitoyable, pour défendre sa large idée de simplification, qui dramatisait toute l’humanité à la fois :

— De 44° à 45°, évolue la tuberculose aviaire avec ses tumeurs presque microscopiques et innombrables. De 40° à 41°, évolue la tuberculose dite miliaire parce que ses productions ont la grosseur des grains de millet. De 39° à 40°, c’est la tuberculose granulée ; — de 38° à 39°, la tuberculose lenticulaire ; — de 37° à 38°, une tuberculose lente à gros ganglions superficiels ; -à 37°, des tumeurs ganglionnaires de très gros volume, aboutissant aux abcès froids (rentrent dans cette catégorie la coxalgie, les tumeurs blanches, le mal de Pott) ; — à 36°,5, les grosses tumeurs de la pommelière des vaches ; — à 28°, nous trouvons, avec Dubard, les énormes tumeurs bosselées et sombres qui déforment les flancs des poissons.

Il s’arrêta, après avoir entassé ces exemples, puis il continua :

— On peut provoquer expérimentalement la rétrocession d’une affection dans l’autre : on prend un lapin auquel on inocule la tuberculose ; lorsque l’animal donne des signes non équivoques de consomption, on le convertit en animal à sang froid par une section rapide au niveau de la dernière vertèbre cervicale et de la première vertèbre dorsale. Si l’animal ne meurt pas de paralysie, on voit bientôt se former dans son abdomen ou sur une de ses articulations, une tumeur volumineuse ayant toute l’apparence et l’allure d’un cancer.

Il regardait son collègue en face.

— Je me rappelle ce que dit de Backer : « Nous avons observé la marche de la tuberculose et de la cancérose simultanément, et nous avons toujours vu le cancer ne plus se nourrir, se dessécher, dès que les tubercules s’affirmaient et évoluaient avec une température dépassant 38°. En général, ajoute-t-il, c’est la tuberculose qui dominait le drame. »

« La formation et la distribution intérieure du sucre, tout est là. Cette distribution est réglée par la chaleur organique qui le brûle à mesure chez le tuberculeux ; chez le cancéreux, la chaleur faisant défaut, le glycogène s’entasse. Le cancer est sucré. De Backer a mis en lumière ce processus qui fait de la cancérose une sorte de diabète localisé.

« On a prouvé la présence du sucre en fabriquant de la fine champagne avec les liquides du cancer. J’ai refait cette expérience. Je me suis procuré dix kilogrammes de matières cancéreuses résultant d’opérations faites en deux matinées dans les hôpitaux de Paris. Écrasée à l’essoreuse, cette masse m’a fourni deux litres et demi d’un liquide louche et fétide, qui contenait plus de sucre que l’urine la plus diabétique. Ensemencé de ferments, le liquide a donné une fermentation vigoureuse et très aromatique. L’alcoomètre marqua 6°. A l’alambic, j’ai obtenu de l’alcool à 60°, dont j’ai tiré cette fine champagne de laboratoire.

« Donc, envahis et domptés par le même germe pathogène, les hommes évoluent selon leurs tempéraments : les déprimés fiévreux, qui dépensent plus qu’ils n’acquièrent, font du tubercule — tumeur naine ; les arthritiques froids, qui acquièrent plus qu’ils ne dépensent, font du cancer — tubercule géant.

« Les deux maladies échangent parfois leurs malades. La plupart des cancéreux sont des tuberculeux guéris et refroidis. Dubard l’a remarqué pour la première fois. Ce qui est une sauvegarde pour les uns (la richesse en glycogène ou la suralimentation) est une menace pour les autres. »

Le vieux praticien opina ; il écoutait de nouveau avec soin, mais la figure sans expression, ayant son idée.

Le parleur s’arrêta un instant, puis il dit :

— Il faut regarder la vérité sans faiblir (nous sommes faits pour cela, nous ! ) et ne pas avoir peur d’ouvrir à la guérison de la tuberculose cette porte mystérieuse et terrible.

— Quoi qu’il en soit, dit le vieux médecin, cette ressemblance, ce rapport inverse que vous croyez découvrir entre les deux maux, sont annoncés jusqu’à un certain point par les chiffres. Il est manifeste que ces deux statistiques-là se tiennent, font corps ensemble. Il y a, à Paris, un cancéreux pour quatre tuberculeux. Quand, par semaine, il meurt dans la ville deux cent soixante tuberculeux, il meurt soixante-cinq cancéreux. En France, aux cent quatre-vingt mille décès provoqués chaque année par la tuberculose, correspondent les trente-six mille victimes de la cancérose : un sur cinq. Cinq cents Français meurent chaque jour de la tuberculose, cent meurent chaque jour du cancer.

— Combien en mourra-t-il demain ! dit le jeune homme qui leva ses yeux froids et lucides, en une consciente et vaine prière.

« Car nous n’avons soulevé qu’un coin du voile et avoué qu’une partie de la vérité… »

— Oui, fit le maître, elle est encore plus grande que cela.

« Les ravages du cancer, de jour en jour, augmentent. Sans aucun doute, la vie moderne multiplie les cas de réceptivité morbide spécialement favorables au mal.

« L’état général entraîne la fatalité de la lésion. Je le répète : c’est à cause du malade que la maladie est incurable. À quoi bon guérir localement celle-ci par l’ablation de la masse nuisible, si le malade, livré à lui-même, refait la maladie ? Nous ne pouvons que le regarder faire ! Un tuberculeux auquel on ôterait ses tubercules, sans plus, serait un opéré voué à la rechute. De même le scalpel ne constitue pas un moyen suffisant de défense contre les tumeurs malignes. Du reste, les faits sont là : sur cent cancers des os opérés, on a quatre-vingt-douze récidives ; pour le cancer au sein, c’est le même nombre de récidives : quatre-vingt-douze ; pour l’épithélioma utérin, quatre-vingt-seize ; pour le cancer du rectum, quatre-vingt-dix-huit ; pour le cancer de la langue (il montra la porte, de la tête), quatre-vingt-dix-neuf. »

Pendant ces dernières phrases, il avait pris sur la cheminée une feuille de papier à lettres et une paire de ciseaux, et machinalement il découpait le papier. Soudain, comprenant le vague instinct de son geste, il rejeta les deux objets. Il se redressa.

— Il commence à prendre les jeunes… (Ah ! je vois, je vois, dans ma mémoire, l’inexorable image d’un petit ange aux yeux clairs, avec un sein énorme et violacé comme un chou rouge !…) Le cancer s’étend dans l’humanité comme dans un être. Si on ne l’arrête pas, ajouta-t-il avec l’ironie lugubre que j’avais déjà entendue dans sa voix, il n’y aura plus besoin de se demander si le monde périra par l’extinction du soleil !

— A cette fantastique parenté des deux plus grands fléaux vivants, dit le jeune savant en portant ses mains à son front, quelles autres parentés se mélangent ? La syphilis, dont je n’ai pas parlé. Quelles autres ? À quoi m’amèneront, à quoi me condamneront les recherches que je vais continuer en sortant d’ici ? Je ne sais… À voir d’un seul coup d’œil toute la pourriture de la chair humaine, tout le côté pestilentiel de notre misère, toute cette détresse où s’écroule effectivement le genre humain, et qui est telle qu’on se demande comment on ose parler d’autres drames !

Pourtant, après avoir dit cela, il ajouta, en étendant ses mains qui tremblaient comme celles d’un malade, par une espèce de sublime contagion :

— Peut-être — sans doute — on guérira les maux humains. Tout peut changer. On trouvera le régime approprié pour éviter ce qu’on ne peut enrayer. Et alors, seulement, on osera dire tout le massacre des maladies actuellement grandissantes et incurables. Peut-être même guérit-on certaines affections inguérissables ; les remèdes n’ont pas eu le temps de faire leurs preuves.

« On en guérira d’autres — c’est sûr, — mais on ne le guérira pas, lui. »

Instinctivement, ses bras retombèrent, sa voix s’arrêta dans le silence de deuil.

Le malade prenait une grandeur sainte. Malgré eux, depuis qu’ils étaient là, il régnait sur leurs paroles et, s’ils avaient généralisé la question, c’était peut-être pour se débarrasser du cas particulier…

— Il est russe, grec ?

— Je ne sais pas. Moi, à force de regarder l’intérieur des hommes, je les vois tous tellement semblables !

— Ils sont semblables surtout, murmura l’autre, par leur odieuse prétention d’être dissemblables et ennemis !

Le parleur me sembla frémir comme si cette idée éveillait une passion en lui. Il se leva, plein de colère, changé.

— Ah ! dit-il, quelle honte que le spectacle que donne l’humanité !

« Elle s’acharne contre elle-même, malgré ces blessures affreuses qu’elle porte. Nous qui sommes penchés sur les plaies, nous sommes plus que d’autres frappés par tout le mal que se font volontairement les hommes. Je ne suis pas un politicien ni un militant, moi. Ce n’est pas mon métier de m’occuper des idées sociales ; j’ai bien assez à faire ailleurs ; mais j’ai parfois des mouvements de pitié grands comme des rêves. Je voudrais par moments punir les hommes, et je voudrais les supplier ! »

Le vieux médecin sourit mélancoliquement de cette véhémence, puis son sourire s’effaça, devant tant de claire et indéniable honte.

— Cela est vrai, hélas ! Si misérables, nous nous déchirons encore de nos propres mains ! La guerre, la guerre… Pour qui nous regardera de loin et pour qui nous regarde de haut, nous sommes des barbares et des fous.

— Pourquoi, pourquoi ! dit le jeune médecin dont le trouble grandissait. Pourquoi restons-nous fous puisque nous voyons notre folie ?

Le vieux praticien haussa les épaules — le geste qu’il avait eu quelques instants auparavant lorsqu’il s’était agi de maladie incurable.

— La force de la tradition, attisée par les intéressés… Nous ne sommes pas libres, nous sommes attachés au passé. Nous écoutons ce qui a été fait toujours, nous le refaisons ; et c’est la guerre et l’injustice. Peut-être l’humanité arrivera-t-elle à se débarrasser, quelque jour, de la hantise de ce qu’elle fut. Espérons que nous sortirons enfin de l’immense époque de massacre et de misère. Que pouvons-nous de plus que l’espérer ?

Le vieillard s’arrêta là. Le jeune dit :

— Le vouloir.

L’autre eut un mouvement quelconque de la main.

Le jeune homme s’écria :

— À l’ulcère du monde, il y a une grande cause générale. Vous l’avez nommée : c’est l’asservissement au passé, le préjugé séculaire, qui empêche de tout refaire proprement, selon la raison et la morale. L’esprit de tradition infecte l’humanité ; et le nom des deux manifestations affreuses, c’est…

Le vieillard se souleva sur sa chaise, ébauchant déjà un geste de protestation, comme s’il voulait lui signifier : « Ne le dites pas ! »

Mais le jeune homme ne pouvait pas s’empêcher de parler :

— C’est la propriété et la patrie, dit-il.

— Chut ! s’écria le vieux maître. Je ne vous suis plus sur ce terrain. Je reconnais les maux présents. J’appelle de tous mes vœux l’ère nouvelle. Je fais plus, j’y crois. Mais ne parlez pas ainsi de deux principes sacrés !

— Ah ! dit amèrement le jeune homme, vous parlez comme les autres, maître… Il faut pourtant aller à la source du mal, vous les avez bien, vous… (et violemment) : « Pourquoi faites-vous comme si vous ne le saviez pas !… Si on veut guérir de l’oppression et de la guerre, on a raison d’attaquer par tous les moyens utiles — tous ! — le principe de la richesse individuelle et le culte de la patrie.

— Non, on n’a pas raison ! fit le vieillard qui s’était levé en grande agitation, et jeta à son interlocuteur un regard durci, presque sauvage…

— On a raison, cria l’autre.

Tout à coup, la tête grise retomba, et le vieillard dit à voix basse :

— Oui, c’est vrai, on a raison…

« Je me souviens… un jour, pendant la guerre ; nous étions réunis autour d’un moribond. Personne ne le reconnaissait. Il avait été trouvé dans les débris d’une ambulance bombardée (volontairement ou non, cela revenait exactement au même !) ; sa figure avait été mutilée. On ne savait pas ce que c’était : il appartenait à une des deux armées, c’était tout ce qu’on pouvait dire. Il gémissait, pleurait, hurlait, inventait d’épouvantables cris. On essayait de percevoir dans son agonie un mot, un accent, qui eût au moins indiqué sa nationalité. On n’a pas pu ; on n’a rien pu entendre de distinct jaillir de l’espèce de figure qui pantelait sur le brancard. Nous l’avons suivi des yeux et écouté, jusqu’à ce qu’il se fût tu. Quand il est mort et que nous nous sommes arrêtés de trembler, — pendant un moment j’ai vu et j’ai compris. J’ai compris dans mes entrailles que l’homme s’enracine plus à l’homme qu’à ses vagues compatriotes. J’ai compris que toutes les paroles de haine et de révolte contre l’armée, que toutes les insultes au drapeau, et que tous les appels antipatriotiques résonnent dans l’idéal et dans la beauté.

« Oui, on a raison, on a raison ! Et après ce jour, plusieurs fois, il m’a été donné d’aller jusqu’à la vérité. Mais que voulez-vous… Moi, je suis vieux et je n’ai pas la force d’y rester ! »

— Maître ! murmura le jeune homme, debout, avec un accent de respect ému.

Le vieux savant continua, s’exaltant dans une révélation de sincérité, s’enivrant de vérité :

— Oui, je sais, je sais, je sais, vous dis-je ! Je sais que, malgré la complication des arguments et le dédale des cas spéciaux où on se perd, rien n’ébranle la simplicité absolue de dire que la loi qui fait naître les uns riches et les autres pauvres et entretient dans la société une inégalité chronique, est une suprême injustice qui n’est pas plus fondée que celle qui créait autrefois des races d’esclaves, et que le patriotisme est devenu un sentiment étroit et offensif qui alimentera, tant qu’il existera, la guerre horrible et l’épuisement du monde ; que ni le travail, ni la prospérité matérielle et morale, ni les nobles délicatesses du progrès, ni les prodiges de l’art n’ont besoin d’émulation haineuse — et que tout cela, au contraire, est écrasé par les armes. Je sais que la carte d’un pays est faite de lignes conventionnelles et de noms disparates, que l’amour inné de soi nous conduit plus près de l’homme même que de ceux qui font partie d’un même groupe géographique ; que l’on est plus compatriote de ceux qui vous comprennent et vous aiment, et sont au niveau de votre âme, ou de ceux qui pâtissent du même esclavage — que de ceux qu’on rencontre dans la rue… Les groupements nationaux, unités de l’univers moderne, sont ce qu’ils sont, soit. Par la déformation grandissante, monstrueuse, du sentiment patriotique, l’humanité se tue, l’humanité se meurt, et l’époque contemporaine est une agonie.

Ils eurent la même vision et dirent à la fois :

— C’est un cancer, c’est un cancer.

Le maître s’anima, en proie à l’évidence :

— Tout autant que vous, je sais que la postérité jugera sévèrement ceux qui ont cultivé et ont répandu le fétichisme des idées d’oppression. Je sais que la guérison d’un abus n’est commencée que lorsqu’on se refuse au culte qui le consacre… Et moi qui me suis penché durant un demi-siècle sur toutes les grandes découvertes qui ont changé la face des choses, je sais qu’on a contre soi l’hostilité de tout ce qui existe, lorsqu’on commence !

« Je sais que c’est un vice de passer des années et des siècles à dire du progrès : « Je le voudrais, mais je ne le veux pas », et que s’il faut, pour accomplir certaines réformes, un consentement universel, eh bien, je sais que l’univers aussi s’ensemence ! Je sais, je sais !

« Oui… Mais moi ! Trop de soucis me sollicitent, trop de travail m’accapare ; et puis, je vous l’ai dit, je suis trop vieux. Ces idées sont pour moi trop nouvelles. L’intelligence d’un homme n’est susceptible d’embrasser qu’un certain quantum de création et de nouveauté. Lorsque cette part est épuisée, quel que soit le progrès ambiant, on refuse de voir et d’avancer… Je suis incapable de jeter dans la discussion l’exagération féconde. Je suis incapable de l’audace d’être logique. Je vous l’avoue, mon enfant, je n’ai pas la force d’avoir raison ! »

— Mon cher maître, dit le jeune homme avec un accent de reproche qui se réveillait embelli et sincère devant cette sincérité, vous avez publiquement manifesté votre désapprobation contre ceux qui avaient combattu en public l’idée de patriotisme ! On s’est servi, contre eux, de l’importance de votre nom.

Le vieillard se redressa. Sa figure se colora.

— Je n’admets pas qu’on mette le pays en danger !

Je ne le reconnaissais plus. Il retombait de sa grande pensée, il n’était déjà plus lui. J’en fus découragé.

— Mais, murmura l’autre, tout ce que vous venez de dire…

— Ce n’est pas la même chose. Les gens dont vous parlez nous ont jeté des défis. Ils se sont posés comme des ennemis et ont justifié d’avance tous les outrages.

— Ceux qui les outragent commettent le crime d’ignorance, dit le jeune homme d’une voix tremblante. Ils méconnaissent la logique supérieure des choses qui se créent.

Il se pencha tout près de son compagnon, et plus ferme, lui demanda :

— Comment ce qui commence ne serait-il pas révolutionnaire ? Ceux qui les premiers ont crié sont seuls, ils sont donc ou ignorés ou détestés, — vous venez de le dire ! — Mais la postérité recueillera cette avant-garde de sacrifiés, saluera ceux qui ont jeté le doute sur le mot équivoque de patrie, et les rapprochera des précurseurs auxquels nous avons nous-mêmes rendu justice !

— Jamais ! s’écria le vieil homme.

Il avait suivi ces dernières paroles d’un œil trouble. Son front s’était barré d’un pli d’entêtement et d’impatience, et ses mains se crispaient de haine.

Il se ressaisit : Non, ce n’était pas la même chose ; aussi bien, ces discussions ne servaient à rien, et il valait mieux, en attendant que tout le monde fît son devoir, qu’ils allassent faire le leur, et dire à cette pauvre femme la vérité.

— Qui nous la dira, à nous !

La phrase jaillit, inattendue ; le jeune homme avait hésité, la figure anxieuse, puis, de sa bouche, était monté ce grand appel qui avait toutes les significations :

— À quoi sert qu’on nous la dise, puisque nous croyons la savoir ?

— Ah ! fit le jeune homme brusquement touché par une invisible épouvante que je ne comprenais point et qui parut soudain le déséquilibrer, je voudrais savoir de quoi je mourrai !

Il ajouta avec une palpitation que je vis :

— Je voudrais en être sûr…

Son illustre collègue le regarda, étonné, le geste suspendu :

— Vous avez des symptômes qui vous inquiètent ?

— Je ne suis pas sûr ; il me semble… Je ne crois pas, pourtant…

— Est-ce… ce dont nous parlions ?…

— Oh ! non ! C’est tout autre chose, répondit le jeune homme en se détournant.

Comme une espèce d’ardeur l’avait transfiguré tout à l’heure, maintenant, des signes de défaillance en faisaient encore une fois un autre homme.

— Maître, vous avez été mon maître. Vous fûtes témoin de mon ignorance, vous l’êtes maintenant de ma faiblesse.

Ses deux mains se froissaient gauchement, et il rougissait comme un enfant.

— Allons donc ! fit le vieux savant, sans l’interroger davantage. Je connais cela. J’ai eu peur autrefois, peur du cancer, puis peur de la folie.

— De la folie, maître, vous !

— Tout cela, année par année, a passé… Et maintenant, dit-il avec une voix qui, malgré lui, s’altérait, je n’ai plus peur que de la vieillesse.

— Il est certain, maître, reprit le disciple qui s’était un peu remis et se croyait permis de sourire devant l’évidence, que cette maladie est la seule que vous puissiez craindre !

— Vous dites ? s’exclama le vieillard avec une vivacité qu’il ne put retenir et qui laissa le jeune homme décontenancé.

Il eut honte de la naïveté pitoyable de cette protestation. Il balbutia :

— Ah ! si vous saviez ! Si vous saviez ce que c’est que cette maladie si simple, si simple, cette usure et cette infection générales, si inévitables, si douces ! Ah ! viendra-t-il avant que nous ne mourions, celui qui guérira la déchéance !

Le jeune médecin ne savait quoi dire à cet homme brusquement désarmé, comme lui l’instant d’avant. Le commencement d’un mot sortit de ses lèvres, puis il regarda le vieux savant, et ce spectacle troubla et calma un peu son propre tourment. Je suivais des yeux ce rapide échange d’angoisses, et je ne me rendais pas compte si le sentiment qui atténuait sa détresse devant celle du maître était un sentiment vil ou un sentiment sublime…

— Il y a des gens, hasarda-t-il enfin, qui prétendent que la nature fait bien ce qu’elle fait !

— La nature !

Le vieux eut un ricanement qui me glaça :

— La nature est maudite, la nature est mauvaise. La maladie, c’est aussi la nature. Puisque l’anormal est fatal, n’est-ce pas comme s’il était le normal ?

Il ajouta pourtant, attendri à cause de sa défaite :

— « La nature fait bien ce qu’elle fait. » Ah ! c’est là, au fond, une parole de malheureux, dont on ne peut pas en vouloir aux hommes. Ils espèrent s’éblouir et se consoler par le sentiment d’une règle et d’une fatalité. C’est parce que ce n’est pas vrai qu’ils le crient.

Comme au commencement, ils se regardèrent. L’un d’eux dit :

— Nous sommes deux pauvres gens.

— Naturellement, dit l’autre avec douceur.

Ils se dirigèrent vers la porte.

— Allons-nous en d’ici. Elle nous attend. Portons-lui la condamnation irrémissible. Non seulement la mort, mais la mort immédiate. C’est comme deux condamnations.

Le vieux médecin ajouta entre ses dents :

— « Condamné par la science », quelle expression stupide !

— Ceux qui croient en Dieu devraient bien faire remonter la responsabilité plus haut.

Ils s’arrêtèrent près du seuil, au mot de Dieu. De nouveau, leur voix tomba, fut à peine perceptible, frémissante et acharnée.

— Celui-là, cria tout bas le vieillard, il est fou, il est fou !

— Ah ! il vaut mieux pour lui qu’il n’existe pas ! grommela l’autre avec un sarcasme haineux.

J’ai vu le vieux savant se tourner, du fond de la chambre grise, vers la fenêtre blanchissante, et tendre le poing au ciel, à cause de la réalité.

… Le malade tenait sa figure dissimulée derrière la grille de ses longs doigts. Un rêve splendide et précis sortait de sa bouche décomposée, qui nourrissait le mal abject, et toute cette pensée pure inondait la femme, à qui sans doute les médecins avaient parlé.

— L’architecture !… Que sais-je, moi ! Voici, par exemple… Une place énorme : une nappe, une plaine de dalles démesurées, jetée sur les hauteurs de la ville du côté des faubourgs. Puis commence un portique. Des colonnes naissent. Elles se pressent bientôt, se multiplient, vertigineuses, si hautes que leurs grandes lignes fuyantes leur donnent l’air de s’effiler à leurs sommets, et qu’il semble que le toit soit l’ombre du soir ou de la nuit. Ainsi le quart de la place est couvert. C’est comme un palais colossal et grand ouvert, revêtu d’une sorte d’importance semi-naturelle, digne de recevoir comme hôtes le soleil levant, le soleil couchant. La nuit, la forêt immense et blafarde laisse tomber sur son sol de pierre une large clarté diffuse : l’aurore boréale d’un firmament de lampes.

« C’est là dedans que se concentre une grande partie de l’activité publique : le trafic, la bourse, l’art, les expositions, les cérémonies. La foule y fourmille et forme des ondoiements et des courants, qui tourbillonnent lentement aux carrefours, et l’œil s’y perd, dans le rêve des lignes verticales.

« De flanc, la colonnade plonge à pic dans l’autre quartier de la ville, comme une falaise. Tout cela n’a pas de style. L’immense architecture se présente en simplicité. Mais les proportions sont si vastes qu’elles distendent les regards et saisissent le cœur. »

Je le regardais fixement, cet homme en qui, d’heure en heure, le charnier augmentait, et soudain, je remarquai son cou. Il était large, gonflé par l’espèce d’être qui grossissait là… Tandis qu’il parlait, au fond, au fond, dans le noir de la bouche, on aurait presque pu le voir !

— De loin, reprit-il, lorsqu’on arrive par chemin de fer, on voit que la colonnade est plantée sur une montagne, et, du côté opposé à la ligne des portiques d’entrée, un escalier descend dans la plaine des jardins. Cet escalier ! Il ne ressemble à rien d’existant, sinon, peut-être, aux ruines des Pyramides d’Égypte. Il est si large qu’il faut une heure pour en parcourir, dans le sens de la largeur, une marche. Il est brouillé d’ascenseurs qui montent et qui descendent comme de menues chaînes ; il est piqué de plates-formes mouvantes, de monte-charges et de trains. C’est un escalier grand comme la montagne, la nature martyrisée sur des kilomètres carrés, refaite par le dessin linéaire, offerte en harmonie — car, d’en haut ou d’en bas, on embrasse l’escalier d’un seul coup d’œil — et aussi, profondément resculptée ; des blocs, des collines entières qui pèsent sur lui et le dominent, bougent d’une étrange vie : ce sont des statues… Cette vague hauteur polie et lisse, qui tourne et s’infléchit selon une courbe qu’on ne comprend pas dès l’abord — c’est un bras.

Il avait sa voix pénétrante qui annonçait et qui donnait vraiment la beauté de son rêve.

Il continua à parler des choses magnifiques, tandis que quelques jours seulement le séparaient du cercueil. Et moi, qui l’écoutais distraitement, bouleversé surtout par l’antithèse de son corps et de son âme, j’aurais voulu savoir s’il savait…

— Un sculpteur est un enfant : des idées élémentaires, blanches, par lignes simples, rigides et tout d’une pièce. Idéal difficultueux que celui qu’il poursuit, presque désarmé devant la banalité, avec son instrument de travail rudimentaire. Les sculpteurs sont des enfants, et peu de sculpteurs sont des enfants prodiges.

Il chercha des statues dans son rêve :

— Il faut que l’œuvre sculpturale soit dramatique, théâtrale, même lorsqu’elle est à un seul personnage. Je ne comprends pas le « buste » qui n’a pas plus d’âme que de membres et qui est la traduction en pierre d’un tableau, qui serait plus vrai, — car le tableau possède, en commun avec le modèle, l’ombre.

Il parut regarder, et dire ce qu’il voyait :

— La statue en marbre de la Chute. Où cette immobilité tombe-t-elle toujours ?

« Un grand sujet de sculpture : l’être adoré qu’on a perdu, soulevant la dalle du tombeau et vous montrant sa figure. Ce visage humain est à la fois infiniment désirable et terrifiant — à cause de lui et à cause de sa mort. Il s’exhale du fond de la terre, cadavre, et pourtant il est sous le ciel, puisqu’il est là, et qu’on le regarde. Derrière l’ombre de la tête, l’ombre de la main soutient la dalle.

« Je ne sais si c’est un mort ou une morte ; c’est une tête chère, dont les traits ont pour le cœur une vie poignante, dont l’image réalise le miracle d’être bonne ; mais elle est immobile et boueuse comme la terre, et quoique dirigée sur vous, elle n’entend rien. La bouche sourit, et c’est un mélange inexprimable d’amour et d’épouvante — parce que c’est son sourire, mais c’est aussi le rictus de la dernière seconde d’agonie. De quoi la bouche souriante est-elle humide… Sur quel monde d’infiniment petits, sur quel grand souffle glacé est-elle entr’ouverte ? Les yeux pleurent vaguement, mais c’est aussi du liquéfiement. On pense au souvenir dont l’empreinte demeure sur cette face, au corps qui est sous elle. Le corps, seul dans la nuit, confus, disparaissant, répandu, dans les cachettes du soi ; et la tête est là, blanche, éternelle épave qui flotte, qui s’approche, qui vous regarde, qui vous adresse son sourire et sa grimace… Doux monstre effroyable qui entr’ouvre la bouche du sépulcre, qui en sort, ami, qui y reste, ennemi !… »

Puis il parla de la peinture ; il dit qu’elle a un relief que n’a pas la statuaire. Il évoqua l’immobilité incroyable des beaux portraits et le commandement jaloux de la figure peinte qui appelle les regards.

Il soupira : « Les artistes sont malheureux : ils ont tout à refaire. Tout dépend d’eux. Sait-on jamais ce que contient la parcelle de réalité qui se présente ? Il faut trop de clairvoyance pour cela. Oui, trop — une clairvoyance qui déborde en hallucination. Les grands sont hors nature : Rembrandt a des visions, comme Beethoven entend des voix. »

Ce nom le mit dans la musique.

Il dit que, bien que la musique ait atteint une perfection dont il n’y a pas d’autre exemple depuis que l’homme s’acharne à l’innombrable œuvre d’art — à cause du seul Beethoven — il existe néanmoins entre les arts une hiérarchie selon la part de pensée qu’ils embrassent ; que la littérature est pour cette raison au-dessus du reste : quelle que soit la quantité de chefs-d’œuvre actuellement réalisée, l’harmonie de la musique ne vaut pas la voix basse d’un livre.

— Anna, dit-il, quel est le plus poète, celui qui, dans la sonorité des belles phrases, traduit les belles images qui se présentent à nous, pressées, royales et triomphales comme les couleurs dans le jour, ou le poète du Nord qui, dans le décor nu et morne des coins gris, sous le jaune fumeux des fenêtres, en peu de mots, — montre que les figures se transfigurent et qu’il y a dans l’ombre séparant deux interlocuteurs, le seul infini qui soit !

— Ils ont tous les deux raison, sans doute.

— Moi, que toute mon enfance attirait vers ceux de l’exubérance et du soleil, je préfère maintenant les autres, au point de ne croire qu’en eux. La couleur est vide et s’étale. Anna, Anna, l’âme est un oiseau de nuit. Tout est beau ; mais la beauté sombre est primordiale et maternelle. Dans la lumière, l’apparence ; dans l’ombre, nous. L’ombre est la réalité de miracle qui traduit l’invisible.

Un mouvement qui le tourna de trois quarts me montra d’une façon nette la grosseur distendue de son cou.

— Oui, oui… continua-t-il avec un geste étroit, mais qui avait une sorte d’importance céleste, un pauvre geste prophétique, c’est dans la littérature qu’on puise le plus haut et le plus plein consentement à ce qui est ; c’est elle qui assure de la façon la plus parfaite — presque la perfection même — la récompense de s’exprimer… Oui… bien que Shakespeare ait donné des souffles du monde intérieur, et que Victor Hugo ait créé une splendeur verbale telle que depuis lui le décor universel semble changé — l’art d’écrire n’a pas eu son Beethoven. C’est que l’ascension du plus haut sommet est ici autrement ardue et défendue ; c’est qu’ici, la forme n’est que la forme, et qu’il s’agit de la vérité tout entière. On n’a jamais mis dans une grande œuvre — les œuvres secondaires n’existent pas — la vérité même, restée jusqu’ici, par l’ignorance ou la timidité des grands écrivains, objet de spéculation métaphysique ou objet de prière. Elle demeure enclose et brouillée dans des traités d’aspect scientifique ou dans de piteux livres saints qui ne s’ajustent qu’au devoir moral, et qui ne seraient pas compris si leur dogme ne s’imposait à quelques-uns pour des raisons surnaturelles. Au théâtre, les littérateurs s’ingénient à trouver des formules de distraction ; dans le livre, ce sont des manières de caricaturistes.

« On n’a jamais mêlé le drame des êtres au drame de tout. Quand donc la vérité profonde et la haute beauté s’uniront-elles enfin ! Il faut qu’elles s’unissent, elles qui, déjà, chacune, unissent les hommes ; car c’est à cause du saisissement d’admiration que passent de purs moments où il n’y a plus de limites ni de patries, et c’est à cause de la vérité une que les aveugles voient, que les pauvres sont frères, et que tous les hommes auront un jour raison. Le livre de poésie et de vérité est la plus grandiose découverte qui reste à faire. »