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L’Enfer (Barbusse)/V

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L’Enfer (1908)
G. Crès (p. 54-78).

V


Pendant un jour, la chambre demeura vide. À deux reprises, j’eus un grand espoir, puis une désillusion.

L’attente était devenue mon habitude, mon métier. Je remis des rendez-vous, j’ajournai des démarches, je gagnai du temps, au risque de compromettre ma situation ; j’organisai ma vie comme pour un nouvel amour. Je ne quittais plus ma chambre que pour descendre à la table d’hôte, où rien ne me distrayait plus.

Le second jour, je vis que la chambre était préparée pour recevoir un nouvel occupant ; elle attendait. Je fis mille rêves sur ce que serait cet hôte, tandis qu’elle gardait son secret comme quelqu’un qui pense.

Le crépuscule vint, puis le soir, qui l’agrandit sans la changer, et déjà, je me désespérais, lorsque la porte tourna dans l’ombre et j’aperçus, sur le seuil, le spectre d’un homme.

Il se distinguait mal du soir.

Des vêtements noirs ou tirant sur le noir ; des manchettes d’une pâleur laiteuse d’où pendaient des mains grises qui s’effilaient ; un col d’un blanc un peu plus vif que le reste. Sur sa figure ronde et grisâtre, se creusaient les trous sombres des orbites et de la bouche ; sous le menton, une cavité d’ombre ; l’or du front luisait confusément ; la pommette se soulignait d’une barre obscure. On eût dit un squelette. Quel était cet être dont la physionomie présentait cette monstrueuse simplicité ?…

Il s’approcha, s’anima. Je vis qu’il était beau.

Il avait une figure charmante et sérieuse, environnée d’une fine barbe noire, les yeux brillants et le front haut. Une grâce hautaine guidait et raréfiait ses gestes.

Il s’était avancé de deux pas ; puis s’était retourné vers la porte demeurée entr’ouverte. L’ombre de cette porte trembla, une silhouette se dessina, prit corps ; une petite main gantée de noir se crispa sur le battant, et une femme se pencha dans la chambre, la figure interrogative.

Elle devait être à quelques pas derrière lui dans la rue. Ils n’avaient pas voulu entrer ensemble dans la chambre où tous deux se réfugiaient pour échapper à quelque recherche.

Elle poussa la porte ; elle s’appuya toute sur le battant refermé, pour le clore encore plus, avec sa vie. Et ce fut lentement qu’elle tourna la tête vers lui, paralysée un instant, m’a-t-il semblé, par l’effroi que ce ne fût pas lui… Ils se dévisagèrent ; il y eut entre eux un cri passionné et contenu, presque muet, répercuté de l’un à l’autre, et par quoi semblait se rouvrir leur blessure commune.

— Toi !

— Toi !

Elle était presque défaillante. Elle s’abattit sur sa poitrine, jetée sur lui par un orage.

Elle avait eu juste assez de force pour venir tomber dans ses bras. Je vis les deux grandes mains pâles de l’homme, ouvertes, à peine crispées, appuyées sur le dos de la femme. Une sorte de palpitation désespérée s’empara d’eux, on eût dit dans la chambre un vaste ange qui se débattait et cherchait en vain à s’enfuir infiniment ; et il me semblait que la chambre était trop petite pour ce couple, bien qu’elle fût pleine du soir.

— On ne nous a pas vus !

C’était la même phrase qui, l’autre jour, s’était exhalée des deux enfants.

Il lui dit : « Viens ». Il la conduisit sur le divan, près de la fenêtre. Ils s’assirent sur le velours rouge. On voyait leurs bras qui les réunissaient comme des liens. Ils restèrent là, enfoncés, ramenant autour d’eux toute l’ombre du monde, s’y ranimant, recommençant à y exister, se retrouvant dans leur élément de nuit et de solitude.

Quelle entrée, quelle entrée ! Quelle poussée de malédiction !

J’avais cru, lorsque l’idée de l’adultère s’était imposée à mes yeux, lorsque la femme avait paru sur le seuil, chassée visiblement vers lui, assister à une joie béate non sans beauté dans sa plénitude, une joie sauvage et animale, importante comme la nature. Au contraire, cette entrevue ressemblait à un adieu déchirant.

— Nous aurons donc toujours peur ?…

C’est à peine si elle était un peu calmée, et elle avait dit cela en le regardant, anxieuse, comme si, vraiment, il allait répondre.

Elle frissonna, pelotonnée dans les ténèbres, serrant et pétrissant fébrilement de sa main la main de l’homme, — le buste érigé, les deux bras raidis. On voyait sa gorge qui montait et descendait comme la mer. Ils se tenaient, se touchaient ; mais un reste d’épouvante repoussait entre eux les caresses.

— Toujours peur… toujours peur… toujours… Loin de la rue, loin du soleil, loin de tout… Moi qui aurais tant voulu une destinée de lumière et de grand jour ! dit-elle, en regardant le ciel ; et son profil s’azurait à demi, tandis que ces paroles s’envolaient.

Ils ont peur. La peur les façonne, les fouille. Leurs yeux, leurs entrailles, leurs cœurs ont peur. Leur amour, surtout, a peur.

… Un sourire morne glissa sur le visage de l’homme ; il considéra son amie et balbutia :

— Tu penses à lui…

Les poings à ses joues, maintenant, accoudée sur ses genoux, la figure tendue en avant, elle ne répondit pas.

Oui, ardente, ployée, petite comme une enfant, elle regardait au loin, vers celui qui n’était pas là.

Elle courbait les épaules devant cette image, comme si elle la suppliait en détournant les yeux, et recueillait d’elle un reflet divin. Celui qui n’est pas là, celui qu’on trompe et qui existe. L’offensé, le blessé, le dominateur. Celui qui est partout sauf où ils sont, qui occupe l’immensité du dehors et dont le nom leur fait plier le cou ; celui auquel ils sont en proie.

La nuit tombait, comme si la honte et l’épouvante étaient de l’ombre, sur cet homme et cette femme qui venaient cacher étroitement leur enlacement dans cette chambre comme dans une tombe où vit l’au-delà.

Il lui dit : — Je t’aime !

J’entendis distinctement cette grande parole. Je t’aime ! J’ai frissonné dans toute ma vie en recueillant le mot profond qui sortait de ces deux êtres presque mêlés déjà. Je t’aime ! Le mot qui offre le cœur et la chair, le cri grand ouvert de la créature et de la création : Je t’aime ! Je voyais l’amour face à face.

Puis, il me sembla que la sincérité s’évanouissait dans les paroles pressées, incohérentes, qu’il prononça ensuite, en s’approchant, en se glissant contre elle. On eût dit qu’il voulait se débarrasser des phrases nécessaires et qu’instinctivement, il se hâtait, comme il pouvait, d’arriver aux caresses :

— Nous sommes nés l’un pour l’autre, vois-tu… Il y a entre nos âmes une fraternité qui, fatalement, devait triompher. On ne pouvait pas plus nous empêcher de nous reconnaître et de nous appartenir qu’on ne pourrait empêcher nos lèvres de s’unir au moment où elles s’approchent. Que nous importent les conventions morales, les séparations sociales… Notre amour est fait d’infini et d’éternité.

Elle dit : oui, bercée par sa voix.

Mais moi qui les écoutais profondément, j’entendis bien qu’il mentait ou qu’il s’égarait dans des mots… L’amour devenait une idole, une chose. Il blasphémait, il invoquait en vain l’infini et l’éternité, qu’il honorait du bout des lèvres avec la prière quotidienne, tout usée.

Ils laissèrent tomber la banalité proférée… Après être restée pensive, la femme hocha la tête, et elle, elle prononça la parole d’excuse, de glorification ; plus que cela : la parole de vérité :

— J’étais trop malheureuse…

« Comme il y a longtemps !… », commença-t-elle.

C’était son œuvre d’art, c’était son poème et sa prière de se répéter cette histoire, bas et précipitamment comme dans un confessionnal… On sentait qu’elle y arrivait tout naturellement, sans transition, tellement cela la remplissait toute aux moments où ils étaient seuls.

… Elle était vêtue simplement. Elle avait ôté ses gants noirs, sa jaquette et son chapeau. Elle portait une jupe sombre, un corsage rouge sur lequel brillait une chaînette dorée.

C’était une femme d’une trentaine d’années, à la figure régulière, à la chevelure soignée et soyeuse ; il me semblait que je la connaissais déjà ou que je ne la reconnaîtrais pas.

Elle se mit à parler d’elle tout haut, à évoquer un passé infiniment lourd.

— Quelle vie je menais ! quelle monotonie, quel vide ! La petite ville, la maison, le salon, avec les meubles rangés çà et là, et qui jamais ne changeaient de place, comme des pierres tombales… Un jour, j’ai essayé de disposer autrement la table du milieu. Je n’ai pas pu.

Sa figure pâlit, devint plus lumineuse.

Il l’écoutait. Un sourire de patience, de résignation, qui ressembla vite à de la lassitude un peu souffrante, errait sur son si fin visage. Ah ! il était vraiment beau, quoique un peu déconcertant, avec ses grands yeux qu’on sentait adorés, sa moustache tombante, son air tendre et lointain. Il semblait un de ces êtres doux, qui pensent trop, et qui font le mal. Il semblait au-dessus de toute chose et capable de tout… Un peu absent de ce qu’elle disait, mais remué pourtant de l’envie d’elle, il avait l’air d’attendre.

… Et brusquement, les voiles se déchirèrent à mes yeux, la réalité se dénuda devant moi : je vis qu’il y avait entre ces deux être une immense différence, et comme un désaccord infini, sublime à voir, à cause de ses profondeurs, mais tellement poignant que j’en avais le cœur meurtri.

Il n’était mû que par le désir d’elle ; elle, par le seul besoin de sortir de sa vie. Leurs vœux n’étaient pas les mêmes ; leur couple avait l’air uni, mais il ne l’était pas.

Ils ne parlaient pas la même langue ; quand ils disaient les mêmes choses ils ne s’entendaient guère, et, à mes yeux, dès ces premiers instants, leur union apparut plus brisée que s’ils ne s’étaient jamais connus.

Mais lui, ne disait pas ce qu’il pensait ; cela se sentait au son de sa voix, au charme même de son accent, au choix chantant de ses mots : il pensait à lui plaire, et il mentait. Il lui était évidemment supérieur, mais elle le dominait par une sorte de sincérité géniale. Alors qu’il était maître de ses paroles, elle s’offrait dans les siennes.

… Elle décrivait le décor de sa vie d’autrefois.

— De la fenêtre de la chambre et de celle de la salle à manger, je voyais la place. La fontaine au milieu, avec son ombre à ses pieds. Je regardais le jour tourner là, sur cette place petite, blanche et ronde, comme un cadran.

« … Le facteur la parcourait régulièrement, sans penser ; devant la porte de l’arsenal, un soldat ne faisait rien… Et plus personne quand midi sonnait, comme un glas. Je me souviens surtout du glas de midi : le milieu de la journée, la perfection de l’ennui.

« Rien ne m’arrivait, rien ne m’arriverait. Rien ne m’était. L’avenir n’existait plus pour moi. Si mes jours devaient continuer ainsi, rien ne me séparait de ma mort — rien ! Ah ! rien !… S’ennuyer, c’est mourir. Ma vie était morte, et pourtant, il fallait la vivre. C’était un suicide. D’autres se tuent avec une arme ou du poison ; moi, je me tuais avec les minutes et les heures. »

— Aimée ! fit l’homme.

— Alors, à force de voir les jours naître le matin et avorter le soir, j’ai eu peur de mourir, et cette peur a été ma première passion… Souvent, au milieu des visites que je rendais, ou de la nuit, ou pendant que je rentrais chez moi, après des courses, le long du mur des Religieuses, j’ai frissonné d’espoir à cause de cette passion !…

« Mais qui me tirerait de là ? Qui me sauverait de cet invisible naufrage, dont moi-même je ne m’apercevais que de temps en temps ? Autour de moi, c’était une sorte de conspiration, faite d’envie, de méchanceté et d’inconscience… Tout ce que je voyais, tout ce que j’entendais essayait de me jeter dans le droit chemin, dans mon pauvre droit chemin.

« … Mme Martet, tu sais, ma seule amie un peu proche, plus âgée que moi de deux ans seulement, me disait qu’il faut se contenter de ce qu’on a. Je lui répondais : « Alors, c’est fini de tout, s’il faut se contenter de ce qu’on a. La mort n’a plus rien à faire. Vous ne voyez donc pas que cette parole termine la vie ?… Vous croyez vraiment à ce que vous dites ? » Elle répondait oui. Ah ! la sale femme !

« Mais ce n’était pas assez d’avoir la peur, il me fallait la haine de cet ennui. Comment se fait-il que j’ai eu cette haine ? Je ne sais pas.

« Je ne me reconnaissais plus, je n’étais plus moi, tellement j’avais besoin d’autre chose. Je ne savais même plus comment je m’appelais.

« Il y a un jour, je me rappelle, où (je ne suis pas méchante, pourtant) j’ai rêvé délicieusement que mon mari était mort, mon pauvre mari qui ne m’avait rien fait, et que j’étais libre, libre, aussi grande que tout !

« Ça ne pouvait pas durer. Je ne pouvais pas longtemps détester à ce point la monotonie, la dévastation, l’habitude. Oh ! l’habitude, c’est de toutes les ombres la plus vraie, et la nuit n’est pas de la nuit, en comparaison…

« La religion ? Ce n’est pas avec la religion qu’on comble le vide de ses jours, c’est avec sa propre vie. Ce n’était pas avec des croyances, avec des idées qu’il me fallait lutter, c’était avec moi-même.

« Alors, le remède, je l’ai trouvé ! »

Elle criait presque, rauque, admirable :

— Le mal, le mal ! Le crime contre l’ennui, la trahison pour briser l’habitude. Le mal pour être nouvelle, pour être autre, pour haïr la vie plus fort qu’elle me haïssait, le mal pour ne pas mourir !

« Je t’ai rencontré ; tu faisais des vers et des livres ; tu étais différent des autres, tu avais une voix tremblante et donnant l’impression de la beauté, et surtout, tu étais là, dans mon existence, en face de moi ; je n’avais qu’à tendre les bras. Alors, je t’ai aimé de toutes mes forces, si on peut appeler cela aimer, mon pauvre petit ! »

Elle parlait maintenant à voix basse et hâtée, avec de l’oppression et de l’enthousiasme, et elle jouait avec la main de son compagnon comme avec une petite chose.

— Et toi aussi, tu m’as aimée, naturellement… Et quand nous nous sommes glissés un soir dans l’hôtel — la première fois, — il me sembla que la porte s’en est ouverte toute seule, et je me suis remerciée de m’être révoltée et d’avoir déchiré ma destinée comme ma robe.

« Et depuis ! Le mensonge — dont on souffre parfois, mais qu’on ne déteste plus lorsqu’on réfléchit, — les risques, les dangers qui communiquent du goût aux heures, les complications qui multiplient la vie ; ces chambres, ces cachettes, ces prisons noires, qui ont donné l’envolée au soleil que j’avais !

« Ah ! fit-elle. »

Il me sembla qu’elle soupira comme si, son aspiration réalisée, il n’y avait plus rien d’aussi beau devant elle.

Elle se recueillit et dit :

— Voilà ce que nous sommes… Oh ! j’ai cru peut-être aussi, sur le moment, à une espèce de coup de foudre, à une attirance surnaturelle et fatale, à cause de ta poésie. Mais, en vérité, je suis venue à toi — je me vois maintenant — les poings serrés et les yeux fermés.

Elle ajouta :

— On ment beaucoup à propos de l’amour. Ce n’est presque jamais ce qu’on dit.

« Il y a peut-être des attractions magnifiques entre des hommes et des femmes. Je ne dis pas qu’un tel amour ne puisse pas exister entre deux êtres. Mais ces deux êtres-là, ce n’est pas nous. Nous n’avons jamais pensé qu’à nous-mêmes. Je sais bien que je me suis aimée avec toi. De ton côté, c’est pareil. Il y a pour toi un attrait qui n’existe pas pour moi, puisque je ne ressens pas de plaisir. Tu vois, nous faisons un marché, nous nous donnons l’un du rêve, l’autre de la jouissance. Tout cela n’est pas de l’amour. »

Il eut un geste, — doute, protestation ; il ne voulait pas parler. Toutefois, il articula faiblement :

— Il en est toujours ainsi ; même dans le plus pur des amours, on ne peut sortir de soi-même.

— Oh ! fit-elle dans un haussement de protestation pieuse dont la vivacité me surprit, ce n’est tout de même pas la même chose ; ne dis pas cela, ne dis pas, cela !

Il me sembla qu’il régnait dans son accent un regret, dans son regard, le rêve d’un nouveau rêve.

Elle dissipa cela en secouant la tête.

— Comme j’ai été heureuse ! Je me trouvais rajeunie, neuve. J’éprouvais des recommencements de candeur. Je me rappelle que je n’osais plus montrer, hors de ma robe, le bout de mon pied : j’avais jusqu’à la pudeur de ma figure, de mes mains, de mon nom…

Alors l’homme reprit l’aveu au point où elle le laissait et parla des premiers temps de leur union. Il voulait la caresser avec des paroles, la prendre peu à peu dans des phrases, l’enlacer à force de souvenirs.

— La première fois que nous avons été seuls…

Elle le regarda.

— C’était dans la rue, un soir, dit-il. Je t’ai pris le bras. Tu t’es appuyée de plus en plus sur moi. J’ai senti peu à peu tout le poids de ton corps, j’ai senti ta chair grandissante. Le monde pullulait, mais notre solitude semblait s’étendre. Tout, autour de nous, se changeait en un désert simple, simple… Il me semblait que tous les deux nous nous étions mis à marcher sur la mer.

— Ah dit-elle. Comme tu étais bon ! Tu n’avais pas, ce premier soir de nous, le même visage que tu as eu après, même dans les meilleurs moments…

— Nous causions de choses et d’autres, et tandis que je te tenais contre moi, toute serrée, comme des fleurs, tu me disais des phrases sur les gens que nous connaissions, tu me parlais du soleil de la journée et de la fraîcheur du soir. Mais, en vérité, tu me disais que tu venais à moi… Les paroles d’aveu, je les sentais à travers tes paroles, et si tu ne me les disais pas, tu me les donnais.

« Ah ! comme les choses du commencement sont grandes ! Il n’y a jamais de petitesses dans les commencements…

« Une fois que nous nous étions retrouvés dans le jardin, et que je te reconduisais à la fin de l’après-midi, par les faubourgs… La route était si tranquille et silencieuse qu’il semblait que nos pas dérangeaient toute la nature. L’immobile tendresse ralentissait notre marche. Je me suis penché et je t’ai embrassée.

— Là, dit-elle.

Elle posa son doigt sur son cou. Ce geste éclaira son cou comme un rayon.

— Peu à peu, le baiser devint plus profond. Il tourna autour de tes lèvres, s’y arrêta ; la première fois en se trompant, la seconde en faisant semblant de se tromper… Je sentis peu à peu sous ma bouche.

Il parla tout bas :

— Ta bouche éclore, et s’épanouir…

Elle baissa la tête, et l’on voyait sa bouche, bouton de rose et de rosée.

— Tout cela, soupira-t-elle, revenant toujours à sa pathétique et douce préoccupation, était si beau, au milieu de la surveillance qui m’emprisonnait !…

Comme elle avait, inconsciemment ou non, besoin de l’excitation du souvenir ! L’évocation des drames et des périls anciens déployait ses gestes, refaisait son amour. C’était pour cela qu’elle s’était toute racontée.

Et lui la poussait vers la tendre folie. L’enthousiasme premier renaissait, et maintenant leurs paroles cherchaient les plus vibrants souvenirs avant de se changer en choses.

— Ce fut triste quand, le lendemain du jour où tu fus à moi, je te revis chez toi, à une réception, — inaccessible, au milieu des gens. Maîtresse de maison accomplie aussi aimable pour l’un que pour l’autre, un peu timide, tu distribuais à chacun des paroles banales, tu prêtais vainement à tous — à moi comme aux autres — la beauté de ta figure.

« Tu avais cette robe verte, d’une couleur si fraîche, au sujet de laquelle on te plaisantait… Je me rappelais, tandis que tu passais et que je n’osais pas te suivre des yeux, combien nous avions été fous dans nos premiers transports ; je me disais : « J’ai eu autour de mon cou l’énorme collier de ses jambes nues ; j’ai tenu dans mes bras son corps souple et raidi ; je l’ai caressée jusqu’au sang. » C’était un grand triomphe, mais ce n’était pas un triomphe calme, puisqu’à ce moment je te désirais et que je ne pouvais t’avoir. L’étreinte avait été, serait, sans doute, mais elle n’était pas, et bien que tout ton trésor fût à moi, j’étais pauvre en ce moment. Et puis, quand on n’a pas, qui sait si on aura encore !

— Ah ! non, — soupira-t-elle, dans une grandissante beauté de ses souvenirs, de ses pensées, de toute son âme, — l’amour n’est pas du tout ce qu’on dit ! Moi aussi, j’étais secouée par des angoisses. Comme il a fallu que je me cache, dissimulant tout signe de bonheur, l’enfermant à la hâte dans mon cœur ! Les premiers temps, je n’osais plus m’endormir de peur de prononcer ton nom en rêve, et souvent, secouant l’envahissement de la folie du sommeil, je m’accoudais, et j’étais là, à ouvrir les yeux, à veiller héroïquement sur mon cœur.

« J’avais peur d’être reconnue. J’avais peur qu’on vît la pureté dont j’étais baignée. Oui, la pureté. Quand, au milieu de la vie, on se réveille de la vie, qu’on voit un autre éclat dans le jour, qu’on recrée tout, j’appelle cela de la pureté. »

— Te rappelles-tu la course éperdue en fiacre, à Paris — le jour où il avait cru de loin nous reconnaître et qu’il était entré précipitamment dans une autre voiture qui s’était lancée à la poursuite de la nôtre ?

— Oh oui, murmura-t-elle, c’était la grande fois !

Elle eut un sursaut d’émotion, d’extase.

Il parlait d’une voix tout à fait tremblante, d’une voix mêlée aux coups de son cœur, et son cœur disait :

— À genoux sur la banquette, tu regardais par la lucarne de derrière, tandis que je caressais ton corps, les mains en toi, et tu me criais : « Il approche ! Il s’éloigne !… Il est perdu… Ah ! »

Et d’un même, d’un seul mouvement, leurs lèvres se joignirent.

Elle dit, comme un souffle :

— C’est la seule fois que j’ai joui.

— Nous aurons toujours peur ! dit-il.

Leurs paroles se rapprochaient les unes des autres, s’étreignaient, les mots changés en baisers, chuchotés par toute la chair. Il avait soif d’elle, il l’attirait, sa bouche l’appelait de toutes ses forces. Leurs mains étaient inertes, toute leur vie remontant à leurs lèvres. Et tout s’effaçait devant ce désir reconstruit par l’esprit du mal.

Oui, il leur avait fallu ressusciter leur passé pour s’aimer ; il leur fallait, continûment, le rassembler par fragments pour empêcher leur amour de s’annihiler dans l’habitude, — comme s’ils subissaient, en ombre et en poussière, en ralentissement glacé, l’écrasement de la vieillesse et l’empreinte de la mort.

Ils se serraient. Les taches pâles de leurs figures se rejoignaient. Je ne les distinguais pas l’un de l’autre, mais il semblait que je les voyais de mieux en mieux, car j’apercevais le grand mobile profond de leur accouplement.

Ils s’enfermaient dans la nuit ; ils tombaient, tombaient dans l’ombre, ce gouffre qu’ils avaient voulu ; ils s’enlisaient dans ces ténèbres que, sur terre, ils avaient cherchées et suppliées.

Il balbutia :

— Je t’aimerai toujours.

Mais elle et moi nous sentons bien qu’il ment comme tout à l’heure ; nous ne nous y trompons pas. Mais qu’importe, qu’importe !

Les lèvres sur les siennes, elle murmura comme une caresse aiguë dans la caresse : — Tout à l’heure, il sera là.

Comme ils sont peu mêlés ! Comme il n’y a vraiment que leur épouvante qui leur soit commune, et comme je comprends qu’ils l’attisent désespérément… Mais leur immense effort pour communier en quelque chose allait aboutir.

La femme, aux approches de la fête obscure, commençait à prendre une sublime importance, et son visage qui souriait et pleurait d’ombre s’emplissait de résignation et de souveraineté.

Il n’y a plus de paroles ; celles-ci ont fait leur œuvre de renouveau… Ce sont les étreintes et la chair, la grande cérémonie de silence et d’ardeur qui s’ébauche ; soupirs, gestes gauches, bruits humains d’étoffes.

Elle est debout, à présent ; elle est à demi-dévêtue ; elle est devenue blanche… Est-ce elle qui se dévêt, est-ce lui qui la dépouille des choses ?… On voit ses cuisses larges, son ventre argenté dans la chambre comme la lune dans la nuit… Une grande ligne noire barre ce ventre ; le bras de l’homme. Il la tient, la serre, cramponné sur le divan. Et sa bouche, à lui, est près de la bouche de son sexe, et ils se rapprochent pour un baiser monstrueusement tendre. Je vois le corps sombre agenouillé devant le corps pâle — et elle laisse tomber de grands regards sur lui…

Puis elle murmure, la voix radieuse :

— Prends-moi… Prends-moi encore une fois après tant d’autres fois. Mon corps est à moi et je te le donne. Non ? Il n’est pas à moi. C’est pour cela que je te l’apporte avec tant de joie !

Maintenant, il l’a étendue sur ses genoux… Je crois qu’elle est nue ; je ne distingue pas bien les lignes et les formes. Mais sa tête s’est renversée en arrière dans le reflet de la fenêtre, et je vois cette figure de soir où les yeux brillent, où la bouche brille aussi comme les yeux, cette figure étoilée d’amour !

Il la pressa sur lui, homme dénudé dans l’ombre. Même au milieu de leur consentement mutuel, il y eut une sorte de lutte ; une émotion extraordinaire, sainte et sauvage, régna, et bien que je ne le vis pas, je sus le moment où sa chair était entrée dans celle de la femme.

… Mon immobilité prolongée me broyait les muscles des reins et des épaules, mais je m’aplatissais contre le mur, collant mes yeux au trou ; je me crucifiais pour jouir du cruel et solennel spectacle. Je l’embrassais, cette vision, de toute ma figure, je l’étreignais de tout mon corps. Et le mur semblait me rendre les battements de mon cœur.

… Les deux êtres enserrés l’un par l’autre tremblaient comme deux arbres mêlés. La volupté, éperdument, au delà des lois, au delà de tout, même de la sincérité des amants, préparait son chef-d’œuvre de douceur. Et c’était un mouvement si emporté, si furieux et si fatal, que je reconnus que Dieu ne pourrait pas, à moins de tuer les êtres, arrêter ce qui s’accomplit. Rien ne le pourrait, et cela fait douter de la puissance et même de l’existence d’un Dieu.

Au-dessus de l’enchevêtrement de leurs personnes, il levait la tête, la rejetait en arrière, et il restait juste assez de clarté pour que je visse cette face, la bouche ouverte en un gémissement entrecoupé et chantant, attendant la volupté.

Elle vint, débordante, inouïe. Je la sentis venir comme un événement.

Je comptai jusqu’à quatre. Durant ce fragment de temps, je ne quittai pas des yeux la figure de l’homme qui était là, battant l’air d’une de ses mains, et les entrailles bavantes. Il est grimaçant, souriant, sombre de sang, semblable à un martyr divin, à un archange à la fois vautré et envolé. Il pousse de courts cris surpris, comme ébloui par quelque chose de magnifique et d’inattendu, comme s’il ne s’était pas douté que ce serait si beau, étonné du prodige de joie que son corps contient.

Ils communient en ce moment. Peut-être ne ressent-elle pas de plaisir, elle, mais on peut dire, on voit, on éprouve qu’elle jouit de sa jouissance ; et il y a là un indicible miracle féminin.

— Tu es heureux ?…

J’eus l’impression extraordinaire que c’était à moi qu’elle s’adressait… J’avais presque raison. Puisque j’étais près de sa bouche nue, c’était à moi qu’elle parlait.

Les yeux au ciel, encore enchaîné à elle par la chair, il murmura :

— Je jure que c’est tout au monde !

Puis, tout de suite après, comme elle sentait que le coup de bonheur était fini et ne vivait déjà plus que par le souvenir, que l’extase qui s’était posée un instant entre eux s’échapperait, et que son illusion, à elle, s’effacerait et l’abandonnerait, elle dit presque plaintivement :

— Que Dieu bénisse le peu de plaisir qu’on a !

Pauvre cri, premier signal d’une haute chute, prière blasphématoire, mais, divinement, prière !

L’homme répétait machinalement :

— Tout au monde !…

… Le groupe charnel s’affaissa. L’homme était rassasié. Je vis de mes yeux peu à peu qu’un regret, qu’un remords le harassait, l’écartait du fardeau de la femme qui ne comprenait pas dans sa chair cet éloignement : elle n’était pas comme lui tout d’un coup débarrassée et vidée de plaisir.

Mais elle sentait qu’il n’avait pas cherché, qu’il n’avait pas regardé plus avant que cela et qu’il était au bout de son rêve… Déjà elle pensait, sans doute, qu’un jour ce serait fini pour elle aussi, et que la destinée recommencée ne vaudrait pas mieux que l’autre.

Et à ce moment où il me semblait, avec mon acharnement de visionnaire presque créateur, suivre ce reflux de détresse sur leurs faces, dans l’air encore plein des mots : « C’est tout au monde », il gémit :

— Ah ! ce n’est rien, ce n’est rien !

Étrangers l’un à l’autre, ils étaient parcourus par la même pensée.

… Tandis qu’elle reposait encore toute sur lui, je vis ses regards à lui, dans une torsion de son cou, se tourner vers la pendule, vers la porte, vers le départ. Puis, comme la bouche de sa maîtresse était près de la sienne, sa figure s’en écarta doucement (je fus seul à le voir) avec une légère crispation de malaise, presque de dégoût : il avait été effleuré d’une haleine altérée par tous les baisers enfermés tout à l’heure dans cette bouche comme dans un cercueil.

Elle profère maintenant seulement, avec sa pauvre bouche, la réponse à ce qu’il avait dit avant la possession :

— Non, tu ne m’aimeras pas toujours. Tu me quitteras. Mais malgré cela, je ne regrette rien et ne regretterai rien, moi. Lorsque, après « nous », je retournerai à la grande tristesse qui ne me lâchera plus, cette fois je me dirai : « J’ai eu un amant ! » et je sortirai de mon néant pour être heureuse un instant.

Il ne veut plus, ne peut plus guère répondre. Il balbutie :

— Pourquoi doutes-tu de moi…

Mais ils tournent leurs yeux vers la fenêtre. Ils ont peur, ils ont froid. Ils regardent, là-bas, au creux de deux maisons, un vague reste de crépuscule s’enfuir comme un vaisseau de gloire.

Il me semble que la fenêtre, à côté d’eux, entre en scène. Ils la contemplent, blafarde, immense, dissipant tout autour d’elle. Et après l’écœurante tension charnelle et l’immonde brièveté du plaisir, ils demeurent écrasés comme sous une apparition, devant l’azur sans tache et la lumière qui ne saigne pas. Puis leurs regards retombent l’un vers l’autre.

— Vois, nous restons là, dit-elle, à nous regarder comme deux pauvres chiens que nous sommes.

Les mains se désenlacent, les caresses se détachent et s’écroulent, la chair s’affale. Ils s’éloignent l’un de l’autre. Le mouvement l’a rejetée sur le côté du divan.

Lui, sur une chaise, la figure triste, les jambes ouvertes, le pantalon débraillé, halette lentement, souillé de toute la jouissance morte et refroidie.

Sa bouche est entr’ouverte, sa figure se contracte, les orbites et la mâchoire s’accusent. On dirait qu’en quelques instants il se soit amaigri et qu’on voie dans lui l’éternel squelette. Tout un effort douloureux et pesant s’exhale de lui. Il semble crier et être muet, au fond de la poussière du soir.

Et tous deux se ressemblent enfin au milieu des choses, autant par leur misère que par leur figure humaine !

… Je ne les vois plus dans la nuit. Ils y sont enfin noyés. Je m’étonne même de les avoir vus jusque-là. Il a fallu que l’ardeur tumultueuse de leurs corps et de leurs âmes mît sur leur groupe une sorte de lumière.

Où est donc Dieu, où est donc Dieu ? Pourquoi n’intervient-il pas dans la crise affreuse et régulière ? Pourquoi n’empêche-t-il pas par un miracle l’effroyable miracle par lequel ce qui est adoré devient brusquement ou lentement détesté ? Pourquoi ne préserve-t-il pas l’homme de l’endeuillement tranquille de tous ses rêves, et aussi de la détresse de cette volupté qui s’épanouit de sa chair et retombe sur lui comme un crachat ?

Peut-être parce que je suis un homme comme celui-là, comme les autres, peut-être parce que ce qui est bestial et violent accapare plus fort mon attention à ce moment, je suis surtout épouvanté par le recul invincible de la chair.

« C’est tout ! Ce n’est rien ! » L’écho de ces deux cris retentit à mes oreilles. Ces deux cris qui n’ont pas été hurlés, mais proférés à voix toute basse, à peine distincte, qui dira leur grandeur et la distance qui les sépare ?

Qui le dira ; surtout, qui le saura ? Il faut être posé comme moi au-dessus de l’humanité, il faut être à la fois parmi les êtres et disjoint d’eux, pour voir le sourire se changer en agonie, la joie devenir la satiété, et l’enlacement se décomposer. Car lorsqu’on est en plein dans la vie, on ne voit pas cela, et on n’en sait rien ; on passe aveuglément d’un extrême à un autre. Celui qui a crié ces deux cris que j’entends : « tout ! rien ! » avait oublié le premier lorsqu’il a été emporté par le second.

Qui le dira ! Je voudrais qu’on le dise. Qu’importent les mots, les convenances, l’habitude séculaire du talent et du génie de s’arrêter au seuil de ces descriptions, comme si cela leur était défendu. Il faut le dire dans un poème, dans un chef-d’œuvre, le dire jusqu’au fond, jusqu’en bas, quand ce ne serait que pour montrer la force créatrice de nos espoirs, de nos vœux, qui, au moment où ils rayonnent, transforment le monde, bouleversent la réalité.

Quelle aumône plus riche donner à ces deux amants, quand, de nouveau, leur joie sera morte au milieu d’eux ! Car cette scène n’est pas la dernière de leur double histoire. Ils recommenceront, comme tous ceux qui vivent. De nouveau, ils essaieront l’un par l’autre, comme ils pourront, de se défendre contre les défaites de la vie, de s’exalter, de ne pas mourir ; de nouveau, ils chercheront, dans leurs corps mélangés, un soulagement et une délivrance… Ils seront de nouveau repris par la grande vibration mortelle, par la force du péché qui tient à la chair comme un lambeau de chair. Et de nouveau, l’envolée de leur rêve et du génie de leur désir affolera la séparation et en fera doute, exhaussera la bassesse, parfumera l’ordure, sanctifiera les parties les plus maudites et les plus sombres de leurs corps, qui servent aussi aux fonctions sombres et maudites, et mettra là un instant toute la consolation du monde.

Puis encore, encore, lorsqu’ils verront qu’ils ont placé en vain l’infini dans le désir, ils seront punis de leur grandeur.

Ah ! je ne regrette pas d’avoir violé le simple et terrible secret ; ce sera peut-être ma seule gloire d’avoir embrassé et contenu ce spectacle dans toute son envergure, et d’y avoir compris que la vérité vivante était plus triste et plus grandiose que je n’étais, jusque-là, capable de le croire.