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L’Enfer (Barbusse)/IV

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L’Enfer (1908)
G. Crès (p. 39-53).

IV


Ce matin, je pense à la vision si grande d’avant-hier. Mais déjà je la revois avec moins d’émotion ; déjà, elle s’est un peu éloignée de mon cœur puisque un jour s’est passé. Va-t-elle mourir sans que je fasse rien pour elle ?

Un désir me prend ; l’écrire, fixer d’une façon définitive tous les détails de ce que j’ai ressenti, pour que les jours ne les dispersent pas en passant, comme de la poussière.

Mais, tout de suite, la blancheur du papier m’apporte l’oubli de ce que j’ai à dire, un éblouissement doux où se fond toute la précision de mes souvenirs.

Grâce à une attention tendue et ramenée sans cesse, malgré une fatigue grandissante derrière les yeux, j’écris, j’écris tout. Je m’enfièvre. Je crois que je traduis exactement la réalité des choses. Puis je me relis, et ce n’est rien, — que des mots qui gisent devant moi.

L’oppression extraordinaire, la simplicité tragique, l’harmonie intense et déchirée, où est tout cela ? Cette écriture ne vit pas. C’est un grillage de mots sur la réalité ; les phrases sont là, noires et régulières, à travers le papier, comme des chaînes.

Comment faut-il faire pour que de ces signes morts s’élève la vérité ?

J’ai essayé de tourner la difficulté. J’ai cherché le détail typique, évocateur… Me rappelant une impression qui m’était venue, lorsque je l’avais tout d’abord aperçue dans la lueur de la fenêtre, je voulus y insister : « Il y avait sur elle du bleu, du vert, du jaune. » Cela n’a jamais été ainsi ; ce barbouillage d’enfant n’est pas la vérité ; je le détruis… L’important, c’est de décrire son corps. Je m’y consacre minutieusement, je fais des comparaisons avec une statue antique. En me relisant, dans une colère, j’anéantis d’un trait ce replâtrage.

J’essaie des mots crus, plus énergiques, me semble-t-il, et, peu à peu, je me laisse aller à inventer des détails pour atteindre à l’acuité du souvenir : « Elle prenait des poses lubriques… »

Non ! non ! Ce n’est pas vrai !

Tout cela sont des mots inertes qui laissent subsister, sans pouvoir y toucher, la grandeur de ce qui fut ; ce sont des bruits inutiles et vains ; c’est comme l’aboi d’un chien, le bruit des branches au souffle du vent.

J’ai ouvert ma main, laissé rouler ma plume, accablé d’impuissance, de défaite, de morne folie.

Comment se fait-il qu’on ne puisse pas dire ce qu’on a vu ? Comment se fait-il que la vérité fuie devant nous comme si ce n’était pas de la vérité, et qu’on ne puisse pas, malgré sa sincérité, être sincère ? On n’a pas évoqué une chose quand on l’a appelée par son nom. Les mots, les mots, on a beau les connaître depuis son enfance, on ne sait pas ce que c’est.

Mon frisson, ma mélancolie, ma détresse sont perdus. Je suis condamné à être oublié. On passera devant moi sans me regarder ou sans me voir. On ne se souciera pas de ce que je puis renfermer. Je ne peux être sur la terre qu’un croyant.

Je restai plusieurs jours sans rien voir. Ces jours furent torrides. Au commencement, le ciel avait été gris et pluvieux ; maintenant, septembre flamboyait en finissant. Vendredi… Eh quoi, il y avait déjà une semaine que j’étais dans cette maison !…

Un après-déjeuner lourd, assis sur une chaise, je me plongeai, mi-rêvant, dans une impression de conte de fées.

… L’orée d’une forêt ; dans le sous-bois, sur le tapis d’émeraude sombre, des ronds de soleil ; là-bas, au bout de la plaine, une colline, et par-dessus les feuillages moutonnants, jaunes et vert noir, un pan de mur et une tourelle, quadrillés, comme en tapisserie… Un page s’avançait, vêtu comme un oiseau. Un bourdonnement de mouches. C’était le bruit lointain de la chasse du Roi. Il allait arriver des choses extraordinairement douces.

Le lendemain, l’après-midi fut encore une fois ensoleillé et brûlant. Je me rappelai des après-midi pareils, il y avait bien des années, et il me sembla vivre à cette époque disparue, — comme si l’éclatante chaleur effaçait le temps, étouffait tout le reste sous sa couvée.

La chambre d’à côté était presque noire… On avait fermé les volets. À travers les doubles rideaux confectionnés d’une étoffe mince, je voyais la fenêtre rayée de barres étincelantes, comme la grille d’un brasier.

Dans le silence torride de la maison, dans le vaste sommeil enfermé, des rires montaient égrenés vainement ; des voix se perdaient, comme hier, comme toujours.

De ce lointain tumulte sortit précieusement un bruit de pas. Ils venaient vers moi, Je me tendis vers ce bruit grandissant… La porte s’ouvrit, éblouissante, poussée, semblait-il, par la lumière elle-même, et deux ombres chétives, rongées par la clarté, apparurent.

Elles semblaient être poursuivies. Elles hésitèrent au seuil, toutes petites, encadrées en même temps, puis entrèrent.

J’entendis refermer la porte ; la chambre était vivante. Je scrutai les arrivants ; je les distinguai doucement à travers les halos rouge et vert sombre dont le coup de lumière de leur entrée avait peuplé mes yeux : une fillette et un jeune garçon de douze ou treize ans.

Ils s’étaient assis sur le canapé, et se regardaient sans rien dire, avec leurs figures presque pareilles.

La voix de l’un d’eux s’éleva et murmura :

— Tu vois qu’il n’y a personne.

Et une main montra le lit sans draps, les portemanteaux nus de vêtements, la table déserte : la soigneuse dévastation des chambres inoccupées.

Puis, à mes yeux, cette main se mit à trembler comme une feuille. J’entendais les battements de mon cœur. Les voix bruissèrent.

— Nous sommes seuls… On ne nous a pas vus.

— On dirait que nous sommes seuls pour la première fois.

— Pourtant, nous nous connaissons depuis toujours…

Un petit rire balbutia.

Il semblait qu’ils avaient eu besoin de leur solitude, première étape d’un mystère où ils allaient ensemble. Ils s’étaient échappés des autres ; ils avaient défait les autres d’autour d’eux. Ils avaient créé la solitude défendue. Mais on voyait bien qu’une fois la solitude trouvée, ils ne savaient plus quoi chercher.

Alors j’entendis bégayer avec un large frisson, presque de la désolation, presque un sanglot :

— Nous nous aimons bien…

Puis une phrase tendre monta en haletant, essayant les mots, mal assurée comme un oiseau trop petit :

— Je voudrais t’aimer plus.

… À les regarder ainsi ployés l’un vers l’autre, dans l’ombre chaude qui les entoure et qui voile leurs âges sur leurs figures, on aurait cru voir deux amants qui se rapprochent.

Deux amants ! C’était cela qu’ils rêvaient d’être, sans savoir ce que c’était.

L’un d’eux avait prononcé ces mots : la première fois. C’était la première fois qu’il leur paraissait être seuls, bien qu’ils eussent vécu côte à côte.

C’était peut-être, c’était sans doute la première fois que les deux amis d’enfance voulaient sortir de l’amitié et de l’enfance. C’était la première fois qu’un désir de désir venait étonner et troubler deux cœurs qui jusqu’ici avaient dormi ensemble…

À un moment, ils se redressèrent, et le mince rayon de soleil qui passait au-dessus d’eux et tombait à leurs pieds montra leur forme, alluma leurs visages et leurs cheveux, de sorte que leur présence éclaira la chambre.

Allaient-ils s’en aller, m’abandonner ? Non, ils se rassirent ; tout retomba dans l’ombre, dans le mystère, dans la vérité.

… À les contempler, j’éprouvais un mélange confus de mon passé et du passé du monde. Où étaient-ils ? Partout, puisqu’ils étaient… Ils sont au bord du Nil, du Gange ou du Cydnus, au bord du cours éternel des âges. C’est Daphnis et Chloé, près d’un buisson de myrte, dans la lumière grecque, tout illuminés d’un vert reflet de feuillages, et leurs figures se reflétant l’une l’autre. Leur vague petit dialogue bourdonne comme les deux ailes d’une abeille près de la fraîcheur des fontaines, près de la chaleur qui dévore les champs, tandis qu’au loin un char passe chargé de gerbes et d’azur.

Le monde nouveau s’ouvre ; la vérité pantelante est là. Ils sont en désarroi, ils craignent la brusque apparition de quelque divinité, ils sont malheureux et heureux ; ils sont aussi près que possible, s’étant apportés l’un à l’autre autant qu’ils ont pu. Mais ils ne se doutent pas de ce qu’ils apportent. Ils sont trop petits, ils sont trop jeunes, ils n’existent pas assez ; ils sont chacun pour soi-même un secret étouffant.

Comme tous les êtres, comme moi, comme nous, ils veulent ce qu’ils n’ont pas, ils mendient. Mais ils demandent la charité à eux-mêmes, ils demandent secours à leurs présences et à leurs personnes.

Lui, déjà homme, déjà appauvri par ce compagnon féminin, tourné, traîné vers elle, lui tend ses bras indistincts et maladroits, sans bien oser la regarder.

Elle, déjà femme, elle a posé en arrière, sur le dossier, sa figure aux yeux luisants un peu grasse et toute rose, teintée et attiédie par son cœur ; la peau de son cou, satinée et tendue, palpite ; c’est, entre son visage et son sein, le point précieux et délicat de sa pulsation. Demi-close, attentive, un peu voluptueuse de ce qui, d’elle, émane déjà de volupté, elle semble une rose qui se respire. On voit jusqu’aux genoux ses jambes fines, aux bas de fil jaune, sous la robe qui enveloppe son corps en le présentant, comme un bouquet.

Et moi, je ne pouvais détacher les yeux de leurs gestes, et je buvais ce spectacle, la figure collée à leur groupe comme un vampire.

Après le long silence, il murmura :

— Veux-tu que nous nous disions « vous » ?

— Pourquoi ?…

Il sembla s’absorber dans un effort d’attention.

— Pour recommencer, dit-il enfin.

Il répéta :

— Voulez-vous ?

Elle tressaillit visiblement au contact de cette forme nouvelle de sa parole, sous le mot : « vous », comme sous une espèce de premier baiser.

Elle hasarda :

— On dirait que c’est quelque chose qui nous couvrait et qu’on ôte…

Maintenant, il osait plus :

— Voulez-vous que nous nous embrassions sur la bouche ?

Oppressée, elle ne put pas complètement sourire.

— Je veux, dit-elle.

Ils se prirent les bras, les épaules, et se tendirent les lèvres en s’appelant tout doucement, comme si leurs bouches étaient des oiseaux.

— Jean…

— Hélène…

C’est la première chose qu’ils inventaient. Embrasser ce qui embrasse, n’est-ce pas la caresse la plus tendrement petite qu’on puisse trouver et le lien le plus étroit ? Et puis, cela est tellement défendu !…

Il me sembla une seconde fois que leur groupe n’avait plus d’âge. Ils ressemblaient à tous les amants, tandis qu’ils se tenaient les mains, leurs figures toutes jointes, tremblants et aveugles, dans l’ombre du baiser.

Cependant, ils s’arrêtèrent, se détachèrent de la caresse dont ils ne savaient pas encore se servir.

Ils parlèrent, avec leurs bouches toujours aussi innocentes. De quoi ? D’autrefois, de cet autrefois si proche, si court.

Ils sortaient du paradis de l’enfance et de l’ignorance. Ils parlèrent d’une maison et d’un jardin où ils avaient vécu tous deux.

Cette maison les préoccupait. Elle était entourée par le mur d’un jardin ; de sorte que, de la route, on ne voyait que le haut de son toit, on ne voyait pas ce qu’elle faisait.

Ils balbutièrent :

— Les chambres, quand nous étions petits et qu’elles étaient grandes…

— Les pas y étaient moins fatigants à faire que partout autre part.

À les en croire, il y avait entre ces murs quelque chose de secourable et d’invisible, répandu partout ; quelque chose comme le bon Dieu du passé… Elle murmura un air de musique entendu là-bas, et elle dit que la musique se souvient mieux que les personnes.

Ils étaient retombés dans le passé par la douceur naturelle de leur poids ; ils se pelotonnaient dans le souvenir, frileusement.

— L’autre jour, la veille du départ, une lumière à la main, tout seul, j’ai parcouru l’appartement qui se réveillait à peine pour me regarder passer…

Dans le jardin si soigné et si sage, on ne pensait qu’aux fleurs, et pas beaucoup plus qu’elles. On regardait et on voyait la mare, l’allée couverte, et le cerisier qui, l’hiver, quand la pelouse est blanche, a trop de fleurs.

Hier encore, ils étaient dans ce jardin, comme un frère et une sœur. Maintenant, il semblait que la vie était devenue soudain sérieuse, et qu’ils ne savaient plus jouer. On les voyait qui voulaient tuer le passé. Quand on est vieux, on le laisse mourir ; quand on est jeune et fort, on le tue…

Elle se redressa :

— Je ne veux plus me souvenir, dit-elle.

Et lui :

— Je ne veux plus que nous nous ressemblions. Je ne veux plus que nous soyons frères.

Peu à peu, leurs yeux s’ouvrent :

— Ne se toucher que les mains ! murmura-t-il en tremblant.

— Être frères, ce n’est rien.

Elle était venue, l’heure des belles décisions troubles et des fruits défendus. Avant, aucun d’eux ne s’appartenait ; elle était venue, l’heure où ils s’occupaient à se reprendre tout entiers pour faire d’eux ce qu’ils voulaient.

Déjà, ils avaient un peu honte et conscience d’eux-mêmes.

Il y avait quelques jours, vers le soir, ils avaient éprouvé un grave plaisir à désobéir en sortant du jardin contre la défense de leurs parents.

— Grand’mère était venue, du haut du perron tout gris, nous appeler pour rentrer…

« Mais nous sommes partis tous les deux ; nous avons traversé la haie à l’endroit où un oiseau crie d’ordinaire, et où il y a une brèche. L’oiseau s’était envolé et son cri aussi. Pas de vent, et presque plus de lumière. Les branches des arbres se taisaient, malgré leur sensibilité. La poussière, par terre, était morte. L’ombre nous a enveloppés avec elle-même, si doucement, que nous lui aurions presque parlé. Nous étions intimidés en voyant venir la nuit. Il n’y avait plus de couleur aux choses, seulement un peu de clarté dans le noir ; les fleurs, la route, les blés même étaient d’argent… Et c’est la fois où j’ai le plus approché ma bouche de la vôtre.

— La nuit, dit-elle, l’âme surélevée dans une effusion de beauté, la nuit caresse les caresses…

— Je vous ai pris la main, et j’ai compris que vous viviez toute.

« Avant, je disais « ma cousine Hélène », mais je ne savais pas ce que je disais en parlant ainsi. Maintenant, quand je dirai : elle, ce sera tout… »

De nouveau, ils joignirent les lèvres. Leurs bouches et leurs yeux étaient ceux d’Adam et d’Ève. J’évoquai l’infini exemple ancestral d’où l’histoire sainte et l’histoire humaine coulent comme d’une fontaine. Ils erraient dans la lumière pénétrante du paradis, sans rien savoir ; ils étaient comme s’ils n’étaient pas. Quand, — par suite du triomphe de la curiosité, interdite pourtant par Dieu en personne, — ils ont appris le secret, découvert la séparation caressante et entrevu la grande volonté de la chair, le ciel s’est obscurci. La certitude d’un avenir de douleur est tombée sur eux ; des anges, comme des vautours, les ont chassés ; ils ont roulé sur la terre, de jour en jour, mais ils avaient créé l’amour, remplacé la richesse divine par la pauvreté d’être l’un à l’autre.

Les deux petits enfants ont pris position dans le drame éternel. Ils se parlent, et restituent au tutoiement toute son importance reconquise :

— Je voudrais t’aimer plus… je voudrais surtout t’aimer plus fort, mais je ne sais pas comment… Je voudrais te faire mal, mais je ne sais pas comment.

Ils ne disent plus rien, comme s’il n’y avait plus de paroles pour eux. Ils sont au bord d’eux-mêmes, et l’on voit leurs mains trembler entre eux.

Ils obéissent à cette inspiration de leurs mains ; ils vont à tâtons vers le bonheur étrange et tragique, vers la faute heureuse qu’on commet en même temps, vers l’enlacement qui fait que deux êtres recommencent la vie, intimement mêlés, comme un seul être informe.

Je ne les voyais pas distinctement… Il me sembla qu’il porta les mains sur elle, pendant que, les yeux resplendissants, elle attendait. Il me sembla que, dans l’ombre brûlante qui les tenait, il était à demi-dévêtu, et que, des vêtements bouleversés, écartés, sa nudité s’était érigée… Fleur étrange, profonde, qui est la même chose que ses entrailles, que toute sa chair, et que son cœur, et qui est entre eux comme un mystère vivant, comme un miracle, comme un enfant.

… Sans doute, il avait soulevé sa robe, car je perçus cette parole exhalée tout bas, confuse, étouffée, sacrifiée, dans le silence terrible :

— C’est ta vraie bouche.

Et moi je palpitais sur eux, tandis qu’un amour affreux, un amour énorme de la vérité écartelait mon corps sur le mur… Comme si cette haleine les brûlait, les affolait, ils eurent peur, et se levèrent. C’était fini. La poignante aventure qui, par hasard, avait préludé sous mes yeux, continuerait ailleurs et s’achèverait ailleurs.

À peine se sont-ils levés que la porte s’est ouverte. La vieille grand’mère est là, qui se penche. Elle vient du gris, et des fantômes, elle vient du passé. Elle les cherche comme s’ils étaient égarés. Elle les appelle à mi-voix… Par une coïncidence extraordinaire qui, s’harmonise à leur présence, elle a mis dans son accent une douceur infinie, presque — ô prodige ! — de la tristesse.

— Vous êtes là, mes enfants ?

Elle dit avec un petit rire pur, sans arrière-pensée :

— Qu’est-ce que vous faites donc là ?… Venez, on vous cherche…

Elle est vieille, flétrie ; mais elle est angélique, avec sa robe jusqu’au cou. A côté d’eux, qui se préparent à la vie immense, elle est devenue désormais comme un enfant : inactive, inutile…

Ils se jettent dans ses bras, exhaussent leurs fronts vers sa sainte bouche abandonnée. Il semble qu’ils lui disent adieu pour toujours.

Elle s’en va. Et un instant après, eux, sont partis, hâtés comme ils sont venus : unis par l’invisible et sublime lien du mal ; tellement unis qu’ils ne se tiennent plus la main comme en entrant. Mais, sur le seuil, ils se regardent.

Et tandis que la chambre est vide comme un sanctuaire, je pense à leur regard, à leur premier regard d’amour que j’ai vu.

Personne, avant moi, n’a pu voir un premier regard. J’étais à côté d’eux, mais loin d’eux. Je comprenais et lisais, sans être impliqué dans l’étourdissement de l’action, ni perdu dans la sensation. C’est pour cela que j’ai vu ce regard. Eux, ne savent pas quand il a commencé, ne savent pas que c’est le premier ; après, ils l’oublieront ; les progrès urgents de leurs cœurs viendront détruire ces préludes. On ne peut pas plus savoir son premier regard qu’on ne peut savoir son dernier regard.

Je me souviendrai, quand eux ne se souviendront plus.

Je ne me rappelle pas, moi, mon premier regard, mon premier don d’amour. Cela fut, pourtant. Ces divines simplicités se sont effacées de moi. Mon Dieu, qu’est-ce que je garde, pourtant, qui les vaille ! Le petit être que j’étais est mort tout entier sous mes yeux. Je lui survis, mais l’oubli m’a tourmenté, puis vaincu, la tristesse de vivre m’a ruiné, et je ne sais guère ce qu’il savait. Je me rappelle n’importe quoi, au hasard, mais le plus beau et le plus doux est dans le néant.

Eh bien, ce cantique trop tendre que je viens d’écouter, tout plein d’infini et débordant de sourires neufs, ce chant précieux, je le prends, je l’ai, je le garde. Il palpite sur mon cœur. J’ai volé, mais j’ai sauvé de la vérité.