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L’Enfer (Barbusse)/XVII

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L’Enfer (1908)
G. Crès (p. 312-316).

XVII


J’ai donné congé. Je m’en irai demain, le soir, avec mon immense souvenir. Quels que soient les événements, les tragédies que me réserve l’avenir, ma pensée ne sera pas plus importante et plus grave, lorsque j’aurai vécu ma vie de tout son poids.



Le dernier jour. Je me tends pour regarder. Mais tout mon corps n’est plus qu’une douleur. Je ne peux plus me tenir debout ; je chancelle. Je retombe sur mon lit, repoussé par le mur. J’essaye encore. Mes yeux se ferment et s’emplissent de larmes douloureuses. Je veux être crucifié sur le mur, mais je ne peux pas. Mon corps se fait de plus en plus pesant et poignant ; ma chair s’acharne contre moi, et la douleur se multiplie, me heurte le dos, la face, me crève les yeux, me soulève le cœur.

J’entends parler à travers les pierres du mur. La chambre voisine vibre d’un son lointain, un brouillard de son qui traverse à peine ce mur.

Je ne pourrai plus écouter ; je ne pourrai plus regarder dans la chambre. À partir de maintenant je ne pourrai plus rien voir distinctement, rien entendre vraiment ; et moi qui n’ai pas pleuré depuis mon enfance, je pleure, comme un enfant, à cause de tout ce que je n’aurai pas. Je pleure la beauté et la grandeur perdues ; j’aime tout ce que j’aurais embrassé.

Ils passeront là de nouveau, le long des jours, des années, tous les prisonniers des chambres, ils passeront avec leurs morceaux d’éternité. À l’heure où tout se décolore, ils s’assoiront près de la lumière, à la place pleine d’auréoles ; ils se pencheront et se traîneront vers le vide de la fenêtre. Ils s’attendront avec leurs bouches ; ils échangeront un premier ou un dernier regard inutiles. Ils ouvriront leurs bras, ils s’adonneront à leurs tâtonnantes caresses. Ils aimeront la vie et auront peur de disparaître. Ils chercheront ici-bas une union parfaite entre les cœurs, là-haut une durée parmi les mirages et un Dieu dans les nuages.



Le murmure monotone de voix tremble sans cesse à travers le mur. Je n’entends rien que du bruit : je suis comme tous ceux qui sont dans une chambre.

Je suis perdu comme la première fois que je vins ici, comme le soir où j’ai pris possession de cette chambre patinée par les disparus et les morts — avant qu’il se fît dans mon destin ce grand changement de lumière.

Et peut-être à cause de ma fièvre, peut-être à cause de ma haute douleur, je me figure qu’on crie là un grand poème, qu’on parle de Prométhée. Il a volé la lumière aux dieux, il sent dans ses entrailles la douleur toujours renaissante et toujours neuve s’amonceler de soir en soir, quand le vautour vole à lui comme à son nid, — et on prouve que nous sommes tous comme cela à cause du désir : mais il n’y a ni vautour ni dieux.

Il n’y a de paradis que ce que nous apportons dans le grand tombeau des églises. Il n’y a d’enfer que la fureur de vivre.

Il n’y a pas de feu mystérieux. J’ai volé la vérité. J’ai volé toute la vérité. J’ai vu des choses sacrées, des choses tragiques, des choses pures, et j’ai eu raison ; j’ai vu des choses honteuses, et j’ai eu raison. Et par là j’ai été dans le royaume de vérité, si on peut employer à l’égard de la vérité, sans la souiller, l’expression dont se sert le mensonge et le blasphème religieux.



Qui fera la bible du désir humain, la bible terrible et simple de ce qui nous pousse de la vie à la vie, de notre geste, de notre direction, de notre chute originelle ? Qui osera tout dire, qui aura le génie de tout voir ?

Je crois à une forme haute du poème, à l’œuvre où la beauté se mêlera aux croyances. Plus je m’en sens incapable, plus je la crois possible. Cette morne splendeur dont certains de mes souvenirs m’accablent, me montre de loin qu’elle est possible. J’ai été parfois, moi, du sublime, du chef-d’œuvre. Parfois mes visions se sont mêlées d’un frisson d’évidence si fort et si créateur, que la chambre tout entière en a tressailli comme un bois et qu’il y a eu en vérité des moments où le silence criait.

Mais tout cela, je l’ai volé. Je ne l’ai pas conquis, j’en ai profité, grâce à l’impudeur de la vérité, qui s’est montrée. Au point du temps et de l’espace où, par hasard, je me trouvais, je n’ai eu qu’à ouvrir mes yeux, et qu’à tendre mes mains de mendiant, pour faire plus qu’un rêve et presque une œuvre.

Ce que j’ai vu va disparaître, puisque je n’en ferai rien. Je suis comme une mère dont le fruit de chair périra après avoir été.

Qu’importe ! J’ai eu l’annonciation de ce qu’il y aurait de plus beau. À travers moi est passée, sans m’arrêter, la parole, le verbe, qui ne ment pas et qui, redit, rassasiera.



Mais j’ai fini. Je suis étendu, et puisque j’ai cessé de voir, mes pauvres yeux se ferment comme une blessure guérissante, mes pauvres yeux se cicatrisent.

Et je cherche pour moi un apaisement. Moi ! le dernier cri comme le premier.

Moi, je n’ai qu’un recours : me souvenir et croire. Entretenir de toutes mes forces dans ma mémoire la tragédie de cette chambre, à cause de la vaste et difficile consolation dont a résonné parfois le fond de l’abîme.

Je crois qu’en face du cœur humain et de la raison humaine, faits d’impérissables appels, il n’y a que le mirage de ce qu’ils appellent. Je crois qu’autour de nous, il n’y a de toutes parts qu’un mot, ce mot immense qui dégage notre solitude et dénude notre rayonnement : Rien. Je crois que cela ne signifie pas notre néant ni notre malheur, mais, au contraire, notre réalisation et notre divinisation, puisque tout est en nous.