L’Enfer des femmes/Un dernier souper de garçon

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H. Laroche et
E. Dentu, éditeur. A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie (p. 113-120).


UN DERNIER SOUPER DE GARÇON


Le comte se rendit au cercle, raconta tout à Dunel, lui rapporta les propres paroles de sa cousine et dit en terminant :

— C’est une affaire faite, car vous n’êtes pas assez maladroit pour perdre votre procès auprès d’une petite pensionnaire qui, en fait d’hommes, n’a vu que vous et moi. Je ne suis pas dangereux, ajouta-t-il d’un air de doute en caressant ses favoris.

Adolphe partit de bonne heure, après avoir reçu de M. de Cournon une invitation pour le lendemain. Il se promena longtemps sur le boulevard. L’image de Lydie ne le quittait pas. Il était tourmenté du désir de la revoir comme du désir de boire ou de manger quand il avait faim ou soif.

Depuis quelques minutes, Edmond de Flabert marchait à côté de lui.

— Adolphe, cria le duc, que méditez-vous donc avec cet air distrait, préoccupé ?

— Parbleu ! je ne sais ce qui m’arrive, mais je crois que je suis amoureux, ma parole d’honneur !

— Vous ? Allons donc ! vous croyez qu’on peut être amoureux ?

— Oui, je crois tout ce qui m’est bien prouvé, et je suis certain d’être amoureux.

— De votre Adèle !

— Adèle ! Vous m’y faites penser, je devais être chez elle à onze heures et il est bientôt minuit. Qu’elle m’attende ! Je n’irais pas pour cent actions de la banque.

— C’est beaucoup ! Depuis quand donc cet amour nouveau ?

— Depuis tantôt.

— Quel est l’objet charmant ?

— Si je vous le disais, vous ne me croiriez pas.

Adolphe pensait, avec justice, que s’il eût déclaré son amour pour sa future, dont la dot eût affriandé bien des célibataires, on aurait ri ; et ne voulant pas passer pour ridicule, il refusa de dire le nom de celle qui l’avait si subitement frappé.

— Et vous êtes heureux ?

— Pas encore, mais j’espère l’être avant un mois.

— Peste ! La conquête est difficile. Un mois.

— C’est bien long, mais je suis presque certain du résultat. Tenez je vous offre à souper, montez chez moi, j’éprouve le besoin de parler d’elle.

— À cette condition, je vous prête mes oreilles.

Comme le duc pensait qu’il s’agissait d’une maîtresse, Adolphe put sans danger se livrer à son enthousiasme.

— Ah ! mon cher, une femme blanche ! un teint de lis, des dents de souris, une taille comme un roseau, une de ces créatures qui semblent devoir se briser dans vos bras ; puis un sourire qui rend fou, un sourire !…

La conversation s’anima promptement aux fumées des cigares, et, sur ce même divan où Dunel avait si souvent plaisanté sur ses aventures de Camélia, il raconta l’histoire des premiers battements de son cœur presque avec les mêmes expressions et le même sentiment, seulement beaucoup plus puissant cette fois. Il se mit à table avec un appétit féroce.

— Je vois, dit le duc, que l’amour ne vous rend pas malade.

— Je m’imaginais que manger, boire, fumer, aimer pouvaient aller ensemble. Je trouvais autant de jouissance dans chacun de ces plaisirs ; celui que je goûtais dans le moment même me paraissait toujours le plus exquis ; mais ce soir je crois que décidément le plus grand bonheur est dans l’amour, car, vous le voyez, ce pâté de foie gras est délicieux, les truffes en sont fines, je les croque avec un enivrement digne du premier gourmet de Paris, eh bien ! je crois qu’un baiser d’elle serait cent fois plus délicieux.

En disant cela, Adolphe jeta sur son assiette sa fourchette et son couteau, appuya son coude sur la table et mit sa tête dans ses mains.

— Eh ! vous ne mangez plus ?

— Pardon, dit-il, en reprenant doucement sa fourchette. Comme il m’est impossible d’embrasser seulement la main de celle que j’aime, je continue mes familiarités avec ce mélange, qui est du moins une consolation.

— Voyez comme on écrit l’histoire ; on m’a dit ce matin que vous quittiez Adèle.

— Ce n’est pas impossible.

— Vraiment ! Cela me donne une idée.

— Je la devine, votre idée, gardez-la, servez-vous-en, je ne vous en voudrai pas, au contraire.

— Une autre personne m’a assuré que vous vous mariez.

— Cela pourrait être vrai.

— Et vous me dites que vous êtes amoureux ?

— C’est tout à fait réel.

— Lequel croire des trois propos ?

— Tous les trois.

— Vous êtes donc un profond scélérat ? Je vous en fais mon compliment.

Au même moment un violent coup de sonnette retentit à la porte d’entrée. Le domestique ouvrit et, sans demander aucun renseignement, une dame pénétra jusqu’à Dunel.

— Comment, dit-elle, je vous attendais et vous étiez tranquillement en train de prendre de la nourriture. L’inquiétude me rendait folle. Je vous croyais malade, et je suis venue.

— Ne faites pas une scène de sentiment, ma pauvre Adèle, dit de Flabert, ce serait en vain, ce gros monstre ne vous aime plus.

— Ah ! cela n’est pas possible, répondit-elle, en se laissant tomber sur une chaise que Dunel lui approcha sans se lever.

— Un couvert pour madame, cria-t-il en riant.

— Monsieur, vous plaisantez, vous n’avez pas de cœur, dit la jeune Adèle en tirant de sa poche un petit mouchoir entièrement à jour.

— Voyons, ma chère enfant, pas de bêtises, j’ai à t’offrir des viandes froides, de la galantine, des truffes, du pâté, du champagne, des bijoux même, mais de l’amour, point ou plus.

— Je prends les bijoux en souvenir de vous, mais rien ne pourra vous remplacer dans ma tendresse.

— Pas même moi ? lui dit tout bas le duc.

— Passez-moi du pain, interrompit Adèle, qui feignit n’avoir pas entendu.

Elle continua pendant quelques instants de paraître triste pour assurer ce nouvel amant de la sensibilité de son cœur.

— Imaginez-vous qu’il aime une grande jeune fille pâle, mince et innocente.

— Une carafe d’orgeat ! Lui ? Quelle calomnie !

— C’est la vérité. Une femme froide bien certainement.

— Un parfait à la vanille.

— Qu’il veut réchauffer sur ses lèvres.

— Illusion, mon cher Adolphe, la glace fond, mais ne s’enflamme point. Cette femme-là n’est point ce qu’il vous faut et votre amour ne durera pas longtemps. Tenez, moi, je parie qu’Adolphe me revient avant six mois.

— Je vous défends, mademoiselle, de parier de ces choses-là, dit Edmond, comme un homme qui entrait en possession.

— Vous ! vous êtes bien petit, bien maigre et bien blasé pour me défendre quelque chose.

— C’est vrai, dit Adolphe, en caressant sa rotondité naissante.

— Enfin, soupira la jeune femme, je soutiens qu’il quittera sa belle.

— Je le crois aussi ; mais si par hasard c’est une femme qu’il épouse, objecta le duc.

— S’il ne l’épouse pas, il la quittera de fait, si c’est sa femme, il la quittera de cœur.

— Je ne crois pas, dit Dunel.

Ils se levèrent de table, Edmond offrit son bras à Adèle, et lorsqu’ils furent partis, Adolphe se frotta les mains en disant :

— Voilà une bonne liquidation.