L’Enfer des femmes/Une enveloppe

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
H. Laroche et
E. Dentu, éditeur. A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie (p. 265-280).


UNE ENVELOPPE


Le dîner fut assez monotone. Violette était toujours la même ; mais Lydie n’avait pas sur le visage cette quiétude qui lui était particulière ; on l’avait remarqué, quoique légèrement, et l’on se bornait à la trouver un peu souffrante.

Les deux femmes précédèrent au salon Adolphe et de Flabert, qui passèrent un instant au fumoir. Elles avaient bien des choses à dire en revenant sur la conversation de la journée, trop peut-être, pour se parler ; elles se seraient émues et auraient perdu le sang-froid qui allait leur être nécessaire à la rentrée de leurs époux ; de plus, un certain embarras qui succède souvent aux grandes confidences, le silence qui suit les longues confessions, tout cela fit qu’elles ne se parlèrent point. La duchesse avait regardé souvent à la dérobée son amie, qui semblait plongée dans de profondes réflexions. À la fin, elle s’approcha d’elle, et lui dit d’une voix caline :

— Vous ne m’aimez plus ?

— Pauvre amour ! lui répondit Lydie en l’embrassant.

Le duc entrait au moment où sa femme recevait le baiser.

— Vous êtes bien heureuse, madame ! dit-il, la duchesse n’accorderait pas une semblable faveur à moi.

— Est-il vrai ? demanda Dunel.

— Vous êtes bien gais ce soir, messieurs, dit Violette.

— Vous ne voulez pas me répondre, duchesse ? continua Dunel.

— Vous voyez, fit le duc, si j’avais raison.

— Vous êtes cruelle, madame, j’intercède pour mon ami.

— Votre plaisanterie est étrange, interrompit Lydie, qui saisit son amie dans ses bras pour la soustraire au duc.

— Ne sommes-nous pas tous quatre dans la première année de notre mariage, et ne pouvons-nous pas nous permettre de ces petits enfantillages de tendresse qui sont si charmants ?

— Mais, mon ami, murmura sa femme en rougissant.

Adolphe baisa la main de Lydie.

— Allons, duchesse, vous voyez qu’on vous donne l’exemple, soyez indulgente.

Violette, pour en finir, tendit la main à son mari, qui la prit vivement et la pressa sur ses lèvres. Les deux couples formaient un tableau charmant.

— Il faut avouer, dit Dunel, qu’il n’y a pas dans tout Paris deux ménages semblables aux nôtres, et, certes, bien des gens riraient de nos amours. Il faut les laisser rire, et être heureux à nous quatre comme des égoïstes.

— Cher ami, dit Lydie en regardant tendrement son époux.

— Nous sommes les modèles des maris, dit de Flabert en souriant.

— Vous surtout, répondit tout bas la duchesse. Vous avez bien de l’esprit ce soir, monsieur.

— Et vous, vous êtes bien sévère, répondit de même le duc ; ne mettez plus cette robe, je vous en prie, le vert vous sied parfaitement ; mais, c’est une couleur qui promet toujours, elle me fait trop sévère.

Pendant qu’Edmond chuchotait avec sa femme, Dunel en faisait autant de son côté.

— Mon Dieu ! disait Adolphe, qu’on est heureux d’avoir un moment de loisir pour passer une bonne soirée ensemble…

— J’en avais besoin, répondit Lydie, car j’étais triste aujourd’hui.

Un domestique entra en disant :

— On vient d’apporter une lettre pour monsieur.

Dunel brisa le cachet du billet et le parcourut des yeux ; l’enveloppe tomba près du garde-feu.

— Oh ! quel ennui ! dit-il, me voilà forcé de sortir pour une affaire. On prévoit, pour demain, un mouvement à la bourse et je reçois un avis. Il faut que j’aille de suite passage de l’Opéra, et de là chez un de mes collègues. Il me semble, Edmond, que vous êtes intéressé là dedans, et que vous ne pourriez que gagner à venir avec moi.

— Non ; je préfère rester avec ces dames, si elles veulent bien me le permettre.

— Certainement, répondit Violette.

— Pardonnez-moi, je n’ai pas un instant à perdre, adieu, à demain.

Dunel sortit.

— Oh ! la vilaine lettre, dit Lydie en ramassant l’enveloppe et la tournant entre ses doigts.

La duchesse assise auprès de son amie, suivait du regard tous ses mouvements avec une inquiétude extraordinaire.

Le duc tisonnait.

Tout à coup Lydie s’arrêta, ouvrit ses mains et les approcha de son visage comme pour respirer un parfum.

— C’est de l’iris, dit-elle tout bas en se parlant à elle-même ; et en retournant vivement l’enveloppe pour examiner le cachet dont elle réunit les morceaux, elle distingua facilement sous une couronne de myrte un A et un T. Son visage devint livide.

— Violette, regarde dit-elle tout bas, en lui mettant le cachet sous les yeux.

— Mais, quoi donc ? fit la duchesse en se troublant.

Lydie lui prit la main.

— Pourquoi tremblez-vous ? Vous êtes bien maîtresse de vous pourtant. Vous avez peur. Il s’agit de moi, sans cela vous ne vous troubleriez pas.

Le duc se retourna.

— Regardez ce feu, dit-il, voyez quel talent il m’a fallu pour arriver à ce résultat. Qu’avez-vous donc toutes deux à parler bas ?

— Rien, lui répondit vivement sa femme ; Mme Dunel prétend que cette écriture ressemble à la vôtre, moi je soutiens le contraire.

— Oh ! non, dit le duc, j’écris presqu’en ronde, et ceci est une mauvaise anglaise.

— Vous voyez ! dit Violette…

— Décidément ma chérie, reprit le duc, vous paraissez souffrante ce soir.

— Oui, en effet, je souffre davantage depuis qu’Adolphe est parti. Vous savez où il est, monsieur le duc ; en sortant il vous a dit où il allait.

— Mais, oui, chez un de nos amis communs.

— Qui donc ?

— Lascher.

— M. Lascher, je le connais ; il demeure rue du Helder. Oh ! dussions-nous perdre de l’argent dans cette affaire ; je veux que mon mari revienne ; je vais l’envoyer chercher.

Elle se penchait pour sonner ; le duc se leva vivement.

— N’envoyez personne, c’est inutile, madame, j’y vais moi-même, je reviendrai plus tôt.

— Non pas, interrompit Lydie en se plaçant devant le duc.

Elle sonna ; le domestique parut.

— Descendez rue du Helder chez M. Lascher, et dites à monsieur de revenir sur-le-champ, allez vite.

Le domestique sortit.

Le duc et la duchesse avaient échangé des regards d’intelligence ; tous deux, rapprochés par une crainte mutuelle, cherchèrent un moyen d’éviter le danger ; Edmond pensa cependant qu’il pourrait rejoindre le domestique.

— Nous vous demandons, dit-il, la permission de nous retirer.

— Restez, je vous en prie ; je suis nerveuse, la solitude me rendrait plus malade.

Le domestique revint disant que monsieur n’était pas rue du Helder.

— Il est parti sans doute, interrompit vivement M. Flabert ; il est en route pour revenir.

— Ou occupé par d’autres affaires, ajouta Violette. Vous voilà plus tranquille, nous vous laissons.

— Décidément, vous êtes bien pressés de me quitter ce soir.

Lydie n’était plus la même femme.

— Partez donc, ajouta-t-elle.

Puis elle dit au domestique :

— Faites atteler la grande voiture… Je vais vous accompagner jusque chez vous.

— Quelle imprudence ! s’écria la duchesse, fatiguée comme vous l’êtes.

— Non, non, j’ai mille caprices ce soir et vous ne me passez rien.

Elle courut dans sa chambre pour mettre son chapeau.

Mme Dunel, des caprices ! dit Edmond, ce n’est pas naturel.

— Vous ne comprenez rien, reprit Violette impatientée. Adolphe trompe Lydie n’est-ce pas ? Vous voyez bien qu’elle veut courir sur ses traces ; il faut le rejoindre et le prévenir.

— Je fais tout ce que je peux pour m’échapper.

— Il le faut absolument.

Lydie revint. Ils partirent tous trois ; Mme Dunel refusa d’entrer dans l’hôtel de ses amis, et dès qu’ils eurent fermé la porte sur eux, elle dit à son valet de pied :

— Rue des Mathurins, chez la baronne Bertal.

Elle avait voulu se débarrasser des de Flabert et les mettre assez loin pour qu’ils n’eussent pas d’avance sur elle. Elle pensait bien que le duc allait sortir pour avertir son mari ; mais elle espérait arriver avant lui ; en effet, cinq minutes plus tard Edmond, qui n’avait pas eu le temps de faire atteler, montait dans une voiture de remise, et Lydie était dans la Chaussée-d’Antin. Elle n’avait encore qu’un doute, mais déjà trop fort pour qu’elle pût le supporter.

La jeune femme recevait un coup qui ébranla de suite son organisation tout entière. La lettre cachetée de rouge qui sentait l’iris ressemblait trop à celle que Violette lui avait dépeinte dans la journée, pour qu’il lui fût permis de lui prêter une autre origine que celle de la Tourcos. Elle sentait son cœur bondir dans sa poitrine, tellement fort que chaque battement imprimait une secousse à toute sa personne.

Elle regardait passer le monde et croyait toujours reconnaître son mari. Elle s’imaginait ne jamais arriver et trouvait que les chevaux allaient au pas. Enfin, la voiture s’arrêta, le valet de pied descendit, c’était Pierre, l’ancien groom des de Cournons.

Lydie ne se préoccupait plus de rien du moment qu’elle mettait en doute l’amour de son mari ; il n’existait plus pour elle aucune convenance à respecter, aussi dit-elle d’une voix ferme :

— Priez le concierge de demander chez Mlle Adèle Tourcos si M. Dunel y est. S’il n’y a personne, si elle-même est sortie, sachez où elle peut être…

L’ancien groom pâlit ; il avait entendu parler de la lorette et comprit le malheur de sa maîtresse à laquelle il était attaché, pourtant il obéit. Le pauvre garçon tremblait en tirant la sonnette. Mme Dunel attendait les yeux fixés sur cette porte par laquelle Adolphe était entré si souvent autrefois. Enfin, le groom reparut ; elle sentit un frisson glacé passer sur tout son corps.

— Monsieur n’est pas ici, dit Pierre d’un air satisfait ; il ne vient plus depuis son mariage. Cette dame soupe au café Anglais.

— Allez au café Anglais ; vous demanderez si monsieur y est avec cette demoiselle.

La voiture repartit.

— Il la connaissait avant notre union, se disait Lydie, mais il ne l’a pas revue… Je me trompe sans doute, j’ai tort de le soupçonner.

La voiture s’arrêta rue Marivaud. Le domestique s’acquitta de sa nouvelle commission ; il ouvrit lentement la portière et prononça péniblement ces mots, qui pouvaient à peine s’échapper de ses lèvres :

— Monsieur est ici, au numéro 14, avec Mlle Adèle Tourcos et une de ses amies.

Lydie fit un mouvement de retraite sur elle-même, à la violente commotion qu’elle reçut.

— C’est bien, dit-elle, rentrez.

Mme Dunel ne chercha pas davantage. Adolphe avait menti ; elle en savait assez. Cette horrible faute résumait pour elle tous les écarts dont un homme peut se rendre coupable.

Elle n’entendait plus, un bourdonnement l’assourdissait. Le sang, dont la circulation se précipitait outre mesure, se portait violemment à la tête ; elle croyait entendre des cris répétés à des intervalles égaux ; elle ne voyait plus qu’un nuage épais qui semblait se refouler sur ses yeux ; les lanternes des voitures qui se croisaient formaient des lignes de feu que seule elle apercevait encore. Dans le désordre de ses pensées elle retrouva Violette, dont les principes terrestres l’avaient affligée ; son mari la trompait. Rien ici bas n’était donc vrai ! Il lui paraissait impossible de rester au monde dès qu’elle n’avait plus de foi. Pendant un moment elle leva les yeux comme pour s’en aller du regard au ciel. Les aberrations et les mensonges qui se rencontrent dans le monde paraissaient déjà dans son esprit comme les souvenirs d’une vie passée. Une minute après, elle descendit de voiture, se précipita dans la maison et monta chez elle d’un pas hardi, si promptement que Pierre eut peine à la suivre. Jamais elle n’avait paru si forte. Elle ne reconnaissait plus cette maison, cet escalier ; tout était changé, tout lui paraissait affreux ; elle y rentrait avec répugnance. Arrivée dans son appartement, elle vint jusqu’au milieu de sa chambre et s’affaissa sur elle-même comme des vêtements vides qui tombent à terre. Un torrent de larmes s’échappa de ses yeux. Ce n’était point de chagrin qu’elle pleurait, mais par suite d’un ébranlement général du système nerveux, car elle n’avait pas encore la possibilité de penser.

Pendant plus de deux heures, Lydie resta dans la même position, pleurant sans avoir la conscience de l’état dans lequel elle se trouvait et du malheur qui l’avait frappée, puis elle se remit peu à peu ; plus la connaissance lui revenait, plus elle ressentait vivement sa douleur. Ses yeux, distinguant les objets qui l’entouraient, s’arrêtaient sur chacun d’eux avec des angoisses indéfinissables. Elle croyait voir les murs et les tentures pleurer avec elle. Tous les souvenirs torturaient son esprit ; elle souffrait autant que si des milliers d’aiguilles lui fussent entrées dans les chairs.

Enfin elle entendit fermer doucement la porte ; c’était son mari qui rentrait.

— Le voici, pensa-t-elle.

La foi, dans le malheur, ne suit pas toujours le malheur même, et Lydie, sentant près d’elle cet homme qui personnifiait sa vie et son bonheur, eut un dernier espoir.

— Il est impossible, se dit-elle, que tout soit fini.

Elle essuya ses yeux, se leva brusquement et fit un pas pour aller trouver Dunel, puis s’arrêta ; elle éprouvait une sorte de honte et de dégoût.

Tandis que ses sentiments se heurtaient les uns contre les autres, il vint frapper à sa porte et la tira de ses incertitudes.

Elle ouvrit elle-même.

— Vous n’êtes pas encore couchée, ma chère ; êtes-vous souffrante ?

— Non. Mais d’où venez-vous si tard ?

— Ne m’en parlez pas ; je viens de m’occuper des affaires les plus ennuyeuses… je sors à l’instant de chez Larcher.

— Vous n’avez été que là ?

— Absolument. J’y suis depuis que je vous ai quittée.

— Vous mentez.

— Mais je vous assure que non, répondit Adolphe très étonné.

Elle lui saisit les mains et, le regardant fixement, lui dit d’une voix pénétrante :

— Ne mentez pas.

Le contact de ces mains glacées, ce visage pâle, que Dunel n’avait pas encore remarqué, le feu de ces yeux, enfin la puissance surnaturelle de la douleur poussée au paroxisme, tout cela le troubla. D’ailleurs, il avait aimé sa femme et gardait encore pour elle une amitié, basée sur la haute estime où forcément il la tenait dans son esprit. Il fut saisi d’une sorte de frayeur et se tut, restant les yeux fixés sur sa femme comme pour l’interroger.

— Longtemps je me suis abusée sur les choses de la vie, dit-elle. En voyant le monde je me suis détrompée, mais je croyais toujours en vous, et comme en vous seul était tout mon bonheur, je n’ai pas été moins heureuse. Je remerciais Dieu de nous avoir unis. Vous avez menti ! Comme tout ici bas vous n’étiez pas vrai. Vous appartenez à ce monde que mes sentiments me font trouver odieux. Il est inutile d’entrer dans une suite de mensonges et de dissimulations indignes de moi. Je me suis trompée. Par charité, sans doute, vous ne vouliez pas me désabuser ; mais aujourd’hui parlez à cœur ouvert. Vous voyez, je suis calme. Je veux connaître au juste notre avenir.

L’accent solennel avec lequel ces paroles avaient été prononcées, l’air digne de Lydie qui, sachant la vérité, n’adressait aucun reproche à Dunel, tout cela paraissait si sérieux qu’il pensa que sa femme était très forte, et crut devoir régler de suite son compte avec elle, pour éviter dorénavant toute explication et fixer définitivement la paix de l’intérieur.

— Ma chère, dit-il, vous êtes très jeune, vous n’avez pas d’expérience. Vous voulez savoir la vérité, je vous la dirai ; si votre affection pour moi doit en ressentir une atteinte, je vous en demande pardon d’avance ; mais il est nécessaire d’assurer notre bonheur en l’appuyant sur des réalités et non sur des fictions.

— Parlez, je vous écoute.

— Il est trop tard ; demain matin, après le déjeuner, nous causerons posément de tout cela.

— Oh ! non, tout de suite, je vous en prie.

— J’ai besoin de repos, vous aussi.

— Je ne dormirais pas ; ne vous inquiétez donc pas de moi.

— Il n’est pas l’heure de causer. Demain vous serez plus calme, vous m’écouterez mieux. Bonsoir et pardon. Il embrassa sa femme et partit enchanté de l’avoir trouvée si indulgente. Il voulait préparer un peu son dis cours, puis il avait envie de dormir.

Lydie le laissa sortir sans pouvoir lui dire un mot.

— Il part, pensait-elle, quand tout un avenir est renfermé dans ce qu’il doit me dire. Il pourra dormir !

Elle était dans une agitation extrême. Tout reposait autour d’elle, jusqu’à son mari ; rien n’était dérangé dans sa maison, et cependant depuis quelques heures son existence était interrompue. Elle voyait se dresser devant elle cette raison dont Violette lui avait parlé et qui faisait taire les douleurs, oublier les maux.

Puis elle pensait qu’il y avait ici bas des gens qui se suicidaient, des fous et des religieux, ce qui prouvait que quelques-uns ne pouvaient pas s’asservir à cette raison commune.

Le jour vint enfin, et toute la vie de la jeune femme était moins longue dans son souvenir que cette soirée et cette nuit. La femme de chambre annonça que le déjeuner était servi. Elle fit une étrange figure en voyant sa maîtresse habillée sans avoir eu besoin d’elle.

Lydie se rendit à la salle à manger.