L’Enfer des femmes/Une idée bizarre

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H. Laroche et
E. Dentu, éditeur. A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie (p. 203-212).


UNE IDÉE BIZARRE


Au moment où les époux se mettaient à table, le duc entrait dans le salon de Violette. Il s’attendait bien à quelque nouvelle espièglerie de la duchesse, mais non, certes, à ce qui l’attendait ; aussi la provision de stoïcisme qu’il avait faite s’enfuit-elle quand il aperçut Mme de Flabert.

Elle portait une robe mauve à plusieurs jupes, relevée par des nœuds de dentelles noires et blanches ; ses cheveux renversés en rouleaux et frisés à l’antique étaient séparés par des bandelettes d’or ; elle avait placé sur le côté gauche de sa tête une pensée naturelle ; ses boucles d’oreilles, sa broche et ses bracelets représentaient des chaînes brisées. Le duc fut stupéfait en regardant sa femme.

— Qu’avez-vous donc, monsieur ? lui dit-elle en riant.

— Je regarde votre toilette, madame.

— Est-ce qu’elle ne vous plaît pas, malgré son originalité ?

— Au contraire.

— À la bonne heure ! Cela m’eût étonnée beaucoup, beaucoup, en vérité.

Le duc avait repris son sang-froid. Violette retenait un sourire sur ses lèvres. Le dîner et la soirée se passèrent sans qu’ils s’adressassent un seul mot. Dix heures sonnèrent, et la duchesse dit à son mari :

— Monsieur, si vous ne vous habillez pas, vous serez en retard, et votre ami de la rue des Mathurins vous grondera.

De Flabert avait atteint le paroxisme de l’impatience. Il fronça le sourcil et sortit. Il lui sembla que dans la rue même il entendait rire sa femme, dont il voyait toujours la figure moqueuse. En se rendant tout furieux à la soirée, il rencontra Dunel, qui sortait et qui monta dans sa voiture.

— Mon cher, lui dit ce dernier, qu’avez-vous donc ? Vous paraissez de bien mauvaise humeur.

— Décidément, ma femme a trop d’esprit, répondit le duc en faisant craquer ses doigts qu’il tortillait pour soulager ses nerfs.

— Elle s’initie toujours aux secrets de votre vie ?

— Plus que jamais.

— Il faut savoir comment elle s’y prend.

— Cent fois je l’ai voulu ; c’est impossible.

— Il faut lui faire des reproches ; elle vous compromet sans doute.

— Eh ! non, puisque personne ne connaît les moyens qu’elle emploie. Ah ! je ne puis vous dire tout ce que j’éprouve d’inquiétude, de contrariété, de colère.

— Pauvre Edmond ! dit Adolphe en riant, que vous a-t-elle fait encore ?

— Jugez-en. Ce matin, avant de déjeuner avec vous, j’avais été voir Anna. Elle était coiffée singulièrement et mise avec une originalité tout à fait piquante. Aussi m’avait-elle plu davantage que de coutume ; je lui avais fait compliment de sa robe, et l’avais priée de la remettre demain. Toute la journée, je m’étais rappelé l’arrangement gracieux de cette toilette. Je rentre chez moi et je trouve la duchesse, ma femme, habillée exactement comme Anna. Une reproduction comme celle d’un miroir. À ma place, qu’auriez-vous fait ?

— J’aurais bien ri.

— Moi, je ne trouve pas la chose plaisante. Je ne suis plus mon maître ; cette enfant de dix-neuf ans s’est emparée de mes pensées.

— Oh ! c’est bien amusant, dit Dunel.

— Soit fureur, soit crainte, ses sourires me font pâlir.

— Pauvre Edmond !

Adolphe riait de si bon cœur, que le duc comprit la maladresse qu’il avait faite en confiant une semblable position à son ami. Ce fut la dernière fois qu’il ouvrit la bouche pour parler de ses singuliers déplaisirs. Le duc n’avait jamais prévu de pareils tourments dans son ménage et était le plus malheureux des hommes sans avoir rien à désirer. Il se répétait sans cesse qu’il ne pouvait vivre ainsi. L’homme ne souffre jamais de sang-froid le ridicule, et de Flabert était à ses propres yeux un sujet de moquerie. Le pauvre mari résolut de parler le soir même à sa femme et de lui signifier que cette conduite lui déplaisait. Elle rira, pensait-il, mais je me fâcherai sérieusement et je la menacerai d’une séparation. Je la renverrai en Russie, chez son père, sous un prétexte quelconque.

Ils arrivèrent chez Anna.

— C’est vous ! dit Adèle en apercevant Adolphe. Quelle surprise ! Je suis enchantée de vous voir. Asseyez-vous près de moi.

Puis elle ajouta tout bas :

— Vous voyez l’effet de ma prédiction : j’avais dit un an, il n’y a que six mois, et vous voilà.

Elle se tourna vers de Flabert :

— Savez-vous que cette année-ci était au mariage ?

— Bah ! on est marié chez soi ; mais on ne l’est pas ici, dit l’un des invités.

— C’est juste, répondit Adèle, en tendant une main à Dunel et l’autre à de Flabert. Je ne vous en veux point ; nous oublierons vos voyages. Dansons !

Elle garda la main d’Adolphe et fit signe à Anna qui vint au duc. Le quadrille commença.

En dansant, l’air passant dans les cheveux d’Adèle les avait complétement ébouriffés, ils ressemblaient à de la poussière. Son chignon s’allongeait sur son cou comme les coiffures poudrées. Ses cils et ses sourcils, couverts de cosmétique, formaient un double cercle noir sous l’ombre de ses cheveux défaits ; autour de ses yeux naturellement humides, une trace bleue s’étendait en nuance d’azur jusqu’au milieu de ses tempes. Sa figure, d’un ovale régulier, était petite, son nez fin et délicat, ses yeux énormes, sa bouche un peu épaisse, ses lèvres, qu’elle mordait sans cesse, étaient rouges comme du sang et restaient toujours disjointes comme n’ayant pas la force de se rapprocher. Sa robe de tulle blanc, bouillonnée en neige et parsemée de fleurs, trainait de tous côtés et à chaque pas il lui fallait la relever. Elle avait la tête en avant et son corsage tombant avait l’air de ne point tenir sur ses épaules, on eût dit qu’elle allait à tout instant sortir de sa toilette. Cette femme avait ce qu’on appelle un grand succès. Elle était à la mode et, quoique fatiguée déjà par le plaisir, elle eût été belle sans son regard d’usurier. Dunel, en la voyant, se rappelait sa vie de garçon, ses plaisirs bruyants et se sentait revenu dans son élément.

La contredanse finit. Il prit le bras de son ami, l’emmena dans un salon voisin et lui dit, en s’étendant sur un sofa :

— Ma foi, mon cher, si la vertu est aimable, la légèreté est très amusante. Je renais en voyant ces charmantes filles folles et riantes, dont on médit parce qu’elles ont arboré le drapeau de l’indépendance. Décidément je n’étais pas né pour faire des idylles. Les nymphes, l’amour, l’hymenée sont trop blonds pour mon goût ; je préfère les bacchantes et le vin ; la réalité qui boit, qui mange, qui danse et qui chante. Adèle est ravissante ce soir et même Anna ne manque pas d’un certain charme, n’est-ce pas ?

— Peu m’importe ! dit Edmond, Anna est, des pieds à la tête, une médiocrité ; une de ces maîtresses qu’on prend et qu’on laisse sans les avoir presque regardées ; de ces femmes qui gagnent l’amitié d’une célébrité et sont remarquées par cela même. Elle n’a pas de goût : c’est une poupée que les modistes et les couturières habillent à leur fantaisie et sur laquelle elles essaient les modes les plus risquées ; un objet de luxe, enfin, sur lequel les sots, comme moi, montrent plus ou moins de diamants suivant leur fortune ou leur vanité. Elle garde de tout cela le plus qu’elle peut et s’en fait de bonnes rentes, suivant les conseils de la fourmi.

— Voilà jusqu’où vous poussez l’enthousiasme pour Anna ?

— Non seulement je n’ai pour elle ni une fantaisie, ni un caprice ; mais elle m’est tout à fait indifférente.

— Pourquoi donc l’avez-vous prise ?

— Parce qu’à mon retour à Paris je l’ai rencontrée la première.

— Pourquoi la gardez-vous ?

— Elle est commode ; elle ne me fait jamais de querelle, ne se plaint point ; tout lui est égal pourvu qu’on lui donne ce qu’elle a demandé dès le début ; elle ne me tourmente pas, enfin, et je veux autant que possible m’épargner les mauvais côtés d’une existence qui ne me donne plus d’enivrement.

— Vraiment, Edmond, vous êtes l’homme le plus blasé que je connaisse.

— Je suis fatigué de tout. Vous me disiez ce matin que votre ménage vous ennuyait ; moi, je suis las de tout ce qu’on nomme plaisirs.

— Je vous laisse, interrompit Adolphe en se levant, et je vais prier qu’on vous chasse ; vous manquez de gaieté ce soir. Quelle longue figure vous avez !… Je vais prendre du punch.

Le duc, poursuivi par le souvenir de la duchesse, éprouvait le besoin de taquiner quelqu’un pour se distraire. Il l’entra dans le salon et dit à la Tourcos :

— Vous perdez votre temps, ma chère, il n’y a pas de replâtrage possible, Dunel ne vous reviendra pas.

— Vous croyez ? Pourquoi pensez-vous que je désire séduire ce monsieur ?

— Parce qu’en dansant, vous lui faisiez des yeux… Mais cela ne mordra pas.

— À cause de son amour pour sa femme peut-être ! Quelle bonne charge !

— Non, mais il n’a plus envie de vous.

— Vous voulez me piquer. Parions cent louis qu’il me revient. Les tenez-vous ?

— Vous voulez toujours parier !

— Pour gagner.

— Quand vous perdez vous ne payez point, pourtant j’accepte.

La soirée se passa très bruyamment, on se grisa pendant le souper ; ensuite on se mit au jeu où les hommes perdirent plus qu’ils ne gagnèrent. Personne ne fut certain de ne pas s’être ennuyé.

Quand tout le monde se sépara, Anna compta son argent, puis sourit en se regardant dans la glace et dit à sa femme de chambre :

— On s’est bien amusé, n’est-ce pas ?

Pendant ce temps, Lydie lisait au lieu de dormir et, pour la vingtième fois, Violette rêvait qu’elle avait un enfant.