L’Ennemie intime/2/3

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Édition de l’Illustration (p. 39-42).


III

Il n’attendit pas l’arrêt du train. Il sauta sur le marchepied du wagon et il entra dans le compartiment où Geneviève était seule. Elle ne le vit même pas : elle sentit une présence foudroyante, deux grands bras sur ses épaules, une bouche sur sa bouche et le contact de ce vêtement en grosse laine gris de fer, tissée dans le pays, qu’il portait toujours et qui était comme une part de lui-même : sa rugueuse écorce, imprégnée de la mielleuse odeur du tabac anglais. Il la pressait et la ployait si fort qu’elle chancelait, dans l’espace étroit entre les banquettes. Quand l’étreinte se desserra, et qu’ils tremblaient tous deux, trop ivres pour parler, elle ne le vit pas encore, à travers le tumulte du sang qui lui battait aux paupières et l’aveuglait d’une flamme fumeuse. Elle entendit seulement qu’il disait : « Prends garde ! »

Il la tenait par le poignet. Elle descendit. L’air vif la dégrisa.

C’était une halte en pleine campagne, sur un plateau balayé du vent.

Derrière la gare il y avait une automobile grise.

« Bertrand ! »

Geneviève le voyait enfin, assis coude à coude avec elle. Il était sans chapeau. Ses cheveux noirs découvraient son front hâlé, marqué de ces rides précoces qu’ont les hommes du plein air. Ses yeux, couleur de châtaigne mûre, avaient le regard rieur d’un enfant étourdi. Le nez droit était un peu charnu, la bouche sensuelle et bonne. Pas d’autre beauté que la force mâle et la haute taille. À la boutonnière, le mince liséré de la Médaille militaire et le filet rouge de la Légion d’honneur. Deux doigts manquaient à la main gauche, sous le gant de peau tannée.

La voiture démarra.

Sur toute l’étendue visible, quelques masures se confondaient au moutonnement des bruyères qui commençaient à fleurir. Il y avait des places mauves et d’autres d’un pourpre pâle. Çà et là, des ajoncs, des genêts en fusées d’or, des sables jaunes, la grisaille du granit brodé de lichen, des bouquets de bouleaux légers qui ne faisaient pas d’ombre, des pinèdes récemment plantées, régiments de petits arbres rigides partis à la conquête du plateau. Dans une dépression, un étang noir glacé de rose par le ciel. Au nord, très loin, les croupes des Monédières, gris de fumée, bleu de fumée. Plus loin encore, à l’est, une pointe d’argent, un cygne dans les nuages : la haute crête du Mont-Dore. Et le soir, avec ses magies, qui allait venir.

— Ma chérie !

De sa main mutilée, il maniait le volant, fier de son adresse patiemment apprise. Les yeux bleus de Geneviève l’enveloppaient d’une fluide douceur. Elle demanda :

— Tu m’aimes autant que je t’aime ?

— Bien davantage !

Elle se rappela le ton dédaigneux de Gérard Lacoste : « Bernard ! Quelle brute ! » et elle compara le jouvenceau féminisé avec le rude chasseur qui avait été un rude soldat. Bertrand de l’Espitalet ! Des muscles d’athlète, un cœur de bon petit garçon, brave sous les obus et faible devant la femme. De l’esprit et pas de jugement. Avec cela, la prétention d’être habile en affaires et capable de gagner beaucoup d’argent, comme les autres. Très généreux. Un peu égoïste. Un homme…

— Tu vois, dit-elle gaiement, j’ai suivi tes instructions qui auraient pu m’arriver plus tôt, soit dit sans reproches.

— Savais-je quand je serais libre, et toi, tu attendais ta duègne.

— Peu importe ! Je suis là, et si heureuse, mon amour, si heureuse !

— Que tu es charmante ! fit-il attendri. Moi aussi, je suis heureux de t’emmener à la Sarrasine, comme autrefois. Tu te souviens ?… Tu revenais aussi de Villefarge…

— Notre première nuit…

Il lui donna un baiser sans cesser de surveiller la route.

— Recommencer ! Cela me tentait. Et c’est presque un anniversaire.

— Deux ans déjà.

— La seconde nuit.

— Hélas ! Elle sera brève, mon pauvre amour. Il faut que je sois à Brive au petit jour, de manière à descendre réellement dans un hôtel. Il faut que je puisse téléphoner à Paris avant l’heure où l’on m’enverrait chercher à la gare d’Orsay. Il faut que je puisse justifier mon retard, empêcher que l’on ne télégraphie à Villefarge ou à Puy-le-Maure. Je suis surveillée, même de tous. On se méfie de tout.

L’homme, déçu dans son désir, se soulage par la brutalisé. Bertrand jura violemment.

— Quelles complications !… Évidemment, je ferai ce que tu veux, mais je n’essaie pas de comprendre. Je te croyais libérée.

Elle dit avec un pauvre sourire tout près des larmes :

— Libération conditionnelle.

Il continua d’exhaler sa mauvaise humeur.

— Heureusement que tu es rusée. J’admire la finesse des femmes.

Geneviève repartit :

— Ne m’admire pas trop. Je n’étais pas menteuse. Je le suis devenue pour me garder à toi.

— Je le sais, fit-il repentant. Je n’ai pas voulu te blesser. D’ailleurs, dans ton cas, tout est permis. Il n’y a pas de mensonge. Il n’y a que du camouflage.

Geneviève ne voyait pas la différence. Bertrand ne s’attarda pas a l’expliquer, n’étant pas, dit-il, de ceux qui se perdent « dans les barbelés de la psychologie ».

— N’aie pas de honte, ma chérie. Si une femme a des excuses d’aimer en contre-bande, c’est bien toi.

Ils étaient mal à l’aise, humiliés par une contrainte qui leur fermait la bouche. Une convention tacite, grosse de malentendus, créait entre eux un domaine interdit, comme il arrive toujours quand un des amants n’est pas libre et que l’autre ne doit pas ou ne peut pas l’aider à s’affranchir. Geneviève connaissait assez bien la vie de Bertrand. Bertrand ignorait presque tout de la vie de Geneviève. Même dans la folie dès premières careses, lorsque montent aux lèvres des amants, avec les baisers, ces aveux imprudents qu’on regrette le lendemain, elle était restée mystérieuse. Des larmes. Un cri. « Tu m’as Sauvée. » Plus tard, elle avait écrit : « Je suis tombée aux mains d’un méchant homme, méchant et vicieux. Mais je me suis reprise. Ses vices mêmes me défendent de lui, et je t’appartiens à toi seul. » Peut-être en eût-elle dit davantage s’il avait su ou s’il avait osé l’interroger… Il ne semblait pas tenir beaucoup à recevoir des explications plus précises, et il s’était accoutumé au silence de Geneviève.

Il avait en elle une confiance instinctive. Il lui savait gré de n’exiger de lui aucune promesse qui eût engagé l’avenir. Peut-être, la crainte d’un partage physique, le seul qui soit vraiment intolérable à la plupart des hommes, eût poussé Bertrand aux résolutions extrêmes qu’il avait envisagées quelquefois, dans les crises d’inquiétude. Alors, il eût accepté, pour posséder Geneviève et la posséder seul, toutes les complications sentimentales et matérielles qui, maintenant, l’effrayaient. Il est vrai que sa vie était difficile. Geneviève ne se plaignait pas. Elle ne demandait à Bertrand que ce qu’il pouvait lui donner. Rassuré, trop rassuré, Bertrand jouissait de trouver une amie dans sa maîtresse délicieuse, mais il prenait l’habitude de ne lui parler que de lui, lorsqu’il ne lui parlait pas d’amour.

Derrière eux, le soleil se couchait. De l’incendie céleste, brûlant au ras du plateau, ils n’apercevaient que le reflet sur le ciel oriental, cette irisation plus rose que l’aurore, cette nacre qui s’avive, chatoie, pâlit et se brise en éclats diamantés dont chacun est une étoile. Un nuage, flamant vermeil posé sur l’épaule bleue d’une colline, se déformait miraculeusement. Il fut une touffe plumeuse, un flocon d’or, un poisson d’argent, une grappe de glycine et, diminué, aérien, dans le verdissant espace, une palombe couleur du soir.

Des masses sombres, de longues lignes simplifiées s’étendirent sous la féerie mourante du ciel. La voiture croisait des troupeaux, indistincts dans la poussière soulevée. Des chiens aboyaient. Le berger ne se hâtait pas de dégager la route, et l’automobile, frôlée par la houle des toisons, barrissait comme le mammouth qui avait habité ces plateaux, dans les anciens âges du monde. Puis elle repartait, mêlant sa poussière à la poussière du troupeau. C’était encore la lande, les étangs, les bouleaux, l’odeur sauvage. Au loin, un feu s’alluma, et ce premier feu, fanal perdu sur l’océan brun des bruyères, élargissait à l’infini la solitude.


La Sarrasine apparut, au bout du rayon lumineux des phares. Les arbres d’une avenue avaient fui. Un rond-point précédait la façade, blanche dans la lumière coupante. La secousse de l’arrêt tira Geneviève d’un doux engourdissement.

— Venez, dit Bertrand. Vous excuserez la rusticité de l’accueil.

Elle entra dans cette maison où la ramenait un désir plus fort que sa prudence. Elle remit ses pas dans les pas qu’elle avait faits, un soir pareil à celui-ci, le cœur révulsé sous la curiosité réprobatrice des domestiques, et avec cette inquiétude de l’heure qui suffirait à glacer l’amour.

De cette maison de Bertrand, elle n’avait presque rien vu, et, à force d’y penser, elle l’avait recréée à sa manière. Elle reconnaissait le brasero de cuivre et les panoplies du vestibule. Portes ouvertes, elle entrevit la salle à manger aux vastes bahuts, le salon inhabité. Une femme noiraude, qui portait sans grâce un tablier brodé, vint prendre son manteau et son nécessaire.

Bertrand répétait :

— Quelle hospitalité ! Vous dînerez fort mal. J’en suis confus. En attendant, voulez-vous vous reposer ? Stéphanie vous accompagnera et sera tout à votre service. Vous entendez, Stéphanie ?

— Oui, monsieur. La chambre rouge est prête. Faut-il monter les autres bagages.

— Ils resteront dans la voiture. Madame repart ce soir. Je la reconduirai à son train. Mais vous et Joséphine ne vous croyez pas obligées de veiller.

Geneviève pensait qu’il donnait trop d’explications et que ses gens n’en seraient pas dupes.

Une lampe brûlait, sur une table basse, contre le rideau de damas qui descendait d’une couronne en bois doré et enveloppait le chevet du lit. Sur les fenêtres, les murs, les portes, se drapait en plis chatoyants la magnifique vieille soie, couleur de cerise sombre. La chambre était comme un coffret où les voix du dehors ne pénétraient pas. La plus belle de la maison, réservée aux hôtes qu’on voulait honorer, elle s’ouvrait rarement depuis que les vieux l’Espitalet étaient morts et que Bertrand habitait seul la Sarrasine.

Sur la cheminée, il y avait un cartel d’écaille et de Bronze. Geneviève regarda le cadran. Naguère, avant de quitter la chambre où bleuissait une aube de juin, elle avait eu ce geste puéril d’arrêter le balancier. Après deux ans, les aiguilles marquaient encore cette heure morte d’une nuit d’amour que Geneviève et Bertrand allaient revivre.

Alors, comme une vague de fond, les souvenirs se levèrent. Geneviève se rappela le reflet de la lampe sur les murs rouges, le visage radieux penché sur son visage en larmes et la simplicité de leur double don, si chaste dans son audace. Elle se rappela qu’elle avait redouté ce don, à cause des vilenies qui souillaient en elle l’idée de l’amour. Mais avait-elle une idée de l’amour avant cette nuit ? Elle avait traversé un marécage infernal. Échappée aux démons, elle abordait à une rive bienheureuse. Elle s’y retrouvait jeune, presque virginale, et, lorsque les bras de son bien-aimé se refermaient sur elle, elle entendait, dans le bruit terrible que faisait son cœur, une sorte d’écroulement lointain, comme si toute sa vie passée, brusquement détachée d’elle, tombait et roulait au gouffre du temps.

« J’ai eu cela », se dit-elle dans le sombre éblouissement du souvenir. « Rien ne peut faire que je n’aie eu cela… »

Mais l’angoisse la prit, l’angoisse panique de ceux qui ont osé dire : « Je suis heureux », car le pauvre bonheur humain offense l’ordre du monde et fait se lever, dans les ténèbres de l’avenir, un dieu jaloux.