L’Ennemie intime/2/4

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Édition de l’Illustration (p. 42-45).


IV


Ils dînèrent, séparés par la table qui portait, en son milieu, un bouquet de fleurs mélangées, tout rond, entre deux compotiers de fruits. Un valet pataud servait avec une application maladroite. Sa présence pesait sur le couple. Geneviève mangeait à peine, et Bertrand s’en désola. La bonne chère, qui est traditionnelle en Limousin, tenait une place importante dans sa vie de célibataire et de campagnard, et, comme tous les gens robustes, il ne concevait pas qu’un événement heureux ou triste pût couper l’appétit à une personne bien portante. Le menu de ce dîner était simple et tout ordinaire. Un vrai repas de chasseurs. On voyait assez que le maître de la Sarrasine n’avait pas coutume d’y traiter des Parisiennes.

Geneviève dit en souriant qu’à défaut de Parisiennes on pouvait traiter des Limousines. Bertrand affirma :

— Jamais de femmes chez moi.

— Jamais ?

— Des voisins, des clients, le notaire, le curé, ma tante de l’Espitalet avec ses enfants. Je ne compte pas Mme Laborderie.

Geneviève ressentit un petit choc désagréable.

— Elle est donc venue à la Sarrasine ?

— Vous la connaissez ?

— J’ai entendu parler d’elle à Puy-le-Maure.

Il dit, franchement :

— Elle est venue voir mes bœufs que je lui ai vendus le plus cher possible, après une discussion serrée, et, comme il pleuvait des câbles, je l’ai priée à déjeuner. Mais ça n’est pas une femme, c’est le parfait garçon manqué. Un type que j’abhorre. Beaucoup de mérite, assurément. Très instruite. Bachelière. La gloire du lycée de Rodez, et capable d’être un cordial camarade quand ses intérêts ne sont pas en jeu. Mais ces femmes modernes qui savent tout et n’ont pas de gorge, elles me plaisent comme la grippe ! Je suis traditionaliste en amour. J’aime la belle chair, douce et fleurie. C’est un goût français.

— Un goût de province, dit Geneviève, et ils rirent tous deux comme si leur entente s’était soudain resserrée.

Pour ne pas compromettre son amie devant le domestique qui bavarderait, Bertrand ne faisait aucune allusion à Villefarge et à Paris. Aussi revenait-il fatalement à lui-même, ce qui lui soulageait le cœur, mais risquait de l’assombrir. Il se plaignait — qui donc en France ne se plaint pas ? — et parce que Geneviève prétendait que la terre enrichit ses possesseurs, il se fâchait presque, mais, bientôt, donnant un tour de plaisanterie à ses récriminations, il accusait le fisc, la concurrence étrangère, la propagande communiste, l’esprit démagogique des lois, la corruption des politiciens. Sa verve devint plus amère. Geneviève songea aux propos du Dr Bausset, aux paroles de sa marraine : « Les affaires de Bertrand me préoccupent. » Elle observa les reprises de la belle toile ouvrée, les fêlures des porcelaines, une cendre de poussière au pli d’un rideau. Cela signifiait le désordre et le coulage que l’homme ne voit pas, jusqu’à ce qu’il en subisse les conséquences tragiques. Comme chez M. Capdenat, tout, à la Sarrasine, disait la maison sans femme, le maître livré aux serviteurs, insouciant de cette dépendance, parce qu’il était jeune et vivait beaucoup au dehors. Il n’en souffrait pas encore, ou il croyait n’en pas souffrir. Mais un jour viendrait où, moins jeune, il serait moins patient. Alors…

Le café était servi dans le salon. Geneviève et Bertrand se perdirent parmi les steppes du parquet ciré où le tapis d’Aubusson mettait une oasis pâlissante. Ce salon, froid en toute saison, était bien laid, malgré quelques beaux meubles du dix-huitième siècle qui rachetaient l’horreur des peluches galonnées.

Cote à côte sur le canapé, les amants s’enlacèrent, et Geneviève coucha sa tête sur l’épaule de Bertrand. En face d’eux, M. Casimir de l’Espitalet, peint vers 1845 par un élève d’Ingres, les considérait d’un air de blâme. Cet ancêtre avait des favoris, un col à pointes, une cravate à triple tour, une redingote à grand collet, un gilet jaune. Son front était sévère. Cependant, Bertrand lui ressemblait. Il lui ressemble¬ rait tout à fait quand il aurait la cinquantaine et qu’il serait un grave père de famille. Où serait alors Geneviève si elle n’était pas avec lui, destinée à vieillir avec lui ? Et si la vie ne devait pas les réunir, penserait-il quelquefois, en prenant son café dans ce salon, penserait-il qu’un soir ancien il s’était assis sur ce canapé auprès de sa maîtresse blonde ?

— À quoi rêves-tu, mon amour ? dit Bertrand, ému par le parfum de Geneviève.

— Je regarde le portrait de ton bisaïeul. Il me semble fâché de me voir ici.

— Bah ! Il était un vert-galant dans sa jeunesse, ce grand-père Casimir. C’est sa cravate et sa redingote qui sauvent sa dignité. Ne te gêne pas pour lui. Il fut toujours indulgent aux jolies femmes.

— N’y avait-il pas, l’autre année, sous ce portrait une commode en bois de rose ?

— Une commode Louis XVI. Je l’ai vendue.

— Vendue ?

— Hélas ! Un juif qui achète pour l’Amérique a fait une razzia dans le pays. Il m’a offert dix mille francs de ce meuble. Et j’en avais besoin de ces dix mille francs.

Pauvre Bertrand, il en était là !

Consternée, Geneviève caressait la main mutilée qui lui était si pénibles à voir et si émouvante. Et elle se rappelait la convalescence de Bertrand, lorsqu’elle l’avait rencontré pour la première fois, à Puy-le-Maure, tout pâle dans son uniforme bleu. Il boitait. Sa main blessée le gênait beaucoup.

« Manchot et béquillard, troué comme un crible, disait-il, je figurerais mal dans un dancing, mais je suis vivant et ça suffit. »

Tout lui faisait plaisir, les bons dîners, les fleurs, le manège des jeunes femmes empressées autour du « héros », tout, excepté de parler de la guerre. Il ne proférait pas des mots sublimes, et même la mort de ses camarades ne l’empêchait pas de goûter la vie retrouvée, car il avait le fatalisme et l’endurcissement sentimental du soldat.

« Attendez la fin », répondait-il aux gens qui trouvaient la guerre trop longue et la victoire incertaine. « La paix, ce sera quelque chose de splendide. Vous verrez… »

On avait vu.

Comme leurs doigts s’entrelaçaient, il jouait distraitement avec les bagues de Geneviève, et son regard s’arrêta sur une perle rose sertie d’émail noir. Il pensa que ce bijou devait coûter cher, que son amie en avait d’autres, et tout le luxe qui s’accorde avec les bijoux, luxe inimaginable pour le pauvre seigneur de la Sarrasine. Et il en fut humilié.

Il soupira :

« L’argent !… L’argent !… Le sale argent !… »

Il expliqua ses embarras. Les valeurs qu’il avait achetées, lors de la baisse du franc, s’écroulaient, et si la terre augmentait de valeur, les lois maintenaient les baux des fermiers à un taux dérisoire. Les immeubles loués ne rapportaient guère à cause des prorogations, et les impôts croissaient toujours. Aussi bien, les propriétaires se lassaient-ils de leur métier.

— Cependant, Mme Laborderie fait une fortune.

— Parce qu’elle a développé l’élevage. Le beurre paie mieux que la vigne et le blé. Elle me conseille de transformer mes champs en prairies artificielles et d’augmenter mon troupeau. Ah ! si j’avais les capitaux nécessaires !

Geneviève hésitait à poser la question :

« Cette femme veut-elle acheter la Sarrasine ? Et toi, veux-tu la lui vendre ? »

Si le projet existait réellement, elle préférait que Bertrand parlât le premier. Mais peut-être serait-il bien étonné d’apprendre ce qu’on racontait à Villefarge. Le désir de savoir emporta Geneviève. Elle essaya de prendre un ton léger :

— On m’a dit des choses bien drôles…

En les répétant, elle ne les trouvait pas tellement drôles, et elle entendait que sa voix sonnait faux. Qu’allait répondre Bertrand à ce coup droit ?

Il eut un haut-le-corps et se leva du canapé.

— C’est inouï !

Il alluma une cigarette et se mit à marcher de long en large.

— Inouï ! Fantastique !

Et tout à coup agressif comme les gens qui sont dans leur tort et qui le savent, il vitupéra contre Mme Giraud, cette pie, et contre Bausset, ce vieux raseur. De quoi se mêlaient-ils ? Qui avait pu les informer d’un projet si vague ? Il fallait que Mme Laborderie elle-même eût bavardé. Ah ! ces langues de femmes !

— Allons, reprit-il en voyant que Geneviève pâlissait, ne t’en affecte pas… Mme Laborderie veut la Sarrasine, c’est vrai. Elle la veut parce qu’elle suppose, n’étant pas modeste, qu’elle l’exploiterait mieux que moi. Mais, moi, je ne veux pas la lui vendre. Je préfère que toutes les vieilles commodes s’en aillent chez les marchands de cochons de Chicago.

Geneviève restait silencieuse et crispée. Il revint s’asseoir prés d’elle, essayant de rire. Elle ne se détendait pas. Alors, il fut près de se fâcher.

— Tu boudes ? C’est ridicule et pas gentil. Que t’ai-je fait ?

— J’ai de la peine, parce que je ne sais rien de tes affaires que tu racontes si volontiers à Mme Laborderie.

— Tu es une enfant. Mes affaires ! Tu n’y comprendrais rien… Et même si tu pouvais comprendre, nous avons tant de difficultés pour correspondre et nous nous voyons si rarement que je ne peux pas te donner le journal quotidien de ma vie. Est-ce que je sais tout ce que tu fais à Paris ? J’en souffre quelquefois, mais je m’y résigne. Notre amour ne dure que par la confiance.

Pour cette parole, elle l’embrassa. Il s’assombrissait.

— Dégoûtante époque ! Nos cadets s’en accommoderont, mais nous, qui avons été élevés dans un autre monde, selon d’autres mœurs, pour un autre avenir, nous avons de la peine à nous adapter. Les hommes, les femmes d’aujourd’hui ont cette idée fixe : gagner de l’argent. Être pauvre, quelle tare et quel ridicule !

— Pour les pauvres, dit Geneviève, il y a des bonheurs gratuits. L’amour…

— Les pauvres n’ont pas le temps de penser à l’amour. Les pauvres pensent à devenir riches. Toi et moi, ma chérie, toi surtout, nous sommes les survivants d’une espèce détruite. Et tu vois, nous n’échappons pas à la maladie de nos contemporains. Tu n’étais pas venue ici pour tenir avec ton amant, jusqu’à près de minuit, une conversation d’affaires… Et qu’est-ce que nous faisons ?

Il secoua ses larges épaules comme pour rejeter un fardeau.

Tout dormait dans la Sarrasine.