L’Ennemie intime/2/6

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Édition de l’Illustration (p. 45-47).


VI

Au seuil de la chambre, ils s’embrassèrent. Encore. Encore une fois ! Ils prolongeaient ce baiser, s’arrêtaient, desserraient leur étreinte, puis ils revenaient l’un vers l’autre, et, sans un mot, leurs bouches se joignaient. Tous deux sentaient la même brûlure à leurs paupières, et, dans leurs têtes fatiguées, le même léger tournoiement. Sensations amorties, oscillant de l’ombre du plaisir à l’ombre de la douleur, lorsqu’on un frisson de reflux la volupté se retire de la tendresse.

Maintenant, les rideaux enveloppaient le lit recouvert de sa courtepointe soyeuse. Les fauteuils étaient correctement alignés, et la chambre allait se rendormir comme un rubis dans l’écrin refermé des ténèbres. Geneviève détourna un dernier regard vers ces choses qui, déjà, ne la connaissaient plus. Au fond d’elle, un sanglot montait et mourait avant d’affleurer ses lèvres. Qu’attendait-elle ? Un mot peut-être. Ce mot que Bertrand n’avait jamais prononcé ; « Reste ».

Il dit, avec une sorte de honte :

— Il est temps, ma pauvre chérie.

Il tira la porte derrière lui, et ils descendirent l’escalier. Chacun de leurs pas défaisait une maille du filet enchanté où leurs corps s’étaient pris là-haut dans la chambre rouge.

Dehors, l’humide fraîcheur les saisit. Bertrand installa son amie dans l’automobile et lui jeta une fourrure sur les genoux. L’air, embué par l’exhalaison des prairies, baigna les paupières de Geneviève. Allons ! elle était sûre de ne pas pleurer en quittant la Sarrasine, et elle en était tristement contente, parce que les hommes n’aiment pas les femmes qui pleurent après l’amour. Quand on arriverait à Brive, elle serait trop lasse pour être émue, car l’extrême fatigue est un opium. Et cette rencontre si ardemment désirée, si brusquement décidée et si brève, finirait bien, puisque tout finit.

Bertrand s’agitait autour du capot relevé. Brillante à travers la porte vitrée, la lanterne du vestibule projetait sur le perron une vive lumière jaune. Au delà, il n’y avait plus qu’une cendre où s’éteignaient les couleurs du jardin. Les œillets précoces, fleurissant aux bordures des allées, se révélaient par un nuage embaumé qui flottait sur les pelouses, comme l’haleine même de la belle saison, endormie et respirante, en un silence de songe.

La lumière de la maison disparut. Bertrand avait touché l’interrupteur électrique. Alors naquit, de la cendre, un monde argenté, bleuâtre, tremblant et transparent, création éphémère de la lune et de la nuit. Une coulée de lait glissa du toit sur les murs, inonda le gravier pailleté, éveilla le rouge affaibli des roses dans l’outremer des feuillages, se répandit parmi l’éblouissante neige des œillets blancs. Mais deux longues épées vaporeuses trouèrent le décor léger qui se reforma lorsqu’elles virèrent sous les arbres de l’avenue, et l’énorme phalène grisâtre, aux yeux phosphorescents, prit son essor au ras de la terre.

La route descendait vers la Luzège. C’était le même jeu que le matin, dans les gorges de Villefarge : une course en lacets allongés, sur le versant d’une vallée étroite et sauvage où se précipite un torrent, mais la vallée était profonde à effrayer, et le galop des eaux écumeuses y retentissait en un sourd’tonnerre. Ici, la grande châtaigneraie limousine, décimée ailleurs et presque détruite, réfugiait son peuple de géants trapus, et, quand une autre gorge s’ouvrait obliquement, Geneviève voyait, au-dessus des gazes tissées par les fées de la rivière, moutonner les têtes rondes des châtaigniers, jusqu’à cette ligne de faîte qui se confondait au ciel. Puis les talus se relevaient ; les rayons des phares s’étendaient tout droit, et l’on arrivait au virage si brusquement que les glaives lumineux pénétraient la foule des arbres et sem¬ blaient choisir les troncs qu’ils frappaient pour les désenchanter des ténèbres.

On cessa de descendre. Des maisons blanchirent parmi les pacages. Des bestiaux couchés s’effaraient. Une charrette sans lanterne surgit que Bertrand évita, tout en l’insultant d’un juron. Le paysan terrifié, les bœufs accouplés, la charge de bois apparurent et disparurent. La route remonta.

La phalène grise vola longtemps. Elle darda le» double rais de ses yeux sur les bois et les bruyères, sur les sables et les genévriers, sur les hameaux que son bourdonnement n’éveilla pas et qui lui laissèrent, au passage, l’odeur chaude de leurs étables et l’heure d’argent tombée de leurs clochers. Elle tressauta sur le pavé des petites villes où, dans les rues désertes, quelque fil de lumière, entre deux volets, racontait une naissance ou une agonie. Elle revit les plateaux et les pinèdes, les miroirs d’eau des prairies, la chenille de feu des trains, les moutons au parc, les hommes errants qui font sonner leurs bâtons sur les cailloux et passent en jetant leur salut comme un sortilège. Elle dévala dans l’entonnoir de Tulle lorsque la lune déclinante n’était plus qu’un rouge fumeron. La dernière étoile scintillait sur la falaise rosissante de l’aurore. Geneviève avait froid sous ses fourrures et ne parlait pas.

Ils furent à Brive au petit jour. Bertrand arrêta sa voiture près de la gare, puis il attendit que Geneviève, mêlée aux voyageurs qui arrivaient de Périgueux, fût montée dans l’omnibus de l’hôtel de France.

Et chacun s’en alla vers son destin.