L’Ennemie intime/3/5

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Édition de l’Illustration (p. 72-76).


V

Elle retourna au bureau de poste où le scribe chafouin lui remit la lettre qui était dans le casier depuis trois semaines, la dernière lettre, sans doute, qu’elle recevrait de Bertrand. Elle lut cette lettre, dans la rue même, parmi les passants qui la bousculaient, et elle n’eut pas une larme. Le soir, elle la relut encore, afin d’en bien saisir le sens, et elle la brûla. Cette lettre, triste et gauche, sincère et réticente, dix fois interrompue et reprise, ne venait pas de l’amant que Geneviève avait aimé. Cet amant-là n’existait plus. Il y avait M. de l’Espitalet marié à Mme Laborderie. Il n’y avait plus Bertrand.

Il racontait, d’une manière confuse, l’histoire de ce mariage à quoi Mme Laborderie l’avait amené sans qu’il fût question d’amour… L’amour entre eux n’avait rien à faire. La sympathie, l’estime, la jeune femme « moderne » ne prétendait qu’à cela, et, disait-elle, cela suffisait pour bâtir un foyer solide. C’était elle qui avait parlé la première, au rebours du rite ancien. Chiffres en main, elle avait montré, au chimérique Bertrand, l’état réel de ses affaires et la nécessité de vendre la Sarrasine. Mais pourquoi vendre quand on peut tout garder en acceptant une collaboratrice ! Et elle avait dit cette petite phrase, très habile, qui décelait la femme sous le « garçon manqué » :

Non pas :

« Avec moi, que ne feriez-vous pas ? »

Mais :

« Que ne ferais-je pas avec vous ? »

Plus tard, le sentant troublé et voyant, dans ses yeux, passer une ombre — une ombre de femme — elle avait dit encore :

« Pas de confidences. Respectons le passé et enterrons-le. Je ne suis pas jalouse, mais je veux un compagnon loyal. »

Et Bertrand avouait qu’il n’avait pas écrit, parce que le courage de l’aveu lui eût manqué avant le fait accompli. Ce silence même pouvait préparer Geneviève à la rupture, la détacher de l’ingrat, afin qu’elle souffrît moins en apprenant…

Pauvre tactique, vaine, un peu basse, mais aussi vieille que l’amour.


« Je ne t’oublierai jamais. »

C’étaient les derniers mots de la lettre — des mots… Qu’est-ce qu’un souvenir logé dans un coin de la conscience, comme un de ces objets démodés qu’on ne détruit pas, par superstition, et qu’on serre dans une armoire qu’on n’ouvrira plus ? Qu’est-ce qu’un souvenir qui n’est pas de toutes les heures, mêlé à la trame chaude de la vie ?

Il faut mourir de sa douleur ou vivre avec elle. Geneviève vécut. Reprendre sa liberté ? Refaire sa vie ? Trop tard. C’était bon pour les femmes courageuses et dures, qui luttent contre l’homme, avec les armes de l’homme, sur les terres de l’homme, et n’ont pas besoin d’amour ; femmes effrayantes par leur avidité, leur énergie ostentatoire, leur égoïsme égal à l’égoïsme viril, leur dédain de la grâce, leur certitude de tout savoir et de tout pouvoir, leur façon de se marier sans illusions et de divorcer sans scrupule, ou, si elles n’étaient pas de la race conjugale, de pratiquer l’amour comme un sport.

Geneviève enviait parfois ces sœurs cadettes qui savaient ne pas souffrir. Elle ne les imiterait pas. La chèvre attachée à son piquet brouterait et mourrais sans même tirer sur sa corde, sans lever la tête vers l’horizon. Là ou ailleurs, qu’importe ?

Et les jours suivirent les jours.

Un de ces jours qui semblaient tous pareils à Geneviève, Lucien Alquier eut cinquante-trois ans, et les réflexions qu’il fit à ce propos étonnèrent la jeune femme. Elle sortit de son rêve torpide pour regarder autour d’elle et trouva que dans la vie de Lucien — domaine interdit où elle ne pénétrait plus — quelque chose avait dû changer. Alquier laissait « tomber » les gens de sa bande, il épurait ses relations et, par une démarche calculée, revenait, pour le dépasser, au monde d’où sa famille était sortie. Le grand bourgeois, né dans l’aristocratie républicaine, apparenté à des personnages consulaires, reparaissait à travers l’artiste et l’homme de plaisir. Cinquante ans, l’âge où les honneurs que la jeunesse dédaigne, parce qu’elle a le temps, devant elle, pour les conquérir, prennent la valeur d’une compensation nécessaire à ceux pour qui ce temps est mesuré. Lucien commençait à parler, avec une souriante ironie, des expériences qu’il avait faites et qu’il n’était plus tenté de renouveler. Il montrait sa tête grise. La saison de la sagesse était-elle venue pour lui ?… Ceux qui savaient la vérité — ils n’étaient pas nombreux et ils étaient complices — auraient pu le dire, mais ils ne le diraient pas. Sauf le cas improbable d’un scandale, aucun biographe n’ajouterait ce dernier chapitre à la vie amoureuse de Lucien Alquier.

Geneviève l’ignorerait toujours. Encore une fois, que lui importait ? Elle aurait pu adopter la devise désolée qui brode les pierres du château de Montal :

« Plus d’espoir. »

Automate bien monté, elle faisait son métier de figurante, recevait les hôtes que Lucien lui amenait, l’accompagnait dans le monde, belle, parée, silencieuse, toute dévouée, pensait-on, aux intérêts du ménage, décourageant les curiosités des femmes et les convoitises des hommes par sa tranquille indifférence.

Les femmes l’exécutaient en la définissant : « Belle, mais nulle. » Les hommes disaient : « Belle, mais froide. » Elle représentait pour tous une espèce de statue, un moulage creux qui sonnait le vide quand on y touchait. Elle devinait cette réputation que Lucien lui avait faite à Paris, comme son père, à Villefarge, lui avait fait la réputation d’une fille dénaturée. L’erreur des gens tenait à la rapidité de leur jugement superficiel, et aussi à ce que Geneviève n’avait jamais eu le goût féminin des confidences, sauvée ainsi des trahisons que les femmes commettent par jalousie ou par besoin de bavardage. Lorsque tant d’imprudentes se perdent pour avoir trop parlé, Geneviève n’avait eu à redouter que le hasard, et le hasard s’était montré clément. Le secret de son cœur demeurait intact. Grande consolation dans sa misère. L’idée que des étrangers — et Lucien ! — auraient pu connaître son triste amour, le défigurer, le souiller de leurs commentaires… Elle n’eût pas supporté cette horreur. Le secret dormait en elle, comme les lettres dans la cachette du secrétaire, les lettres liées d’un ruban bleu, couvertes de cette poudre fine qui se glisse par les fentes des vieux meubles fermés, comme la cendre des jours défunts. Elle le réveillerait plus tard. Plus tard, elle dénouerait le ruban fané. En attendant, elle s’abandonnait à l’engrenage qui lui découpait le temps en petits morceaux et l’empêchait d’en mesurer la fuite trop lente, mais, quelquefois, à la table fleurie d’un cabaret ou dans une loge de théâtre, pendant que des gens lui parlaient et qu’elle riait avec eux, elle entendait, tout à coup, comme un sanglot dans un cimetière, une plainte monter en elle et devenir un cri intérieur si déchirant qu’elle pâlissait, étonnée que les autres, autour d’elle, n’eussent rien perçu de cette clameur qui lui déchirait la poitrine.


Une seule fois au cours de cette année-là, elle revint à Villefarge pour quarante-huit heures.

En arrivant, elle apprit la mort de la cousine Aubette. La vieille demoiselle avait été frappée de congestion pendant qu’elle écoutait le jazz du « Savoy », de Londres, et la locataire l’avait trouvée inerte, à coté de l’appareil qui clamait, en anglais, une chanson nègre.

Elodie Poire était morte, elle aussi, et le président Lanthenas. Jeanne Lanthenas était partie pour Bordeaux, comme « secrétaire » d’un négociant des Chartrons. Mme Lanthenas ne se remettait pas de cette double épreuve. Le mariage de Gérard Lacoste avait été annoncé puis rompu. Le Dr Bausset s’occupait toujours de la dépopulation des campagnes, et il espérait, pour ses ouvrages, un prix de l’Académie des sciences morales et politiques.

Ce fut Renaude Vipreux qui donna ces nouvelles à Geneviève. Elle qui ne sortait guère savait tout ce qui se passait à Villefarge, comme si son petit œil gris avait vu, à travers les murs et dans le cerveau des gens, les actes secrets et les secrètes pensées. La vie de province, où les mêmes objets sollicitent toujours l’attention des mêmes personnes, peut développer au maximum cette faculté d’observer et d’induire, du connu à l’inconnu, avec la patience d’un entomologiste étudiant des insectes. Ce guet perpétuel produit, chez les médiocres, le goût du commérage, mais, à ce travail d’analyse, à cette interprétation des apparences par des hypothèses serrant de plus en plus près la réalité cachée, des êtres supérieurs emploient aussi leur intelligence inutilisée et leur énergie stérile. S’ils n’ont pas une âme haute, ils arrivent à une philosophie pessimiste qui justifie leur amertume. Une clairvoyance impitoyable, s’exerçant sur les parties malades ou gâtées des individus et de la société, s’avivait, avec l’âge, chez Mlle Vipreux. Son regard déveloutait la vie autour d’elle. Il ne demeurait plus que des traces de son ancienne humilité volontaire, et la profonde ironie incluse, sous sa déférence, était sensible, comme un silex tranchant dans une poignée de sable. Cependant, elle pouvait se dire heureuse. Elle régnait sur la maison des Cornières et sur le maître affaibli qu’elle adulait et menaçait tour à tour. Elle tenait Capdenat par le bien-être et la gourmandise, et elle le tenait mieux encore par ce qui lui restait de vanité, en épousant ses passions et ses désillusions, ses regrets et ses rancœurs, en croyant, ou feignant de croire, que ce pauvre homme aurait pu être un grand homme. Elle Bavait caresser l’amour-propre du vieillard, louer son adresse au jeu de dames, sa science des choses politiques, son expérience de gourmet. Elle lui répétait, devant témoins :

— Vous et moi, nous sommes de ceux qui n’ont pas eu leur part de chance. Vous surtout, puisque le bonheur m’est arrivé sur le tard.

— Vous êtes plus heureuse que moi, Renaude. Vous n’avez pas d’enfants !

Ces mots, dits devant le curé Fontembon, attristèrent le bénévole ecclésiastique.

— Vos enfants vous reviendront, cher monsieur Capdenat. Je parle du fils. La fille est déjà revenue.

— La fille ! Pas grand’chose de propre, la fille.

— Ne parlez pas ainsi. Vous faites de la peine à M. le curé, dit, vivement, Renaude.

Son accueil, en revoyant Geneviève, exprima comme une velléité de bonne grâce protectrice. Puis elle fit mine de s’effacer.

« Je ne suis rien ici quand Madame est ici. »

Ce n’était qu’une formule de politesse. Geneviève le sentit bien.

Aux Cornières, elle était donc chez M 11 ® Vipreux ? Sensation désagréable. Geneviève se ressouvint des paroles de sa cousine :

« Elle se fera épouser. »

Capdenat n’en était pas là. Et pourquoi, s’il avait l’intention de se remarier, eût-il attendu davantage ? Il criait misère, ce qui était, comme sa gloutonnerie, un signe de sénilité. Ce genre de lamentation surprenait chez un homme qui avait eu l’orgueil de sa fortune. Mais les vieillards sont craintifs. Leur inquiétude s’agite dans le vide, et le sentiment de la possession disparaît devant la peur de manquer, peur instinctive, toujours renaissante, imperméable au raisonnement. Capdenat gémissait sur sa mauvaise santé et le fâcheux état de ses affaires. À l’entendre, il avait perdu beaucoup d’argent.

— Sans Renaude, je ne joindrais pas les deux bouts.

— Mais, papa, disait Geneviève, je suis là. Tu n’as qu’à parler. Je t’en verrai…

— Et Lucien ? C’est lui qui dispose de l’argent ?

— Lucien ne refusera pas d’aider mon père.

— Plutôt crever. Je ne veux rien de vous. Et si, après moi, vous ne trouve rien…

— Tu es le maître de ta fortune, papa.

— J’aime à te l’entendre dire. Hé, Renaude, vous êtes témoin !

— Oui, monsieur, mais ce sont des affaires de famille. Je ne veux pas y être mêlée.


« Il fera ce qu’il voudra de son argent. Je ne tiens qu’à la maison », se disait Geneviève. Elle s’apercevait qu’elle l’aimait, cette maison où elle avait été si malheureuse. Les Cornières lui tenaient au cœur parce qu’elle n’avait ailleurs aucune racine, aucune attache. Toute femme a besoin d’un foyer. Le foyer de Geneviève était là. Elle se prenait à songer quelquefois au temps indéterminé où, si la loi de nature jouait régulièrement, elle serait seule et libre. Alors, elle quitterait Paris. Elle emmènerait Raymond assagi et bien vieux. Ensemble, ils finiraient leur vie où ils l’avaient commencée. Il aurait des manies inoffensives, comme le Dr Bausset, Elle serait une de ces vieilles dames, aux yeux résignés, qui ressemblent à Mme de l’Espitalet Elle ne jugerait personne. Elle aurait pitié de la jeunesse inquiète. Peut-être adopterait-elle une enfant, une petite fille qu’elle élèverait tendrement et qui ferait un heureux manage d’amour. La blessure de son cœur saignerait moins fort. Elle oserait se confier à Raymond :

« Voilà ! Il faut que tu saches. J’ai eu, il y a très longtemps, un grand chagrin… »

Raymond la consolerait. Ce serait une douceur, une suprême douceur. Elle relirait les lettres de Bertrand, et, si elle pleurait encore, les larmes, au lieu de la brûler, apaiseraient sa souffrance.

Chimères !…