L’Ennemie intime/3/6

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Édition de l’Illustration (p. 76-80).


VI

La puissante voiture des Alquier passa sous la Barbcane un peu après minuit. Les vieux logis des Cornières donnaient, appuyés sur les jambes lourdes de leurs arcades Quand Lucien arrêta l’automobile, Geneviève ne perçut aucun bruit que l’égouttement de la fontaine dans la calme nuit d’automne Elle mit pied à terre, chancelante, étourdie du voyage vertigineux. Au premier étage de la maison Capdenat, les fenêtres du corridor s’illuminèrent, projetant leur reflet jusqu’à la façade de la Maison des Consuls. Une tête parut derrière les carreaux et disparut. La lumière s’éteignit. Presque aussitôt, la porte du rez-de-chaussée, dans la galerie faiblement éclairée par les lanternes de la voiture, fut déverrouillée bruyamment. Mélanie sortit, décoiffée, le visage bouffi et les yeux plus rouges qu’à l’ordinaire.

— Eh bien ? dit Geneviève.

La servante ne répondait pas. Lucien dit à son tour :

— Eh bien ?

— Pauvre Monsieur ! soupira Mélanie, et elle se mit à pleurer.

Alquier prit le bras de sa femme et la soutint pendant qu’ils gravissaient l’escalier aux marches glissantes.


— C’est arrivé ce matin, à 8 heures, expliqua Renaude. Il n’a pas souffert. Il était dans le coma. Cependant, il a semblé reconnaître M. le curé Fontembon qui était venu l’administrer. Car il a fait une bonne mort. Grande consolation pour sa famille et pour ses amis. Voulez-vous le voir tout de suite ?

— Non, dit Geneviève qui frissonnait. Pas tout de suite.

Ils étaient dans la salle à manger où l’on avait allumé le poêle. Geneviève aperçut le fauteuil Voltaire et les lunettes de Capdenat sur un journal déplié. La troisième attaque avait frappé le vieillard pendant qu’il lisait la Dépêche. Il était tombé de sa hauteur et Renaude, accourue au fracas de cette chute, Pavait trouvé violacé et râlant.

Le récit qu’elle faisait, de cette voix couverte qu’on prend dans les maisons où il y a un mort, ne dépassait pas l’oreille de Geneviève. La jeune femme regardait fixement lé fauteuil et les lunettes. Elle pensait :

« Papa est mort. Je ne le verrai plus. Il ne s’assiéra plus dans ce fauteuil Il ne cherchera plus ses lunettes qu’il égarait toujours. Il ne me parlera plus. Il est mort. »

Elle le savait. Elle l’avait su par instinct, dès son départ, mais elle ne le croyait pas encore, et elle ne sentait pas son chagrin.

Alquier fut très convenable :

— Je vous plains, mon amie. Soyez courageuse.

Il effleura d’un simulacre de baiser la tempe de sa femme.

— Je vais garer la voiture chez Jordan et je reviens. Mlle Vipreux aura soin de vous.

Les deux femmes restèrent seules. Geneviève ôta son chapeau. Elle passait et repassait ses mains dégantées dans ses cheveux dont les racines lui faisaient mal. Et elle vit que Renaude, elle aussi, considérait le fauteuil vide.

La gouvernante avait perdu le peu d’embonpoint qu’elle avait acquis Tannée précédente. Si blême était la peau fragile de ses joues que les fibrilles de la coupe* rose y dessinaient un réseau presque lilas, comme si le sang s’était décoloré dans ses veines. Un feu de fièvre brûlait ses yeux secs. Elle hochait silencieusement la tête, comme font les gens qui dialoguent avec eux-mêmes, et Geneviève devina que cette femme qui ne pleurait pas souffrait à sa façon mystérieuse.

Déjà, elle avait cousu un crêpe au col de sa robe noue.

— Ma pauvre Renaude… — commença Geneviève, mais fl lui sembla quelle se heurtait à un mur, et elle reprit — je suis plus forte. Voulez-vous me conduire ?… Où l’avez-vous mis !

— Dans la chambre bleue. Il y a une religieuse qui veille avec moi. M. Bausset a été très dévoué. Il s’est occupé de tout. L’enterrement est pour demain midi.


Les meubles noirs, les rideaux bleu foncé et le voile de la religieuse en prière composaient une seule masse ténébreuse, autour d’un point lumineux qui était un cierge à demi consumé. Un halo rougeâtre couronnait la petite flamme tremblante, mais l’on ne voyait, de loin, que la pâleur du drap semé de quelques chrysanthèmes. La tête du cadavre était si pesante qu’elle creusait profondément l’oreiller. D fallut que Geneviève s’approchât tout près, tout près… Une peur physique la saisissait… Elle n’aurait pas voulu voir. Mais elle devait voir. Et elle vit.

« Cela » n’était pas effrayant. « Cela » n’était pas Capdenat. ♦ Cela » était une chose qui ressemblait à Capdenat, sculptée, simplifiée, ennoblie et différente de la substance charnelle, comme le végétal ou le minéral. Une chose qui ne devait pas être touchée et maniée. Une chose défendue par son aspect, son poids, sa rigidité glacée, son immobilité, son silence. Une chose qui ne paraissait pas n’être plus vivante, mais n’avoir jamais vécu. Une chose hors de l’humain, hors du temps, simulacre, apparence, symbole, figure liminaire aux portes de l’éternité.

Du grossier Capdenat, de ce bloc de chair et de sang agité d’épais désirs et de brutales colères, la mort, qui grandit ce qu’elle touche, avait fait « cela ».


— N’est-ce pas qu’il n’est pas changé ? murmura la vieille religieuse.

Elle ajouta ce qu’on dit toujours quand le trépassé est encore sur son lit, qu’on lui doit un banal tribut d’éloges.

— Il était si bon !

Et voyant que Geneviève défaillait :

— Ne vous contraignez pas, ma pauvre dame. Asseyez-vous. Et pleurez tout votre saoul. Ça vous soulagera le cœur. Après, nous dirons une petite prière avec cette bonne Mlle Vipreux qui vous a remplacée auprès de votre papa.

Ces mots firent couler les larmes de Geneviève.

— Je n’étais pas là. Ô mon Dieu ! Je n’étais pas là. N’a-t-il rien dit pour moi ? N’a-t-il pas eu une pensée pour moi ? Il avait l’air de me reprocher mon absence. Ma Sœur, ce serait si affreux qu’il fût parti en me détestant !

— Tss !… Tss !… Qu’est-ce que ces vilaines idées ? Vous offensez le cœur paternel du pauvre défunt. Détester sa fille !… Un père !… Tss !… Tss !… Il est auprès du bon Dieu, qui lui a fait miséricorde, veuillons le croire. Allons, allons, ne sanglotez pas comme ça. Pleurez doucement…


Alquier était revenu. Il fit demander Geneviève dans la salle à manger.

— Vous n’allez pas passer la nuit ? lui dit-il. Pour moi, je vous avoue que je suis éreinté, et il y aura encore cette journée de demain qui sera exténuante. Je vais dormir, et je vous conseille de m’imiter. Mlle Vipreux et la religieuse feront la veillée funèbre, coutume barbare qui m’a toujours révolté. À propos de barbares, je pense à votre frère. L’a-t-on prévenu !

— Comment le prévenir ?

— Par son journal.

Il planta son regard dans les yeux de Geneviève.

— Vous n’êtes plus en relations avec lui ! Il ne vous écrit jamais ?

— Il ne m’a pas écrit depuis qu’il est en Russie.

Mlle Vipreux interrompit la conversation pour demander à M. Alquier s’il avait faim ou soif.

— Je n’ai besoin que de dormir.

— Lucien, vous prendrez l’ancienne chambre de Raymond.

— Très bien. Je la connais. J’y vais tout droit. Faites-moi réveiller à 6 heures.

Mlle Vipreux dit, avec son amertume agressive :

— Monsieur Alquier veut-il voir son beau-père ?

— Mademoiselle, je regrette de vous scandaliser. C’est un principe chez moi : je ne crains pas la mort, mais je crains la vue des morts. Ne m’infligez pas ce triste spectacle. M. Capdenat et moi, nous n’avions que des rapports lointains. Il m’exécrait. Je ne l’exécrais pas, mais j’observais, vis-à-vis de lui, une neutralité correcte. Cela n’empêche pas que je ne sente la douleur de ma femme. À bientôt, Geneviève. À demain, mademoiselle.


— Quel homme ! susurrait la voix de Renaude, parlant à la religieuse dans un coin de la chambre. C’est un impie. Il ne respecte pas les morts. Ça lui portera malheur, vous verrez, Sœur Antonine. Dieu le punira.

— Chut donc. Sa femme pourrait vous entendre.

— Sa femme !

Un haussement d’épaules.

— C’est une chiffe. Est-ce qu’elle n’aurait pas dû protester î… Pas un mot. Ou elle pense comme lui ou elle a peur de lui. Pas plus de nerfs qu’une limace. Son pauvre père…

— Je vous assure qu’elle entend. Vous êtes un peu énervée. Allez vous coucher un moment. Ça fait deux nuits que vous passez.

— Je ne veux pas le quitter, je resterai jusqu’au bout, dit Renaude.

Et, avec un accent que personne n’avait entendu, dans sa bouche, un accent auquel des souvenirs inexprimés donnaient une force tragique :

— Il m’avait humiliée, atrocement, dès le premier soir. Je voulais partir. Je suis restée. Je me suis attachée à lui. Il n’avait que moi. Je n’avais que lui. Et maintenant, qu’est-ce que je vais devenir ?

— Les enfants feront quelque chose pour vous. Et puis, vous avez de quoi vivre. Votre avenir est assuré.

— Est-ce que je pense à ça ? dit Renaude.

Et elle répéta :

— Qu’est-ce que je vais devenir ?


Geneviève n’avait rien entendu de ce colloque. Elle était assise, ombre dans l’ombre, au pied du lit, les yeux fixés sur la chose étendue qui avait été son père. La mèche du cierge charbonnait en se recourbant, et des stalactites blanches coulaient et se figeaient sur la grosse tige de cire. Une odeur de fumée couvrit le parfum terreux des chrysanthèmes. La religieuse vint, avec des ciseaux, couper la mèche qui grésillait. Elle arrangea les fleurs sur le drap et, penchée, épia les signes du travail intérieur qui préparait la dissolution du cadavre. Droite et jaune à présent, la petite flamme cernait d’un trait minutieux le profil paisible de la servante des morts. La main ridée qui avait essuyé tant de fronts agonisants, lavé tant de corps misérables, déplié et roulé tant de linceuls prit un rameau de buis dans un vase, sur la table de chevet, et traça un signe de croix.

— Mon enfant, restez assise. Priez seulement avec nous. Nous allons dire une dizaine de chapelet.

L’expérience de la Sœur Antonine lui avait appris que les oraisons coupent les interminables veillées mortuaires et relâchent les nœuds de l’angoisse par leur monotonie berceuse.

Elle s’agenouilla.

Je vous salue, Marie

La voix se haussait au début du verset, descendait en murmurant comme une eau qui s’épuise et remontait, dans l’élan de l’invocation :

Sainte Marie, Mère de Dieu

Elle déclinait et se perdait au bord du silence :

Maintenant et à l’heure de notre mort


La pensée de Geneviève dérivait sur cette onde et parfois, retenue par un mot qui émergeait du long murmure, stagnait un instant comme une feuille noyée.

Elle s’était plongée dans l’abîme des souvenirs, cherchant une image du mort qui satisfit son besoin de le vénérer. Les images qui surgissaient du passé montraient le tyran domestique, au cou de taureau, aux poings de lutteur, au masque romain abâtardi, aux petits yeux porcins, enflammés par un sang trop riche. Il allait et venait dans la maison, et les portes claquantes, la résonance d’un pas pesant signalaient son passage. Les commis tremblaient dans le bureau. La bonne s’enfermait dans la cuisine et une femme chétive poussait deux enfants effrayés.

« Chut ! Geneviève, Raymond, taisez-vous. Votre père est là. »

Jamais une caresse, jamais une parole tendre, sauf, peut-être dans le très bas âge, dans ces années indécises, limbes de l’enfance, où les petits êtres ne sont que des ébauches d’homme ou de femme. Oui, peut-être, en ce temps-là… La pensée de la fille s’y réfugiait, en ce temps si vague, pour recréer un Capdenat digne d’amour, et elle y rencontrait toujours l’autre image, la femme chétive, qui n’était pas bien intelligente, ni bien énergique, mais qui chérissait, en humble femelle, ses petits.

Le cœur de Geneviève fondait.

« Maman, pourquoi t’ai-je perdue si tôt, pauvre maman ? »

Elle la revoyait sur ce lit obscur, rajeunie dans sa parure funèbre.

« Maman, sais-tu que je suis bien malheureuse, que je n’ai personne à aimer et personne qui m’aime ? »

L’idée de l’amour perdu se mêlait au souvenir de la mère.

« Maman, nous reverrons-nous ? Tu étais une âme sainte et moi… Ah ! je ne peux pas encore me repentir ! Je ne peux pas regretter ma faute. Je ne sens pas que mon péché soit un péché. Alors, cette Renaude a-t-elle raison ? Suis-je perdue devant Dieu ? Je n’ose plus prier tant j’ai peur d’être hypocrite… Ô mon Dieu, me voici devant vous, telle que je suis, sans excuse et sans fard. Me repoussez-vous vraiment parce que ma contrition est si imparfaite et si honteuse ? »

Sainte Marie, Mère de Dieu, disait la voix, sous le voile noir.

Priez pour moi, pauvre pécheresse, répondait mentalement Geneviève.

Maintenant et à l’heure de notre mort

« …Maintenant et à l’heure de ma mort qui est marquée dans l’avenir, qui sonnera peut-être demain, où je serai comme ce pauvre corps, sur un lit, avec un cierge à mon côté, froide, muette, insensible, délivrée de ma douleur et livrée… à quoi, ô mon Dieu ? »

Ainsi soit-il !

Renaude répéta :

Ainsi soit-il !

Mais Geneviève ne fit pas écho. Ses paupières abaissées sur ses yeux ne se levèrent pas. Brusquement, le sommeil l’avait prise.