L’Ennemie intime/4/8

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Édition de l’Illustration (p. 109-117).


VIII

L’homme ne monta pas dans l’omnibus de ville. C’était un voyageur de troisième classe, assez mal vêtu, et qui portait un vieux sac de cuir tout éraflé. Hors de la gare, il s’arrêta. Une bourrasque, engouffrée dans le couloir des collines, le frappa au visage et lui enleva son chapeau. L’employé qui avait reçu les billets ramassa ce chapeau et le tendit à l’homme.

— Fichu temps pour le tourisme, dit-il avec bonhomie. Et comme le voyageur essuyait le chapeau sur sa manche !

— Si vous allez à la vieille ville, vous auriez bien fait de prendre l’omnibus. À la traversée du pont, le vent vous emportera votre coiffure.

L’homme avait une figure creuse et fiévreuse, des yeux enfoncés, des tempes grisonnantes, un front chauve couturé par une cicatrice. Il remit son chapeau sur sa tête.

— Y a-t-il un hôtel par ici ?

— Il y a l’hôtel de France et la Pomme-d’Or, rue de la République.

— J’ai dit : par ici.

— Au faubourg ? Ça n’est pas le même genre. C’est des hôtels sans confort. Si vous préférez les prix doux au confort, voyez donc au Commerce, avenue de la Marne.

Le voyageur remercia et partit, luttant contre le vent.

L’employé dit au facteur :

— Pas bien solide, té !… le pauvre bougre.


Les ouvriers des tabacs et des papeteries s’en allaient vers les fabriques. L’homme confondu dans leur foule, regardait curieusement ce quartier neuf, créé pendant la guerre lorsque des usines improvisées avaient accru la population de Villefarge.

À l’hôtel du Commerce, il demanda une chambre pour s’y reposer quelques heures, il comptait repartir par un train de nuit. Sur le registre qu’on lui présenta, il inscrivit : Raymond Dupuy, publiciste, de passage, venant de Paris. Puis il déjeuna dans un coin de la salle, ayant devant lui un journal ouvert qu’il ne lisait pas.

Il donna un généreux pourboire à la fille qui l’avait servi et lui demanda :

— Êtes-vous de Villefarge ?… Oui. Alors, vous devez connaître une femme, une pauvre femme, une bossue qui s’appelle Maria…

— Maria… quoi ?

— Je ne sais pas son nom de famille. Elle fait des ménages. Elle est vieille et bossue.

— Té ! Je vois qui vous voulez dire. Maria Gamard. Elle reste rue des Chevaliers-Saint-Jean, la maison où il y a un épicier…

— Je vous remercie, dit l’homme.

Il sortit et revint à la tombée de la nuit. Ses souliers étaient crottés d’une boue grasse. Un maçon qui buvait du vin rouge, sur le comptoir, dit au garçon :

— Voilà un client que j’ai rencontré, tout à l’heure, au cimetière des Capucins où je descellais un caveau. Il s’en allait comme un fou. Je reconnais sa balafre.

L’homme était pâle et semblait transi. Un grog brûlant le réchauffa. Il prit un buvard et, sur un mauvais papier quadrillé, il écrivit :

Mademoiselle,

Que mon nom ne vous effraie point. Une mesure gracieuse m’a permis de rentrer en France et le mauvais état de ma santé m’éloigne définitivement de la politique. Je ne viens pas vous réclamer mon héritage, et je n’ai pas besoin d’argent. J’ajoute que mes opinions et mes sentiments me séparent tout à fait de mon beau-frère, à qui je laisse toute la responsabilité de ses actes.

J’ai perdu, en perdant ma sœur, ce que j’aimais le plus en ce monde. Ce que je désire, aujourd’hui, c’est revoir encore une fois la maison de ma jeunesse et, parler avec vous de mon père et de ma sœur.

Je ne dispose que d’une soirée. Voulez-vous, simplement, répondre « oui » ou « non » au porteur de ce billet ? Si c’est oui, je me rendrai aux Cornières à 9 heures précises et ne vous retiendrai pas longtemps.

Ce sera sans doute notre première et dernière entrevue.

J’espère en votre réponse affirmative et vous prie de recevoir, d’avance, mon sincère remerciement.

Raymond Capdenat.


L’adresse écrite, il remit le billet à un gamin qui servait de commissionnaire puis il redemanda un grog et alla s’enfermer dans sa chambre.

Le gamin rapporta la réponse. On attendrait ce monsieur à l’heure qu’il avait choisie.


Raymond régla la note de l’hôtel et mit son sac à la consigne de la gare. Son train passait à minuit vingt. D’ici là, il aurait fait ce qu’il avait à faire.

Sur le pont, la rafale l’assaillit. Il marcha, en courbant les épaules, assourdi et presque aveuglé. Il traversa le bas quartier obliquement, tourna derrière Saint-Martial et parvint aux Cornières par la Barbecane. Là, il se mit à l’abri sous lé porche pour reprendre haleine. Entre les déchirures des nuages, une étoile clignotait que le vent souffla comme une bougie. Les deux lampadaires électriques tâchaient de repousser les ténèbres, mais leur clarté rendait plus obscures les galeries aux piliers trapus où s’amassait une ombre opaque. À cette heure, par ce temps, les Cornières désertes reprenaient l’aspect farouche qu’elles ont dans les gravures du dix-septième siècle. Elles redevenaient le lieu des embuscades, des duels et des enlèvements. Que de sang sur leurs pavés pendant les guerres religieuses ! Raymond se ressouvint de ses terreurs d’enfant lorsqu’on lui racontait qu’à la place de la fontaine s’élevait autrefois le bûcher des hérétiques… Puis il ricana tout bas. Il venait de penser que les bûchers avaient du bon, et les chemises de soufre…

Quelques points lumineux piquaient les sombres façades. Raymond marcha jusqu’au perron des Consuls pour voir dans son ensemble la maison, sa maison, arc-boutée sur ses piliers, élevant son corps qui bombait en avant et portant sa tour, à son flanc, comme une masse. Les fenêtres à meneaux du corridor dessinaient confusément leurs croix de pierre. Aucune apparence de vie — lueur, bruit, mouvement — dans cette bâtisse qui contemplait la nuit avec les yeux morts de ses vitres. Raymond entra sous la galerie. Il revit la boutique de la mercière, la porte cintrée, les clous de fer disposés en losanges sur le bois peint en vert foncé. Il sonna. Quelqu’un, de l’intérieur, fit jouer la mécanique qui commandait la porte. Elle s’entre-bâilla. Raymond la referma derrière lui.


Il monta. Son pied évitait, d’instinct, les places où la pierre était déclive et glissante. Sa main, sur la rampe, retrouvait le froid spécial du fer qui semblait humide. Il respirait l’odeur de cave de ce lieu où le soleil n’entrait jamais, et il crut qu’il rentrait chez lui après une fugue buissonnière et que le père allait remplir la maison de ses jurons et de ses fureurs. Sa mère l’attendait. Geneviève, sur le palier, guettait le bruit de son pas. Elle allait dire, de sa petite voix angoissée ?

« Raymond !… Comme tu arrives tard !… »

Il serra le fer de la lampe et pensa :

« J’arrive tard, Geneviève, trop tard. Mais j’arrive. »


Celle qui l’accueillit ne parla pas. Quand il se nomma, elle inclina la tête et lui fit signe d’avancer. Il aperçut de la lumière et du feu dans la salle à manger. Petite lumière d’une seule ampoule. Petit feu du poêle au ralenti. Il vit le fauteuil près de la cheminée, les tapisseries fanées des portières, le tapis sur la table ronde, les photographies agrandies dans leurs cadres dorés. Rien n’avait changé. Debout, le chapeau à la main, en visite chez lui, Raymond Capdenat entrait dans son passé comme dans un songe tragique. Il avait la figure d’un homme mal réveillé, un peu hagard, qui a eu froid en dormant et qui frissonne sous ses habits minces. Ses cheveux, jadis blonds, devenus gris, clairsemés sur son crâne, gardaient le désordre et le pli du sommeil. Trois profondes rides parallèles rayaient, en largeur, son front couturé, aux reliefs asymétriques. La lumière blessait ses yeux inquiets. Il comprit qu’on l’invitait à s’asseoir, et il s’assit sur le fauteuil de son père. Alors seulement, la femme qui le recevait dans sa maison paternelle dit quelques mots. Il entendit à peine ces mots, mais il la vit.

Une créature épuisée, un frêle paquet de petits os, dans une robe noire. La peau du visage collait aux pommettes que la couperose enflammait. Le misérable petit cou, faisceau de tendons apparents, sortait d’un châle noir à franges. Des cheveux roux éteints par la cendre de l’âge, deux mains minuscules au bout de bras secs comme des bâtons, c’était cela, le monstre ! Une vieille femme malade, que le souffle d’un homme jetterait par terre… Mais il y avait les yeux !

Clairs, fixes, luisants, couteaux d’acier sous les cils roussâtres, ces yeux exprimaient une énergie virile, une ironie désenchantée, une méfiance dédaigneuse, l’orgueil, surtout, le tranquille orgueil qui, tenant droit le fourreau usé du corps, brille au travers, comme une épée.


— Je vous remercie de m’avoir reçu, dit Raymond. Je ne saurais dire ce que j’éprouve. Vous comprenez mon émotion.

— Elle est bien naturelle, répondit Renaude. Prenez le temps de vous remettre. Vous paraissez très fatigué, monsieur…

Elle prononça, d’un ton plus bas :

— …Monsieur Capdenat… Cela me paraît si étrange de dire ce nom, ici…

— Vous pensez à mon père ?

— À votre pauvre père, oui. J’y pense constamment. Il me serait odieux de l’entendre blâmer, je vous l’avoue, et je ne le supporterais pas.

— Rassurez-vous. Je ne l’attaquerai pas. Nos dissentiments, nos malentendus, c’est le passé.

— J’aime que vous parliez ainsi. Je ne m’y attendais guère. D’après ce que l’on m’avait dit de vous…

— Du mal ?…

— Beaucoup de mal.

— Pourtant, vous m’avez reçu.

— Pourquoi ne vous aurais-je pas reçu ? Du moment que vous ne venez pas en ennemi, cette maison vous sera toujours ouverte, comme elle eût été ouverte à M. Alquier et… à la pauvre Mme Alquier…

Raymond considérait, obstinément, un dessin du tapis.

— Vous êtes toute seule ici. C’est bien triste.

— Je ne crains pas la solitude.

— Et vous avez vos souvenirs pour vous tenir compagnie.

— À mon âge, on n’en a plus d’autres.

— Puis-je vous demander de les évoquer pour moi, ces souvenirs ?… J’ai été absent si longtemps ! Entre les miens et moi, il y a eu un rideau de fer. Je n’ai rien su d’eux ou presque rien.

Mlle Vipreux ne répondit pas tout de suite.

— Si c’est trop exiger, dit Raymond avec douceur, je n’insisterai pas. Vous redoutez peut-être…

— Je ne redoute rien. La sensiblerie puérile n’est pas mon fait.

— Vous en avez donné la preuve.

— Que voulez-vous dire ?

— En restant seule dans cette maison.

— J’ai promis de la garder. Je suis responsable des scellés.

— Ah ! oui, il y a les scellés partout.

— Presque partout. Mais, à présent que vous voilà revenu, on pourra les lever et procéder à l’inventaire.

— On les lèvera bientôt.

— À moins que M. Alquier…

— Je n’ai pas à connaître M. Alquier, et j’ajouterai qu’en cas de contestation je ne m’adresserai pas à la justice bourgeoise. Je suis communiste, vous le savez. Cela ne vous épouvante pas ? Non ?… Vous êtes, je le vois, une personne intelligente… Nous nous entendrons parfaitement. Et puis, je vous répète ce que je vous ai écrit. Je ne viens pas pour vous parler d’argent. Je me moque de l’argent.

— C’est un beau sentiment… Très rare… Et c’est aussi le mien.

— Je sais que les beaux sentiments vous sont familiers.

— Vous savez !… Que savez-vous ?… Vous ne me connaissez pas.

— Je vous connais mieux que vous ne pensez.

— Par qui ?

— Par Geneviève.

Il surprit la contraction fugace qui fit se crisper les lèvres de Mlle Vipreux.

— Elle ne m’écrivait pas souvent. Une seule fois, elle m’a confié tout ce qu’elle pensait de vous, tout ce que vous aviez fait pour mon père et pour elle.

— C’était après sa maladie ?

— Oui, après… mais de sa maladie même, elle ne me disait presque rien. C’était une femme timide, craintive, très secrète, ma pauvre sœur… Et moi, si loin d’elle !… Vous l’avez pourtant connue intimement ?

— Intimement, non. Je l’ai soignée. Je…

— Vous l’avez aimée ?

— Comme elle méritait de l’être.

— Voulez-vous me parler d’elle ? C’est pour cela que je suis venu. Cette visite, c’est un pèlerinage sentimental que je fais, un devoir que je remplis. Aidez-moi… Remontez au premier jour de votre arrivée. Racontez-moi pourquoi et comment vous êtes venue chez mon père. Parlez-moi de lui, de sa façon d’être avec vous, avec Geneviève. Je suis impatient de vous entendre et j’ai peu de temps à rester ici !

Elle ne pouvait refuser. Ce Raymond Capdenat, chose extraordinaire, ne lui était pas antipathique.

Il n’avait pas les traits du bandit qu’elle s’était représenté, d’après une légende simpliste et grossière. Un déclassé, un malheureux, mais bien élevé, d’humeur douce, très différent du père Capdenat. Le mettre de son parti, l’opposer à Lucien Alquier, quel triomphe pour Renaude ! Elle ne serait pas ingrate. Elle concéderait à Raymond quelques avantages : des meubles à son choix et même une somme d’argent. Cette générosité rendrait Lucien Alquier fou de rage et fortifierait, devant tout Villefarge, la situation morale de Renaude Vipreux.

Ce ne serait pas inutile. Mlle Vipreux avait fait des jaloux — ennemis masqués. Elle sentait que la faveur de la ville se détournait un peu, que l’opinion publique était moins unanime dans la louange… À la sortie de la messe, Mme Bausset avait paru embarrassée et froide. Le docteur n’était pas venu depuis bien des jours. Renaude avait la faiblesse, elle si forte, d’en être affectée.

… Elle parla très longuement. D’abord, en cherchant ses mots, en se surveillant, tandis qu’elle exposait l’enchaînement des faits ; puis, avec une singulière aisance, comme débitant un plaidoyer solidement établi dans sa mémoire, quand elle arrivait à l’explication de ces faits. Le récit était parfaitement composé. Du caractère de Capdenat, Renaude déduisait toutes les raisons de ses actes qui rendaient simple et vraisemblable l’histoire de l’emprunt et du testament. Raymond l’admettait sans conteste. Il y paraissait même assez indifférent.

— Je comprends, dit-il. Les objections qu’on vous a faites sont venues d’Alquier et non pas de Geneviève.

— De lui seul. Elle n’osait pas le contredire. Elle se taisait.

— Mais, seule avec vous…

— Je n’ai pas été seule avec elle.

— Quand elle est partie, en automobile, elle ne vous a pas dit au revoir ?

— Au moment de son départ, je me trouvais souffrante. Elle n’a pas voulu me déranger.

— Mais vous saviez qu’elle allait chez sa marraine ?

— Je n’interroge pas les personnes qui vivent avec moi.

— Vous respectez leurs secrets.

— Mme Alquier n’avait pas le goût des confidences. Si elle m’avait parlé de son projet de voyage, je l’en aurais détournée. Je savais que cela déplairait à son mari. Et cette course, dans la nuit… Une femme seule ! Quelle imprudence !… Je crois — c’est une simple supposition — que Mme Alquier s’est brusquement décidée à partir parce qu’il y avait eu, entre elle et son mari, une discussion… une querelle… Que sais-je ? C’est un méchant homme ! Naturellement, il n’en a rien dit. Il a préféré m’accuser. C’était plus commode.

— Oui, c’est un très méchant homme. Ma sœur aurait dû le quitter, refaire sa vie. Je l’y engageais. Elle attendait… quoi ? Je l’ignore.

— Sans doute avait-elle des scrupules religieux. L’Église interdit le divorce.

— Mais elle permet la séparation. À mon avis, Geneviève subissait une influence que je n’arrive pas à définir. Oui, elle attendait. C’était une âme si tendre et si faible, épeurée devant la vie. La méchanceté des hommes en avait détendu le ressort. Il aurait fallu vouloir pour elle, agir avec elle… Et elle était seule… C’était une femme, rien qu’une femme… Pauvre Ginette !… Pauvre chérie !…

Il mit sa main sur ses yeux, et Renaude crut qu’il pleurait. Il ne pleurait pas. Il cachait son visage pour n’être pas vu et surtout pour ne pas voir. Le mouvement de son cou révélait le spasme de la gorge qui ravale rudement les sanglots.

Il reprit :

— Dites-moi tout… Comment la chose est arrivée… comment on a trouvé son corps… comment on l’a rapporté… Sa figure… sa figure de morte… Vous l’avez vue, vous !… Vous devez l’avoir devant vos yeux. Rappelez-vous… Elle était brisée, écrasée… tuée sur le coup… Les journaux l’ont écrit… Mais sa figure… Allons, revoyez-la pour me la montrer. Toute pâle, intacte… Pas de sang… Vous vous êtes penchée sur elle… Elle vous regardait de ses yeux éteints…

— Monsieur, je vous en prie… Vous nous faites du mal à tous deux… Vraiment je ne peux pas… je ne peux pas…

— Pardon. Je suis trop exigeant. Excusez-moi, dit Raymond.

Il se leva.

— Avant que je prenne congé de vous, mademoiselle, permettez-moi de revoir, avec vous, toute la maison. J’ai ici tant de souvenirs ! Mon enfance, ma pauvre mère, ma sœur… C’est un adieu que je vais leur dire, car je ne reviendrai plus.

— Où irez-vous ?

— Je n’en sais rien. Je n’ai pas l’habitude de beaucoup penser au lendemain.

— Verrez-vous votre notaire ?

— Quel notaire ?

Me Beausire, pour la succession ?

— Il saura que l’affaire a été arrangée entre vous et moi.

— Et que vous ne contestez pas ma créance ?

— Je vous paierai, moi-même, ce qui vous est dû, et avec les intérêts. Moi-même. Tout sera réglé selon la vraie justice.

— Vous êtes un honnête homme.

— Et un homme pressé… Je dois partir à minuit vingt.

— Venez donc, dit Renaude.

Et se ravisant :

— Je vous gênerais. Faites seul votre pieux pèlerinage.

— Il y a partout des scellés. Cela m’est tellement désagréable que j’ai envie de les faire sauter… une envie maladive… Aidez-moi donc à m’en défendre. Votre présence me rend l’équilibre de ma volonté et de ma raison.

Elle domina sa répugnance. Cette soirée, cette scène, quelle épreuve pour une femme malade ! Car Renaude se sentait malade, et elle eût consulté Bausset s’il ne l’avait pas négligée d’une manière inamicale. Elle précéda Raymond. Ils traversèrent le salon enseveli sous les housses et la chambre de Capdenat. Au seuil de la chambre bleue, Renaude s’arrêta.

— Entrez seul, je le préfère. C’était là qu’ils étaient. Et cela m’est pénible…

Raymond lui prit le bras :

— Je vous dis que j’ai besoin de votre présence. Un instant seulement… Faites cet effort. Avez-vous peur ?

— Peur ?… Non. Je n’ai pas peur. Je suis émue… nerveuse…

Il l’avait entraînée sans violence, en la tenant toujours par le bras.

— Venez !… Venez !… Elle était là… sur ce lit. Je crois la voir. Et vous aussi, vous croyez la voir…

Il appela dans le lugubre silence :

« Geneviève !… Geneviève !… »

Une terreur panique saisit Renaude. Elle se vit enfermée avec un fou, dans cette chambre retirée, close, étouffée de lourdes tentures. Si elle criait, qui l’entendrait ? Si le fou se jetait sur elle, qui viendrait à son secours ? Elle n’avait à compter que sur elle-même, sur sa force et sur son courage. Elle se rassembla donc et fit tête.

— Allons, monsieur, sortons d’ici. Vous n’êtes pas bien. Soyez raisonnable…

Il dit, d’un ton calme et naturel :

— Vous allez me donner immédiatement la lettre que vous avez volée à ma sœur. Immédiatement. Sinon, je vous étranglerai. Vous avez cinq minutes.

Renaude resta sans voix.

Raymond regarda l’heure à la montre qu’il portait au poignet, dans un ruban de cuir.

— Vous avez très bien arrangé votre petite histoire, et je vous ai laissé parler pour vous connaître. Mais je savais la vérité par ma sœur qui m’a écrit avant de partir et de mourir… Toute la vérité. Toute. Ton crime, coquine, ordure immonde, vieux serpent qui peux bien te tortiller, mais qui ne m’échapperas pas. Tu as tué Geneviève !… Tu l’as torturée, désespérée, assassinée !… Maintenant, il faut payer… rendre gorge. La lettre d’abord. Où est la lettre ?

Renaude, au bout du bras qui la tenait, se débattit convulsivement, mais ses yeux, qui voyaient la mort, ne se baissèrent pas.

— La lettre. Je ne l’ai plus.

— Tu mens.

— Brûlée.

— Allons donc !… Ton arme !… On ne détruit pas une arme.

— Eh bien, oui, elle existe, mais en lieu sûr… Et si vous me tuez, brigand que vous êtes, lâche que vous êtes, mes précautions sont prises. Demain, la lettre sera une chose publique. Voulez-vous déshonorer votre sœur ? cria-t-elle de sa voix aiguë… Salir sa mémoire ?…

Raymond regarda sa montre.

— Vous perdez bien du temps. Vous feriez mieux de me donner la lettre. Elle est dans la maison. J’en suis sûr. Je vais vous mettre un joli petit browning sur la tempe et vous me conduirez à la cachette. Allons !… L’aiguille tourne. Une demi-minute est passée. Vous ne voulez pas ? Je vous tuerai donc. Avec mes mains. Dans votre gorge. Comme ça… Plus qu’une minute… Ah !

Le cou de Renaude pliait brusquement. Sa bouche s’ouvrit. Ses yeux exorbités chavirèrent et le corps, échappant à l’étreinte de Raymond, s’affaissa comme un sac vide.


Il s’écarta, regarda ses mains qui n’avaient pas serré le cou maigre, ses mains prêtes à tuer et qui n’avaient pas tué. Il regarda le corps étendu.

Il n’avait ni la peur, ni le respect des cadavres, et surtout de celui-là. Il toucha, du bout du pied, la tête immobile. Les yeux, pathétiques comme un cri, révélaient une si abominable angoisse que ses yeux, à lui, se détournèrent.

Il avait vu, à la guerre, des gens morts d’épouvante, et il avait toujours pensé que cette agonie de quelques secondes doit résumer, par l’intensité de ses affres, des années d’atroces souffrances.

« Mais alors… alors… c’est fini !… La bête est crevée !… Il y a donc un Dieu !… » se dit-il, et il eut le sentiment qu’une chose venait de s’accomplir qui dépassait le hasard.

Il recula vers le lit.

« Geneviève !… Geneviève !… »

Si forte était, en cet homme qui croyait ne plus y croire, la sensation du surnaturel qu’il ne se fût pas étonné d’entendre Geneviève lui répondre dans le silence solennel de cette chambre. Il tendit les bras, étreignit le vide et, s’appuyant au chevet du lit, il pleura d’un bonheur terrible.

Ce ne fut qu’un accès, très court. Une extraordinaire lucidité succéda au vertige.

La lettre ! Il voulait la lettre. Des gens viendraient pour l’inventaire. Ces gens — et Alquier — ne devaient pas trouver la lettre. Où était-elle ? Où Renaude l’avait-elle cachée ?… Sur elle ?… Raymond décroisa le châle noir, tâta le corsage, retourna les poches du tablier. Rien. Il regarda autour de lui. Tous les meubles portaient des bandelettes blanches. Il résolut de fouiller la maison, dût-il y passer la nuit, car il n’était plus question de prendre le train. Oui, pièce par pièce, recoin par recoin, il examinerait tout, et il trouverait la lettre. Après, seulement, il irait chez le Dr Bausset. Il raconterait sa visite et que Mlle Vipreux avait été prise d’une syncope. Mort naturelle. Presque toute la vérité.

Il était absolument calme et il ne voulait pas perdre une minute. Il pensa que, si tous les meubles à portes et à tiroirs étaient scellés, la lettre était dans une cachette d’un genre tout différent, comme celles où les avares de campagne dissimulent leur magot. Il pensa aux conduits des cheminées, au carreau qu’on soulève, aux poteries bien en évidence sur une étagère.

Dans la chambre qui avait été celle de Capdenat, les rideaux étaient décrochés. Le lit était sans couvertures. Raymond examina les revers des sièges, l’espace entre le sommier et le bois du lit. Rien. Il revint au salon, enleva les housses, chercha dans les vases à fleurs, sous le tapis. Rien. Il retourna dans la salle à manger, recommença son enquête minutieuse. Un morceau de toile, avec une aiguille enfilée piquée dans l’ourlet, était resté sur une boîte à ouvrage. Raymond vida la boîte. Rien.

Il se sentait très las physiquement, mais l’esprit clair et libre. Il monta au premier étage, fouilla la chambre de Geneviève. Il n’était pas ému. Il n’avait pas le temps d’être ému. Il ne trouva pas la lettre et passa dans la chambre voisine. Les robes de Renaude pendaient à des patères de bois verni. Pas de scellés sur la commode. Raymond bouleversa le linge qui remplissait les tiroirs. La commode ne livra pas la lettre. C’est alors qu’il pensa au lit.

Ce lit était préparé pour la nuit, l’édredon rouge bien bombé, le repli des draps bien net, une camisole pliée sur l’oreiller. Raymond arracha les draps, bouleversa l’édredon, les couvertures, le traversin, le matelas et, sous la couette, il découvrit une grosse enveloppe jaune.


Une heure plus tard, il avait tout remis en ordre, dans cette chambre de Renaude, même la camisole sur l’oreiller. Et l’enveloppe, avec les titres et l’argent, était entre la couette et le matelas, où le juge de paix qui ferait l’inventaire aurait la surprise de la trouver. Raymond ne savait pas encore à qui appartenait cette fortune. Il ne soupçonna pas Renaude d’avoir soustrait ces valeurs à la succession, et il ne pensa pas — comme il le fit deux jours après — que la meurtrière était aussi une voleuse.

La lettre seule lui importait. Il la tenait enfin. Il en avait lu les premiers mots. Il ne lirait pas la suite, par piété, par pudeur. Paix à la morte chérie, la seule créature, dans cette triste maison, qui n’eût pas connu la haine ! Paix à son amour défunt !

Raymond jeta la lettre dans le foyer et l’enflamma avec une allumette. Quand tout fut consumé, il ramassa les légers débris noirâtres et, par la fenêtre entr’ouverte, les livra aux vents de la nuit.

Ensuite, il descendit à la chambre bleue. Il se disait :

« Si je m’étais trompé, si elle était vivante !… »

Il voulait être sûr. Mais il ne s’était pas trompé. Renaude Vipreux ne ferait plus de mal à personne.