L’Ennemie intime/4/7

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Édition de l’Illustration (p. 103-109).


VII

Geneviève avait rejoint Capdenat dans le caveau de famille et Lucien Alquier allait partir. Il eut encore un entretien avec le notaire et, quand il revint de l’étude, il monta chez Mlle Vipreux.

— Je viens vous dire au revoir et non pas adieu, ma chère demoiselle, parce que nous nous reverrons probablement.

Il avait retrouvé son grand air néronien et sa façon de persifler avec une affectation de courtoisie. Renaude qui lisait le regarda, haussa les épaules et reprit sa lecture.

— Vous n’êtes pas en humeur de conversation ? C’est dommage. Je voudrais savoir — et je le saurai tôt ou tard, mais si vous parlez de bonne grâce je vous en tiendrai compte ! — je voudrais savoir ce qui s’est passé entre Geneviève et vous pendant que j’étais à Biarritz.

Renaude ne broncha pas.

— Vous l’avez affolée ?… Elle était charmante, mais c’était une faible tête, un caractère enfantin. Vous avez joué d’elle. Pourquoi ?… Comment ?…

Silence.

Alquier parla longtemps. Il essaya d’inquiéter Mlle Vipreux, puisqu’on ne pouvait l’attendrir. Il fut méprisant, menaçant. Peine perdue. Il n’en tira pas un seul mot.

— Eh bien, dit-il, vous avez tort de n’être pas complaisante quand je suis disposé à être accommodant. Je pars, et je vais hâter l’enquête, puisque je suis, hélas ! l’héritier de Geneviève avec mon beau-frère Raymond. Ce n’est pas l’intérêt qui me pousse. C’est la curiosité. C’est le plaisir de démasquer un Tartuffe femelle et de lui faire dire, à la fin, ce qu’il ne veut pas dire.

— Je parlerai quand il me plaira, dit Renaude tranquillement.

Elle se remit à lire. Alquier sortit.

Bausset le conduisit à la gare. Comme Lucien le remerciait de ses soins et de son dévouement, le docteur lui demanda si on ne le verrait pas quelquefois à Villefarge.

— Au moins une fois : le jour où, par autorité de justice, la vieille Vipreux sera expulsée de la maison.

Bausset eut un haut-le-corps.

— Les morts ne parlent pas, reprit Alquier. S’ils parlaient, cela gênerait beaucoup les vivants.

Il ne voulut pas s’expliquer davantage et le médecin retourna chez lui, très troublé.

Il ne raconta pas cette conversation à sa femme, excellente personne, mais bavarde intempérante.

Cependant, l’histoire du testament et du legs courait Villefarge. Quand le docteur, un peu distrait de son chagrin, se reprit à écouter ce qu’en disaient sa femme et ses clients, il s’aperçut que la petite ville comptait deux partis, très inégaux en nombre et en importance. Le plus nombreux, le plus actif, célébrait les vertus et la gloire de Renaude Vipreux et regardait les enfants Capdenat comme des parricides.

L’autre parti, encore hésitant à s’affirmer, composé de quelques personnes autrefois liées avec Mlle Aubette et qui tâchait à rallier les Lacoste, se bornait à dire pour le moment :

« Capdenat ruiné ?… Capdenat empruntant de l’argent à sa gouvernante ?… Vous badinez !… Il y a quelque chose là-dessous. »

Enfin, moucheron perdu dans la crinière de ce grand fauve stupide qui s’appelle l’Opinion publique, s’évertuait une pauvre bossue sans esprit et sans autorité.


Renaude Vipreux laissait dire. Elle sortait peu et portait le deuil de Capdenat comme celui d’un proche parent. On ne la voyait guère qu’à l’église où elle édifiait les fidèles. Le dimanche, suivie de Mélanie, elle allait au cimetière.

Ainsi passa le premier mois de sa solitude.

Un jour, Mélanie dit chez le boucher qu’elle cherchait une place. Elle ne pouvait plus rester aux Cornières. Elle avait peur.

— Je ne me plains pas de la patronne. Nous sommes bien habituées ensemble. Mais, cette grande maison, la nuit, on dirait que les morts y reviennent. Ça parle. Ça traîne les pieds dans les escaliers, ça gémit. Je me mets la tête sous la couverture. Je claque des dents. La colique me tord. Mademoiselle est plus heureuse. Elle n’entend rien et me dit que je suis une imbécile.

— Té, fit le sémillant garçon boucher, s’il vous faut de la compagnie la nuit pour vous empêcher d’avoir peur, je suis là.

— J’aime mieux retourner au pays où j’ai une tante qui me placera.

Mélanie partit, et l’on commença de dire, dans le petit peuple, que la maison Capdenat était hantée.

Mlle Vipreux ne reprit pas de servante. Elle n’était pas poltronne et ne croyait pas aux revenants. Et puis, dit-elle à Mme Bausset, l’ingratitude de Mélanie l’avait dégoûtée des domestiques. Elle fit un arrangement avec la mercière qui respectait en elle la future propriétaire. La bonne de la boutique apporta, désormais, les provisions et lava le linge de Mlle Vipreux. Deux fois par semaine, elle faisait, à grand fracas, le gros nettoyage. Presque toutes les pièces de la maison étaient fermées. Mlle Vipreux habitait sa chambre et la salle à manger. On l’entrevoyait, assise dans le fauteuil Voltaire, près de la fenêtre dont elle avait soulevé le rideau, travaillant à un ouvrage de couture pour les pauvres de l’hôpital.

Le noir hiver était venu, le noir hiver des petites villes où, dès 5 heures, les rues sont vides. Mme Bausset qui était frileuse sortit moins souvent. Le docteur préparait une suite à sa fameuse brochure et s’était découvert une nouvelle marotte : « l’orientation professionnelle des enfants ». Personne n’entendait parler de M. Alquier, et les scellés étaient toujours sur les meubles.

Le notaire convoqua Mlle Vipreux.

— Il y a, lui dit-il, une somme de cent mille francs, déposée par M. Capdenat, dans une banque de Rodez. En aviez-vous connaissance ?

— J’ignorais les affaires personnelles de M. Capdenat.

— Il n’était donc pas tout à fait ruiné ?

— Il disait l’être.

— Ces cent mille francs représentent, en partie, la valeur de vos créances.

— En partie seulement.

— On a trouvé aussi la trace des opérations que M. Capdenat a faites en retirant des titres. Et nous avons les numéros de ces titres retirés.

— En quoi cela me concerne-t-il ?

Me Beausire tournait son stylographe entre ses doigts.

— Vous êtes ma cliente. Je crois vous donner un bon conseil. Acceptez une transaction.

— Inutile, maître Beausire. Je veux mon droit et rien que mon droit.

— L’argent et la maison ?

— Comme M. Capdenat l’avait décidé.

— M. Alquier est très riche. Il a juré de vous exaspérer et de faire traîner en longueur le règlement de la succession. Et je sais qu’il s’occupe aussi de faire gracier son beau-frère.

— Je ne les crains ni l’un ni l’autre.

Elle quitta l’étude, tremblante de fureur inquiète.

« Cet Alquier ! Il finira par circonvenir le notaire ! »

Malgré la bise qui soufflait du Nord, elle releva sa voilette bordée de crêpe. Elle étouffait.

Elle monta l’escalier de la maison si vite qu’elle perdit le souffle et tira la porte derrière elle à grand bruit. Son dîner l’attendait sur le fourneau. Elle mangea deux bouchées et repoussa l’assiette.

« Cet Alquier !… Cet Alquier !… »

Elle était seule. Pourquoi se fût-elle contrainte ? L’ivresse de la fureur l’agitait comme une épilepsie. Une chaise la gênait. D’un coup de pied, elle la renversa.

Puis elle marmonna :

« Attends !… Attends !… Tu n’attendras pas longtemps. Ah ! tu veux m’exaspérer ! Eh bien, tu auras de mes nouvelles… »

Elle hochait la tête, secouait les doigts, défiait l’adversaire invisible.

« Attends !… Attends ! »

Elle monta dans sa chambre, la seule, avec le grenier et les dépendances du grenier, où les scellés ne fussent pas mis.

Renaude défit le lit, et l’édredon rouge tomba sur le carreau. Un oreiller glissa dans la ruelle. Entre le matelas et la couette de plumes Mlle Vipreux passa son bras, l’allongea en tâtonnant et saisit quelque chose qu’elle ramena. C’était une très grande enveloppe jaune entourée d’un large élastique.

Elle s’assit sur le lit, enleva l’élastique et ouvrit l’enveloppe, étalant le contenu sur la couverture de cretonne : des récépissés d’une banque périgourdine, au nom de Renaude Vipreux, une liasse de billets, des titres au porteur, environ cent soixante mille francs, une fortune.


Elle revoyait Capdenat, discutant avec elle sur les moyens de lui assurer son héritage. Elle n’avait rien demandé. Elle ne voulait rien. C’était lui qui la pressait :

« La loi ! disait-il, mais tout le monde viole la loi quand elle est contraire à la justice ! Est-ce que je n’ai pas gagné moi-même mon argent ? Il ne me vient pas d’un patrimoine. Ma femme ne me l’a pas apporté en dot. Je n’en suis pas le dépositaire, mais le maître. J’ai le droit d’en disposer. Aurais-je donc travaillé, toute ma vie, pour un anarchiste et une gourgandine ? Non. Mes enfants n’auront rien de moi. S’ils héritaient seulement d’une paille, je me retournerais dans ma tombe ! »

Elle se défendait. Monsieur ferait ce qu’il voudrait. Elle ne serait pas complice. Elle l’avait éclairé sur ce qui se passait dans sa famille, parce qu’il était le père et le maître, mais elle n’y avait pas d’intérêt personnel. Elle était dévouée à Monsieur, seul comme elle, malheureux et méconnu. Qu’il la traitât en amie, en confidente, cela suffisait au cœur de Renaude.

Capdenat avait presque pleuré tant cette affection de sa gouvernante caressait doucement son orgueil. Méconnu. C’était bien le mot qui résumait sa vie. Il avait été méconnu. Mais il n’était pas une dévote, qui avale des crapauds pour l’amour de Dieu et dit merci.

« Moi, je ne veux pas qu’on se f… de moi, ma bonne amie. »

Chercher la combinaison qui lui permettrait de déshériter ses enfants — et surtout Raymond — ce fut, pendant des mois, l’occupation quotidienne de cet esprit que rien n’intéressait plus. La passion sénile, têtue, déformante, usa les freins qui la retenaient : les scrupules d’une probité jadis intransigeante, le respect des lois, le culte familial du nom. Capdenat devint un maniaque que rien, dans sa solitude, ne distrayait de sa manie. Il fit cent projets de testament, étudia le code pour le violer et goûta une joie parfaite, devant sa fille, en pensant au bon tour qu’il préparait.

Mlle Vipreux ne se rendait pas. Irrité par sa résistance, comme un amant par les refus d’une femme désirée, il s’acharnait à la convaincre.

Il ne s’ennuyait plus. Il avait le sentiment de sa puissance. Il agissait. Il vivait.

Arriva l’étonnante aventure de Renaude. Son cousin Ferrier lui proposa de le suivre en Amérique. Elle refusa de s’expatrier et elle accepta le cadeau que son parent lui offrait : non pas cent cinquante mille francs, comme elle le laissait croire, mais cinquante mille.

Alors, l’idée qui flottait, nébuleuse, dans le cerveau de Capdenat prit sa forme définitive : l’emprunt supposé de cent cinquante mille francs.

« Je garde les reçus dans mon coffre, avec les valeurs que je retire de la banque, où je ne laisserai, en dépôt, que la somme nécessaire pour vous rembourser les-deux tiers des créances, la maison représentant l’appoint. Moi vivant, vous n’avez rien. Je fais toucher, à Paris, les coupons de mes rentes, et nous vivons comme devant. À ma mort, sans attendre l’arrivée des corbeaux… »

Les corbeaux, c’était Raymond et Geneviève.

« … Vous prendrez dans mon coffre la grande enveloppe jaune où sont vos reçus et mes valeurs. Vous les mettrez en sûreté et vous irez chez le notaire quand il vous convoquera. Les corbeaux croasseront. Vous laisserez croasser. Votre affaire est bonne. C’est le vieux Capdenat qui l’a réglée et le vieux Capdenat est un malin. Vous aurez cent mille francs, la maison, les meubles et un joli paquet de titres que vous ferez vendre plus tard, prudemment. Le procédé est illégal, mais il n’est pas malhonnête puisque je ne donne que ce qui m’appartient. »

Renaude, à la fin, s’était rendue. Elle ne considérait pas que ce fût un crime de tourner la loi. Pour elle, comme pour beaucoup de femmes ignorantes, la loi civile était quelque chose d’abstrait, connu des seuls spécialistes, magistrats et notaires, qui gênait ou protégeait les plaideurs et qui n’avait pas un caractère sacré. Elle pensait aussi que Capdenat l’épouserait et que le mariage lui donnerait des droits légitimes. Elle y pensait encore quand le bonhomme était mort, entre ses mains, trop tôt. Avait-il seulement songé à épouser sa gouvernante ? Jamais il n’avait dit un mot qui ressemblât, même vaguement, à une promesse. Peut-être avait-il un goût persistant pour les femmes bien en chair, qui le détournait de la maigre Renaude. Peut-être craignait-il de perdre son autorité si Renaude n’avait plus à ménager, en lui, le maître de l’avenir. Ce qu’il aimait dans la personne de Mlle Vipreux, c’était surtout l’instrument de ses rancunes, la verge qui frapperait ses enfants.

Elle aussi qui d’abord avait détesté ce tyran grossier, elle avait fini par aimer, en lui, l’instrument de ses rancunes.

Et les choses s’étaient passées comme Capdenat les avait prévues et voulues.


Quand Renaude avait pris, dans le coffre, l’enveloppe jaune, elle ne savait pas exactement ce qu’elle y trouverait, sauf les reçus. Les cent soixante mille francs l’éblouirent, mais l’argent ne lui donna pas ce merveilleux vertige que l’idée de la revanche prise, de la bataille gagnée lui procurait par avance.

Elle était sincère en affirmant :

« Je ne tiens pas à l’argent. »

L’argent, ce n’était qu’un moyen, un outil, un symbole. Il venait trop tard pour lui apporter les plaisirs refusés à sa jeunesse, et le plus grand de ceux qu’il lui réservait était un plaisir tout cérébral.

Elle disait naguère à Capdenat :

« Mon péché, ce n’est pas l’avarice. C’est la fierté. »

Elle appelait « fierté » l’incoercible orgueil qui saignait en elle depuis l’enfance. Tout l’avait blessé, cet orgueil : la ruine des parents, le célibat imposé à la fille ardente et pauvre, la souffrance de vieillir sans avoir mangé à sa faim et bu à sa soif le pain et le vin de la vie, sans avoir eu d’autre champ d’action que la chambre d’une infirme, d’autre société que de petites gens, des prêtres et des religieuses. Une Aubette, bornée et puérile, peut s’en contenter. Cette existence de souris dans son trou est faite à sa mesure. Mais une Renaude Vipreux !… Celle-là compare à ses piètres voisins sa personnalité originale et vigoureuse ; à leurs petites ambitions, ses immenses besoins inassouvis ; à leur myopie morale, sa vision rapide et dominatrice de toutes les terres promises où elle n’entrera pas. Être de la race des forts, et se sentir entravée ! Être de la race des maîtres et servir !… Quel supplice pour Renaude ! La déchéance, l’ignoble injure de Capdenat, et par contraste — fer rouge sur une plaie — cette révélation vivante de la beauté, du luxe, du coupable amour : Geneviève.

« Et moi, alors, et moi ?… Moi qui n’ai rien eu que les miettes du repas, moi, vieille, dépendante et humiliée, je n’aurai rien à dire ? Je devrai ne rien faire ? J’assisterai, passivement, à ce scandale ?… Non !… Si le vice ne reçoit pas son châtiment, je douterai de la justice de Dieu. Je dirai que la chasteté, le dévouement et l’abnégation ne sont qu’une monnaie de singe. »

Et l’acte avait suivi la pensée.

Sachant tout depuis le premier jour, possédant la lettre prise dans le secrétaire, Renaude avait vu Geneviève se flétrir et se désespérer. Comme on s’accoutume à l’alcool, elle s’était accoutumée à cette délectation. Il lui a fallu la renouveler, la compliquer, la raffiner. Et, toujours, elle s’était dit à elle-même, dans les soliloques des insomnies où elle remâchait son venin :

« Ce n’est pas cette femme que je déteste. C’est son vice. »

Et elle le croyait.

Son orgueil démentiel baptisait de noms flatteurs le monstre qu’elle couvait dans ses entrailles. Comme deux lames s’aiguisent l’une contre l’autre, sa haine s’était aiguisée à la haine de Capdenat. Dans leur vie étroite et murée, la haine, démesurément accrue, employant les forces inutilisées de l’imagination, prêtait aux deux êtres sédentaires l’illusion de l’activité et de la puissance. Tenir les fils d’une marionnette humaine, la diriger à son insu, assister à ses mouvements qu’elle croit libres, savoir qu’on peut la briser et qu’on la brisera, quel goût cela donne à la vie !

Cette jouissance démoniaque, Renaude en avait connu le paroxysme dans les scènes qui avaient suivi la mort de Capdenat. Alors, s’était présenté un adversaire digne d’elle, cet Alquier, qu’elle admirait parce qu’elle le redoutait, lui seul ! Et soudain, ce choc : la mort de Geneviève. Choc tout matériel, qui avait détraqué la machine physique de Renaude. L’âme orgueilleuse n’avait pas fléchi. Elle avait commandé :

« Marche, carcasse ! »

Et la carcasse tremblante avait obéi à l’âme forte, à l’âme impavide qui ne connaissait pas le remords.

Après, quand elle était restée seule dans la maison déserte aux meubles scellés de bandelettes, seule avec le souvenir, Renaude l’avait regardé en face et n’avait pas eu peur de lui. Il y avait eu des nuits où, ne pouvant respirer couchée, elle se levait pour calmer ses nerfs douloureux. Traînant ses pantoufles, serrée dans son châle, telle qu’elle était apparue à Geneviève dans la chambre haute, elle errait de pièce en pièce, étonnée de se voir surgir dans les miroirs, souffrante, irritée, fiévreuse, haletante, mais dressant sa petite tête vipérine et défiant tous les fantômes nés de la solitude et de la peur.

La pluie battait les vitres. Le vent secouait les volets. Renaude disait :

« C’est la pluie. C’est le vent. »

Et elle rentrait dans sa chambre où elle dormait sur son trésor.


Il était là, son trésor, éparpillé sur le lit : l’argent, les titres et la lettre — cette lettre plus précieuse que tout. Renaude se rappela comme elle la touchait, dans la poche de son tablier, pendant que Lucien Alquier fanfaronnait devant elle.

C’était à ce moment-là que la camionnette était arrivée avec le cadavre.

La lettre était encore dans la poche du tablier, le lendemain des funérailles, le jour du départ de Lucien.

« Vous parlerez, disait-il. Je saurai vous faire parler. »

Pourquoi ne lui avait-elle pas jeté la lettre au visage ?

Elle la déplia, cette lettre, lue et relue cent fois, et qu’elle savait par cœur. Ici, l’écriture de Geneviève, là, l’écriture de Bertrand. La femme avait mis en post-scriptum : « À brûler. » L’homme avait préféré renvoyer la lettre alourdie de mots d’amour. Et Geneviève, alors, n’avait pas eu le courage de la détruire.

Renaude lut :

Geneviève, ma maîtresse adorée

Et plus loin :

Ce sépulcre blanchi, cet homme dont l’âme sent la pourriture

Elle se représentait la figure de Lucien quand il verrait cela et le reste. Le reste, les phrases chaudes qui sentent la chair et les caresses, comme le lit luxurieux où deux amants se sont étreints. Elle rejeta le papier sur le tas de valeurs et de billets de banque. Ses pommettes s’ensanglantaient. Elle crispa ses mains et cria, par deux fois, le mot qui avait fait pâlir Geneviève, le mot qui souffletait l’amour :

« Saleté !… saleté !… »


Puis elle remit les papiers en bloc dans l’enveloppe jaune, replaça l’élastique et glissa le paquet sous la couette de plumes. Plus calme, elle se dévêtit et se coucha. Comme chaque soir, elle dévida mécaniquement ses prières. Et la voix qui avait parlé à Caïn ne lui demanda pas :

« Qu’as-tu fait de Geneviève ? »

La lampe éteinte, elle crut s’assoupir. Une sensation pénible, dans la poitrine, la réveilla. Toujours ces étouffements !

Bausset lui avait ordonné une potion calmante. Elle but une cuillerée du médicament et se remit à penser aux papiers cachés dans son lit. Ni le juge de paix ni le notaire n’avaient soupçonné qu’ils fussent là. Renaude faisait sa chambre elle-même. Oui, la cachette était sûre. Cependant… Une pensée la fit frémir. La servante de la mercière avait proposé d’aider Mademoiselle à retourner les matelas. Et elle avait une manière de regarder dans les coins, de s’empresser :

« Que Mademoiselle ne se fatigue pas. J’irai chercher ceci, chercher cela… Je ne crains pas les escaliers. »

Trop de zèle. Un zèle suspect. Renaude le savait : il n’est pas de porte et de serrure qui défende un secret contre la curiosité patiente d’une femme. Et il y a des gens à vendre, des gens qu’un Lucien Alquier peut acheter. Elle s’irrita contre sa faiblesse. Pourquoi ne pouvait-elle balayer, frotter, laver le linge comme d’autres, plus âgées, le font chaque jour ! Elle décida de se soigner, puis de congédier la fille.

« Et si j’étais malade, inconsciente et qu’on voulût me changer de lit ? »

Cette idée la fit se dresser sur son séant. Elle imagina la servante, ou Bausset, ou Sœur Antonine trouvant l’enveloppe jaune et les valeurs dont la banque avait gardé les numéros. On se demanderait d’où lui venait cet argent. Et on la prendrait pour une voleuse.

Comment n’avait-elle pas prévu ce risque ?… Le notaire la soupçonnait déjà. Elle se souvenait qu’il avait un air bizarre… Et elle se croyait une femme de tête ! Allons donc !… Alquier lui avait dit qu’elle n’était qu’une enfant. Il avait raison. Une enfant.

Elle réfléchit et dit entre ses dents :

« Voilà… Voilà… Il fallait y penser… C’est la solution. Il n’y en a pas d’autre. »

Le corridor est sombre, mais le reflet des deux lampadaires de la place suffit à Renaude pour se diriger. Elle tient l’enveloppe jaune et la clef fabriquée par Dogasse. À supposer le pire, qu’elle tombe malade, qu’elle meure, le magistrat qui fera l’inventaire trouvera la lettre et les valeurs dans le secrétaire de la chambre haute. Il pourra croire que Capdenat les y a placées et que Mlle Vipreux ignorait leur existence.

Renaude va vers l’escalier de la tourelle et, dans les pas de Geneviève, elle met ses pas. Le reflet expire au bas de la dernière marche. Dans la cage ronde où la spirale brisée s’élève, c’est le noir total. Sur la muraille, la main de Renaude atteint le bouton de l’interrupteur électrique. Blanche, aveuglante, la lumière jaillit. Renaude pose son pied sur la marche et s’arrête. Ce bruit ?… Qu’est-ce que ce bruit ?

Une espèce de bourdonnement, de sifflement… Une guêpe enfermée ? Non. En hiver, il n’y a pas de guêpe. Le vol des bêtes nocturnes est silencieux. Le marteau de la vrillette cogne plus net et plus sec les vieilles poutres… Elle prête l’oreille avec l’attention intense et concentrée du chasseur à l’affût. Rien. Elle n’entend plus rien. Elle monte une seconde marche… Le bruit recommence, plus sourd, un peu différent, sur un rythme de batteuse ou de cloche.

Ce bruit ne vient ni d’en haut, ni d’en bas. Ce bruit est partout et nulle part dans le haut cylindre blanc où la spirale de l’escalier s’élève, et ce bruit habite Renaude.

Inarticulé, variable, décevant l’ouïe qui veut le saisir, si faible qu’il semble une illusion des sens troublés, puis grandissant comme le flux d’une marée lointaine… Et ce battement… ce sifflement…

Renaude tend le cou, darde sa tête vipérine… Le vide… le vide de cet escalier saturé d’immobile lumière !… le vide éblouissant où recommence le bruit inexpliqué… Elle qui n’a pas tremblé dans les ténèbres sent ses mains se glacer… Allons ! allons ! Il n’y a rien ici. Il n’y a personne. Il n’y a que ce bruit. Et l’âme inflexible pousse la carcasse.

« Tu as peur ?… Tu as peur avec tes nerfs, ta chair, tes os. Tu as bestialement peur… De qui ?… De quoi ?… Elle est morte. Les morts ne reviennent pas. Et si Elle revenait, qu’importe ?… Je ne l’ai pas tuée. Je n’ai pas poussé la voiture dans la rivière. C’est un accident. Je ne suis pas responsable d’un accident. »

Un effort. Une marche… Ah ! misérable corps, guenille usée ! Il se tend, monte encore une marche. Qu’a-t-il donc rencontré ? Quelque chose l’empêche d’avancer, et il n’y a rien… Va !… dit l’esprit souverain. Le corps est à bout de forces. Il cède. Le bruit de marée l’étourdit. Repoussée par l’invisible, Renaude descend, descend, à reculons, et la pulsation formidable de son cœur couvre tous les bruits du monde.