L’Envers de la guerre/I/11

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Texte établi par Ernest Flammarion,  (Tome I : 1914-1916p. 129-141).
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JUILLET 1915


— Le 1er, au Conseil, on annonce à Millerand l’opportunité de nommer deux sous-secrétaires d’État : Intendance et Santé. Il refuse. Poincaré insiste : « La dignité n’est ici que le masque de l’amour-propre. » On l’adjure. Sarraut, pathétique, offre de devenir sous-secrétaire. Millerand demande de réfléchir jusqu’à deux heures. Alors, Viviani, agressif et las : « Soit. M. Millerand nous fera connaître à deux heures la résolution qu’il a déjà prise de rester. » De fait, Millerand accepte. Le bruit court que Briand briguerait la Guerre.

— Le 1er. La presse pose une question grave : le mobilisé aux tranchées se fait tuer pour un sou par jour : le mobilisé, à l’abri dans les usines, gagne de 5 à 10 francs par jour. On ne voit pas la solution.

— Du journal Excelsior. Au-dessous de deux généraux dans un courant d’air, cette légende : « Dans le vent de la Victoire. » Sous le portrait de Bismarck à 10 ans : « Déjà il veut prendre un air de grand homme. » Et une photo d’officiers autour d’une carte s’intitule : « Dans l’algèbre sereine de la Victoire. »

— Le 2. Hirschauer, Bouttieaux, à dîner rue de Grenelle. Millerand a présidé une réunion destinée à galvaniser l’aviation. Selon le plan du G. Q. G. on doit passer de 100 à 500 avions de bombardement. Mais l’acier manque. Le représentant du Creusot a insisté pour placer un acier, fort cher, que l’Italie tient de l’Allemagne. C’est le patriotisme métallurgique, à opposer à celui du petit soldat qu’on jette à la boucherie avec des mots.

— Le 3. Au Grand Condé, où siège le G. Q. G., triomphe la bureaucratie : la liste des machines à écrire s’étale en beaux tableaux de sergent-major. Seule, la pièce où se tient Joffre est nue : une table, une carte, pas de papiers.

— Le 5. Millerand annonce aux directeurs de l’Intendance et de la Santé : « On nous oblige à donner l’hospitalité à deux sous-secrétaires d’État ».

— Pudique, le général Hirschauer dit qu’il a débaptisé l’avion Voisin dénommé : type Q. Q. Il l’a appelé R-2 ; frappé par la consonance, je lui réponds que c’est pire.

— Devant un général, on dit qu’à peine six officiers du G. Q. G. ont été au front. Il réplique : « Tant que ça ? »

Mme L…, femme du député, porte en bracelet une ceinture d’obus en cuivre, un des produits de fabrication de son mari. Elle déclare que le civil doit se taire. C’est trop simpliste. Il y a 34 millions de « non mobilisés » qui ont voix au chapitre. Leur attitude et leur sort doivent compter. D’ailleurs, à part 36.000 professionnels, que sont les 4 millions de mobilisés ? Des civils en képi. On l’oublie trop.

— Le 9. Incident Rouget de Lisle au Conseil. Le Gouvernement veut le transférer au Panthéon le 14 juillet. Le Gouvernement militaire de Paris décline cette responsabilité, par crainte des taubes. Poincaré proteste. Déjà le Gouvernement fut accusé de peur quand il partit pour Bordeaux. Va-t-on recommencer ? L’aviation est consultée et donne un avis favorable. La fête est décidée. On adopte la formule que je souffle à Bouttieaux : « Ne pouvant pavoiser la ville, on pavoisera le ciel. » Cent avions doivent veiller.

— À neuf heures du soir, un capitaine de gendarmerie et deux sbires descendent dans les grands restaurants, s’assurent des situations militaires des clients et coffrent ceux qui devraient être rentrés à 9 heures (les aviateurs).

— Cette guerre aura montré l’inanité de la guerre. Car elle aura apporté des morts et des ruines sans résultat.

— 14 juillet. Viviani, écœuré, veut s’en aller. Il est las d’être crossé par la Commission sénatoriale de l’armée. Ne lui a-t-on pas sorti là une lettre de Joffre, d’octobre 1914, demandant de l’artillerie lourde ? Et on lui avait laissé ignorer la lettre.

— 14 juillet. Temps à éclaircies. Foule silencieuse. Des blessés, des amputés, des capotes délavées de permissionnaires. Autant de quêteuses que de passants, pour je ne sais quelle œuvre. Des régiments passent en musique ; penser que tous ces hommes iront à la boucherie… À l’Étoile, une chanteuse envoie la Marseillaise. Il faut enlever son chapeau. Le cercueil de Rouget de Lisle descend les Champs-Élysées, suivi par le Gouvernement en redingote. Des avions dominent le cortège. Pas d’avions allemands. Seul, Delcassé s’est rendu à l’Étoile en auto ouverte. Il espérait une ovation, mais la foule resta muette. Elle exprimait à son insu l’impopularité de cette guerre, et ses appréhensions. En effet, quelle folle ovation ç’eût été pour le chef d’un État victorieux.

Poincaré a renouvelé, dans sa manière agressive et échauffée, le fameux « jusqu’au bout ». Il veut « dissiper le cauchemar de la mégalomanie allemande ». Il prédit les effets néfastes d’une paix boiteuse. Aussi engage-t-il le pays dans une lutte fatalement longue.

— J… raconte que les aviateurs allemands ont offert aux nôtres de ne plus bombarder de villes, à charge de revanche. Ces tentatives de relations seraient fréquentes. Il dit encore, parce que l’artillerie met fin aux trêves de tranchées : « Sans l’artillerie, la guerre serait finie. »

— Le 15 juillet. Lettre d’un soldat du Bois-le-Prêtre. Il dit qu’on a perdu en une demi-journée ce qu’on gagne en un hiver. Il en devient fou. Mais comment se faire une idée exacte de la mentalité « de la majorité » de l’armée ? Les témoignages sont si divers. Des soldats affirment qu’ils ne veulent plus sortir des tranchées. Et cependant, ils sortent. J’ai lu encore une lettre d’un capitaine maudissant son colonel stupidement sévère et déclarant : « Parti royaliste, je reviendrai antimilitariste. »

— Il y a enfin des permissions de quatre jours pour les soldats du front ! Ai-je assez lutté pour cette idée devant des dirigeants, depuis le jour où l’on me répondait rageusement : « Eh bien, faisons la paix ! » jusqu’au jour où l’on se fit l’avocat de cette cause près de Poincaré…

— Le docteur R… écrit de Doullens : « Ce sentiment d’horreur, ce désir de voir bientôt cesser ce carnage, je ne l’ai pas entendu exprimer une fois par les officiers. Jamais je n’aurais cru qu’on pût être à ce point, non pas résigné, mais habitué. » Citant ce passage devant de grands patriotes, je provoque un éclat : « Il ne manquerait plus que cela que les officiers fussent autrement. Ce serait à les fusiller. »

— Viviani traite Millerand comme le dessous de rien. On discute au Conseil l’opportunité de faire creuser des tranchées de deuxième ligne par les territoriaux, de troisième ligne, par les civils. Et Viviani : « À quoi bon discuter ? Rien ne sera fait. » Millerand feuillette toujours ses dossiers.

— On se demande s’il n’eût pas été opportun, après ces cinq mois de session, de renvoyer les Chambres, quitte à s’expliquer devant le pays. Les mauvaises langues prétendent qu’une des raisons de l’assiduité des députés, c’est qu’ainsi ils se justifient de n’être pas aux armées.

— Bienvenu-Martin est ministre du Travail. Il va en mission au front. Un lieutenant-colonel l’interpelle et demande ce que le Travail peut bien avoir à faire avec les armées.

— Déjeuner Albert Thomas, Bouttieaux, Painlevé. Bouttieaux cite les avions S. P. A. D. (Blériot-Deperdussin) qui font 150 km., les Nieuport 140, les Morano 160. Tous biplans. Il célèbre le Caproni, qui enlève 7 personnes, 1.200 kilos de charge, 3 moteurs de 100 HP. Deux officiers français l’ont essayé à Milan. On les a follement ovationnés. Il s’élève aussi contre la foi aveugle dans l’aviation, dans son pouvoir de finir la guerre, et contre les innombrables suggestions qu’il reçoit à ce sujet. En fait, on manque d’acier. Ayant à faire des obus, des canons, des moteurs, il faut choisir et sacrifier ces derniers.

Painlevé réclame l’emploi au front des canons de côte de 14, 16, 24. Il les réclamait dès Bordeaux ! Il veut des canons à tir vertical contre avions. Nous en avons huit ! Côté allemand, c’est une barrière de feu qu’il faut franchir pour passer les lignes. Il avoue qu’on a peu de gaz asphyxiants. Il revient sur la thèse des galliénistes : Joffre voulait rassembler les troupes sur la Seine. Mais l’un des convives rappelle l’initiative de Millerand, encore à Paris, tandis que le Gouvernement part pour Bordeaux, et qui prend sur lui d’ordonner l’offensive à Joffre, qui « laissait la parole au Gouvernement ».

Albert Thomas arrive à 2 heures. Il sort de la Commission sénatoriale de l’armée où on l’a fort houspillé. Il confirme la lettre de Joffre demandant du 340 dès octobre. À la fin de la séance, arrivèrent de mauvaises nouvelles d’Argonne, et on l’invite à sortir.

Pour l’emploi des obus incendiaires contre les moissons, on hésite. On envoie les obus André Lefèvre en Serbie. Quant à ceux qui sont chargés de phosphore blanc, leur emploi sur le Nord et la Belgique ferait peut-être un fâcheux effet moral et décèlerait le procédé aux Allemands. On a peu d’acide prussique. L’Allemagne était le grand fournisseur. Il faut tout improviser.

— Le 16 juillet. (Du Conseil.) On a condamné en conseil de guerre trois officiers allemands pour avoir volé, au moment de la Marne, je crois, une charrette… L’un d’eux est devenu fou. L’Allemagne proteste contre ce jugement. En représailles, elle a mis en cellule cinq officiers français, dont le fils Delcassé. On est fort embarrassé de la suite à donner à l’incident. Faudra-il casser le jugement ? Humiliation. S’obstinera-t-on ? Quel nouveau tremplin pour l’ennemi personnel de Guillaume II !

— Viviani, nerveux, se plaint qu’on lui envoie chaque soir un officier du G. Q. G. qui lui dit : « Ça va bien, ça va très bien. Soyez tranquille, M. le Président… » Il s’écrie : « J’en ai assez ! Je n’en veux plus, j’en ai assez ! »

— Le 16. Le général Lyautey, résident général au Maroc, vient voir des amis algériens. Il dit la manie paperassière, le goût de l’attaque réglée d’avance, minute par minute, du fond d’un bureau. Bref, le procès du G. Q. G. et des États-Majors, leur travers de régler les choses de trop loin, avec minutie et sans souplesse.

— Les officiers de troupe appellent ceux d’État-Major : la viande de conserve.

— La maladie contractée aux tranchées est moins honorée que la blessure. Et les troubles provoqués par l’éclatement de l’obus (surdité, mutité, crises nerveuses) sont moins honorés que la bonne vieille blessure sanglante.

— Je reçois la visite d’un ami d’Anatole France, envoyé par lui, l’Anglais Deel. Il me dit qu’on mit dans la Légion Etrangère des étrangers, deux fois généreux, qui voulaient se battre pour la France. Mais on a gardé dans ce corps la discipline sauvage du temps de paix, où l’on croyait devoir mener dur les déchets sociaux qui s’enrôlaient dans la Légion. C’est ainsi qu’on a fusillé récemment neuf Russes. L’ambassade a réclamé.

Il dit l’irritation des campagnes, leur vœu de paix actuelle, qu’il a notés dans la Sarthe, la Lorraine, la Touraine.

— Le 17 juillet. Départ pour Doullens avec M. Thomson et Pasquet. Arrêt à Amiens, la plus riante, la plus vivante, la plus joviale des villes de l’arrière-front. Uniformes pimpants, trottoirs animés. Arrivée à Doullens à sept heures. Dîner à la sous-préfecture avec le maire, le médecin-chef, le commandant d’étapes, etc. Tout ce monde loue la résignation des soldats. Ceux qui rentrent de permission sont si gais qu’on croit qu’ils partent. Toutefois, dans les apartés d’après-dîner, on s’étonne que Poincaré, dans son discours du 14 juillet, n’ait pas prononcé le nom de la République. R… montre un Foch superbe, se donnant des airs de généralissime, interdisant aux autos l’accès du parc de son château, laissant ses visiteurs debout alors qu’il est assis, ne se déplaçant qu’en grande pompe et parade. Il montre un d’Urbal haï de ses troupes, réduisant la durée légale des permissions. Il dit enfin la terrible facilité avec laquelle on fusille les soldats.

Le 18, départ pour Arras, avec arrêt à Gouy-Servin, à 3 km. derrière Ablain-Saint-Nazaire. La tour ébréchée de Saint-Éloi domine le site. On entre à Arras par une route que bordent un cimetière militaire très dense et des batteries de 75. Le gendarme nous avertit que le dernier obus allemand est tombé il y a six minutes.

Arras, c’est le désert de Soissons et la ruine de Reims, s’ajoutant, s’amplifiant. Les trous d’obus sont larges comme les rues. On vous nomme des monuments : ce ne sont que des gravats. D’ici, de là, un magasin ouvert : un boucher, un chapelier. Une marchande de fruits, avec un éventaire en plein vent. Nous croisons, en tout, une dame avec un livre de messe (c’est dimanche) et une autre avec son chien. Une ville morte, dont les ruines sont les blessures. Les postiers sont installés au théâtre. Ils ont évacué le palais Saint-Vaast, brûlé, écroulé. M. Thomson les harangue et les félicite.

Nous déjeunons à Doullens, et nous rentrons à Paris, après de nombreuses pannes de pneus, à 10 heures du soir.

J’ajoute que les convives du dîner de la veille faisaient tous un tableau lamentable des batailles de septembre 1914. Pas d’armes, pas de vêtements, pas d’ordres.

Enfin je note qu’on expliquait le bombardement d’Arras en disant : « C’est un bastion, au même titre qu’un bois, qu’une position fortifiée quelconque. Il y a des canons dans les jardins. Les caves sont autant d’abris… »

— Le 20 juillet. Au Conseil, on parle de disgracier Sarrail, comme responsable de l’échec en Argonne. Quelqu’un dit le fâcheux effet que produirait une nouvelle exécution d’un général républicain. « Il n’y a pas de généraux républicains, dit sèchement Poincaré. Il y a des généraux. » On réplique à Poincaré qu’il y a des officiers anti-républicains, en tout cas. Un ministre sort l’exemple de ce jeune officier qui, le 14 juillet, à l’ambulance de Paris-Plage, but à Philippe VII roi de France, et emmerda la République.

— Clemenceau, dont les articles sont stérilement et continûment pessimistes, est surnommé « le pire éternel ».

— Tristan voit un commandant qui fut à Perthes et qui, une fois de plus, incrimine l’État-Major, l’automaticité rigide des ordres, imposant de loin une attaque qu’on jugerait sur place stérile et mortelle. Ce commandant perdit 400 hommes de son bataillon. Le lendemain, il tenta vainement, pour obéir, de le faire sortir des tranchées. Seuls, les gradés, une trentaine, sortirent. Tous furent tués.

— Le 22. Grève des charbonniers de Cardiff. Elle a peu duré, grâce à l’intervention pathétique de Lloyd George. En se prolongeant, elle eût perdu les Alliés : plus de charbon, plus d’usines, plus de munitions. Ainsi passa(t-on près d’une cause d’arrêt sans le savoir. Il y en a peut-être d’autres, aussi insoupçonnées, des deux côtés de la barricade.

— Double enquête sur Sarrail. 1o Échec en Argonne. 2o Esprit sectaire dont il a fait preuve en ne promouvant que des officiers d’une seule opinion. Conclusions modérées, qui néanmoins sacrifient Sarrail. On reparle pour lui des Dardanelles. Millerand fait toutes ses réserves à ce sujet. On a peur aussi qu’il refuse. Sembat s’abstient dans ce débat.

— Le 24. Sarrail accepterait les Dardanelles, affaire qu’on amplifierait par l’Asie-Mineure.

— Gouraud avait écrit que nous avions échoué aux Dardanelles par la présence d’éléments juifs dans les troupes coloniales. Quand il est blessé, un médecin israélite s’écrie : « C’est le doigt de Jéhovah ! »

— Écho de l’Artois. Foch et Joffre déjeunent à Doullens. On leur annonce que Carency est pris. Ils s’écrient : « C’est impossible ! » Le succès n’était ordonné que pour le lendemain.

— À propos des notes envoyées par l’Amérique à l’Allemagne sur le Lusitania, Garrett, ministre plénipotentiaire des États-Unis, me dit que tout cela est bien délicat, à cause des marchands de coton qui veulent continuer de vendre à l’Allemagne.

— Sarrail aurait refusé à Millerand d’aller aux Dardanelles. À quoi le ministre aurait répondu : « Général, je n’ai pas entendu. » Plus tard, Sarrail accepte.

— Le tzar dit à notre ambassadeur qu’il poursuivra la lutte à outrance, malgré le parti germanophile qui veut une paix séparée. Il envisage la chute de Varsovie, mais aussi le moment où la Russie aura des munitions.

— On raconte les cruels effets des gaz asphyxiants, la pneumonie qui dure quatre jours, emplit d’eau le poumon et entraîne la mort.

— Le ministère est menacé par l’affaire Sarrail et la question du contrôle parlementaire des armées. De fait, les gauches ne veulent plus de Millerand qui entrave les initiatives et qui est soutenu par les droites et l’État-Major.

— Cette idée de contrôle irrite fort l’officier professionnel qui ne conçoit pas la nation armée et veut mener sa guerre à sa guise. Bouttieaux crie, parce que Poincaré, en deux pages autographes, le questionne sur l’aviation. Il dit : « Nous sommes perdus. » Je lui fais toutefois avouer que les Commissions de l’armée jouent un rôle salutaire.

— Deux échos de la Liberté. L’un invite simplement à tuer les pessimistes. L’autre voit la preuve que les Allemands voulaient la guerre dans ce fait qu’ils se préoccupaient dès la paix d’adapter les châssis d’autos à des usages guerriers en cas de mobilisation.

— Lyautey dîne rue de Grenelle. Il a visité les troupes marocaines sur tout le front. Il a vu Foch en tête-à-tête pendant deux heures. « C’est la clarté, le bon sens ; c’est du radium. » Foch a raté une offensive ? Soit. Mais c’est une leçon, une chance de réussir la fois suivante. Foch est bien décidé à ne pas entrer en rivalité avec Joffre. Chacun à sa place. Il s’accommoderait mal de ce rôle de paravent entre l’État-Major et le Parlement : « Je suis une tête chaude et Joffre une tête froide. » Bref, gros éloge de Foch.

— Le 28. Sembat répète des échos du Congrès national socialiste. Il montre Guesde comme un prophète, un Moïse, s’échauffant, criant qu’il aimerait mieux voir périr le pays que d’abandonner les régions envahies. Aux délégués de la Haute-Vienne, qui demandaient la paix, il dit qu’ils sont les délégués de la Haute-Trahison. À ceux qui l’adjurent de se pencher sur le grabat, sur la chaumière, il réplique durement qu’il n’a jamais écouté le peuple, mais qu’il a toujours voulu imposer à ce peuple une pensée, une opinion. Vaillant, malgré ses 76 ans, tonnait également, mais montrait le péril de s’être inféodé aux puissants et criait : « Six mois, survivre six mois à la guerre et pouvoir crier au peuple : Eh bien, tu as vu dans quelle aventure elle t’a jeté, ta société capitaliste de financiers et de fabricants d’armes ! »

— Bouttieaux dîne rue de Grenelle. On agite encore la question du contrôle parlementaire. Il dit que l’armée n’en veut pas, que l’opinion ne comprendra pas. Puis on parle de Millerand. Personne n’en veut plus. Les républicains lui reprochent d’avoir freiné les élans, servi les idées surannées de l’État-Major. Bouttieaux, au contraire, lui reproche d’être devant Joffre « comme un soldat de 2e classe », devant Joffre « si peu intimidant avec sa bonne grosse figure, son air endormi, sa voix placide ».

— Le 29 juillet. Joffre s’oppose à ce que la Commission de l’armée visite Verdun. Il est vrai qu’il y a là dedans Doumer qu’il déteste.

— Le 29. Le général B…, devant deux autres généraux, dans un dîner, aurait « mal parlé » de ses chefs. Il est dénoncé, frappé, ainsi que les deux autres généraux, « qui n’ont pas protesté ». Ces mœurs de suspects sont terribles.

— On a introduit à la direction de l’aéronautique un député-contrôleur qui, en vertu des pouvoirs du ministre, téléphone chaque soir aux usines, écoles, pour savoir le nombre de moteurs sortis, d’élèves prêts, etc. Hirschauer et Bouttieaux veulent s’en aller.

— Un patriote tremble qu’un syndicat de banquiers n’achète des journaux pour faire une campagne de paix. Il se félicite par contre de voir le Journal acheté par Humbert, partisan de la surproduction métallurgique. À ce propos, il dit que Poincaré aurait voulu que les articles de Humbert dans le Journal s’appelassent : « Encore plus de canons ! Encore plus de munitions ! » au lieu de « Des canons ! Des munitions ! » formule qui laisse fâcheusement entendre qu’on n’avait ni des uns ni des autres avant cette campagne de Humbert. Poincaré n’a pas eu satisfaction.

— Rappoport, slave parisianisé, dit : « Les Allemands ont mis le feu au bûcher. Mais nous y avions bien apporté notre bûche. »