L’Escale à Tripoli

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NRF (Tome VIp. 586-613).






L’ESCALE À TRIPOLI




Qui je suis, pourquoi je voyageais, avec, incidemment, quelques réflexions philosophiques et religieuses dont l’à-propos, à défaut de l’originalité, se fait vivement sentir.


Jeune, assez bien fait de corps et d’une figure qu’on s’accordait à trouver sympathique, jouissant en outre d’une santé florissante et de la fortune que venait de me léguer mon père, le serdar Omar Mourmelayah, propriétaire des plus riches mines de turquoises de Khorassan en Perse, je voyageais pour mon plaisir, sans mentor et sans guide, parcourant au gré de ma seule fantaisie les mélodieux rivages de cette mer que les Giaour appellent Méditerranée, mais qu’en notre parler plus imagé qu’un poème, nous avons surnommée “ l’eau changeante comme un regard du Ciel ”.

J’avais vu tour à tour Chypre, Damiette et la vétuste Alexandrie où sommeille un passé voluptueux, après avoir, sur les bords du Tigre, visité Bagdad-la-déchue et les ruines tragiques de Babylone. Alep me retint toute une lune, ensorcelé par les yeux tendres et la chair généreuse d’une marchande juive et je vis quinze soleils se lever sur Damas. Cette ville nichée dans des jardins ainsi qu’un nid d’oiseau, peuplée de bournous multicolores, retentissante d’appels, de marchandages, du bruissement affairé des métiers et du vacarme des marteaux des ciseleurs, réjouissait mon âme en la ramenant à Nishapour, ma patrie, qu’enfièvrent pareillement les tisseurs de laine, les mineurs de turquoises et, périodiques comme les hirondelles, les pèlerins qui marchent avec lenteur en secouant des plis de leurs manteaux les sables tenaces du désert.

Jérusalem eut aussi ma visite, mais rien ne sut me captiver dans cette ville lugubre et funéraire. Je me demande encore aujourd’hui ce qui attire des peuples de cent races différentes dans ces murs décrépits, dans ces rues mal pavées, dans cette atmosphère puante comme la mort elle-même. Je n’ai jamais aimé la douleur, à l’encontre de ces Chrétiens adorateurs de plaies et grands verseurs de larmes. Ils y trouvent, paraît-il, des satisfactions inédites. À mon avis, ces amateurs de la souffrance doivent ressembler aux vieillards impuissants dont les nerfs usés ne sauraient s’émouvoir qu’aux plaintes d’une jeune esclave fouettée au sang par les eunuques.

Quant à moi, je le déclare avec confiance, j’ai toujours été un bon musulman. Mon père, fort estimé des ulémas, me fit élever sous la direction d’un vénérable précepteur choisi par le Mujtahid lui-même. J’appris de lui la vérité du Coran, la majesté d’Allah et la sainteté de son prophète, et cette foi, la plus raisonnable d’ailleurs, si l’on considère sans parti-pris le ridicule de toutes les autres religions, ne m’a jamais abandonné. S’il est vrai que j’ai plus d’une fois bu du vin en compagnie de courtisanes chrétiennes, cet aveu me sauvera, je l’espère, du soupçon d’hypocrisie que s’attire tout homme de bien lorsqu’il commet la faute de proclamer la vérité sur lui-même.

Mais à présent, me voici fort vieilli et fort désabusé. J’ai reporté mes dernières espérances sur Allah, Il voudra bien, j’y compte, convenir d’une inconséquence : au lieu de m’aider à franchir les écueils dont il lui plut de parsemer ma route, il négligea de me douer d’une volonté inaccessible aux paniques du Désir. Par conséquent j’estime qu’il aura, dans sa souveraine justice, à me décharger d’une partie du poids de mes péchés. Mon décisif et périlleux voyage au-dessus de l’abîme en sera facilité d’autant.

Ceci dit, je vais vous raconter une aventure d’amour où je n’ai pas, il s’en faut, joué le plus beau rôle. Dans ma paternelle prévoyance, j’en dédie le récit à mon fils, car il a quinze ans, et le désir de la femme s’est allumé déjà dans ses yeux sournois et curieux.

D’une imagination de vingt ans, d’un signor

italien et de la facilité avec laquelle on se lie au

cours d’une traversée en mer.

Le vilayet de Tripoli avait à cette époque des attraits irrésistibles pour ma curiosité. Mon imagination se le représentait en vrai nid à pirates. Les galères barbaresques, au retour de leurs fructueuses expéditions, battaient de cent rames l’eau d’un port dominé par des remparts garnis de couleuvrines. Tour à tour, les vaisseaux accostaient aux jetées ; là, turbans, moustaches et yatagans abondaient. Curieux, brigands hérissés de pistolets, marchands aux doigts crochus, au nez ridicule et menaçant, pachas à la molle bedaine, se pressaient, se battaient, s’entassaient sur les étroites plateformes. Des nefs, on arrachait, à grand renfort de bras musclés, les captives d’Europe, marchandise vivante, geignante, révoltée, futur ornement des sérails. Le port de guerre se complétait par un marché de chair humaine. De la batterie on passait de plain pied au lupanar. L’odeur de la poudre cédait aux vapeurs des parfums et les larges cimeterres, teints récemment encore de sang chrétien, servaient à rajuster la coiffe d’une nonnain aux yeux rougis et à ressusciter sur ses lèvres un sourire, présage des consentements définitifs.

Imaginations déréglées dont j’ai honte aujourd’hui, plutôt parce qu’il me fut prouvé qu’elles étaient mensongères, que pour la voluptueuse ardeur dont elles accablaient mes rêves d’adolescent.

Aussi me promettais-je de faire escale dans un port que je me représentais sous de si pittoresques aspects. J’y comptais satisfaire une soif innée d’aventures martiales et amoureuses : j’étais brave, comme tout Persan digne de ce nom, riche, habile aux exercices de force et d’adresse ; le prestige de ma patrie m’environnait d’ailleurs de la considération universelle, car Nadir Shah régnait alors et le grand conquérant venait de planter sur Delhi ses étendards victorieux.

Je trouvai à Damiette un brick en partance pour Tripoli, Palerme et Naples. J’y pris passage et, peu après, nous voguions à pleines voiles au long des côtes africaines.

La traversée fut monotone et eût été déprimante, si je n’avais fait à bord la connaissance d’un certain signor Zambinelli. Cet aimable Vénitien baragouinait plaisamment le persan ; je savais moi-même quelques phrases en sa langue, et nous finîmes par fort bien nous faire entendre l’un de l’autre. Zambinelli se donnait pour un marchand de pacotille voyageant pour son commerce. Il venait de Constantinople qu’il me décrivit fort exactement et, changeant le sujet, il déploya une connaissance si variée des us et coutumes du pays où nous nous rendions, que moi, qui voyageais seul par amour de l’indépendance, je me fis incontinent cette remarque en moi-même : “ Voici un Vénitien dont l’expérience pourrait être précieuse dans l’équipée où tu vas t’embarquer ”. Ceci pensé, je m’abandonnai avec la confiance de la jeunesse à mon nouvel ami et lui dévoilai sans plus tarder le but aventureux de mon voyage.

— Oh ! oh ! s’écria-t-il, quel bonne fortune ! Vous avez devant vous, monseigneur, un homme qui connaît son Tripoli comme pas un. J’y ai vécu, esclave, pendant deux ans. Je sais comment il faut s’y prendre pour amadouer les plus incorruptibles eunuques. Je connais les plus belles femmes de la ville. Je… Mais souffrez que je vous raconte mon histoire.

On naviguait sur une mer sans ride. À l’horizon défilait une côte sablonneuse. Mon compagnon me fit signe de m’asseoir sur un rouleau de cordes, il prit place à mes côtés et commença son récit.

Récit de Zambiuelli qui instruira le lecteur des

traitements indignes que les pirates barbaresques

infligeait jadis a leurs victimes.

— Fait prisonnier il y a quatre ans par des pirates, je fus mené à Tripoli, en compagnie de deux gentilshommes français, d’un moine et de douze religieuses du couvent de Santa Lucia della Mare. Le moine fut égorgé d’ailleurs presque aussitôt et son cadavre jeté par-dessus bord : il était fort laid, gros et poussif et ne représentait aucune L*ESCALE A TRIPOLI 591

valeur marchande. Le capitaine des pirates, un grand escogriffe à figure balafrée, nous infligea, monsieur, les pires outrages. C'est à peine si j'ose vous avouer que, non content d'avoir pris de force toutes les religieuses, il tourna sur les Français et sur moi-même la furieuse lubricité dont il était possédé. Vaincu cependant par notre résis- tance indignée, le forban nous fit attacher au pied du grand mât où, après avoir reçu les verges, nous de- meurâmes pendant trois jours, exposés aux risées et aux coups de cet équipage de païens, sans eau, sans nourriture, à demi-nus enfin et à demi-morts de douleur et de honte.

" Quant aux religieuses, mon seigneur, ces saintes filles faisaient peine à voir. Le capitaine et son second, un démon de son acabit, se les réservaient, ne permettant à aucun des matelots d'y toucher. Les malheureuses étaient parquées à l'arrière du vaisseau, couchées sur des voiles, surveillées par quatre marauds armés d'espingardes. Chaque soir, les deux chefs venaient choisir celles dont ils voulaient orner leur couche pour la nuit. Malgré leurs larmes et leurs supplications, il fallait bien que les pauvres femmes descendissent l'écoutille. Le lendemain, je les voyais rejoindre leurs compagnes, tête baissée. Les malheureuses s'absorbaient en de longs conciliabules au retour des victimes.

" Une d'elles, émue de notre situation précaire, car nous mourions positivement de faim et de soif, une d'elles, dis-je, bravant un soir la consigne, se glissa comme une couleuvre jusqu'au mât où nous étions piloriés. Elle nous versa une gorgée d'eau et nous fit manger à chacun quelques morceaux de biscuit de mer. Ce frugal repas nous sauva la vie.

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“ Elle recommença le lendemain, narguant la mort, Excellence, pour nous alimenter. Telle est la charité chrétienne. Enfin, un jour, pensant sans doute que nous avions assez jeûné, le capitaine nous fit détacher. Nous tombâmes tout d’une pièce sur le pont. On nous ranima et, peu après, un substantiel repas nous redonna des forces, car on voulait que nous arrivassions en bon état à Tripoli.

“ La religieuse, dont nous n’avions pu distinguer les traits, car elle faisait de nuit son charitable voyage et, le jour, on la forçait à se voiler la figure, se fit connaître de nous par la joie qu’elle laissa éclater à notre délivrance. Profitant d’un moment où ses gardiens regardaient la côte qu’on venait de signaler, elle souleva son voile. Mon prince, elle était si belle, que nous pensâmes tomber derechef en pâmoison. Ah ! mon seigneur, che bellezza ! Une Vénitienne, mignonne et bien faite, avec des tresses d’un blond… ”

Ce détail m’émut : “ Blonde ? ” lui dis-je.

— Oui, Excellence, et de quel blond ! Avez-vous jamais connu de blonde ?

— Non, signor, et je voudrais bien en rencontrer une…

— Eh bien. Altesse, celle-ci était la reine des blondes. Vous eussiez dit d’un rayon de soleil d’automne, tant ses cheveux étaient dorés. Et avec cela, longs, longs…

— Je croyais, dis-je, qu’on coupait les cheveux aux religieuses ?

Si, si, e vero, mais, monseigneur, celle-ci était la fille d’un doge et pour elle on avait fait une exception. Je reprends. Où en étais-je ? Ah ! si ! cette Vénitienne nous fit signe, à mes amis les Français et à moi, de nous taire. Puis, posant une main sur son cœur et levant les yeux au ciel, comme ceci, monsignor, elle poussa un gros soupir et fit le signe de la croix, nous donnant à entendre par cette mimique qu’elle avait molta pieta. À ce moment, les gardiens la surprirent. On lui rabattit son voile avec force jurons, on nous allongea quelques bourrades et nous dûmes, fort penauds, nous éloigner de notre amie.

“ Quelques heures après, on entrait en rade de Tripoli. Nous fûmes vendus à un marchand d’esclaves et les pirates allèrent boire et jouer dans les cabarets du port les beaux deniers dont s’était monnayée notre liberté. ”


Les exigences de l’estomac et les règles du bord interrompent ce récit au moment même qu’il allait devenir intéressant.

À cet endroit de la narration que me faisait Zambinelli, la cloche sonna, appelant à souper les voyageurs. Vous descendîmes dans l’entrepont. Le soleil se couchait et de longs rayons sanglants pénétraient par les hublots, empourprant la figure des convives. Je touchai à peine aux mets, d’ailleurs grossiers, qu’on nous servit dans les écuelles de terre. Quant à mon compagnon, son visage expressif reflétait une infinie tristesse. Il garda le silence et n’avala que quelques bouchées, poussant, entre chaque morceau, de profonds et douloureux soupirs. Il n’attendit pas la fin du repas, mais, se levant brusquement, il enjamba son banc et se dirigea à grands pas vers l’écoutille. La mélancolie du crépuscule influait sans doute sur sa sensibilité troublée par les pénibles souvenirs qu’il venait d’évoquer. Je le suivis sur le pont et, comme il s’était laissé tomber sur le rouleau de cordes, je repris place à ses côtés et attendis qu’il voulût bien terminer son histoire.

La lune se leva lentement à l’horizon et ses rayons vinrent se jouer dans la voilure. Je vis tout à coup des larmes ruisseler sur le visage de Zambinelli. Des sanglots, entrecoupés de plaintes déchirantes, secouaient sa poitrine. J’avoue qu’à ce moment je le trouvai comédien et qu’une vague méfiance m’envahit. Mais je me souvins à temps que les Italiens sont ainsi faits et que chez eux les troubles de l’âme sont accompagnés de plus de manifestations extérieures que chez les autres hommes. Je repris patience, convaincu que ces larmes s’épuiseraient en raison même de leur abondance. En effet, comme je gardais le silence et suivais d’un air gêné les ricochets des rayons lunaires sur la crête des vagues, Zambinelli finit par relever la tête. Il s’essuya les yeux avec ses manchettes, défripa son jabot, admira inconsciemment le clair de lune, puis, d’une voix où tremblait encore l’accent de la douleur, il dit :

— J’implore humblement le pardon de Votre Altesse pour m’être laissé aller à cet accès de sensibilité. Cela m’a empêché de continuer le récit de mes infortunes et d’en amuser Votre Seigneurie. Qu’elle m’en absolve. Mon cœur se fond chaque fois que je pense à Giula.

Zambinelli s’assit plus commodément sur les cordes. Il s’accouda avec nonchalance et ses yeux reflétèrent un instant la lune. Puis, il tira un dernier soupir du fond de sa poitrine, et continua comme il suit.

Suite du récit de Zambinelli, où l’on apprend qui était Giula et ce qu’il advint des captifs vénitiens.

— Giula, Monseigneur, était le nom de ma belle religieuse. Avec quatre de ces compagnes, elle fut vendue à un vizir. Celui-ci me fit l’honneur de me distinguer et de m’acheter en même temps. Il me mit au travail dans ses jardins et moi qui suis fils de famille (un de mes oncles est Maître-Grand, monseigneur) je dus, pendant deux ans, sarcler les allées, émonder les arbustes et arroser les plate-bandes du fonctionnaire tripolitain. Votre Excellence se doute déjà que je ne restai pas longtemps sans chercher à revoir l’incomparable Giula. Après bien des manigances. qu’il serait fastidieux de vous narrer par le détail, je réussis à corrompre le chef des eunuques, un renégat toscan. Je sacrifai tout ce que j’avais pu arracher au désastre pour entretenir, ne fût-ce qu’une fois, ma bienfaitrice. Je me jetai à ses pieds, mais elle repoussa doucement mes caresses :

“ — Giacomo, me dit-elle, tant que j’ai été religieuse, je suis restée soumise à Dieu. À présent, Il a voulu me donner un autre époux : je lui serai fidèle, puisque telle est sa volonté. ” Ah ! monseigneur, cette fille est une sainte ! "

À part moi, je pensai que Giacomo Zambinelli, petit, noiraud, affligé d’un long nez et d’une figure grêlée, pouvait fort bien ne pas avoir séduit la divine Giula. Je m’expliquai ainsi le refus de celle-ci à chercher des consolations avec mon compagnon, et ne manquai pas de me flatter qu’à la place de l’Italien, j’eusse peut-être été plus heureux. Cette pensée vaniteuse fut le germe de toutes les sottises que je devais commettre par la suite.

Zambinelli reprit :

— Grâce à la complicité du renégat, nous nous vîmes, Giula et moi, assez souvent, profitant des siestes prolongées de son époux. Cela dura jusqu’à ce que, rompant ma chaîne, je me fusse évadé. Muni de quelque argent et des bijoux que m’avait donnés le religieuse afin de contribuer aux frais de l’entreprise, je quittai Tripoli, caché dans la soute d’un paquebot qui faisait route pour la Sicile. J’avais promis à Giula de la délivrer, par quelque moyen que ce fût, et de la rendre au doge, son père. Et c’est pour tenir ce serment sacré que je reviens à Tripoli, où je risque mon nez et mes oreilles, si ce n’est autre chose. Mais je ne saurais souffrir qu’une fille aussi accomplie et à qui j’ai tant d’obligations, restât toute sa vie le jouet d’un vieillard fantasque et débauché.

“ Je suis allé à Venise, mais le doge venait de mourir. La famille, monseigneur, faillit me faire jeter dans un canal ou loger sous les Plombs, car Giula est l’unique héritière d’une immense fortune. Je dus m’évader de ma ville natale comme je m’étais évadé de Tripoli. Il ne s’est encore trouvé un homme assez aventureux, assez chevaleresque et assez brave, pour délivrer Giula et la remettre en possession de son rang et de ses richesses ”.

Giacomo se tut. Il me parut qu’il me regardait à la fois avec une inquiétude et une impatience extrêmes. Il s’attendait sans doute à ce que je m’écriasse : “ Je serai cet homme ! ” Sa main fouillait nerveusement sous son jabot.

Comme je me taisais encore l’Italien gémit :

— Ah ! si vous la voyiez, mon prince ! Puis, se décidant tout à coup :

— Tenez, me dit-il, voici son portrait. Elle me l’a donné en souvenir d’elle et pour me faire recevoir de son père.

Je pris un médaillon ovale, dans lequel était enchâssée une miniature. L’ayant haussée sous la lumière d’un falot, je vis une jeune femme, la tête casquée de cheveux d’un blond roux, le sein découvert à la manière des déesses, et si belle, que mon cœur se mit à battre avec violence. Un feu sensuel m’envahit, et il me sembla que pour un baiser de ces lèvres arquées, je donnerais sur l’heure le paradis de Mahomet.

Tout ce que l’Italien venait de me conter me sembla du coup vraisemblable. Je riais de mes ridicules soupçons. Le pauvre diable me regardait avec les yeux avides d’un chien à qui on tarde à jeter un os qu’il convoite. La miniature tremblait entre mes doigts, mais j’eus assez de fermeté pour ne pas m’abandonner sur l’heure à mes sentiments. Je me souviens que je me fis à moi-même l’effet d’un profond diplomate parce que, d’une voix que je m’efforçais de rendre indifférente, je parlai à Giacomo comme il suit :

— Giacomo, demain nous arriverons à Tripoli. Tu me présenteras à ta dame et, si tes dires sont confirmés, je te promets de la faire évader. Je suis riche, noble, puissant…

Mon compagnon courba l’échine et, me prenant les mains, il les baisa avec des démonstrations presque serviles tout en s’écriant : “ Enfin ! je trouve un homme ! ”

Nous arrivons à Tripoli dont respect pacifique me désillusionne, mais je reçois de Giula des pages qui m’entraînent définitivement dans l’aventure.

Cette nuit-là, je fus longtemps avant de m’endormir. J’avais sans cesse à l’esprit ma Vénitienne, avec sa chevelure de flamme, son sein aux contours suaves, sa bouche humide et fraîche comme les roses de Sadi. Je me tournais sur ma couchette, incapable de fermer l’œil, fût-ce une minute, possédé que j’étais par un insupportable et lancinant désir. Les rêves que je faisais tout éveillé et les exigences de la nature auxquelles succombent toujours les gens jeunes et bien portants, finirent cependant par clore mes paupières et je tombai dans un profond sommeil rempli de rêves plus voluptueux encore que les plus hardies pensées de mon insomnie.

Il faisait grand jour quand je m’éveillai. Nous approchions de Tripoli. Après les ablutions, je montai sur le pont. Des cormorans volaient autour des mâts en poussant des cris aigres. Devant moi, s’incurvait en croissant un port tout assoupi sous un ciel indiciblement bleu, comme les yeux de ma nouvelle maîtresse.

Giacomo m’aborda avec sa politesse accoutumée et, après les banales questions d’usage, se mit en devoir de s’acquitter de son rôle de cicérone.

— À droite, devant les remparts, me dit-il en étendant les bras, vous avez les bâtiments de la douane ; à gauche, le quartier juif. Ce palais, au bord de la mer, c’est la résidence du pacha. Les maisons des riches habitants sont là-bas, dans la plaine, sous les palmiers. C’est là qu’habite Giula.

Il tira son chapeau à la demeure invisible et lointaine. Les palmiers s’agitaient au vent du large avec des frissons argentés.

— Je ne vois, dis-je, aucun vaisseau pirate.

En effet, seuls des chebecs, des tartanes et des felouques de mine pacifique sillonnaient la rade ou s’accotaient aux débarcadères. Une grosse frégate à l’ancre pesait sur l’eau, toutes ses voiles carguées. Nous passâmes près d’elle. Des militaires vêtus d’écarlate se promenaient d’un air rogue derrière les bastingages. Les batteries luisaient. Le pavillon britannique ondulait sur le château d’arrière.

— Où sont les pirates ? demandai-je à nouveau.

— Monseigneur, ils se cachent. Ce navire de guerre joue ici le rôle de la maréchaussée. Sans doute aura-t-on enlevé quelque Anglais, et c’est tant mieux, car nous aurons moins à craindre et les marins nous aideront au besoin.

Je fus, on le conçoit, assez désappointé. Au lieu d’un port rempli d’animation, de galères aventureuses et de forbans barbaresques, je ne trouvais qu’une paisible baie africaine endormie sous les palmes et ne paraissant même pas se soucier, effet sans doute de notre fatalisme, des canons dont se hérissaient les sabords de la frégate, venue pourtant, selon les apparences, pour extirper une rançon et remettre en liberté les sujets de Georges IL

Des saïques, manœuvrées par d’adroits gaillards à demi-nus, nous entourèrent. On débarqua. Giacomo et moi, nous nous rendîmes à un caravensérail du port et passâmes le reste de la journée à nous rafraîchir dans les appartements qu’on nous avait alloués. L’Italien imaginait des plans ingénieux pour l’évasion. Quand le soir fût venu, il sortit sous un déguisement berbère.

— Que Votre Excellence daigne m’attendre, dit-il, je vais tâter le terrain. Demain, j’espère, je pourrai vous introduire dans le harem où languit la perle de l’Adriatique.

J’étais trop amoureux et trop impatient pour réfléchir; je ne pensais qu’à Giula, à ce que je lui dirais et j’employai le plus clair de mon temps à composer un compliment en vénitien et des ghazels plaintifs et passionnés.

Cette nuit-là, je ne revis pas Giacomo et je commençais à m’inquiéter, lorsqu’il rentra, la mine joyeuse, mais fatiguée. L’aurore rosissait le dôme des minarets et les muezzins psalmodiaient leurs prières matinales pendant qu’il me communiquait le succès de son entreprise.

S’étant glissé dans les jardins du vizir par une brèche connue de lui seul, il avait pu pénétrer jusqu’à Giula. La Vénitienne l’avait accueilli avec joie, car elle s’apprêtait déjà à se donner la mort, croyant tout perdu. Ils avaient convenu d’un rendez-vous pour le lendemain. A l’heure de la sieste, le fidèle Italien lui amènerait le seigneur persan qui avait la bonté de s’intéresser à elle. En attendant, elle envoyait à son futur libérateur ses salutations bien civiles et ses remerciements. On avait choisi l’heure de la sieste, car pendant la forte chaleur personne n’était tenté de rôder par les rues, les serviteurs eux-mêmes se relâchaient de leur surveillance et le maître dormait dans sa chambre, à l’autre bout du palais. Comme gages anticipés de sa reconnaisance, Giula m’envoyait une rose, une boucle de ses cheveux et une médaille représentant, me dit Giacomo, Saint Marc, patron de Venise.

Je baisai avec amour ces gages palpables du bon vouloir de sa maîtresse inconnue qui ne le serait plus dans quelques heures. Impatient et joyeux, pendant que Giacomo succombait au sommeil, je fis une toilette précise, revêtis mes habits les plus magnifiques, pris mon kandjar damasquiné et me couvris de la tête aux pieds d’un manteau en poil de chameau. J’avais sur moi dans ma bourse, une poignée de doublons pour les eunuques, des turquoises pour Giula et une paire de petits pistolets en cas d’alerte. Giacomo, conservant son déguisement, prit une matraque et un stylet. C’est en cet appareil galant et belliqueux que, vers le milieu du jour, nous franchîmes la porte de l’auberge et nous dirigeâmes à grands pas vers la demeure du vizir de Tripoli.


On me cache dans un réduit malodorant et j’achète très cher le silence d’un marchand de nougat.

Après avoir marché quelque temps dans un lacet inextricable de ruelles, nous arrivâmes à un mur à créneaux, haut de huit pieds, d’une blancheur aveuglante et couronné de palmes.

— C’est ici, me dit Giacomo.

Je regardai autour de moi avec surprise, cherchant une issue ou un moyen d’escalader cette barrière infranchissable. La ruelle était silencieuse. On n’entendait que le bruisse- ment des feuilles au-dessus des créneaux.

Giacomo sourit à mon interrogation muette. Faisant plusieurs pas réguliers qu’il semblait compter tout bas, il posa la main contre le mur dont un pan se déplaça, tournant comme une porte bien huilée. Nous nous glissâmes par l’ouverture et quand je levai les yeux, j’avais devant moi un vaste jardin entournant une assez grande maison blanche.

Mon cœur battait. J’eus comme un vertige et dus m’appuyer au mur. Le jardin et la maison tournaient devant mes yeux. Quand je repris conscience, Giacomo m’entraînait par un corridor frais et sonore, aboutissant à une cour pavée de mosaïque où chantait un jet d’eau.

Nous prîmes à droite et nous jetâmes dans un réduit souterrain. Là, on souffla. Le Vénitien m’assura qu’il n’y avait plus de danger d’être découverts et me recommanda le silence pendant qu’il irait parlementer avec l’eunuque.

En attendant le retour de mon guide, je me mis à examiner l’endroit. À n’en pas douter, et j’en demande pardon aux gens délicats, il servait aux latrines. Mais le vizir avait bien fait les choses. Un carrelage blanc, des murs scrupuleusement blanchis à la chaux et une petite veilleuse, entretenaient dans ce réduit un demi jour laiteux. Mais une fâcheuse odeur me fit mettre le nez au soupirail par lequel se ventilaient ces lieux. Ce soupirail donnait, à ras du sol, sur la cour intérieure. Tout dormait, même les oiseaux. Les figuiers et les oliviers ne bougeaient pas une feuille. Seul, un grand papillon blanc voltigeait de fleur en fleur. Le jet d’eau continuait son ruissellement monotone. C’était le seul bruit dont fût troublé le silence accablé de midi.

Mais bientôt une voix humaine ce mêla désagréablement au bruit de l’eau. L’instinct me fit me rejeter en arrière, mais la curiosité me ramena en avant. Trop tard, hélas ! Mes yeux rencontrèrent ceux du trouble-fête. C’était un vieil Arabe, entortilé dans un bournous roussi, portant sur son ventre une boîte remplie de pastilles, de fruits confits et de nougat. Sa face, creusée de rides et incrustée de crasse, coiffée d’un turban défraîchi, manifesta un vif étonnement à mon apparition soudaine. Toutes ses rides se déployèrent en éventail. Mais élevant à nouveau son fausset, le revendeur entonna une complainte dans laquelle je pus démêler les mots de pauvreté, présent d’Allah, vieillard chargé de progéniture, nougat délices de l’estomac, et, enfin, de charité à faire à un croyant dans la misère.

Comme le tapage du mendiant pouvait attirer du monde, je mis la main à la poche et, me hissant sur la pointe des pieds, je lui tendis un doublon d’or. Je n’avais pas le temps de chercher une monnaie de valeur moindre et d’ailleurs, je doutais fort que j’en eusse sur moi.

Le vieillard s’éloigna après force salams, en riant d’un air malicieux, sans m’offrir une pastille, mais en m’assommant de remerciements sonores qu’à part moi je maudissais de tout mon cœur tout en souhaitant qu’ils s’achevassent.

À peine le mendiant avait-il disparu, que Zambinelli revint, l’air mystérieux.

— La route est libre, Excellence, sou£3a-t-il dans le soupirail.

Je le rejoignis d’un bond.

— Eh bien ?

— Eh bien. Altesse, le renégat consent à l’entrevue, mais Votre Seigneurie comprend, il sied de récompenser ce brave homme mieux que je n’ai su le faire. Ah ! et puis, il a avec lui un assistant eunuque dont on n’a pu se débarrasser. Dix piastres suffiront pour lui fermer les yeux.

— Et Giula ?

— Giula est là, monseigneur, elle vous attend. Elle s’est parée pour vous de ses plus beaux atours.

Que m’importait l’argent ? N’allais-je pas voir l’objet de mes désirs, le rêve vivant de mes nuits, le mirage de mes veilles !

— Vite, allons ! dis-je au Vénitien.

Et nous pénétrâmes dans le jardin.

Autre rencontre. Je vois Giula et ai avec elle un conversation que le lecteur pourra connaître s’il en est curieux.

À peine avions-nous fait cinq pas que mon compagnon laissa échapper un jurement. Un gamin, l’œil émerillonné sous le tarbouch, un icoglan sans doute, venait vers nous en sautillant à cloche-pied.

— Vite, Altesse, un bakchich !

Je donnai un piastre au garçonnet alors qu’un para eût suffi. L’enfant exécuta une cabriole et détala à toutes jambes en entonnant une chanson joyeuse et gutturale.

Nous nous trouvâmes bientôt dans un couloir obscur. Une lanterne du couleur en éclairait faiblement le fond. Près d’une porte qu’on devinait sous une tapisserie, une masse blanche s’étalait sur un divan.

— C’est le renégat, murmura mon guide.

Le castrat se mit pesamment sur ses jambes et nous fit une révérence. Il se releva avec peine, en soufflant dans sa graisse, et nous dit d’une voix pointue :

— Qu’Allah bénisse Vos Seigneuries.

— Mon ami, répondis-je, vous êtes bien bon.

Et je déposai une poignée d’or dans sa main moite.

L’eunuque, tout en me remerciant avec volubilité, écarta la draperie et s’effaça devant nous.

Je me trouvai dans une salle assez vaste, entourée de divans. Comme je regardais autour de moi, m’étonnant de la solitude de l’endroit où je m’étais attendu à trouver l’original de la miniature, une portière se souleva et je vis apparaître une face noire aux dents étincelantes.

— C’est l’autre eunuque, murmura derrière moi la voix de Zambinelli ; donnez-lui ses dix piastres.

Le nègre, tenant le rideau nous fit signe de passer dans la pièce voisine. J’y pénétrai en tremblant de tous mes membres : Giula était devant moi.

Je la reconnus de suite. La jeune femme reposait en une pose nonchalante, sur de moelleux coussins. D’une main, elle soutenait sa tête mignonne et comme baissée par un éternel rayon du soleil. Ses yeux gais me dévisageaient avec hardiesse, mais un sourire presque timide retroussait les coins de sa bouche et semait ses joues de fossettes mobiles. Elle était vêtue à . Le corselet de tabis jaune modelait les contours de sa taille ; des plis d’une chemisette sortait la gorge, jusqu’aux seins. Un petit pied, diminué encore par les plis bouffants du caleçon, et chaussé d’une babouche brune et contournée, pesait légèrement sur un coussin de velours vert. On eût dit une feuille morte sur le gazon.

À la vue de ma maîtresse, je tombai à genoux et, saisissant sa main, la couvris de baisers.

Giula me fit mettre à côté d’elle et me recommanda de conserver un maintien plus discret si je désirais que l’entrevue fût prolongée. J’obéis et, gardant sa main dans la mienne, j’attendis que les battements désordonnés de mon cœur me {permissent de prendre la parole. Nous restâmes quelque temps à nous regarder l’un l’autre. Giula souriait de son air enfantin et tendre. Sa beauté me lais- sait sans voix, sa douceur sans audace. Ce fut Zambinelli qui rompit le charme.

— Il faut. Altesse, me dit-il, que votre visite soit brève. Le vizir ne dormira plus qu’une heure et Madame ne saurait souffrir que vous vous exposassiez sans nécessité à de terribles dangers. Vous devez, avant tout, convenir d’un plan d’évasion pour ce soir même. La signora vous dira comment elle pourra sortir d’ici et où vous devez l’attendre. Moi, je vais veiller, avec mes complices, à ce que personne ne vienne troubler l’entretien.

Ayant dit, il fît une courbette et disparut sous la portière.

— Madame, dis-je en me tournant vers Giula, vous avez devant vous un homme que vos charmes et vos malheurs disposent aux plus complets sacrifices. Je donne- rais facilement ma vie pour un regard de vous et je me sens prêt à affronter le ressentiment de tous les vizirs du monde pour vous arracher à celui dont vous subissez le joug. Disposez donc à votre guise de ma fortune, de mes influences et de ma personne, et souvenez-vous qu’un seul sourire de vos lèvres me donnera le courage d’un lion.

Cet amphigouri me parut faire une impression profonde sur ma belle écouteuse. Elle abaissa ses longs cils cendrés, plongea machinalement ses doigts dans les franges du coussin, puis, relevant les yeux et les posant comme une caresse sur mon visage, elle me dit d’une voix plus suave que la plus suave musique :

— Prince, je sens que je vous aimerai à la folie si vous me retirez de cet affreux sérail. Ce ne sera pour moi, il est vrai, que changer de maître, mais ma nouvelle servitude ne saurait me déplaire, puisque je l’aurai librement acceptée. Votre mine, d’ailleurs, votre tournure et votre politesse, me plaisent infiniment, et je crois bien que j’éprouve déjà pour vous un sentiment plus tendre que l’amitié dont je me sentais possédée à votre égard avant de vous connaître.

En un moment je fus dans les bras de Giula dont je couvris le visage et la gorge de baisers passionnés. L’ardeur de mes vingt ans allait m’emporter plus loin encore, lorsque la voix de mon amie me rappela au sentiment des périls dont nous étions environnés. “ Plus tard, plus tard, cher prince ! ” murmura-elle ; “ il faut avant tout combiner l’évasion ”.

Je me rassis sur le sofa et nous imaginâmes un plan dont nous ne fûmes pas peu satisfaits. À la tombée du jour, le renégat introduirait Zambinelli et ferait sortir Giula à la faveur des ténèbres. Pour moi, j’attendrais dans la ruelle, auprès de l’ouverture secrète, avec trois mules et mes bagages. J’aurais préalablement retenu des cabines au bord d’un paquebot. “ Mais, me dit Giula, il faut acheter la complicité des odalisques dont une couche dans la chambre des femmes et trois dans le corridor. Et puis, caro mio, je ne saurais partir en abandonnant mes compagnes, les ex-religieuses, que nous ne pouvons songer à emmener, sans leur laisser quelque argent pour qu’à leur tour elles puissent séduire les gardiens du vizir. Les pauvres filles ont subi avec moi la mauvaise fortune ; il est juste qu’elles profitent aujourd’hui de la bonne. J’espère que vous serez généreux ”.

Sans répliquer un mot, je déposai sur les genoux de ma maîtresse une bourse pleine de ducats, de piastres et de doublons. Il y avait sous les mailles de soie de cette bourse de quoi racheter vingt esclaves, mais je n’osai m’abaisser à compter mesquinement de l’argent devant une femme dont j’attendais le bonheur et qui me sollicitait pour un motif si noble. Puis, retirant de ma ceinture l’écrin garni de turquoises, je l’ouvris aux yeux émerveillés de la captive. J’ornai son cou d’un lourd collier. ses oreilles de longs pendentifs, ses bras de bracelets et ses doigts d’une quantité de bagues. C’étaient des bijoux qui me venaient de ma mère et je pensai n’en pouvoir jamais faire un usage plus digne.

Giula s’extasia sur la richesse de ces présents et sautant de joie, m’embrassa à son tour avec reconnaissance.

À ce moment, la face pointue de Zambinelli se montra entre les plis de la portière.

— Altesse, s’écria-t-il, il est l’heure ! Hâtez-vous, car le palais s’éveille.

Après un dernier baiser que je fis courir de l’épaule tiède jusqu’aux ongles rosés de ma maîtresse, je gagnai la porte à reculons pour contempler le plus longtemps possible ses charmes célestes. Giula, debout, les mains croisées sur sa poitrine que soulevait un trouble charmant, me regardait partir avec un doux sourire.

Une fois dehors, le Vénitien me fit un révérence comique et s’écria d’un ton plaisant :

— Malepeste, mon prince, vous allez vite en besogne! Mais je ne suis point jaloux. La beauté et la richesse l’emportent sur l’esprit dans le cœur de la belle. C’est la règle. Mais, corpo di Bacco, vous êtes un heureux mortel !

Je dédaignai de relever l’impertinence du drôle et, hâtant le pas, nous allâmes de concert vaquer aux préparatifs de l’évasion.


J’attends dans la ruelle, vois des jeunes gens fort gais, des marins ivres, des policiers tripolitains, retrouve une de mes connaissances et passe la nuit dans un endroit qui, pour naître pas des plus agréables, n’en fut pas moins utile à mon inexpérience.

Quand la nuit se fût faite, j’allai me poster à l’endroit convenu, avec les trois mules et les bagages. Mon impatience, on le conçoit, était extrême. Les baisers que j’avais donnés à Giula, ceux que j’en avais reçus, et la certitude de posséder bientôt cette femme divine, entretenaient dans mon cœur une agitation dont rien ne saurait approcher.

Dans ma hâte, j’avais devancé d’une bonne heure le moment du rendez-vous. Je dus donc attendre, immobile auprès des mules, un temps qui me parut interminablement long.

Comme la nuit avançait cependant, malgré qu’elle ne le fît pas avec la rapidité que j’eusse désirée, j’eus l’idée de me hisser sur la selle d’un des animaux pour regarder dans le jardin. Mais à l’instant où mes doigts allaient saisir un des créneaux, une musique bruyante éclata dans la ruelle voisine, la bête fit un brusque écart et je tombai dans la poussière.

Je me relevai, confus et furieux, épandant ma colère en blasphèmes insensés. La musique, cause de ma chute ridicule, s’éloignait. Je secouai mon manteau, bénissant Allah, après l’avoir maudit, de ce que Giula ne s’était pas trouvée là pour me voir en cette posture. Il me fallut reprendre ma faction. “ Quelque contre-temps est survenu sans doute… Zambinelli se serait-il laissé surprendre ? ”

Connaissant l’habileté de cet homme, j’écartai la supposition. “ Le vizir occupe peut-être Giula. Il a eu un caprice sénile ; il l’a mandée à sa couche ; “ Cette idée, qui ne s’était pas encore présentée à mon esprit sous ce jour, qu’un autre homme possédait Giula, la pouvait asservir à ses plus lubriques désirs, cette idée révoltante pour un homme de mon rang et de mon caractère, me mit positivement hors de moi. “ Il faut, disais-je tout haut, que je maudis vizir ait eu envie de Giula, car autrement, ne serait-elle pas ici ? Chien de vizir ! Odieux vieillard ! Que le démon t’étrangle dans ton lit. ” Une autre pensée me dégrisa soudain : “ Mais pourquoi Zambinelli n’est-il pas venu m’avertir ? ”

J’essayai, mais en vain, de trouver l’issue secrète. J’eus beau palper le mur de long en large, je ne pus mettre la main sur le ressort qui le faisait d’ouvrir.

Alors, je revins naturellement à ma première supposition. “ Le vizir aura surpris le couple ; il aura fait égorger le Vénitien, maltraiter Giula… ” Je voyais ce corps délicieux livré à la brutale insensibilité des eunuques.

Soudain, j’entends un cri perçant dans la maison et le bruit d’une rixe. Affolé, je cours jusqu’au bout de la ruelle, cherchant l’entrée du palais, décidé à tout risquer pour voler au secours de ma maîtresse.

J’arrivai à une petite place formée par des maisons brillamment éclairées. Une grosse lanterne rouge pendait au-dessus de la porte du vizir. Des voix discordantes menaient grand bruit dans la maison. Intrigué, je m’arrête et en ce moment même, la porte s’ouvre et trois marins anglais sortent, violemment expulsés par un nègre dont les bras reluisirent sous la lanterne. Les matelots, ivres d’ailleurs et furieux de leur expulsion, reviennent à la charge. Un d’eux lance un caillou sur la lanterne. Elle se brise avec fracas. Une troupe de jeunes gens tripolitains déboucha dans la place en chantant à tue-tête. Ils entourèrent les fils d’Albion, cherchant à les calmer. Mais les Anglais, dont la colère semblait augmenter, tombent à coups de poing sur les nouveaux arrivants et, en une seconde, la place devient le théâtre d’un combat acharné.

Ne concevant pas ce que des marins anglais en état d’ivresse pouvaient faire à cette heure de la nuit dans la maison du vizir, je demeurais pétrifié sur la place. Dans le mouvement de la lutte, un des marins m’asséna un coup de poing. Exaspéré par cet outrage, je tire mon kandjar et en frappe l’Anglais. Il tombe sur les genoux, mais, sortant de sa poche un pistolet, me le décharge en pleine poitrine. Mon manteau en poil de chameau arrêta la balle qui allait droit au cœur. La force du coup fut telle cependant, que je tombai sur mon séant. Des policiers, attirés par le bruit de la rixe, m’empoignèrent au collet et m’emmenèrent au corps de garde avec ma victime, dont la tête saignait, et ses deux camarades. Quant à mes mules et mes bagages, je ne sais ce qu’ils devinrent.

Nous fûmes jetés pêle-mêle dans un cachot. Plusieurs autres prisonniers s’y trouvaient déjà, accroupis sur une paille infecte.

Je m’assis, plongé dans les plus amères pensées et les suppositions les plus bizarres luttaient les unes contre les autres dans mon cerveau, lorsque je me sentis tirer doucement par la manche. Je reconnus le marchand de nougat que j’avais gratifié le jour même d’un doublon. Nous nous regardâmes, moi avec surprise, lui avec une ironie non dissimulée.

— Jeune homme, dit-il, il ne faut point donner de l’or à qui n’a jamais vu que du cuivre, car alors le croyant boit du vin et on l’incarcère. Il ne faut pas non plus fréquenter les maisons mal famées, car on vous y vole toujours, assomme parfois et il n’est pas rare qu’on vous en expédie directement à l’hôpital. Ceci pour toi, mon fils.

— Que veux-tu dire ?

— Eh quoi ! Votre Seignerie n’était-elle pas à midi dans la demeure de Giula la Vénitienne ?

— Il est vrai, mais qu’a-t-elle à faire…

— Mais la signora tient le meilleur mauvais lieu de la côte…

— Alors Zambinelli ?

— Il est à la fois son amant et son procureur.

Je compris que j’avais été scandaleusement joué par ces fripons, et jurai de me venger. Le lendemain, je comparus devant le cadi à qui je racontai franchement l’aventure.

Il hocha la tête avec malice : “ Je crains fort, jeune homme, déclara-t-il, qu’il ne te reste qu’une chose à faire disparaître au plus vite. Tu as blessé un sujet britannique en un moment où nous sommes en difficulté avec cette nation. Aujourd’hui, nous aurons la menace d’un bombardement si nous ne livrons le coupable. Écoute : je te veux du bien et ne souhaite pas qu’un jeune homme de ta naissance et de ton mérite (ici, il sourit) finisse au bout d’une corde attachée à la vergue majeure de cette frégate. Je vais te faire évader ; mais pars vite : sinon, je ne réponds de rien. Quand à la signora Giula et à son digne accolyte, ce n’est pas la première fois que nous entendons parler d’eux. Mais, que veux-tu ? Elle est protégée par le pacha qui lui a des obligations secrètes. D’ailleurs, sa maison est une des gloires de Tripoli. Salam, effendi, je suis ton serviteur ”.

Le soir même, je voyageais vers l’Europe à bord de mon paquebot. Mon ressentiment, très vif d’abord, céda bientôt à une sorte d’indifférence amusée. Jusqu’à ce jour, je n’ai pu songer à Giula sans éprouver une douce émotion au souvenir des trop courts instants que nous passâmes ensemble à l’heure de la sieste. Le goût de ses lèvres, la tiédeur de ses bras, son regard, sa voix et son sourire sont gravés dans ma mémoire et si je regrette une chose, c’est de ne pas avoir pris avec cette fille les satisfactions qu’Allah dispense à ses élus dans l’éternité du Paradis.

Mais je doute que je trouve jamais là-haut de houri qui vaille Giula la Vénitienne.

V. M. Llona