L’Exode/4/3

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Oscar Lamberty (p. 238-254).
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III


A constater l’optimisme de l’Angleterre, les réfugiés prirent bientôt une vue tragique de leur situation. Chaque jour, l’un ou l’autre tombait à la charité publique, incapable d’une résistance plus longue et sans pouvoir s’assurer du travail.

Certes, on accueillait généreusement les Belges, mais, par un accord tacite, 011 se refusait à leur donner de l’ouvrage. Les trades unions influençaient le gouvernement, lequel influençait les comités qui, à leur tour, décourageaient la main-d’œuvre étrangère. Ainsi, quand on n’avait plus de rentes, fallait-il dépendre d’un comité de secours.

Cette perspective indignait le Dr Claveaux. La guerre l’avait précipité du confort et de la quiétude aux hasards d’une existence errante. À cinquante ans, il se voyait ruiné, sans espoir de retourner à Ypres et d’y rétablir sa fortune. Le chagrin l’avait rendu bilieux.

— Je comprends, disait-il à Philippe, que vous espériez encore. Votre maison vous reste, votre argent, votre mobilier. Vous les retrouverez après la guerre… Pour moi, toute la vie est à recommencer. Ypres est détruit, ma maison anéantie, ma carrière brisée. Même si la guerre finissait demain, je n’en serais pas moins sur le pavé. Aussi n’ai-je pas l’intention de traîner ici davantage. Il faut que je trouve de la besogne, et je voudrais bien voir si messieurs les Anglais se refuseront à m’en procurer.

Pour combler le vide et la longueur des jours, il allait chaque matin devant l’Hôtel de ville attendre Philippe et M. Van Weert.

Les réfugiés y venaient lire les dépêches, discuter le journal et parler du Big Push qui, au printemps, conduirait les Alliés à Berlin.

Le Dr Claveaux, sombre et amer, montrait du geste le placard officiel où Kitchener demandait trois cent mille hommes.

— De ce train-là, disait-il, ces messieurs prendront dix ans pour aller à Berlin.

Et, répliquant à ses contradicteurs, il tirait de sa poche un numéro du Daily Mail, où il trouvait l’expression de ses propres inquiétudes.

— Écoutez donc, vous verrez que je ne suis pas seul de mon avis.

Et il traduisait pour les profanes les phrases les plus critiques dont il donnait lecture :

« Une sorte d’optimisme, qui prévaut dans ce pays, consiste à croire que tout finira bien, sans effort de notre part… Un autre phénomène, qui ne semble rien de moins qu’un scandale aux soldats revenus de France, est la fascination que le football exerce encore aujourd’hui sur une partie de notre population. Il occupe toutes ses pensées, au point que nulle autre chose n’a d’importance par comparaison…

À cet endroit, le médecin repliait le journal :

— Il me semble que c’est clair et qu’il vaut mieux ne pas se faire d’illusions.

— Qui sait ? persifla M. Van Weert, peut-être nos amis anglais font-ils semblant de ne pas se rendre compte de la situation. La politique anglaise est plus profonde qu’elle n’en a l’air.

— Oh ! fit dédaigneusement le médecin, je ne crois pas aux prévisions des demi-dieux de la politique. Ce sont, pour la plupart, des gens très ordinaires. C’est l’élévation de leur piédestal qui fait croire à leur grandeur.

— Je vous accorde, sourit M. Van Weert, leur impéritie et leur imprévoyance. Il est certain qu’un directeur d’usine serait renvoyé sur l’heure, pour s’être laissé surprendre comme ces messieurs-là.

— Voyons, Van Weert, fit observer Philippe, à Bruxelles vous m’assuriez que la guerre n’éclaterait pas.

— C’est possible, mon cher, la politique n’est pas ma spécialité. Mais, si j’étais premier ministre, je me tiendrais coupable, et je mériterais au moins des coups de bâton. Car, enfin, gouverner c’est prévoir. Or, ces gens-là n’ont rien prévu.

— Bah ! dit Philippe, tout le monde prévoyait la guerre ; personne, malheureusement, n’y croyait. J’y croyais moins que les autres.

Élargissant le débat, il donna cours à sa mauvaise humeur, en condamnant la politique universelle.

— Il y a un moment, vous parliez d’usines. J’admets que l’usine allemande est un bagne. On y cravache les forçats en pleine figure, on les envoie piller, incendier la fabrique du voisin. L’Allemagne est pire que les autres pays. Ailleurs, on est moins esclave, j’en conviens, mais toute notre civilisation est fondée sur l’égoïsme et ses dérivés ! La guerre est l’aboutissement logique de tout cela. Et tant que l’humanité restera ce qu’elle est, un grouillement d’animaux prédateurs où la concurrence est sans pitié et la lutte sans merci, la guerre continuera de dévaster le monde.

Sylvain, amusé de cette tirade, fit remarquer le peu d’espoir qu’il avait de modifier la nature de l’homme.

Philippe repartit qu’on pouvait au moins modifier les conditions économiques, au point de leur faire produire la paix, la collaboration et l’entente universelle, aussi logiquement que les conditions anciennes avaient produit la guerre et la concurrence des individus.

— Ou bien la civilisation périra, ou elle se fondera sur l’altruisme. Il n’y a pas à sortir de là : coopération au lieu de concurrence ; sinon, après cette guerre, il faudra préparer la suivante.

— Qui sait ? objecta Philippe, la guerre amènera de telles souffrances que ces millions d’indifférents sentiront, dans la misère et la faim, le besoin de cette universelle entente, qui n’était que le rêve de quelques utopistes. Et quand les ruines de l’ancien monde leur seront tombées sur le dos, ils comprendront qu’il faut le rebâtir sur des fondations nouvelles.

— Je ne vous savais pas socialiste, dit M. Van Weert, vaguement inquiet de ces déclarations.

— Oh ! soupira Philippe, je m’inquiète peu des mots ; qu’importent les distinctions politiques, pourvu qu’on soit humain !

S’étant soulagé de la sorte, il parla d’autre chose ; et, comme on n’affichait aucune dépêche de la guerre, il proposa de se promener à Sandgate road.

C’était l’heure où, dans les magasins, les femmes belges soupiraient et s’agitaient à surmonter les petites misères de leur exil. Parfois, les voyant montrer du doigt les marchandises qu’elles ne pouvaient nommer, Philippe ou le Dr Claveaux entraient s’offrir comme interprète. Puis ils continuaient leur promenade, cherchant un ami, un visage de connaissance, quelque nouveau venu qui apportât des nouvelles du pays. On regardait les derniers arrivés, faisant queue à la porte du changeur, et l’on s’étonnait de rencontrer tant de Belges, sans jamais voir celui qu’on attendait.

Certains jours, des groupes de nos soldats, loqueteux et boitant, retournaient vers le port, conduits par un vieil officier qui les renvoyait à la bataille. La promenade, alors, s’achevait en silence. On pensait aux malheureux qu’ils allaient rejoindre dans les tranchées glaciales de l’Yser, aux compatriotes restés au pays, sous le talon des Allemands ; on s’attristait sur son propre sort, on s’inquiétait de l’avenir, enfin, l’on retournait vers l’Hôtel de ville, espérant une dépêche, la nouvelle d’une victoire qui, tout à coup, mettrait fin à la mélancolie de l’exil.

Un jour que Philippe et Sylvain se promenaient à la rencontre de M. Van Weert, ils l’aperçurent au coin d’une rue, immobile, son carreau dans l’œil, et qui regardait du côté de la mer.

— Charmé… fit-il, en leur serrant la main.

Rajustant son monocle sous un pâle sourcil relevé, il reprit aussitôt :

— Regardez donc ! Ne dirait-on pas des Peaux-Rouges à l’affût ?… Voilà un bon quart d’heure que j’observe les Grassoux, et j’en suis à me demander s’ils ont perdu la tête !

On ne voyait sur le fond de la mer qu’un banc de la digue, où un vieillard était assis, les genoux croisés. Et, les mains dans les poches de son pardessus, la casquette sur les yeux, le collet relevé, il contemplait l’horizon brumeux, sans savoir qu’il était la mire de tant de regards intéressés.

— Mais les Grassoux ?… commença Sylvain.

M. Van Weert l’interrompit :

— Attendez donc !… Un peu de patience !

Bientôt le vieillard, tirant les mains de ses poches, prit des notes au crayon sur un bloc de papier qu’il tenait au creux d’une paume.

On vit alors M. Grassoux allonger le col au tournant d’une villa, sa femme sortir du kiosque de la musique et les trois têtes des jeunes Grassoux s’élever du sol, à niveau de la digue.

Le père agita son mouchoir, en signe que l’occasion semblait propice. Approchant du banc mystérieux, chacun prit garde à étouffer ses pas. Le vieillard fut-il averti d’une présence insolite ?… Consciemment ou non, il cessa d’écrire, mit son carnet dans sa poche et se leva au moment où Mme Grassoux se penchait vers lui.

Aussitôt toute la famille s’arrêta.

Le vieux, paisiblement, revint du côté de la ville, tandis que les mouchards dépités se réunissaient pour le suivre à distance.

Les mains derrière le dos, le front baissé sous le vent, il passa devant ces messieurs qui le dévisagèrent avec un étonnement dont il ne parut point avoir le soupçon.

— Mais je connais cet homme ! s’écria le Dr Claveaux.

— Chut ! voici les Grassoux, dit à voix basse M. Van Weert.

S’arrêtant à la vue des trois amis, ils hésitèrent à prendre l’autre accotement de l’avenue. Cela ne se pouvait sans grossièreté. M. Grassoux s’approcha donc, souriant, la main tendue, avec un air affable qui ne laissait pas d’être important.

— Quelle nouvelle ?… comment va ?… Bonjour docteur !

Les enfants, bien stylés, demeurèrent à l’écart, tandis que Mme Grassoux offrait à ces messieurs le bout de ses doigts gantés de suède.

M. Van Weert, laissant tomber son monocle, donna cours à sa curiosité. Les sourcils en points d’orgue, il considéra l’industriel avec une stupéfaction qui lui arrondit la bouche :

— Mon cher Grassoux, j’y perds mon latin ! Voici une demi-heure que je vous observe avec une inquiétude croissante… Que diable faisiez-vous derrière ce vieux ?… J’ai vainement essayé toutes les explications.

— Mon cher Van Weert, vous nous avez pris en flagrant délit de patriotisme.

Et, non sans quelque fierté, l’industriel avoua qu’il filait un espion.

— Pas possible !

— Comme j’ai l’honneur de vous le dire… Depuis quinze jours, nous marchons dans ses pas. Mes enfants ont pour instruction de découvrir son adresse. Imaginez-vous que ce gaillard prend des notes sur les navires de guerre ! Il n’y a pas à en douter ; nous l’avons vu, ce qui s’appelle vu ! Seulement, avant de le dénoncer, nous tâchons de jeter un coup d’œil sur ses croquis… car il dessine, cela se voit au mouvement de son crayon… Mais il est rusé !… Dès qu’il sent notre approche, il se lève… N’importe ! nous finirons par le pincer.

Le Dr Claveaux avait écouté ce récit avec un dédaigneux sourire.

Déjà M. Van Weert faisait observer à l’industriel la gravité d’une accusation qui pouvait conduire à de fâcheuses méprises, lorsque le médecin dit avec simplicité :

— Je le connais.

— Ah ! fit M. Grassoux, qui parut alarmé.

— C’est un « curé » protestant.

— Comment le savez-vous ?

— Parce que je vais tous les dimanches à son « église ».

— Vous avez l’intention de vous convertir ?

Il y avait dans le ton de M. Grassoux une nuance d’ironie.

— Du tout, répondit Sylvain, sans paraître la remarquer. Je vais bonnement écouter le sermon pour apprendre l’anglais.

Cependant, Philippe disait à Mme Grassoux, fort sérieusement :

— Marthe va bien, je vous remercie. Elle pensait aller vous voir pour vous emprunter une vieille jupe, afin d’épargner la sienne. Vous savez que nous avons peu de bagages… Et ce n’est pas le moment de se remonter.

Mme Grassoux prit avantage de cette déclaration maladroite :

— Bien sûr ! En un temps comme celui-ci, chacun est tenu à la plus stricte économie.

Et elle ajouta, essayant un soupir :

— À ce propos, j’ai un service à vous demander. Il me reste une robe de luxe, inutile à présent, et que je voudrais vendre. Croyez-vous que madame Fontanet veuille profiter de l’occasion ? Nous sommes de même taille, ou peu s’en faut. Cette robe est neuve, elle m’a coûté quatre cents francs, mais je la céderais à moitié prix.

— Je lui en parlerai, dit Philippe, qui se promit de n’en rien faire, sachant que Mme Grassoux chantait misère, afin qu’on ne s’avisât point de lui demander de l’argent.


— Merci ! fit-elle, en prenant congé, il faut bien qu’on s’entr’aide, n’est-il pas vrai ?

— S’entr’aider ! pensa Philippe, en retournant chez lui.

Sur les lèvres de Mme Grassoux, un tel mot ne passait point sans ironie. Aussi n’avait-elle pu s’empêcher d’en sourire. Philippe gardait l’impression qu’elle s’était jouée de lui.

Comme toujours, devant cette maîtresse femme, il s’était senti déplorablement timide, « peu pratique », dépourvu de ce que son mari appelait le sens des réalités.

Si elle avait su qu’il préparait un livre pour exalter la valeur de l’entr’aide, Seigneur, de quel regard ne l’eût-elle point accablé !

Après chacune de leurs conversations, Philippe croyait moins à la valeur des idées généreuses. Et il lui fallait un bon quart d’heure de solitude pour neutraliser les poisons de la méfiance et du scepticisme que Mme Grassoux lui laissait dans l’esprit.

Jusqu’alors, il n’avait pu commencer son livre. De trop vastes inquiétudes accablaient sa pensée. On vivait suspendu aux nouvelles de la guerre, et l’on attendait, en regardant la mer, le jour incertain de la délivrance. On ne pouvait lire que le journal, et l’espoir d’un revers allemand importait plus à Philippe que la littérature universelle.

D’autre part, il commençait à douter de ses propres aspirations, qui lui semblaient vaines, irréalisables, trop purement théoriques. Et ce qu’il voyait au Refuge n’encourageait que médiocrement son espérance en un monde plus généreux.

Les réfugiés même, qu’une communauté de misère aurait dû convertir à la sympathie mutuelle, se montraient sottement égoïstes, sans disposition à la fraternité.

Le moindre Belge croyait avoir sauvé l’Europe. Grisé par l’éloge des journaux, il devenait exigeant, il voulait vivre à part, dans une grande ville, et fatiguait la générosité par ses doléances, par ses prétentions. Certes, aux premiers mois de la guerre, dans la confusion du début, on avait envoyé aux bouges de White Chapel des professeurs, des artistes, des bourgeois timides qui n’avaient pu se résigner à l’affreuse populace de ce quartier londonien. Mais, à présent que l’affluence des fugitifs se réduisait à cinq mille par semaine, on tâchait de les répartir plus équitablement.

C’étaient, pour la plupart, des ouvriers, des paysans que la Hollande, accablée sous leur nombre, expédiait en Angleterre. Mais la charité anglaise commençait à se lasser. Les logements devenaient rares, il n’en restait guère à choisir. Aussi la bonne Mrs VVood laissait-elle à Philippe et à Lucienne le soin d’assembler différentes familles, désireuses de vivre sous le même toit. On n’en trouvait pas.

Des employés, des boutiquiers, des gens de condition modeste, se refusaient à loger en commun, fût-ce dans un château.

— Si vous aviez plutôt une petite maison…

— Justement… Il n’y en a plus.

Les femmes se toisaient, refrognées à la perspective d’un ménage organisé pour vingt personnes.

— Mais alors, qui fera la cuisine ?

— Et qui tiendra les comptes ?

— Voyons !… Un peu de complaisance mutuelle ! On vous offre une grande maison de campagne, la lumière, le charbon. Un comité s’occupera de la nourriture. Il vous reste seulement à vous arranger, entre vous, afin de partager l’ouvrage, l’entretien du mobilier, le bon ordre de la communauté.

— Monsieur, vous comprendrez que je ne vais pas me charger du nettoyage !

— Ni moi, vous pensez bien !

Il fallait prendre ces dames une à une, les adoucir, les persuader. C’était la besogne de Lucienne. Philippe faisait appel à la bonne volonté des hommes. Il les présentait l’un à l’autre, il leur expliquait la situation, il les engageait à raisonner leur femme.

Après une journée de palabres, Philippe rentrait découragé. Il lui semblait que la nature humaine offrait peu de prise aux sentiments fraternitaires. D’autres fois, il reprenait confiance en elle. Ci et là, se montrait un peu de pitié, de bienveillance, même de tendresse envers les animaux.

Un jour, il aperçut, près de la cage d’un perroquet, un vieillard à longs cheveux blancs qui ressemblait à Barnabé.

Il s’agitait au milieu de cinq ou six femmes, dont une jeune fille, assez pauvrement vêtue, mais d’une beauté somptueuse de Flamande.

— Je ne veux pas ! s’écriait le vieux, je ne veux pas me séparer de mon chien. On me le laissait en Hollande. Pourquoi me le prend-on ici ?… Qu’il soit ou non de race pure, ça n’est pas leur affaire, c’est la mienne… Que le diable emporte leur villa, si mon chien n’y peut entrer !

Philippe s’approcha du vieillard en colère :

— Où est-il votre chien ?

— On me l’a pris, monsieur. Un policeman l’a emporté chez un vétérinaire. Je prétends qu’on me le rende.

Philippe essaya de calmer l’irascible bonhomme :

— C’est la loi anglaise, mon cher monsieur, chacun est tenu de s’y conformer.

— Alors qu’on nous envoie en France ! J’ai une sœur à Bordeaux… Qu’on me donne le moyen d’aller jusque-là.

Et il secouait sa crinière de vieux lion garrotté par l’indigence, par la force des choses, plus puissante que sa colère et sa volonté.

À l’aveu de leur situation misérable, la jeune fille rougit en détournant les yeux. On la sentait ulcérée. Dans sa méchante robe noire, si mince pour la saison, elle se redressait, les lèvres closes, les sourcils contractés ; et l’on devinait à l’éclat de son regard humide une âme orgueilleuse que blessait la charité.

— Écoutez, cher monsieur, dit Philippe, il y a moyen d’arranger cela. Si vous le permettez, j’enverrai votre chien à Bordeaux. Il y sera soigné par madame votre sœur, et vous le retrouverez après la guerre. D’autre part, on offre aujourd’hui une villa que je vous conseille d’accepter sur l’heure. Elle convient à votre rang et à votre famille. Si vous la refusez, vous exposerez ces dames à beaucoup d’ennuis.

Cette proposition surprit le vieillard. Il hésitait encore, et les femmes le considéraient, inquiètes, sachant combien il souffrait à se séparer de son chien. Mais la jeune fille prévint toute objection futile. Il parut à son sourire que l’allusion au rang de sa famille avait touché sa fière délicatesse :

— Monsieur a raison, dit-elle, adressant à Philippe un regard dont il comprit la gratitude.

Et le vieux eut un geste vague, dont Héloir prit occasion pour lui serrer la main.

Le jour suivant, il conduisit cette famille à la gare, et, sur le quai, en attendant l’arrivée du train, la jeune fille s’enhardit à lui parler, obéissant à la sympathie qui les attirait l’un vers l’autre.

— Je n’oublierai jamais votre complaisance. Que d’ennuis vous a causés notre pauvre chien !

— Oh ! si peu !

— Non, grand-père m’a dit… Et vous venez de Bruxelles ?

— Oui.

— Nous aussi.

— Vraiment ?… Peut-être, après la guerre, aurai-je le plaisir de vous revoir ?

— J’en serais bien heureuse ! fit-elle avec un beau sourire de franchise et d’amitié.

Puis elle rejoignit son grand-père, qui portait la cage du perroquet.

Lorsque le train s’éloigna, la jeune fille parut à la portière, et, retenant le bord de son chapeau, elle fixa sur Philippe un long regard qui se perdit au loin.

Au tournant de la voie, elle agita son mouchoir, puis la main disparut.

Philippe se sentit plus triste d’avoir un moment rencontré une âme noble qui aurait pu apporter du bonheur dans sa vie et qui, déjà, n’était qu’un souvenir !…

Jamais plus, il n’entendit parler d’elle. Des années après, dans la misère de l’exil, Philippe se rappela l’image de la belle inconnue ; et, souvent, pour échapper aux tristesses du monde réel, il se réfugia, fermant les yeux, dans la douceur de ce souvenir.

Le même soir, en retournant au Refuge, il vit Lucienne déployer un journal :

— Venez vite !… Il y a du nouveau ! dit-elle, montrant une annonce où l’on s’informait de la famille Héloir.

— Qui cela peu t-il être ? demanda-t-il.

On le priait d’écrire au Comité de La Haye.

— C’est Mrs Wood qui m’a passé le journal, reprit Lucienne. Si j’étais de vous, j’enverrais un télégramme.

À quelques jours de là, il reçut ce billet de Frédéric :

« Je suis trop accablé pour vous écrire plus longuement. Nous venons d’apprendre la mort de Léon. Je sais qu’il est mort pour une noble cause, mais cela ne nous console pas. Yvonne est presque folle… Nous avions tout quitté pour le suivre, pour avoir de ses nouvelles, pour lui envoyer un peu d’argent. Et voilà !… Il est mort !… C’est affreux ! »

Philippe aussitôt pria les Sauvelain de venir à Folkestone, mais ils refusèrent.

« Impossible, écrivit le peintre. J’ai des recommandations pour des amateurs de Rotterdam. Il faut vivre !… Ah ! si j’avais su, je serais resté à Bruxelles. Yvonne aurait pu y garder un peu d’espoir. Mais il n’y avait plus moyen de la retenir. Elle est partie seule, et j’ai voulu la rejoindre. Aussi, je boite encore de la balle de fusil que j’ai reçue des Allemands.

« Plus tard, j e vous enverrai le récit de ma fuite ; non qu’elle soit intéressante, mais elle vous donnera l’idée d’un état d’âme qui est celui de la plupart des Belges restés au pays.

« Chaque jour, ils s’en vont par centaines, risquant leur vie comme j’ai risqué la mienne. Beaucoup l’ont perdue !… Mais je vous conterai cela, quand j’aurai repris courage et qu’Yvonne se sera fait une raison. »