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L’Expédition de Chine en 1860/01

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L’Expédition de Chine en 1860
Revue des Deux Mondes (p. 443-472).
L'EXPEDITION DE CHINE
EN 1860

I.
PRISE DES FORTS DE TAKOU.

I. Correspondence respecting affairs in China, 1859-60. — II. Papers relating to the affairs of China, 1864, — III. Relation de l’expédition de Chine en 1860, rédigea au dépôt de la guerre, 1862. — IV. Relation de l’expédition de Chine par le lieutenant de vaisseau Pallu, 1860. — V. Négociations entre la France et la Chine en 1860, Livre jaune du baron Gros, 1864. — VI. Mémoires sur la Chine, par le comte d’Escayrac de Lauture, 1864.

Le mouvement qui entraîne, aujourd’hui l’Europe vers l’extrême Orient rappelle à certains égards celui qui au XVIe siècle entraînait l’Europe vers le Nouveau-Monde. C’est bien en effet un monde nouveau que nous explorons avec toute l’ardeur de la découverte et vers lequel nous nous sentons poussés par un instinct irrésistible. Que l’on se reporte à ce qu’était, il y a vingt ans, la situation des Européens en Chine et au Japon. L’Europe n’était représentée en Chine que par des factoreries honteusement reléguées dans un faubourg de Canton, sous la tutelle impuissante d’un fonctionnaire de la compagnie des Indes et de quelques agens consulaires ; au Japon, la Hollande seule, en vertu d’une tolérance alors très enviée, occupait une étroite presqu’île de quelques hectares à Nangasaki. Aujourd’hui des légations régulièrement accréditées sont en rapports directs avec les gouvernemens de Pékin et de Yédo ; les communications sont ouvertes, et les Européens peuvent résider, trafiquer, professer leur religion dans plusieurs villes des deux empires, d’où ils s’étaient vus si longtemps repoussés comme des étrangers et même comme des barbares. L’élan est donné : les progrès accomplis sont déjà très considérables, et l’on ne doit y voir pourtant que le commencement de l’œuvre que la civilisation européenne poursuit dans ces régions éloignées de l’Asie.

Cette œuvre occupe un rang élevé, peut-être même le premier rang, parmi les entreprises de notre génération. Quelle que soit la gravité des questions politiques et religieuses qui remuent l’Europe contemporaine, ces questions, il est permis de le dire, ne sont pas nouvelles. Elles se rattachent à de vieux problèmes que le passé nous a transmis et que nous léguerons sans doute à l’avenir. Luttes d’équilibre, guerres de nationalités, conflits entre le temporel et le spirituel, tout cela est né avant nous et nous survivra. Pour ce qui est de l’Europe, ce sont toujours les mêmes drames qui se jouent sur un ancien théâtre par les mêmes acteurs, avec les mêmes passions, dans le même langage, drames interminables dont on attend vainement le dernier acte et sur lesquels il semble que le rideau ne tombera jamais. Il en est autrement du spectacle que nous présente l’Asie. La toile se lève à peine sur cette scène éloignée dont notre génération aura été la première à étudier les vastes et mystérieuses perspectives. Dès que nous y sommes apparus, nous avons observé des gouvernemens et des peuples bien différens de ceux avec lesquels nous nous étions jusque-là trouvés en rapport. Plus d’une fois déjà nous les avons combattus, et nous avons traité avec eux. Dans le combat, ils nous ont opposé une manière, nous n’oserions dire une tactique nouvelle, dans les négociations une diplomatie tout à fait originale ; ennemis ou alliés, ils ont pour nous le charme de l’imprévu, et sur le lointain théâtre où nous sommes allés les chercher, nous marchons de surprises en surprises. Cela seul suffirait pour attirer de ce côté nos regards fatigués des mirages politiques de la vieille Europe ; mais indépendamment de cet attrait particulier il y a dans l’étude des affaires de l’extrême Orient l’espérance d’une conclusion. Si vaste qu’elle paraisse, l’œuvre est simple. Il s’agit d’ouvrir à l’activité européenne la portion la ; plus populeuse et la plus riche de l’Asie, de pénétrer au sein de la Chine et du Japon, d’établir entre l’antique civilisation de ces deux contrées et la nôtre des relations politiques et commerciales dont l’une et l’autre sont appelées à retirer de grands avantages. Avec l’esprit de suite, avec la force, avec l’incontestable supériorité que nous donnent la science et l’industrie, nous sommes assurés que tôt ou tard nous atteindrons le but. C’est une entreprise purement matérielle’ dont les progrès peuvent se mesurer jour par jour. Elle exigera plus ou moins d’efforts, de luttes armées, de négociations diplomatiques ; mais, nous le répétons, elle, est simple, et elle doit réussir, parce qu’elle ne froisse aucun intérêt, parce qu’elle n’est contrariée, quant à présent, par aucune de ces complications religieuses ou internationales qui se rencontrent à chaque pas sur le terrain de la politique européenne, enfin parce que tous les peuples de l’Europe et de l’Amérique, si divisés ailleurs, se trouvent là réunis et ligués pour le même dessein et prêts à s’entr’aider jusqu’à ce que l’extrême Orient leur soit définitivement ouvert.

Les héroïques aventuriers du XVIe siècle couraient à la découverte et à la conquête violente des territoires : marins et soldats, ils s’emparaient des continens et des îles où le hasard portait leurs navires, et leur plus grande gloire consistait à donner à la mère patrie des millions de sujets répartis sur des espaces sans limites. L’ambition des peuples modernes procède différemment à l’égard de l’Asie. Elle ne cherche pas à s’emparer du sol ; elle ne désire point dominer sur des races vaincues. Ce qu’elle veut avant tout, c’est un triomphe à la fois moral et social, qui, laissant debout les nationalités, permette à la civilisation européenne de s’étendre pacifiquement sur des régions où la libre concurrence, substituée aux restrictions de l’ancien régime colonial, doit favoriser le développement du travail et l’échange des produits. L’Europe ne songe point à occuper des territoires en Chine ni au Japon ; elle ne prétend pas davantage y introduire par la force la religion chrétienne. Ni conquête ni conversion. Elle ne revendique que la loi naturelle et le droit commun. N’est-ce point là une entreprise plus légitime que ne l’était, au XVIe siècle, celle des audacieux conquérans du Nouveau-Monde ? Nous voilà engagés, non pas, comme au temps de Cortez et de Pizarre, contre des races débiles et inoffensives, mais contre des nations compactes, civilisées et armées. Si elle est plus difficile, la mission que notre siècle s’est attribuée est assurément plus généreuse et plus féconde, car elle aura pour conséquence non point l’asservissement d’une partie du monde, mais un grand bienfait assuré au monde tout entier par le rapprochement des races, par le contact des idées et par l’échange des produits.

Il importe donc de suivre attentivement les différentes phases de la révolution qui s’accomplit en Asie et d’étudier à mesure qu’elles se présentent les opérations militaires et diplomatiques par lesquelles l’Europe pratique chaque jour une trouée plus large dans les vieilles murailles de la Chine et du Japon. C’est ce qui nous engage à retracer ici l’historique de la dernière campagne entreprise contre le Céleste-Empire, campagne décisive qui a eu pour couronnement l’occupation de Pékin. Nous avons sous les yeux les blue-books distribués au parlement anglais, les relations émanées des ministères de la guerre et de la marine, les extraits de la correspondance diplomatique de M. le baron Gros, et enfin plusieurs récits qui, pour n’être point revêtus de la marque officielle, n’en sont pas moins exacts et instructifs. Parmi ces derniers, il est juste de mentionner particulièrement les Mémoires sur la Chine publiés par M. le comte d’Escayrac de Lauture, dont le nom rappelle l’incident le plus dramatique de la guerre de 1860. A l’aide de ces documens, nous pouvons espérer de reproduire avec exactitude la physionomie et les détails d’une expédition qui laissera dans l’histoire de notre siècle un souvenir ineffaçable.


I

Les ratifications des traités conclus à Tien-tsin les 26 et 27 juin 1858 devaient être échangées à Pékin dans le délai d’un an. Les ministres de France et d’Angleterre, MM. de Bourboulon et Bruce, étaient chargés par leurs gouvernemens d’accomplir cette formalité. Arrivés à Shang-haï, ils eurent avis que l’on exécutait de grands travaux de défense aux forts de Takou, qui couvraient l’entrée du fleuve Peï-ho et la route de Pékin. Ils reçurent des commissaires impériaux qui les attendaient à Shang-haï les invitations les plus pressantes, d’abord pour reviser diverses clauses des traités, puis pour échanger les ratifications dans cette ville plutôt que dans la capitale, et enfin pour aller à Pékin par la voie de terre plutôt que par mer. S’en tenant à la lettre et à l’esprit des traités, ils repoussèrent toutes ces propositions, refusèrent même de conférer à Shang-haï avec les commissaires impériaux, et, pour ne point laisser expirer le terme assigné à l’échange des ratifications, ils résolurent de se diriger sans retard vers le nord. L’escadre française étant occupée en Cochinchine, un seul bâtiment, le Duchayla, se trouvait à la disposition de M. de Bourboulon ; mais la division anglaise, commandée par le contre-amiral Hope, demeurait libre, et il fuit convenu qu’elle accompagnerait les deux ministres à l’embouchure du Peï-ho pour leur prêter au besoin main-forte. Les avis reçus de la capitale, l’attitude des commissaires impériaux, les efforts tentés à la dernière heure pour modifier les traités et en particulier pour empêcher les ministres étrangers de se rendre à Pékin, tous ces symptômes permettaient de concevoir des doutes sérieux sur la loyauté des Chinois.

Ces doutes se changèrent bientôt en certitude. Arrivés le 20 juin 1859 à l’embouchure du Pei-ho, MM. Bruce et de Bourboulon n’y trouvèrent aucun mandarin pour les recevoir ; ils virent que l’entrée du fleuve était barrée et qu’une garnison nombreuse occupait les forts de Takou. On leur dit, il est vrai, que ces mesures de défense avaient été prises en vue des rebelles, et on les engagea à se rendre à Peh-tang, port situé à dix milles plus haut, dans le golfe de Pet-chi-li, où des commissaires impériaux devaient les attendre pour les conduire à Pékin. Ils ne jugèrent point qu’il fût convenable ni digne de modifier leur itinéraire ; c’était par le Peï-ho et par Tien-tsin, par la grande route et non par une voie détournée, qu’ils voulaient arriver à la capitale. Dès lors, sans s’arrêter aux mauvaises raisons ni aux indications peut-être fausses qui leur étaient données, ils convinrent de recourir à la force et invitèrent le contre-amiral Hope à prendre ses dispositions en conséquence. Le 25 juin, l’escadre anglaise, à côté de laquelle se dépliait le pavillon français du Duchayla, attaqua les forts de Takou ; mais elle rencontra des obstacles insurmontables, elle ne put rompre les formidables estacades placées à l’entrée de la rivière et fut exposée pendant tout le jour au feu meurtrier des batteries. Un débarquement, tenté le soir, n’eut pas plus de succès. L’entreprise échoua donc malgré d’héroïques efforts, et les alliés furent obligés de se retirer après avoir éprouvé des pertes sensibles.

Le ministre des États-Unis, SI. Ward, embarqué sur la frégate Powhattan, assistait à ce regrettable incident. Il était venu, lui aussi, pour échanger les ratifications du traité conclu l’année précédente entre la Chine et les États-Unis, et il comptait arriver à Pékin en même temps que ses collègues de France et d’Angleterre. Il ne prit aucune part à la lutte, non-seulement parce qu’il n’avait à sa disposition ni à sa portée aucun moyen d’agir militairement, mais encore parce que le traité américain lui attribuait une situation toute différente. Ce traité se bornait à stipuler que le ministre des États-Unis pourrait venir à Pékin une fois par an avec une suite de vingt personnes, sous la condition d’annoncer sa visite par l’entremise du bureau des rites, et de ne rester que le temps strictement nécessaire pour l’expédition des affaires. Grâce à la clause qui conférait en outre aux États-Unis le traitement de la nation la plus favorisée, le gouvernement et les sujets américains étaient appelés à profiter ultérieurement des conditions plus libérales conquises par les armes des puissances européennes ; mais, tant que les traités de Tien-tsin n’étaient point échangés et mis en vigueur, cette clause demeurait sans application, et jusque-là M. Ward se voyait réduit aux termes restreints de son traité et obligé de se soumettre à la décision du gouvernement chinois quant à la route à suivre pour aller à Pékin. Ce fut ainsi que M. Ward, présent à l’attaque du 25 juin, observa la neutralité, sans dissimuler toutefois sa sympathie pour la cause des pavillons européens qui combattaient sous ses yeux. Il n’eut donc pas à refuser de prendre la route de Peh-tang, qui lui était indiquée par les commissaires chinois. Disons tout de suite que le 20 juillet, en vertu d’un décret impérial, il fut autorisé à débarquer à Peh-tang ; il arriva à Pékin le 28, après un voyage des plus pénibles, effectué partie en chariot, partie en barque ; il y resta quinze jours sans pouvoir remettre en personne la lettre adressée par le président des États-Unis à l’empereur de Chine, parce qu’on voulait exiger, de lui l’humiliante cérémonie du ko-tou. Il dut laisser cette lettre aux commissaires chinois chargés de la recevoir, et finalement il revint à Peh-tang, où s’accomplit sans la moindre solennité l’échange des ratifications par les mains du gouverneur général de la province du Chih-li.

Après l’échec de Takou, l’escadre anglaise quitta le golfe de Pe-tchi-li et ramena MM. de Bourboulon et Bruce à Shang-haï. En rendant compte à leurs gouvernemens des faits qui venaient de se passer, les deux ministres n’eurent pas de peine à justifier la conduite qu’ils avaient tenue, et qui était d’ailleurs conforme à leurs instructions. Il ne leur restait qu’à attendre de nouveaux ordres, inspirés par la situation nouvelle qu’avait créée la reprise des hostilités. Un assez long délai devant s’écouler jusqu’au retour du courrier d’Europe, ils pouvaient étudier à loisir les dispositions des Chinois et recueillir des renseignemens exacts sur l’effet produit à Pékin par les derniers événemens.

Ainsi qu’on l’avait déjà remarqué dans tout le cours des relations européennes avec la Chine, il existait au sein du gouvernement chinois deux opinions, deux partis contraires, l’un prêchant la guerre sainte contre les barbares et poussant aux mesures extrêmes, l’autre conseillant la paix et la modération envers les étrangère. Le parti de la guerre, à la tête duquel se trouvait alors le prince San-ko-lin-sin, le vainqueur de Takou, se composait principalement des généraux et des dignitaires qui, n’ayant jamais quitté Pékin, demeuraient convaincus de la supériorité chinoise et s’obstinaient à penser que leur céleste empereur ne pouvait considérer les Européens que comme des rebelles dignes de tous les châtimens. Au parti de la paix appartenaient les mandarins qui, soit en qualité de commissaires impériaux, soit à titre de gouverneurs-généraux des provinces, avaient vu de près les étrangers, et pouvaient apprécier leurs ressources ainsi que leurs moyens d’action. Mieux éclairés, ces mandarins ne se dissimulaient pas que la force était bien réellement du côté des Européens ; ils ne se laissaient pas aveugler par les lauriers que le glorieux San-ko-lin-sin venait de cueillir à Takou, et ils comprenaient que cette victoire tout à fait accidentelle pouvait n’être que le commencement d’une guerre nouvelle et d’une nouvelle humiliation pour leur pays. L’antagonisme entre les deux partis contraires devait se manifester avec plus de vivacité que jamais en présence des événemens si graves qui venaient de s’accomplir. Il est facile d’en observer la trace dans les édits impériaux et dans les pièces diplomatiques émanées des agens du gouvernement chinois après l’affaire du 25 juin. Voici d’abord un édit, à la date du 5 juillet, d’après lequel on peut se former une première idée des obsessions qui entouraient l’empereur pour l’exciter aux mesures violentes :

« Dans un mémoire qu’ils ont remis aujourd’hui, San-ko-lin-sin et Tsai-hang, rappelant que les barbares anglais se sont mis en état de révolte ouverte et que les barbares français ont fait cause commune avec eux, insistent vivement sur l’énormité de ce crime, pour lequel la mort même ne serait pas une peine suffisante ; ils veulent que l’on profite de cette occasion pour venger notre dignité et pour dompter enfin, par les mesures les plus sévères, l’incorrigible perversité de ces rebelles.

« Depuis la vingt et unième année du règne de Tao-kwang (1841), les barbares ont constamment fomenté des querelles : maintes et maintes fois ils ont foulé aux pieds la dignité de l’empire du ciel. Le défunt empereur, dans sa paternelle indulgence, ne put se résoudre à déployer contre eux la rigueur des lois. Bien plus, il leur permit de trafiquer dans cinq ports, et il puisa de l’argent dans son trésor pour les calmer et les consoler. S’ils avaient eu la moindre conscience, ils se seraient livrés tranquillement à leurs affaires en cherchant à gagner leur vie, et, s’ils avaient eu quelque motif de plainte, ils auraient trouvé les autorités locales disposées à les entendre et à leur rendre justice. D’où viennent donc leurs exigences, leur orgueilleuse attitude, leurs continuelles forfanteries ?… Il nous suffirait de mettre nos troupes en mouvement pour les exterminer d’un seul coup ! Cependant nous nous souvenons de la clémence de nos ancêtres… C’est pourquoi, si les chefs barbares changent de conduite, s’ils font acte de foi et de soumission, nous ne nous montrerons pas trop rigoureux à leur égard ; mais s’ils persistent dans leur conduite coupable, s’ils reproduisent encore des demandes qu’ils n’ont pas le droit de présenter, alors nous les anéantirons jusqu’au dernier !

« La loyauté et le courage des princes, dont le mémoire est sous nos yeux, est assurément digne des plus grands éloges ;… mais quant aux mesurés de rigueur qui nous sont demandées, nous ne pensons pas qu’il y ait lieu d’y recourir. Nous ordonnons en conséquence que les conclusions du mémoire ne. soient point adoptées, et que cette pièce soit renvoyée à ses auteurs. »

Pendant son séjour à Pékin, c’est-à-dire à la date même que porte cet édit, le ministre des États-Unis, M. Ward, avait observé l’exaltation guerrière qui animait toutes les classes de la population. La victoire de Takou avait tourné toutes les têtes. Décidément ces Anglais n’étaient pas bien à craindre. Habitant une île de rochers, condamnés à l’état de matelots, ils pouvaient avoir quelque avantage sur mer ; mais une fois à terre ils n’étaient pas de force à lutter contre la grande armée chinoise. Voilà ce que pensait et disait la foule, dont les passions étaient excitées par le langage de San-ko-lin-sin et de ses officiers. Telle était l’opinion de la cour, qui n’apercevait pas la moindre difficulté à l’anéantissement des barbares. L’empereur partageait sans doute cette illusion. Il eut pourtant la sagesse de résister au parti qui lui conseillait la guerre à outrance ; les protestations de magnanimité et de dédain qu’il exprimait dans son édit aboutissaient en définitive à une conclusion pacifique, et ce fut là le point de départ des instructions qui furent adressées par le cabinet de Pékin aux gouverneurs de Shang-haï et de Canton, auxquels il convenait de prescrire sans délai la conduite à tenir envers les fonctionnaires et les négocians étrangers établis dans ces ports. Il était évident que ces mandarins, mieux édifiés sur le véritable état des choses, devaient se montrer disposés à la conciliation, et qu’ils se feraient avec empressement les organes d’une politique de paix. Nous avons lu l’édit de l’empereur ; voyons maintenant le style de ses mandarins.

Dans le courant de juillet 1859, peu de jours après le retour des ministres alliés à Shang-haï, M. de Bourboulon reçut du commissaire impérial Ho, gouverneur-général des deux Kiangs, la dépêche suivante :

« Les correspondances qui ont été échangées entre votre excellence et moi, lorsque vous êtes arrivé d’Europe, nous ont depuis longtemps déjà mis en rapport. Plus tard, à votre second passage à Shang-haï, nous ne nous sommes point vus : votre excellence est immédiatement partie pour Tien-tsin. Les commissaires impériaux, Kwei-liang et ses collègues, se sont dirigés en même temps vers Pékin par la route de terre. J’espérais donc que les traités auraient été promptement échangés, et que les nouveaux tarifs stipulés en faveur du commerce ne tarderaient pas à être en vigueur. Mon attente a été déçue. Votre excellence et le ministre anglais, M. Bruce, vous voici de retour à Shang-haï. Cependant, si je suis bien informé, le ministre américain, M. Ward, s’est rencontré à Peh-tang avec le gouverneur-général du Chih-li. Ils se sont fait visite, ils sont dans les meilleurs termes, et sitôt que Kwei-liang et ses collègues seront arrivés à Pékin, le traité américain sera échangé tel qu’il a été signé. Le ministre anglais, M. Bruce, ne sachant pas que le gouverneur-général l’attendait à Peh-tang, s’est présenté à Takou, ce qu’il n’aurait pas dû faire. Il en est résulté, sans qu’il y eût évidemment aucune intention d’un côté ni de l’autre, un accident fâcheux, et tout à fait imprévu. « Kwei-liang et ses collègues doivent aujourd’hui être à Pékin, et il me semble que votre excellence gagnerait du temps en se rendant promptement à Tien-tsin pour y échanger son traité. Je n’ai point encore jusqu’ici eu l’occasion de correspondre personnellement avec le ministre anglais, M. Bruce, et je craindrais de m’écarter des règles en m’adressant directement à lui dans les circonstances présentes. Je viens donc prier votre excellence de se charger de mes meilleurs complimens pour lui, de le calmer, et de lui persuader que, s’il voulait bien vous accompagner dans le nord, il y recevrait un accueil empressé de la part de Kwei-liang et de ses collègues, qui le verraient à Peh-tang en exécution de ses engagemens. Ainsi serait rétablie la bonne harmonie entre les Chinois et les étrangers… »

M. de Bourboulon répondit que les ministres anglais et français ne pouvaient se prêter à aucune discussion concernant le voyage à Pékin avant d’avoir reçu de nouvelles instructions de leurs gouvernemens. Aussitôt, prenant texte de quelques paroles courtoises qui se trouvaient dans cette réponse, le gouverneur-général écrivit directement le 1er août à M. Bruce pour lui demander le jour où il comptait partir pour Pékin, ainsi que M. de Bourboulon, afin d’y échanger les traités, comme venait de le faire M. Ward pour le traité américain. Le ministre anglais lui opposa une objection de procédure : il déclina la compétence du gouverneur-général, qui, chargé seulement des intérêts du commerce, n’avait point qualité pour s’occuper des difficultés pendantes entre les puissances alliées et le cabinet chinois. — Tandis que ces correspondances s’échangeaient à Shang-haï, les consuls établis à Canton remarquaient les dispositions pacifiques et bienveillantes que les autorités chinoises manifestaient à l’égard des étrangers. On y publiait avec profusion un édit impérial recommandant au gouverneur-général de traiter les Anglais et les Français avec douceur, d’éviter soigneusement tout conflit et de préparer les voies au retour des relations amicales. En un mot, à Canton comme à Shang-haï, c’était la politique conciliante qui paraissait triompher. A l’exaltation qui avait suivi la victoire succédait peu à peu un sentiment de préoccupation et d’inquiétude sur les conséquences que pourrait entraîner la reprise des hostilités. Le cabinet de Pékin eût sans doute éprouvé une vive satisfaction, si les ministres alliés avaient accueilli les avances directes et indirectes qu’il leur prodiguait par ses édits et par les correspondances des mandarins. Sans doute il espérait que MM. Bruce et de Bourboulon s’inspireraient de l’exemple de M. Ward et qu’ils s’estimeraient heureux de pouvoir échanger leurs traités en ne considérant l’affaire de Takou que comme un incident fâcheux, comme une méprise qui ne méritait pas de donner lieu à une nouvelle guerre. Les ministres alliés n’avaient point à se départir de l’attitude expectante qu’ils avaient adoptée depuis leur retour à Shang-haï. La réception qui venait d’être faite à M. Ward n’était point de nature à les attirer vers Pékin. Leur expérience ne leur permettait point de douter des difficultés de toute sorte qu’ils rencontreraient dans la capitale, s’ils voulaient y revendiquer les droits inscrits dans les traités de Tien-tsin. Tout en observant les démarches conciliantes par lesquelles on cherchait à effacer les traces du récent conflit, ils sentaient bien que l’esprit chinois ne tarderait pas à reprendre le dessus, et que dans les circonstances présentes un rapprochement sérieux était devenu impossible. Enfin comment se seraient-ils résignés à dévorer l’affront de Takou et à s’engager de nouveau sur la route de Pékin, non plus comme des vainqueurs apportant les conditions d’une paix qu’ils avaient imposée l’année précédente, mais comme des vaincus allant, au lendemain de la défaite, implorer la clémence impériale ? D’un autre côté, le ministre d’Angleterre ne se dissimulait pas qu’il existait dans son pays un parti nombreux et puissant qui, après avoir exprimé une répugnance très vive contre l’expédition de Chine, se montrerait sans doute peu disposé à accepter les dépenses et les embarras d’une seconde campagne : il voyait de loin le mécontentement que devait produire à Londres l’annonce des événemens de Takou ; il entendait les plaintes des partisans de l’économie et de la paix, qui en aucun temps n’avaient voulu admettre que la dignité ni les intérêts commerciaux de l’Angleterre dussent être compromis par les fanfaronnades de quelques mandarins. Il jugeait donc qu’il lui convenait de laisser la question entière, sans la compliquer par aucune démarche amicale ou hostile qui pût engager la politique de son gouvernement, dont il attendait les ordres avec une impatiente anxiété. Quelle que fût sa conviction, partagée par son collègue de France, quant à la nécessité de reconquérir par la force le prestige européen, qui venait de recevoir une si rude atteinte, il se voyait retenu par le sentiment de la responsabilité. Pour le moment d’ailleurs, l’absence de troupes suffisantes pour appuyer des paroles de guerre le condamnait à l’inaction. De là une situation vraiment unique dans l’histoire du droit des gens : des ambassadeurs accueillis à coups de canon demeuraient sur le sol ennemi avec leur caractère officiel ; leurs nationaux continuaient à faire le commerce comme par le passé ; les autorités locales adressaient des dépêches et des complimens aux consuls, qui leur répondaient poliment ; les populations du centre et du sud ne se préoccupaient en aucune façon de ce qui était arrivé dans le nord, peut-être même elles l’ignoraient. Les relations et les transactions suivaient leur cours naturel, comme s’il n’existait pas le moindre nuage entre les gouvernemens. Des traités non ratifiés étaient invoqués et exécutés de part et d’autre au profit du commerce. L’ordre le plus parfait régnait à côté du désordre qui troublait les rapports diplomatiques et à la veille d’une rupture presque certaine : situation des plus étranges ; mais nous sommes en Chine, et cela dispense de toute explication.


II

C’est au mois de septembre 1859 que les cabinets de Paris et de Londres reçurent la nouvelle des événemens qui s’étaient accomplis le 25 juin de la même année devant les forts de Takou. Le gouvernement français n’éprouva pas la moindre hésitation sur le parti à prendre. Le pavillon avait été gravement insulté : il fallait le venger à tout prix. Au moment où la France poursuivait en Cochinchine une œuvre de conquête et de colonisation, il lui importait essentiellement de ne point laisser diminuer le prestige qui lui était indispensable pour appuyer son action dans les contrées de l’extrême Orient. L’honneur militaire parlait plus haut que tout le reste. Avoir été obligé de faire retraite devant des canons chinois, c’était là une pensée à laquelle ne pouvait se résigner le gouvernement, et qui ne devait pas être davantage acceptée par le tempérament de la nation. La guerre fut donc immédiatement résolue. A Londres, les opinions furent d’abord très divisées. Certes on y ressentait comme à Paris l’insulte qui venait d’être infligée au drapeau national, et les considérations politiques les plus pressantes commandaient à l’Angleterre de maintenir le prestige de ses armes aux yeux du monde asiatique, dont une partie est directement soumise à son empire et dont l’autre partie subit la domination morale de son influence et de son commerce ; mais en même temps on songeait aux dépenses énormes que devait entraîner une reprise d’hostilités contre la Chine, on calculait les pertes qu’une nouvelle guerre pouvait causer à l’industrie et au commerce de la Grande-Bretagne, et l’on n’apercevait pas le terme de tant de sacrifices. — Pourquoi, disait-on, ne pas se borner à garantir aux Européens l’accès des villes du littoral, où il était aisé de les protéger avec quelques navires de guerre, et à quoi bon faire violence aux préjugés chinois, aux sentimens et à la dignité de l’empereur de Chine, en exigeant que la légation anglaise fût admise à la cour de Pékin et résidât au besoin dans la capitale ? Insister sur l’exécution de cette clause du traité, c’était s’exposer à des difficultés sans cesse renaissantes, compromettre à tout moment les bonnes relations, provoquer des avanies et des crises, placer le commerce et la politique dans un état d’inquiétude continuelle. La moindre mésintelligence éclatant à Pékin entre le cabinet chinois et les représentans des souverains européens deviendrait immédiatement très grave à raison du caractère des personnes engagées, tandis que les discussions qui s’élevaient dans les ports entre les mandarins et les consuls pouvaient toujours se terminer à l’amiable. Telles étaient les impressions d’une partie notable et influente de l’opinion publique en Angleterre, où les susceptibilités militaires n’étaient pas excitées aussi vivement qu’en France par l’échec subi devant les forts de Takou. Il était impossible enfin de ne pas tenir compte de la situation particulière où se trouvait la Chine aux prises avec une insurrection formidable qui, depuis plusieurs années, ruinait les plus belles provinces. Était-il prudent d’ajouter aux périls d’une situation déjà si compromise et de précipiter par une attaque extérieure la chute de ce vaste empire, dont les débris écraseraient les établissemens européens créés après tant d’efforts et au prix de tant de sacrifices à Canton, à Shang-haï, à Ningpo ? Il y avait là un grave sujet de préoccupation. La question chinoise, dont on se croyait, momentanément au moins, délivré par les traités de Tien-tsin, réapparaissait ainsi tout entière avec ses complications et ses périls, menaçante pour les intérêts commerciaux, très onéreuse pour le budget. C’était pour le cabinet anglais une malencontreuse aventure sans gloire et sans profit.

Les premières dépêches écrites par lord John Russell à la suite de l’incident de Takou exprimèrent tout à la fois l’approbation de la conduite tenue par M. Bruce, la volonté de ne pas supporter l’insulte faite au drapeau anglais, et le désir ainsi que l’espérance d’une solution amiable. « Il n’y a point lieu, dit une dépêche du 10 octobre 1859, d’interrompre les relations amicales avec les Chinois à Shang-haï, à Canton et dans les autres ports. On fait des préparatifs en Angleterre et en France pour arriver à l’exécution pleine et entière des traités de Tien-tsin ; mais il est à espérer que, lorsque nos conditions et nos préparatifs seront connus du gouvernement chinois, les rapports pacifiques pourront être solidement rétablis sans autre effusion de sang. » Le 29 octobre, lord John Russell transmettait à M. Bruce des instructions pour le cas où le cabinet de Pékin se montrerait disposé à reprendre les communications diplomatiques. Il lui prescrivait d’exiger en premier lieu des excuses formelles à raison de l’affaire de Takou, de réclamer les facilités nécessaires pour se rendre à Pékin en remontant jusqu’à Tien-tsin sur un navire anglais, et de déclarer au gouvernement chinois que l’arrangement particulier en vertu duquel lord Elgin avait promis de ne point insister sur l’exécution de la clause relative à la résidence permanente de la légation anglaise dans la capitale devait être désormais considéré comme nul et non avenu. Si l’empereur de Chine n’acceptait pas ces conditions, M. Bruce devait faire connaître que l’Angleterre aurait recours à la force des armes, et il pouvait commencer les hostilités en ordonnant la saisie des jonques chargées de grains qui approvisionnent les provinces du nord et la capitale et en occupant l’une des îles Miatow. Lord John Russell terminait ainsi cette dépêche :


« Par des motifs d’humanité, le gouvernement désirerait, si cela est possible, ne point se trouver dans la nécessité d’entreprendre une expédition militaire contre la capitale de l’empire chinois. Aussi apprendra-t-il avec satisfaction que les mesures ci-dessus indiquées auront eu pour effet d’amener l’empereur de Chine à adhérer aux conditions modérées qui lui seront proposées. — Il convient toutefois de se préparer à l’éventualité contraire, et le gouvernement prend ses dispositions pour l’envoi d’un corps d’armée considérable qui partirait du sud, lors du changement de mousson, s’il était nécessaire d’engager les opérations par terre. — Il me reste à ajouter que, dans la pensée du gouvernement, vous ne devez point vous regarder comme obligé par vos instructions à exiger une entrevue personnelle avec l’empereur. Il est essentiel que vos rapports avec les principaux dignitaires de l’empire soient réglés sur le pied de la plus parfaite égalité, et que vous refusiez de vous soumettre à aucune formalité humiliante, soit pour une audience de l’empereur, soit en toute autre occasion ; mais vous vous inspirerez de votre propre jugement et de l’exemple des autres ministres étrangers pour décider s’il y a lieu d’insister pour que l’empereur de Chine vous reçoive en audience… »


Ainsi, tout en se préparant à la guerre, le cabinet anglais conservait une espérance de paix. Ses prétentions et ses conditions étaient en réalité des plus modestes. Au point de vue de sa dignité, il ne pouvait demander moins : des excuses et l’exécution pure et simple du traité. Encore avait-il soin de transiger sur la question d’audience, qui pouvait blesser l’orgueil de l’empereur de Chine et provoquer des difficultés d’étiquette. Ce qu’il souhaitait par-dessus tout, c’était de n’avoir pas à entreprendre une seconde campagne et de n’être point obligé de s’ouvrir par les armes la route de Pékin. Ces espérances furent de peu de durée. Elles n’étaient point partagées par le gouvernement français, qui dès la première heure avait mieux jugé la situation, et qui considérait la guerre comme inévitable. Elles furent complètement détruites par les dépêches successives de M. Bruce, qui rendait compte par chaque courrier de l’état des choses et de l’attitude des mandarins. Le cabinet de Londres se mit donc d’accord avec celui de Paris pour organiser l’expédition militaire. On étudia un plan de campagne : on arrêta l’effectif des corps d’armée, qui devaient se composer de 20,000 hommes (12,000 Anglais, tirés en grande partie des garnisons de l’Inde, et 8,000 Français). On régla les attributions des commandemens, qui furent confiés pour le corps français au général de division Cousin-Montauban, et pour le corps anglais au lieutenant-général sir Hope Grant. On pressa avec la plus grande activité l’embarquement des troupes ainsi que l’envoi des approvisionnemens de toute nature. Dès le mois de janvier 1860, le contingent français avait pris la mer et était en route pour la Chine. Le déploiement considérable de forces navales appelées à concourir à cette campagne lointaine engagea le gouvernement français à placer son escadre sous les ordres d’un vice-amiral, et le 4 février 1860 M. Charner fut nommé à ce poste important. Enfin les deux gouvernemens jugèrent que le succès des négociations diplomatiques, soit pour prévenir, soit pour terminer la guerre, serait facilité par l’intervention personnelle des signataires des traités de Tien-tsin. Ils remirent donc une seconde fois leurs pleins pouvoirs au baron Gros et à lord Elgin, qui allaient se retrouver ainsi en présence de leurs anciens adversaires et sur un terrain qu’ils connaissaient.

Pendant que les cabinets de Paris et de Londres se concertaient pour l’action commune, la situation des affaires en Chine ne s’améliorait pas. M. Bruce avait reçu au commencement de janvier les instructions de lord John Russell, dont on a lu plus haut le résumé ; mais son collègue, M. de Bourboulon, n’avait pas encore les instructions qu’il attendait, et il était très essentiel que les deux ministres se missent d’accord pour adresser en même temps et dans les mêmes termes leur ultimatum au gouvernement chinois. En outre l’amiral Hope, commandant en chef de l’escadre anglaise, déclarait qu’il ne pourrait avant le mois d’avril disposer de forces suffisantes pour appuyer les clauses comminatoires qui devaient être insérées dans cet ultimatum. Les deux ministres continuaient à résider à Shang-haï, au milieu de la colonie européenne, qui se livrait à ses opérations commerciales avec une entière liberté. Ils attendaient, sans la voir venir, une communication de Pékin. Ils avaient appris qu’un décret impérial recommandait aux gouverneurs des provinces de ne commettre aucun acte d’hostilité, de se montrer même bienveillans à l’égard des Européens ; mais évidemment cette attitude ne pouvait être acceptée comme un regret, encore moins comme une excuse de l’incident de Takou. On arriva ainsi au mois de mars. Alors seulement (le 14 mars) MM. Bruce et de Bourboulon, qui n’avaient point encore avis de la nomination de lord Elgin et du baron Gros, se trouvèrent prêts à adresser à Pékin leurs sommations, en accordant un délai de trente jours pour la réponse. Ces sommations exigeaient des excuses, rechange à Pékin des ratifications des traités, l’exécution complète de ces traités, et enfin une indemnité à raison des préparatifs coûteux que l’Angleterre et la France avaient dû faire pour obtenir satisfaction de la déloyauté des autorités chinoises.

Les réponses du cabinet de Pékin parvinrent à Shang-haï le 4 avril, plusieurs jours avant l’expiration du délai fixé. Au fond, elles étaient absolument identiques, c’est-à-dire qu’elles contenaient un refus très net de satisfaction, accompagné de récriminations plus ou moins vives ; mais, dans la forme, elles présentaient des différences très marquées. En répondant à l’ultimatum de M. de Bourboulon, le gouvernement chinois s’appliquait à mettre la France complètement en dehors de ce qui s’était passé à Takou. — La France, disait-il, n’y est absolument pour rien ; elle n’a pris aucune part à l’attaque. Si son ministre n’est pas venu à Pékin, comme l’a fait le ministre des États-Unis, c’est un simple malentendu. Les demandes de réparation, d’indemnité, etc., ne reposent donc sur aucun fondement. Quant à l’échange des ratifications du traité, le ministre français n’a qu’à s’entendre avec le vice-roi, à Shang-haï, pour la révision de certaines clauses, au sujet desquelles des explications sont nécessaires ; puis, qu’il vienne à Pékin avec une suite peu nombreuse, par la voie de Peh-tang, et tout sera terminé. — La réponse à l’ultimatum de M. Bruce était rédigée en termes tout autres. Le rédacteur du document chinois commençait par raconter à sa façon les événemens de Takou, dont il rejetait la responsabilité sur les Anglais. Pourquoi les Anglais, sont-ils venus avec une escadre, si nombreuse pour l’échange d’un traité de paix ? Pourquoi leur ministre Bruce a-t-il refusé de s’entendre avec les commissaires impériaux envoyés à Shang-haï pour régler l’ordre du voyage à Pékin ? Pourquoi a-t-il voulu forcer le passage du Peï-ho, qui lui était fermé, et pourquoi n’a-t-il pas voulu prendre la route de Peh-tang, qui lui était ouverte ? Les Anglais ne peuvent s’en prendre qu’à eux seuls de l’échec qu’ils ont éprouvé. Ils réclament des indemnités ! mais la Chine a eu à supporter aussi des dépenses de guerre, et il y a au moins compensation. Ils exigent la résidence permanente de leur ministre à Pékin ; mais cela est contraire aux conventions intervenues entre les commissaires impériaux et lord Elgin postérieurement au traité, et la demande est vraiment inconcevable. Est-ce ainsi qu’ils reconnaissent les bontés de l’empereur, qui a daigné leur accorder le bénéfice des diminutions de droits de tonnage stipulées par le traité américain, le seul qui fût exécutoire ? Au surplus, s’ils veulent maintenant échanger les ratifications, leur ministre, après s’être mis d’accord avec le vice-roi, à Shang-haï, sur les points en litige, peut se rendre à Peh-tang, où il sera fait pour lui ce qui a été fait pour le ministre des États-Unis. La réponse chinoise se terminait par un paragraphe ainsi conçu : « La dépêche du ministre anglais est écrite dans un langage trop insolent pour que le conseil croie devoir la discuter plus à fond. Qu’à l’avenir ce ministre soit plus respectueux. »

Évidemment le cabinet de Pékin croyait faire acte de profonde politique en essayant d’isoler la France de l’Angleterre. Sans être bien au courant de l’histoire européenne, il pouvait avoir appris que les deux nations, toujours rivales, sont souvent jalouses l’une de l’autre, et il se figurait probablement qu’il lui serait facile de les diviser. De là les termes relativement mesurés de sa réponse à M, de Bourboulon et le langage tout à fait arrogant de sa réponse à M. Bruce. Comment ne pas remarquer l’infatuation vraiment incroyable de ce gouvernement qui, après tant d’humiliations qui lui ont été infligées à diverses époques, après le traité de Nankin, après l’occupation de Canton, après les traités de Tien-tsin, s’avise encore de prendre ces airs dédaigneux et superbes avec une nation européenne ? Combien lui faudra-t-il de leçons pour qu’il apprenne et sa faiblesse et la force d’autrui ? Et, ajoutons-le incidemment, cette infatuation si obstinée ne fait-elle pas craindre que pour longtemps encore les relations de l’Europe avec la Chine ne demeurent exposées aux plus menaçantes éventualités ?

En réponse aux notifications qui venaient de leur être adressées au nom du cabinet de Pékin, les ministres de France et d’Angleterre ne pouvaient que mettre à exécution la menace qui terminait leurs ultimatums : ils signifièrent donc le 13 avril 1860 au gouverneur-général qu’ils avaient remis la suite de l’affaire entre les mains des chefs militaires, et le lendemain 14 ils tinrent à Shang-haï une conférence à laquelle assistaient les généraux de Montauban et Hope Grant, ainsi que le contre-amiral Page, afin d’arrêter les mesures à prendre. La conjoncture était assez délicate. Les instructions reçues de Londres prescrivaient à M. Bruce de commencer les hostilités par le blocus des côtes du nord, par l’arrestation des jonques chargées des approvisionnemens de riz pour la province du Pe-tchi-li, ainsi que par l’occupation d’une des îles Miatow. Or, à la suite d’une longue et minutieuse enquête, le ministre anglais avait reconnu d’une part que le gouvernement chinois avait pris les devans pour les achats de riz destinés à l’alimentation de Pékin, et que le blocus n’aurait plus à cet égard aucun effet, d’autre part que ce blocus, en ruinant le cabotage qui s’effectue sur la côte septentrionale de la Chine, porterait atteinte à un capital de près de 200 millions appartenant en grande partie au commerce de Shang-haï et de Ning-po, commerce dans lequel les négocians étrangers avaient des intérêts très importans, qu’il jetterait à terre les équipages de trois mille jonques, c’est-à-dire près de cent mille matelots, privés de tout moyen d’existence, mécontens, prêts à se joindre soit aux bandes de rebelles ou de pillards qui infestaient les provinces, soit à l’armée impériale, qui cherchait partout des recrues. Ces considérations engagèrent M. Bruce à s’écarter du texte de ses instructions, et sur sa proposition la conférence anglo-française décida que l’on se bornerait pour le moment à occuper l’île de Chusan, en attendant que l’arrivée des renforts annoncés d’Europe et de l’Inde permît de pousser plus activement les hostilités. Au surplus, la prise de possession de Chusan semblait être indiquée par les prévisions de toute la population de Shang-haï. La communauté européenne, qui suivait avec une anxiété bien légitime la marche des événemens, la conseillait avec instance, ne fût-ce que pour écarter de l’esprit des ministres et des généraux la pensée d’un blocus général qui eût compromis très gravement ses intérêts. Quant aux négocians chinois de Shang-haï et de Ning-po, ils y poussaient par les mêmes motifs, et aussi parce qu’il se trouvait parmi eux un certain nombre de spéculateurs qui, comptant sur l’occupation de Chusan, avaient eu l’heureuse idée d’y louer des terrains et des magasins qui leur promettaient de magnifiques revenus pendant la présence des alliés. Voilà le patriotisme des Chinois ! Au surplus, depuis l’origine du conflit, les Chinois de Shang-haï prêtaient le plus actif concours aux préparatifs dirigés contre le gouvernement de leur pays. Ils se pressaient aux portes des consulats et des commissariats pour soumissionner les fournitures et les transports ; ils se dévouaient corps et âme au service de l’expédition anglo-française, et cela se passait sous les yeux de leurs mandarins, qui les laissaient faire et qui peut-être ne dédaignaient pas de prendre une part d’intérêt dans ces fructueuses spéculations. La résolution d’occuper Chusan fut donc accueillie avec une satisfaction générale. L’escadre, aux ordres des contre-amiraux Page et Hope, se présenta le 21 avril devant la capitale de l’île, Ting-haï, qui n’opposa aucune résistance, et dont la population fut probablement charmée de posséder dans ses murs des ennemis qui consommaient beaucoup et qui payaient bien.

Au moment où s’exécutait ce premier acte d’hostilité, MM. Bruce et de Bourboulon informaient le gouverneur-général qu’ils étaient obligés de recourir à la force, et le mandarin se bornait à leur répondre qu’il ne voyait vraiment pas pourquoi deux peuples depuis si longtemps amis allaient se faire la guerre, et qu’il vaudrait bien mieux s’en tenir à une discussion amicale. On ne pouvait jamais tirer autre chose de ces mandarins, et l’on serait presque disposé à croire qu’ils étaient quelquefois sincères dans leurs protestations pacifiques. Il ne faut pas oublier que les idées d’honneur national, comme les lois du droit des gens, sont en Chine toutes différentes de ce qu’elles sont pour les peuples européens ; il importe également de considérer qu’un Chinois de Canton ne s’imagine avoir aucun lien d’intérêt ni de dignité avec un Chinois de Shang-haï, et que de même un Chinois de Shang-haï ne s’explique pas qu’on vienne le troubler et lui demander raison pour des faits qui concernent Pékin.

Au surplus, le gouverneur-général Ho avait à ce moment d’autres soucis. Une nombreuse armée de rebelles, après avoir défait les troupes impériales, était arrivée presque sous les murs de Sou-tchou, et de là menaçait Shang-haï. Plusieurs villes de la province avaient été pillées ; les campagnes étaient dévastées, les populations, pleines d’épouvante, fuyaient pêle-mêle dans toutes les directions. En l’absence du gouverneur-général, le principal magistrat de Shang-haï supplia les ministres étrangers de pourvoir à la défense de la ville. Ho lui-même, dès son retour et sous le coup de la défaite que son armée venait d’essuyer, sollicita une conférence avec MM. Bruce et de Bourboulon pour leur exposer l’état des choses et leur demander leur appui. M. Bruce a conservé le procès-verbal de l’audience qu’il voulut bien lui donner et qui dura plus de deux heures, pendant lesquelles Ho, assisté de deux mandarins, déploya toutes ses ressources diplomatiques. En premier lieu, il avoua qu’il était un peu sourd, ce qui devait lui permettre de ne pas tout entendre, de tout désavouer au besoin, en laissant le fardeau et les périls de la discussion à ses acolytes ; puis, déplorant le désaccord qui régnait entre les puissances étrangères et le cabinet de Pékin, il annonça qu’il avait reçu les pouvoirs nécessaires pour arranger les difficultés. Toutefois, quand on le pria d’exhiber ces pouvoirs. il se trouva qu’il avait oublié de les apporter. Enfin, et c’était là le principal objet de sa visite, il demanda que les Anglais lui prêtassent assistance pour rétablir la tranquillité dans toute la province et pour défendre contre les rebelles une contrée où les négocians européens avaient toujours été si cordialement accueillis. Si ce concours était accordé, nul doute que l’empereur ne fût disposé à en tenir grand compte lorsqu’il examinerait les propositions des ministres alliés et à manifester toute sa clémence. — Le gouverneur-général tint probablement le même langage à M. de Bourboulon. Il n’est pas besoin de dire que ni le ministre anglais ni le ministre français ne se laissèrent prendre aux finesses du diplomate sourd qui, pour les besoins de sa cause, leur faisait ces tardives avances. Disons tout de suite, pour achever le récit de la comédie, qu’en écrivant à Pékin son rapport sur ces entrevues, le gouverneur-général, entre autres altérations sensibles de la vérité, déclara que le ministre anglais était venu lui rendre visite en son palais, alors qu’il avait très humblement sollicité la faveur d’être reçu par M. Bruce. Faut-il l’en blâmer ? S’il avait fait un rapport exact, s’il avait avoué qu’il était venu implorer le secours des étrangers, il eût été sévèrement censuré ; mais, d’un autre côté, quelle est la conséquence de ces mensonges continuels qui s’élèvent de mandarins à mandarins, de degrés en degrés, jusqu’au trône impérial ? C’est l’ignorance la plus complète de tout ce qui se passe, ce sont les plus étranges illusions suivies des déceptions les plus cruelles, c’est la plus triste des politiques. Ne nous lassons pas de signaler et de mettre en relief tous ces petits faits à mesure qu’ils se rencontrent à l’occasion d’événemens plus graves. Ils donnent la clé de bien des énigmes, ils nous font comprendre ce qui, à première vue, paraît inconcevable, et, par leurs détails ridicules, souvent même grotesques, ils révèlent les causes les plus sérieuses de la faiblesse d’un gouvernement auquel sont confiées les destinées de trois cents millions d’âmes.

Le gouverneur-général Ho n’avait pas besoin de faire tant d’efforts pour décider les ministres alliés à protéger Shang-haï contre l’invasion des rebelles. Il y avait là un intérêt d’humanité en même temps qu’un intérêt européen. M. le général Montauban, qui se trouvait alors à Shang-haï, était disposé à lancer une colonne de deux mille hommes pour balayer les bandes d’insurgés, dont le nombre lui paraissait tout à fait indifférent, et pour protéger la ville de Sou-tchou, qui renfermait, disait-on, plusieurs milliers de catholiques ; mais les ministres ne jugèrent pas qu’il fût utile de s’aventurer si avant dans une entreprise qui eût été considérée comme un acte d’intervention directe dans les affaires intérieures de la Chine, et qui eût risqué d’engager pendant un temps plus ou moins long une partie des forces militaires qu’il importait de conserver disponibles pour les opérations projetées contre Pékin. Ils pensèrent qu’il suffisait de garantir la sécurité de la ville de Shang-haï, qui, plus d’une fois déjà, dans des circonstances analogues, avait dû son salut au voisinage des établissemens européens. Il fut convenu qu’on s’en tiendrait là, et les mesures furent prises en conséquence. On se trouvait donc, comme le faisait observer M. le baron Gros, arrivé à Shang-haï au milieu de ces événemens, « dans la singulière position d’avoir à défendre l’empereur de la Chine dans le sud pendant qu’on allait le combattre dans le nord. Tout est anormal dans ce curieux pays. » C’était en effet une anomalie. M. le baron Gros, avec son expérience des affaires de Chine, pouvait en être peu surpris. Il en avait déjà vu et il devait en voir encore bien d’autres.

Telle était, à la fin de juin 1860, la situation. Lord Elgin et le baron Gros arrivaient d’Europe pour prendre la direction des affaires diplomatiques, et allaient se rendre dans le golfe du Pe-tchi-li, où étaient réunis les escadres et le corps d’armée anglo-français. MM. Bruce et de Bourboulon conservaient leur résidence à Shanghaï, attendant que la route de Pékin leur fût ouverte et protégeant contre les rebelles l’intérêt européen en même temps que l’intérêt chinois. Un faible détachement de troupes alliées occupait l’île de Chusan. La guerre était ainsi déclarée, et la campagne commençait. Hâtons-nous de le dire, cette guerre était à la fois légitime et nécessaire. Aujourd’hui que le droit de la force n’est plus glorifié ni même accepté, et que les puissans comme les faibles comparaissent à titre égal devant l’opinion, c’est un devoir de demander à la guerre qu’elle se justifie. Peut-être le misérable incident qui, à propos de la saisie plus ou moins régulière d’une barque (la lorcha Arrow), motiva les campagnes de 1857 et 1858, n’était-il point de nature à excuser le recours aux armes : ainsi l’avait jugé le parlement anglais ; mais cette fois il s’agissait de riposter à un affront direct et prémédité. Mauvaises raisons, faux prétextes, mensonges, le gouvernement chinois avait tout épuisé. La France et l’Angleterre étaient réellement condamnées à venger l’insulte faite non-seulement à leurs drapeaux, mais encore au droit des gens. Ne point agir ou se contenter d’une demi-satisfaction, qui d’ailleurs ne leur fut pas offerte, c’eût été déserter les intérêts de la civilisation européenne dans l’extrême Orient, et perdre en un seul jour les résultats obtenus après tant d’efforts au profit du monde entier et de la Chine elle-même. La guerre était donc inévitable. Dès qu’elle fut décidée, l’Angleterre et la France s’empressèrent de déclarer tout d’abord et de prouver par leurs premiers actes qu’elle était dirigée uniquement contre le gouvernement et non contre le peuple chinois, et qu’elle devait punir le vrai, le seul coupable, en épargnant les populations innocentes et inoffensives. Bien plus, ces populations, que leur souverain, aussi débile qu’orgueilleux, ne pouvait défendre contre le fléau de la guerre civile, elles s’engagèrent à les protéger à Canton, à Ning-po, à Shang-haï, partout où elles le pouvaient, au même titre que leurs propres nationaux. Guerre au gouvernement, alliance avec le peuple, tel fut leur mot d’ordre. Rappelons enfin que, dès le début des hostilités, l’Angleterre et la France proclamèrent en faveur des puissances neutres les principes libéraux adoptés par le congrès de Paris en 1856. Cette guerre, dont nous allons poursuivre le récit, était juste et méritait d’être glorieuse.


III

Trois cents navires européens étaient mouillés au mois de juillet à l’entrée du golfe du Pe-tchi-li, cent navires de guerre et deux cents navires de commerce. Cette immense escadre avait transporté de France, d’Angleterre et de l’Inde un corps d’armée de vingt mille hommes et tous les approvisionnemens. Si l’on réfléchit à la longueur du voyage, aux risques de la navigation, aux complications inséparables d’un tel mouvement de navires, on doit apprécier l’excellente organisation et le commandement habile qui assurèrent le succès de cette grande expédition militaire. Grâce aux progrès accomplis par la marine, progrès qui se sont principalement développés lors de la guerre de Grimée, il n’y a plus, à vrai dire, de campagne lointaine. Il semble que l’Europe a les bras plus longs que le monde : au premier signal, elle frappe ses coups rapides à l’extrémité du globe et jette ses armées sur tous les rivages. C’est à la marine qu’est due cette puissance nouvelle, qui rend praticables des entreprises devant lesquelles récemment encore les esprits les plus audacieux auraient reculé. La campagne de Chine a montré de la façon la plus éclatante non-seulement ce que la marine est en mesure de faire par elle-même, mais aussi ce qu’elle permet d’oser.

La conduite d’une expédition aussi complexe, poursuivie en commun par deux grandes nations et avec le concours de l’armée et de la marine, présentait des difficultés particulières. Il existait nécessairement entre les commandans des forces alliées une légitime émulation, qui devait dans certains cas tourner à la susceptibilité. Des avis différons pouvaient se produire sur la marche des opérations, et il n’y avait point là d’autorité supérieure pour les juger et les concilier. Sans revendiquer le premier rôle, ce qui eût été contraire au principe d’égalité absolue établi par les conventions, chacun des commandans anglais et français avait toujours l’œil sur les actes de son allié pour n’être jamais devancé ni effacé, et pour conserver au drapeau qu’il avait l’honneur de porter la place qui lui était due. Il fallait à chaque mouvement s’ingénier en combinaisons afin que Français et Anglais partissent le même jour, arrivassent le même jour et fussent en tout temps, en tout lieu, sur le même plan. Cette préoccupation incessante de l’alignement pouvait avoir pour effet d’embarrasser et de retarder les opérations. Quant au sentiment de rivalité que l’esprit de corps a de tout temps entretenu entre l’armée de terre et l’armée de mer, il devait se montrer plus ou moins ouvertement dans le cours d’une expédition où le soldat et le marin se trouvaient si fréquemment en contact. Ainsi jalousie internationale, susceptibilité du commandement, passion de l’esprit de corps, tout était de nature à créer, sinon des conflits sérieux entre alliés, du moins des situations délicates. Nous n’exprimons ces réflexions que pour faire mieux ressortir le mérite de l’heureux accord qui subsista entre les commandans français et anglais, entre les deux armées et les deux marines. Les documens officiels qui ont été publiés montrent bien que, dans certaines occasions, les inconvéniens presque inséparables de l’action commune faillirent se produire ; mais ces occasions furent rares, et les petits dissentimens ne compromirent pas un seul instant la bonne direction de l’expédition. Quoi qu’il en soit, la campagne de Chine peut, à la suite des campagnes de Grimée et d’Italie, fournir d’utiles enseignemens sur les difficultés que soulèvent l’organisation et la conduite d’armées alliées. Pour tout esprit impartial et attentif, l’expérience conseille l’unité de commandement et de responsabilité, même à la tête de drapeaux différens. On ne saurait se fier uniquement aux qualités personnelles, aux dispositions conciliantes des chefs, que le sentiment de l’amour-propre national, si haut et si bien placé chez les militaires, peut trop aisément détacher de l’intérêt commun. Là, comme dans la direction de toute affaire, c’est le principe d’unité qui est destiné à prévaloir.

Dès le mois de juin, les troupes françaises avaient été débarquées à Tche-fou et les troupes anglaises à Talien-houan. Dans ces deux cantonnemens, situés à vingt lieues de distance et en regard l’un de l’autre à l’entrée du golfe de Pe-tchi-li, elles devaient s’organiser et se tenir prêtes à s’embarquer de nouveau pour pénétrer dans le golfe et entrer définitivement en campagne. Pendant que des reconnaissances étaient occupées à rechercher les points les plus favorables pour effectuer le débarquement du corps d’armée dans le voisinage des forts de Takou, le baron Gros et lord Elgin eurent à se concerter sur la conduite à tenir à l’égard du gouvernement chinois. Leurs instructions prévoyaient deux hypothèses : ou bien, lors de leur arrivée en Chine, l’ultimatum adressé à Pékin par MM. de Bourboulon et Bruce aurait été accepté, et la paix se trouverait rétablie, ou bien, par suite du rejet de cet ultimatum, les hostilités seraient engagées. Dans l’opinion de lord Elgin, aucune de ces deux hypothèses n’était réalisée : l’ultimatum avait été rejeté, mais il n’y avait encore eu aucun acte d’hostilité. D’après le baron Gros, la prise de Chusan par les alliés et le débarquement des troupes à l’entrée du golfe du Pe-tchi-li, c’est-à-dire à quelques journées de marche de Pékin, devaient être considérés comme des actes hostiles, bien qu’il n’eût pas été tiré un seul coup de fusil. L’interprétation de lord Elgin, fort contestable au point de vue du droit des gens, pouvait entraîner de graves conséquences, car si l’on ne se croyait pas en état de guerre, il convenait que les deux ambassadeurs fissent notifier à Pékin leur arrivée, ainsi que l’objet de leur mission, et très certainement le gouvernement chinois aurait profité de cette démarche pour traîner les choses en longueur par de fausses négociations. On aurait perdu un temps précieux pour la campagne. En adoptant l’avis du baron Gros, on ne courait point ce risque. Les alliés, continuant la guerre, devaient s’emparer des forts de Takou et remonter jusqu’à Tien-tsin, où les ambassadeurs, armés du prestige de la victoire, seraient en mesure d’imposer de nouveau au cabinet de Pékin les conditions de la paix. Lord Elgin n’hésita pas à reconnaître qu’il y avait tout avantage à laisser l’action militaire s’exercer jusqu’à ce que les troupes fussent maîtresses de Tien-tsin, et à s’abstenir de transmettre aucune communication diplomatique aux Chinois avant que ce premier acte de l’expédition militaire fût accompli. Les deux ambassadeurs écrivirent dans ce sens aux généraux et aux amiraux. La lettre adressée par le baron Gros au général Montauban ainsi qu’au vice-amiral Charner, à la date du 17 juillet, expose clairement le plan qui fut alors concerté :

« Nous nous sommes entendus, lord Elgin et moi, sur la marche que nous avions à suivre, et nous avons pensé que nous devions nous adresser aux commandans en chef de nos forces respectives, pour les engager à poursuivre activement la mise à exécution des plans qu’ils ont arrêtés de concert, et qui consistent à enlever les forts qui défendent l’embouchure du Peï-ho, à faire disparaître dans la rivière de ce nom les obstacles qui en entravent la navigation jusqu’à Tien-tsin et à s’emparer de cette ville, qui deviendrait une place d’armes communiquant avec la mer, ville où les deux ambassadeurs s’établiraient encore une fois pour y attendre les ouvertures qui pourraient être faites par le gouvernement chinois, ou prendre l’initiative de celles qu’ils croiraient devoir adresser au cabinet de Pékin, sauf plus tard à agir de concert avec les commandans alliés, selon les circonstances qui surgiraient de cet état des choses.

« Nous avons pensé, lord Elgin et moi, que, le gouvernement chinois ayant gardé le silence le plus complet depuis les notes qu’il a passées à M. de Bourboulon et à M. Bruce pour rejeter les demandes de la France et de l’Angleterre, nous devions aussi nous abstenir de toute communication à lui faire jusqu’au moment où le résultat des opérations commencées permettrait aux ambassadeurs de s’établir à Tien-tsin, et aurait prouvé au cabinet de Pékin que le parti de la guerre compromet l’existence même du gouvernement, et que, toute résistance étant désormais inutile, l’intérêt de sa propre conservation le force à se soumettre.

« Toute autre marche à suivre n’amènerait, nous en sommes persuadés, mon collègue et moi, que des lenteurs qu’il faut éviter, et une démarche faite par nous auprès du gouvernement chinois avant qu’il ait perdu le souvenir de ses succès à Takou ne serait considérée par lui que comme un acte de faiblesse ou de crainte de notre part, qui le rendrait plus arrogant encore et plus aveugle qu’il ne l’est déjà sur ses véritables intérêts.

« Nous comptons, lord Elgin et moi, nous rendre devant l’embouchure du Peï-ho lorsque les deux expéditions s’approcheront des forts de Takou, afin d’être prêts à remonter jusqu’à Tien-tsin dès que vous voudrez bien nous faire connaître que la route est ouverte. »

Un conseil de guerre fut tenu à Tche-fou le 19 juillet pour l’exécution de ce plan. Il y fut décidé que le départ des troupes alliées aurait lieu sans retard, et que les escadres se mettraient en marche le 26 pour le rendez-vous, qui était fixé à quelques milles de l’embouchure de la rivière Peh-tang, à portée de l’endroit choisi pour le débarquement. Ces dispositions furent ponctuellement exécutées. Le 28 juillet, les deux escadres étaient mouillées au poste qui leur avait été assigné ; le 30, elles se rapprochèrent du rivage ; le 1er août, les troupes formant le premier corps de débarquement furent mises à terre et se portèrent sur Peh-tang. Il suffit d’une reconnaissance d’avant-garde pour occuper un fort que les Chinois avaient prudemment évacué, et où l’on ne trouva que deux canons en bois cerclés de fer. Le lendemain, 2 août, le petit corps d’armée entra sans résistance dans le village de Peh-tang, qui devint la base des premières opérations.

Les ministres des États-Unis et de Russie, M. Ward et le général Ignatief, se trouvaient devant Peh-tang en même temps que les escadres alliées. Ils étaient là comme simples spectateurs pour observer les événemens, et au besoin pour jouer le rôle d’intermédiaires amiables dans le conflit. Le 31 juillet, le général Ignatief vint voir le baron Gros et l’entretint d’une communication qui lui avait été adressée par le vice-roi du Chih-li, Hang, communication identique, au fond et dans les termes, à la réponse qui avait été faite à l’ultimatum de M. de Bourboulon. Hang ne comprenait pas que les Français prissent part à des actes d’hostilité, puisqu’ils n’étaient pas en 1859 à l’affaire de Takou ; il annonçait que le négociateur français et même le ministre anglais pouvaient se rendre à Pékin par la route de Peh-tang. C’était la répétition de la tactique essayée déjà à Shang-haï pour établir une différence de situation entre les deux puissances alliées et pour donner au gouvernement chinois les apparences d’une attitude conciliante ; mais cette communication indirecte, dont le général Ignatief avait accepté d’être l’organe, ne pouvait être suivie d’aucun effet. Quelques jours après, le 6 août, le ministre des États-Unis, M. Ward, se rendit auprès du baron Gros et de lord Elgin pour leur donner lecture d’une note qu’il venait de recevoir du vice-roi Hang, et qui était datée du 4. Hang exprimait l’étonnement qu’avait éprouvé l’empereur en apprenant le débarquement des alliés et l’occupation de Peh-tang. Il ajoutait que, dans sa magnanimité, l’empereur consentait à oublier ces faits, et que si avant trois jours les deux ambassadeurs voulaient se réunir à des mandarins qui allaient être nommés pour traiter avec eux, on pourrait éviter bien des malheurs. Les troupes alliées devraient alors retourner sur leurs navires et les ambassadeurs aller à Pékin pour y procéder à l’échange des ratifications des traités de Tien-tsin, pendant que de leur côté les forces chinoises campées dans les plaines de Peh-tang seraient internées, ce qui rétablirait la paix, et pour toujours. M. Ward était prié de bien faire comprendre aux deux ambassadeurs que leurs troupes, excellentes sur mer, ne pourraient lutter contre les innombrables armées impériales, qu’une seconde défaite, plus complète encore que la première, les attendait, si la lutte s’engageait. Comme conclusion, il leur était donné un délai de trois jours pour se soumettre aux conditions magnanimes de l’empereur : passé ce délai, les troupes impériales recevraient l’ordre d’agir. — Les termes de cette étrange proposition furent confirmés, plusieurs jours après, par le général Ignatief, qui, ainsi que M. Ward, était honoré des communications du vice-roi Hang et de ses mandarins.

Le vice-roi n’en était pas moins désireux d’entrer en relation directe avec les ambassadeurs ; mais il était et devait être fort embarrassé, car il n’avait pas été avisé officiellement de leur arrivée, et il eût paru contraire à sa dignité et à toutes les règles diplomatiques qu’il adressât le premier la parole à des personnages qui ne s’étaient point présentés à lui. Un petit incident vint le tirer d’embarras. Le contre-amiral Hope, en envoyant des embarcations prendre de l’eau près d’un campement de Tartares établi sur le rivage, avait chargé un interprète de faire connaître à l’officier qu’il ne s’agissait point là d’une opération de guerre, et que les Anglais n’attaqueraient point les Tartares, si ceux-ci de leur côté restaient tranquilles. Ce simple avis avait été transmis par une embarcation surmontée d’un pavillon blanc sur lequel étaient inscrits en chinois deux mots exprimant l’idée de trêve. C’en fut assez pour que le vice-roi se crût autorisé à s’adresser directement à lord Elgin, et le 6 août il lui écrivit la lettre suivante : « Le gouverneur-général, informé que le ministre anglais était en route pour venir échanger les traités, crut devoir envoyer à Peh-tang des officiers chargés de recevoir les communications officielles qui pourraient être faites. Dès que l’approche de navires fut signalée, il ordonna la retraite de la garnison de Peh-tang, afin que le ministre anglais fût entièrement libre de ses mouvemens et n’eût rien à craindre. Il ne savait pas alors si le ministre était, ou non, arrivé, et, ne recevant de lui aucune dépêche, il s’abstint de lui écrire. Sur ces entrefaites, il a appris par une lettre des Américains que le ministre anglais était arrivé depuis quelques jours, et il se disposait à se mettre en rapport avec lui, lorsque plusieurs milliers de soldats anglais sont débarqués, ont pris possession de Peh-tang, et le 3 août ont fait une sortie pour attaquer un poste chinois : repoussés par nos troupes, ils sont rentrés dans le village. Fort heureusement il n’y a eu de pertes ni d’un côté ni de l’autre.

« Sans doute le ministre anglais ne connaissait point cet incident. Il ne s’agissait probablement que d’un mouvement isolé, entrepris sans ordre par les soldats, car il est absurde de penser qu’il y ait pour les deux nations aucune nécessité de se faire la guerre.

« Le 5 août, le ministre anglais a envoyé un officier porteur d’un pavillon blanc sur lequel il était écrit : « Ne combattez pas » (terme d’armistice) !… Cette démarche a comblé de joie le gouverneur-général, qui compte que le ministre donnera à ses troupes les ordres les plus sévères pour ne point provoquer les hostilités, et qui de son côté engagera le général en chef des troupes chinoises à recommander à ses officiers et à ses soldats de ne se laisser entraîner par leur amour de la gloire à aucun acte qui puisse troubler la paix.

« S’il y a quelque sujet de discussion, le gouverneur-général prie le ministre anglais de s’entendre avec les Français pour que l’on puisse fixer le jour et le lieu d’une conférence. Il a reçu les instructions nécessaires pour traiter toutes les affaires avec le ministre anglais. Pour ce qui concerne l’armée, le général en chef est indépendant de son action. — Le gouverneur-général espère que le ministre répondra à cette communication, et il saisit l’occasion d’adresser ses meilleurs souhaits à son excellence. »


Lord Elgin s’empressa de répondre que le gouverneur-général se méprenait complètement sur la portée de l’incident qui avait motivé cette lettre. Quant aux offres de négociations, il se bornait à dire qu’il serait toujours prêt à examiner avec attention toute dépêche qui lui serait adressée par un commissaire impérial régulièrement accrédité, mais qu’en aucun cas il n’avait à se départir des conditions énoncées dans le dernier ultimatum.

Une fois engagé dans la voie des correspondances, le vice-roi ne paraissait point disposé à s’arrêter ; il devenait au contraire de plus en plus ardent et pressant à mesure que se développaient les opérations militaires, dont la gravité ne pouvait lui échapper. Le lendemain de l’occupation de Peh-tang, les alliés avaient fait une reconnaissance en dehors du village : c’était la marche du 3 août à laquelle Hang faisait allusion dans sa dépêche, et sur le résultat de laquelle il s’exprimait en style de bulletin chinois. Tout en se décernant la victoire, le vice-roi avait quelque motif d’être inquiet en voyant que les alliés cherchaient une route pour s’avancer plus loin. Son prétendu triomphe l’effrayait. Retenus quelques jours à Peh-tang par les pluies et par le détestable état des routes, les alliés purent en sortir le 12 août, et ils enlevèrent des ouvrages considérables que les Tartares avaient établis près d’un village nommé Sinko. Le 14 août, ils prirent d’assaut un camp retranché à Tangko. Ces deux engagemens les avaient rapprochés des forts de Takou, qui couvraient les deux rives du Peï-ho, et qu’ils se disposaient à attaquer avec le concours des canonnières et des bâtimens légers mouillés près de l’embouchure du fleuve.

Dès que le vice-roi vit que les alliés avaient quitté Peh-tang, il commença le feu de ses dépêches. Du 14 au 17 août, il écrit chaque jour au baron Gros et à lord Elgin, et chaque jour le ton de cette correspondance devient plus doux et plus insinuant. — Je ne savais pas, dit-il au baron Gros, que vous fussiez ici (et il oubliait que peu de jours auparavant il lui avait fait parler par M. Ward et par le général Ignatief). J’ai tout de suite informé le gouvernement de votre arrivée, et l’empereur a désigné deux hauts fonctionnaires pour conférer avec vous à Pékin. — Vous nous faites la guerre, dit-il par le même courrier à lord Elgin ; mais pourquoi donc ? L’empereur est plein de bonté : l’on vous attend dans la capitale pour négocier. — Dans d’autres lettres, il annonce aux ambassadeurs que l’empereur, prenant en considération le long voyage qu’ils ont dû faire, a daigné nommer les grands dignitaires Ouen et Heng-ki pour s’entendre avec eux. Bientôt Ouen et Heng-ki écrivent eux-mêmes : ce sont en quelque sorte des troupes fraîches, et il faut voir leurs premières manœuvres. Voici leur lettre :


« Nous avons l’honneur de vous faire savoir que l’empereur a donné à Hang, gouverneur de la province du Chih-li, l’ordre de vous adresser, dès votre arrivée à Tien-tsin, une dépêche officielle pour vous engager à venir échanger les ratifications du traité et assurer ainsi une paix éternelle entre les deux empires ; mais sur ces entrefaites nous avons appris que des troupes étaient encore descendues à terre et avaient commencé les hostilités. Nous avons alors reçu un décret de l’empereur, qui nous prescrit de venir vous donner des explications complètes. Sa majesté craignant que le gouverneur du Chih-li n’ait pas su conserver les relations pacifiques qui existaient entre nous, nous sommes arrivés à Tien-tsin pour nous entendre. avec vous et vous accompagner ensuite à Pékin, afin d’y échanger les ratifications du traité et d’assurer ainsi la paix entre les deux empires. Il est urgent que vous nous adressiez une réponse. » Les nouveaux envoyés commençaient donc par sacrifier le vice-roi Hang, qui cependant avait déployé tant de zèle épistolaire. Hang n’avait pas su arrêter les alliés ; il n’était plus aux yeux de l’empereur qu’un fonctionnaire maladroit. Il fallait réparer ses fautes en promettant toutes les concessions imaginables ; mais, de leur côté, les ambassadeurs ne se souciaient plus d’accepter la paix qu’on venait maintenant leur offrir avec empressement. Ils craignaient, au contraire, que la cour de Pékin ne cédât sur tous les points avant que les troupes se fussent emparées des forts de Takou et de la ville de Tien-tsin, car il leur paraissait avec raison nécessaire que la leçon pour le gouvernement chinois fût complète. Comme les dépêches de Hang et des commissaires récemment désignés n’avaient pas dit un mot de l’ultimatum et qu’elles ne contenaient au fond que des protestations d’amitié, lord Elgin et le baron Gros purent décliner toute réouverture des négociations tant qu’il n’aurait pas été fait droit aux premières demandes. Ils répondirent par cette fin de non-recevoir ; mais en même temps, connaissant par expérience les excès de lâcheté dont les diplomates chinois sont capables et redoutant l’acceptation in extremis de l’ultimatum, ils prièrent les généraux alliés de presser autant que possible les opérations devant Takou.

Les défenses chinoises au Peï-ho comprenaient, sur chaque rive à l’embouchure, un fort énorme battant la mer et les approches des estacades qui avaient été disposées pour arrêter les navires ; en amont un second fort couvrant de feux le premier et enfilant la rivière, enfin un vaste camp retranché à la limite des lagunes et de la terre ferme. Cet ensemble d’ouvrages était vraiment formidable. On avait songé d’abord à traverser le fleuve pour commencer l’attaque par les forts de la rive droite, parce que la prise de ces forts, qui dominaient ceux de la rive gauche, devait entraîner la reddition de ces derniers ; mais il fallait construire un pont, travail difficile qui devait prendre plusieurs jours. On modifia donc les premières dispositions, et on résolut d’attaquer immédiatement les forts de la rive gauche. Le feu fut ouvert le 21 au matin, et l’assaut donné bientôt après. La garnison tartare déploya beaucoup d’activité et de courage ; elle continua à se défendre même après que la colonne française eut pénétré dans l’enceinte du fort : elle dut céder cependant à l’énergie de l’attaque et aux feux combinés des batteries de terre et des canonnières. A neuf heures, les alliés étaient maîtres de la position, à la suite d’une lutte acharnée dans laquelle ils eurent environ quatre cents hommes hors de combat. Restaient les autres ouvrages. D’après la résistance que l’on venait d’éprouver, on pouvait s’attendre à rencontrer des difficultés sérieuses ; mais les Tartares et les Chinois étaient complètement démoralisés : les alliés entrèrent sans coup férir dans tous les retranchemens de la rive gauche, pendant que des officiers étaient envoyés en parlementaires pour sommer les forts de la rive gauche de se rendre à discrétion. Le vice-roi, triste témoin de la défaite et de la fuite de cette armée tartare à laquelle le général San-ko-lin-sin avait si souvent promis la victoire, le malheureux Hang hésita plusieurs heures ; il dut pourtant se résigner. Il écrivit aux généraux alliés qu’il cédait toutes les positions du Peï-ho, et Le 23 août il adressa au baron Gros la lettre suivante :


« Comme le 21 de ce mois les forces de terre et de mer de votre noble empire se sont emparées des forts qui servaient à notre défense, elles ont prouvé ainsi leur grande habileté dans l’art de la guerre, et nos troupes ont dû s’avouer vaincues. Aussi cette dépêche est-elle écrite pour faire savoir à votre excellence qu’il est inutile de continuer la guerre, et que, relativement au traité conclu il y a deux ans et aux clauses de l’ultimatum de cette année, de hauts commissaires, munis de pleins pouvoirs, sont déjà partis de Pékin et arriveront certainement aujourd’hui. J’espère que votre excellence voudra bien se mettre en route en passant par Takou. »


Une communication conçue presque dans les mêmes termes parvint à lord Elgin. Ainsi le gouverneur-général s’avouait vaincu. Il rappelait les traités de 1858, il mentionnait l’ultimatum ; il ne parlait plus de la route de Peh-tang, qu’il avait indiquée si obstinément dans ses précédentes dépêches ; il conviait lui-même les alliés à remonter le Peï-ho et à pénétrer par la grande porte sur le sol impérial ; en un mot, il désarmait. Arrivés à Tien-tsin le 25 août, les ambassadeurs allaient enfin quitter le rôle passif qu’ils s’étaient imposé et conférer directement avec les envoyés de Pékin. L’échec éprouvé en 1859 devant Takou était vengé d’une manière éclatante. La victoire du 21 juin avait rétabli le prestige du nom européen. Par ce fait d’armes, le premier but de l’expédition était atteint, et il semblait permis d’espérer que la paix, négociée sous l’impression des derniers événemens, ne tarderait pas à être conclue.

On avait trouvé dans un camp abandonné par les Chinois des liasses d’archives qui contenaient des correspondances de San-ko-lin-sin, du vice-roi Hang et de plusieurs mandarins. Il résultait de ces pièces que le général tartare, enorgueilli par sa victoire de 1859, ne doutait point d’un second triomphe. Il ne croyait pas que les alliés commissent la folie de s’aventurer au-delà du rivage : il pensait qu’ils se borneraient à l’attaque des forts de Takou, et se chargeait de les jeter très aisément à la mer. Les autres mandarins s’imaginaient que les Anglais et les Français n’avaient point sérieusement l’intention de commencer les hostilités, qu’ils n’élevaient si haut la voix que pour effrayer, s’ils le pouvaient, le gouvernement impérial, et que, dans la crainte de se voir réclamer des indemnités pour avoir troublé la paix de l’empire, ils en demandaient eux-mêmes, sachant qu’ils n’y avaient aucun droit, mais espérant que la clémence de l’empereur se prêterait à une sorte de compensation. Quant à l’empereur, les correspondances des mandarins le représentaient comme fort ennuyé du bruit que faisaient les barbares et très désireux d’en finir avec leurs prétentions extravagantes : tout en prescrivant de mettre le pays en bon état de défense, d’anéantir l’ennemi, s’il osait la moindre attaque, il recommandait la conciliation dans les rapports avec les chefs, et il ordonnait de conclure la paix, ce qui voulait dire évidemment qu’il daignait oublier les fautes des Européens, qu’il n’entendait pas les punir de leur désobéissance ni leur réclamer d’indemnité, et qu’il convenait de ménager leur orgueil en accueillant les dispositions dont on l’assurait qu’au fond ils étaient animés. Bref, l’ensemble de ces documens découverts par hasard au milieu des bagages qu’un général tartare, San-ko-lin-sin peut-être, avait oubliés dans la précipitation de sa fuite, montraient une fois de plus à quel degré l’empereur et ses conseils étaient mal informés de ce qui se passait. La prise des forts de Takou, le mouvement des troupes anglo-françaises dans la direction de la capitale, la fuite de l’armée tartare, tout cela, accompli en quelques jours, allait-il enfin éclairer la cour de Pékin et faire tomber les voiles qui lui avaient jusqu’alors caché le véritable état des choses ? Telle était la question qui devait se décider à Tien-tsin. Le baron Gros et lord Elgin étaient bien résolus à ne rien abandonner de leurs prétentions, et les troupes alliées n’attendaient qu’un signe de la diplomatie pour porter les drapeaux de la France et de l’Angleterre sur les murs de Pékin. Ainsi l’occupation de Tien-tsin, succédant à la prise des forts de Takou, marquait dans l’expédition de Chine le commencement d’une nouvelle période, qui sera l’objet d’un prochain récit.


C. LAVOLLEE.