L’Héritage/06

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Texte établi par Les Éditions Variétés (p. 93-114).


L’ÉTRANGER










L’ÉTRANGER



Mon ami Dalbret, le chirurgien, pousse jusqu’à la fureur sa passion de l’ordre ; et l’ordre, pour lui, consiste à ne tolérer que le strict nécessaire. Son ca­binet, où tant de gens sont passés, et son petit appar­tement dont la plupart ignorent même l’adresse, affi­chent tous deux une nudité voulue. C’est qu’il a en horreur une chose : le bibelot !

Aussi avais-je été surpris d’apercevoir chez lui, en­foui dans un coin de meuble, une espèce de chose indéfinissable, sans forme ni couleur précise, mais qui avait vaguement l’air d’une coupe, d’un bibelot ! Je ne pus tenir de lui demander ce que cela faisait chez lui. La seule réponse que j’obtins fut : « Ça ! C’est sans importance. » Il n’y avait pas de quoi éteindre le feu de ma curiosité. Mais, le connaissant, je n’osai pas insister.

Les années qui passèrent nous lièrent d’une amitié où il fournissait une part dont je l’aurais cru incapable ; il sembla même incliner vers une certaine confiance, étonnante chez lui, mais qui naquit sans doute de notre commune et nouvelle passion pour les belles reliures. Et c’est ainsi qu’un jour, mon regard s’égarant une fois de plus sur le même objet de plus en plus agressif à ma curiosité, je fis montre d’audace. Je fus récompensé. Car j’en obtins l’étonnant récit qui va suivre et dont je garantis, sur sa foi, l’authenticité absolue. D’ailleurs je ne suis pas sûr que plusieurs d’entre vous… Mais vous verrez.

« Quelle fouine vous êtes, mon pauvre Ringuet. Et quand aurez-vous fini de fourrer votre grand nez dans mes affaires ! (Mais même railleusement, il souriait.) Pour avoir la paix et aussi parce qu’elle est si belle qu’il serait regrettable qu’elle se perdît, je vais vous raconter une histoire, mais une histoire ! Elle sera longue, mais vraie, d’un bout à l’autre. Pour une fois, sachez écouter.

« Ce n’est pas d’aujourd’hui que cette coupe vous agace. Et moi donc ! elle encombre mon appartement. Pourtant…

— J’allais justement…

— Si vous parlez tout le temps, je me tais !

(Évidemment je me tus. Je flairais quelque chose qui valait la peine. Il se leva et sortit du fond du rayon la « coupe », souffla dessus pour chasser la poussière qui tourbillonna sous la lampe puis posa l’objet sur la table de travail. La lumière qui tombait irisait le bibelot d’un éclat bizarre qui me fascinait.)

« Savez-vous d’où cela vient, Ringuet ? Je vous le donne en cent mille ! De Rhagès, à ce qu’il paraît. Ça ne vous dit rien ? Allons, l’histoire ancienne : les Perses… Gengis Khan… le siège de Rhagès avec le pillage, le massacre, le viol, l’incendie, tout le trem­blement. En tout cas, il paraît qu’on y faisait des faïences fort belles et même de la verrerie. Or on aurait tiré ceci des ruines de Rhagès.

« Mais de Rhagès à Montréal il y a loin. Eh bien ! Voilà :

« Il y a… une douzaine, oui, une bonne douzaine, d’années, j’étais un soir à mon cabinet. Un sale temps. Un sale soir de fin d’année de malchance. Le téléphone sonna.

« C’était le bureau d’un grand hôtel de la ville. On m’y demandait, disait-on, à la chambre 472. J’ai la mémoire des numéros, vous le savez.

« Les clients étaient encore rares ; je m’y rendis aussitôt un peu intrigué mais point ennuyé.

« Le commis lut dans son registre :

« Le 472… le 472, voilà : un monsieur… Naib Mohammad, c’est bien cela, Naib Mohammad. »

« — Un Syrien, apparemment. D’où est-il. Des États-Unis ?

« — Il est inscrit comme venant de… Iran.

« Nous haussâmes tous deux les épaules avec en­semble.

« — Et vous êtes sûr qu’il a demandé le docteur Dalbret ?

« Le commis me tendit une feuille de papier d’hôtel sur lequel était écrit, maladroitement, mon nom et le numéro de mon téléphone.

« L’ascenseur… « Fourth floor » … 454… 460… 66… 70… 472. Je frappai.

« — Come in !

« Dans la chambre, pas de lumière autre que celle qui venait par la porte, entr’ouverte, de la chambre de bain. J’attendis.

« Doctor ! Please sit yourself. » Je me tournai surpris vers le coin de la chambre d’où avait jailli la voix.

« Le lit était défait, les oreillers par terre, empilés sur le tapis et là-dessus mon… client. Maintenant que mes yeux s’habituaient je distinguai d’abord sa robe d’intérieur, dont le bas, très ample, s’étalait à ses pieds comme une mare ; une tête effilée par une espèce de bonnet pointu ; une grande tache noire qui était une barbe. Cette placide mais invraisemblable apparition était confortablement installée sur les oreillers et tenait à la main le tuyau d’une pipe orientale à gros cul surmonté d’une tige portant le fourneau.

« Tout cela créait une curieuse impression de factice ; quelque chose comme le décor bon marché d’un théâtre de quartier. D’ailleurs la première pensée qui me traversa l’esprit fut : « Pas d’erreur, un fou ! » J’hésitais ; lui ne disait rien, se contentant de sucer sa pipe dont la lueur battait rythmiquement à chaque inspiration.

« Par la fenêtre montait vers nous la rumeur de la ville où dominaient les coups de klaxon des taxis et les coups de gong des tramways impatients. Je me rappelle aussi la voix nasillarde d’un camelot que j’entendais crier : « … Extré… extré… all about the big flaaaaaa…  »

« Machinalement j’avais refermé la porte. Je regardai de nouveau et reçut cette fois en plein visage un regard aigu et persistant. Et voilà que mon impression pre­mière, celle d’une fantaisie délirante, fit place à une autre moins vraisemblable encore, celle du déjà vu ! Il me parut un moment que toute cette scène, je l’avais déjà perçue, ailleurs, autrefois. Pas une autre, la même, exactement ! On a beaucoup écrit sur ces aberrations ; il y a ainsi des imbéciles qui prétendent que ce sont là des souvenirs de vies antérieures. Mais je ne suis pas très sujet à ces… ; je suis un homme tout ce qu’il y a de plus normal. Et je n’avais rien bu. Troi­sième impression, plus ordinaire : une intense curio­sité.

« Le « fou » m’avait salué d’un geste du bras. Ne sachant décidément que faire, j’avais pris un siège. Il aspira une bouffée de sa pipe et j’entendis le gargouillement de l’eau de rose. Puis il me dit en son mauvais anglais :

« Monsieur le docteur, ne soyez pas surpris. Ma demande est banale ; et elle ne l’est point. J’espère toutefois que vous accéderez à mon désir, que vous me ferez la faveur… »

« — De quoi s’agit-il, monsieur ? De quoi souffrez-vous ?

« Je cherchais toujours à mieux distinguer le visage voilé par les deux obscurités de la chambre et de son immense barbe noire. Et je ne percevais encore que la robe claire au-dessus de quoi flottait — c’est le mot — deux prunelles lumineuses, gênantes. Car il ne me quittait pas des yeux.

« Je viens de loin, docteur, de bien loin. Je viens de l’Iran… pardon, de la Perse, comme vous dites. C’est un voyage pénible pour un homme de mon âge ; je ne suis plus jeune. Je regrette de l’avoir entrepris, mais il fallait… c’est la dernière fois. Jamais jusqu’ici je n’avais quitté mes montagnes. Et ce climat, ce climat auquel je ne suis pas habitué… »

« — Allons monsieur, de quoi s’agit-il ?

« — Un instant, docteur. J’ai bientôt fini. Voilà… Voilà… J’aurais besoin de quelque chose. Voyez-vous, nous autres Orientaux nous avons des habitudes, des besoins, différents des vôtres. Enfin… Je vais parler franchement. Nous vous laissons à vous autres, Occidentaux, le goût affreux des… comment dites-vous… des stupéfiants, qui rétrécissent l’esprit et rendent fragile le fil de la vie. Mais nous avons, nous, le haschich… — non, je n’en use pas — le haschich qui ouvre à ses fidèles les merveilleuses campagnes du rêve. Et nous avons surtout le secourable, le bienveil­lant opium, dont j’use parfois, comme d’un remède, d’un… tonique. Allons docteur, ne cherchez pas sur mon visage la décrépitude qu’impriment vos drogues. Les vôtres tuent lentement, le corps et l’esprit ; les nôtres font… vivre plus intensément et plus… Mais à quoi bon… Je ne crois pas que vous puissiez nous comprendre. »

« East is East and West is West », pensé-je machinalement. Il avait sensiblement durci ce vous et ce nous : le fossé qui nous séparait, il l’éclairait crûment. Et ce fossé, nous étions là tous les deux, de part et d’autre, à le remplir d’un mépris mutuel qui visible­ment montait.

« Il reprit : « Vous n’avez rien à craindre avec moi… » Je l’écoutais depuis un moment avec une atten­tion nouvelle. Non point les mots qu’il disait d’une voix maladroite, mais cette voix même. Depuis tout à l’heure, on eût dit que cette voix, par un phénomène bizarre, ne naissait plus de ce coin obscur de chambre d’hôtel, ne venait pas de ce corps accroupi près d’une pipe d’Orient, ne sortait plus de cette longue barbe si opaque qu’elle faisait tache dans la nuit même ; mais venait d’ailleurs, tout comme si cela, qui était devant moi, eut été une espèce d’appareil reproducteur, de phonographe d’où sortait une voix enregistrée jadis. Des choses semblaient s’agiter et prendre forme dans le chaos d’un passé enfoui au tréfonds de moi-même. On voit parfois en rêve un visage se dessiner en traits brumeux que l’on s’acharne sans succès à préciser ; il en était ainsi.

« D’un ton bref et impatient, il me rejeta dans le réel :

« — Allons, docteur, je n’ai que peu de temps et vous aussi sans doute. Il me faut des forces pour reprendre le voyage de retour vers mon pays. Je «paierai cette visite et ce service le prix qu’il vous, plaira. Quant à ma discrétion, elle sera… orientale. D’ailleurs je pars demain soir. »

« Vous savez, Ringuet, mon opinion sur le prétendu « besoin » des narcomanes ; je n’y crois pas. C’est une invention pour nous apitoyer. Vous comprendrez donc que j’aie été plutôt furieux d’avoir été dérangé ainsi par un de ces maniaques.

« Monsieur », répondis-je, « vous vous êtes trompé d’adresse ; et comment ! Mais avant que je ne parte, me direz-vous au moins pourquoi vous m’avez choisi entre mille médecins pour me déranger ainsi… ? »

« — J’ai ouvert le livre au hasard. Allah a fait tomber mon doigt sur un nom. Mais je vous en supplie, docteur ! Ce sera ce que vous voudrez : combien… ?

« Je rétorquai sèchement : — Inutile, bonsoir !

« Il se leva pour me suivre et insister encore. Ses babouches claquaient sur le parquet. J’ouvris brusquement la porte. À ce moment, la lumière violente du corridor balaya sa figure et surtout ses yeux. Avant même d’avoir pris conscience, j’avais crié :

« ROBERT !

« Il eut un subit mouvement de recul vers l’ombre, puis un geste comme de se jeter de tout son poids sur la porte au seuil de laquelle j’étais.

« Mais déjà la certiture s’était cristallisée ; et son geste même me l’avait encore plus positivement dé­voilé, en dépit des apparences, en dépit de la raison, en dépit de tout. Cette façon, très particulière, de se frotter le poing serré sur la poitrine venait d’emporter les derniers doutes. Je répétai, abasourdi, mais plus calme et, je m’en rendis compte, un peu comme au théâtre :

« Robert ! Robert Lanthier ! Robert Lanthier !… »

« Lentement, les yeux mi-clos, il était retourné s’écraser dans son coin, comme un animal subitement dompté. Je l’entendis murmurer non plus en anglais mais en une langue étrange. Cela finit par… « … Allah ! » puis il se tut. Il reprit même d’un geste machinal la pipe qu’il ralluma.

« Le silence était retombé, épais et lourd.

« Maintenant, je recommençais presque à douter, à me demander si je n’avais pas moi-même déliré tout à l’heure et si…

« — Oui ! c’est moi. » Il parla français cette fois, les lèvres collées aux dents. « Et après ? »

« — Comment, après ? Veux-tu m’expliquer… est-ce une plaisanterie ? Je suis… content de te voir. Mais… la surprise… Qu’est-ce que cela veut dire ? »

« La réponse me vint, lasse. C’était mot pour mot sa phrase de tout à l’heure :

« — À quoi bon ! Je ne crois pas que vous puissiez me comprendre. »

« — Mais, tu allais me laisser partir ainsi, sans te faire reconnaître ?

« — « Oui ». Il y avait dans sa voix une violence contenue qui sentait la haine. Il continua, comme à regret. « J’avais besoin de vous. Et aussi, — pourquoi pas, — je voulais vous voir sans que vous me voyiez, comme j’ai vu les autres. J’ai eu tort. Ce qui est écrit… »

« — Mais ta vieille mère, qui porte encore ton deuil… ?

« — Je l’ai revue, vous dis-je ; mais elle ne l’a pas su.

« — Mais alors, je ne comprends plus, je ne comprends pas », il y avait certes de quoi, « mais alors, pourquoi es-tu revenu ? »

« Il me répondit cette fois par une phrase que la suite devait éclairer.

« — Pourquoi je suis revenu ? Pour me guérir de tout cela.


✽ ✽

« Mais, vous vous demandez, mon vieux Ringuet, qui était, qui avait été ce Robert Lanthier. Eh bien !

« Robert avait été un de mes compagnons d’enfance, un de ces êtres qui animent la scène de notre jeunesse avec les frères et les sœurs. Enfants, nous avions joué ensemble à lancer sur les baies du lac, sur les bords duquel je suis né, des vaisseaux en partance pour de longs voyages qu’interrompaient l’appel maternel pour le dîner. Une chose déjà m’étonnait de lui dans ce jeu. Il arrivait parfois qu’un de ses petits navires, emportés par le vent, cinglât vers le large. Il s’immobilisait alors et le regardait aller, malgré mes cris, sans rien tenter pour le rattraper.

« C’était à cette époque un enfant quelque peu bizar­re et grandement secret, désespérant ses parents par son entêtement calme en même temps que son intelligence les remplissait de légitime orgueil. D’un tempérament singulier, il ne passait point ses colères inattendues en paroles violentes ; mais son esprit s’évadait alors loin de tout, loin de nous tous, et semblait pendant des jours, des semaines même, parti pour quelque inconnaissable et haute région. Il était resté longtemps enfant dans ses jeux alors que dès l’adolescence, par ailleurs, ces échappées lui donnaient l’apparence d’une prématurité.

« Il était d’un physique plutôt heureux, les traits nets et bien faits, la taille assez grande et surtout les yeux remarquables, étincelants et profonds ; mais il lui manquait, pour être vraiment beau, d’être avenant. La plupart, et les siens même, croyaient le comprendre et ne l’aimaient point.

« Presque seul je l’avais aimé sans lui demander de se laisser comprendre ; je l’avais aimé de cette amitié tendre que l’on rencontre souvent chez les adolescents les plus hommes et qui prélude aux passions de l’âge mûr. Je lui étais profondément dévoué, véritablement. Lui en retour me témoignait une estime suffisante ; mais son sentiment, dont je ne voulais pas douter, manquait singulièrement de cohérence. Au demeu­rant, je n’en étais pas moins assurément le premier dans son avare amitié.

« Il lisait avec un appétit glouton tous les livres de voyages imaginaires ou réels qu’il pouvait atteindre. Aussi bien la triste bibliothèque du collège où l’on nous envoya ne contenait-elle à peu près, à part de lamentables purées de Zénaïde Fleuriot et quelques romans de crimes dûment punis, signés Raoul de Navery, que des récits d’aventures terriennes ou maritimes.

« Un jour de vacances où, revenant à nos anciens jeux, nous faisions flotter nos bateaux sur un lagon trouvé dans la montagne au delà de nos frontières habituelles, il m’avoua que son ambition suprême était d’aller « à Copenhague, mais en passant par la Chine… ! » À cette époque cela ne me paraissait point du tout ridicule. Ni l’un ni l’autre ne doutions d’ailleurs que la fortune de son père — il était fils unique — fortune que chacun croyait grande, ne lui permît un jour cette fantaisie. Avait-il d’autres ambitions fu­tures ? Probablement. Mais il n’en disait rien.

« La mort de son père mit entre ses mains une for­tune qui n’atteignait pas, certes, à la moitié de ce qu’avait supposé l’entourage mais qui n’en représentait pas moins plus que l’aisance.

« Robert suivait alors, à l’Université où je faisais mes études médicales, des cours de droit avec une assiduité et une application sans fantaisie. Il semblait décidément se ranger, se normaliser.

« Nous nous voyions ainsi constamment et occupions même des chambres voisines. Il ne parlait de rien et l’on pouvait croire qu’il avait oublié ses projets d’enfant. Par curiosité j’y fis quelque allusion dont il se contenta de sourire ; car il avait gardé la même dis­crétion. Mais l’année terminée, fin mai, il m’annonça calmement — avec un sourire — qu’il partait passer ses vacances en Europe, « en passant par la Chine naturellement. » Il serait là pour la reprise des cours ?… Assurément.

« Et je ne le revis plus.

« De lui me parvinrent quelques cartes postales et deux lettres. La première, de Shanghai. Il m’y faisait part de son étonnement amusé devant le spectacle oriental. Quant à la dernière, elle était de Bassora. Attendez un instant… La voilà… non… ah ! voilà… ! »

Dalbret fouillait un tiroir et en sortit une vieille lettre.

« … je suis… » Bon, nous y sommes : « …Avoir rêvé autrefois de palais féeriques, d’admirables formes voilées se glissant dans l’ombre chaude des kasbahs et de la voix poignante du muezzin à travers le ciel pur ! Et trouver des murs sans fenêtres, en brique d’un rouge malade au pied baignant dans les immondices ; le long desquels passent des houris bigles dont le sillage fait se boucher les nez ! Être éveillé à des heures impossibles par les hurlements nasillards d’un énergumène perché sur un minaret en voie d’écroulement ! Quelle désillusion ! Quelle chute !… » … « Bassora est un dépotoir étalé autour d’une mare croupie qui est un ancien canal transformé en égout. On y vend des dattes, des tapis et de l’essence de roses dont la seule odeur me fait maintenant vomir. En revanche on y distribue gratuitement la fièvre et libéralement la vermine. Qui n’a pas senti les foules orientales ne connaît pas ce que sont la crasse et la putridité ; j’aime mieux ta salle de dissection. Sans doute tout ce joli monde attend-il un nouveau déluge qui seul les peut décrasser. La plupart passent béatement le temps à fumer avec des yeux de carpe écoutant un solo de saxophone, ou à chanter, en se balançant sur les fesses, des versets du Coran jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’aller dormir. »

« Je viens de réintégrer ma sordide chambre d’auberge pour y changer de vêtements. Je pue. Revenant d’une promenade aux fameux « souks », je me suis copieusement fait… arroser par des petits arabes qui, grimpés sur les terrasses des masures, s’adonnent à ce sport charmant sur tous les étrangers qui leur passent sous… la main. »

« Un camarade de hasard veut m’entraîner vers les roses d’Ispahan et de Chiraz ! Comme si je n’en savais pas assez sur l’Orient pour en être à tout jamais dégoûté. Vivement Paris et même, le croiras-tu, Montréal ! »

(Dalbret remit la lettre dans le tiroir.)

« Ce fut la dernière fois que j’eus de ses nouvelles. En octobre il n’était pas de retour. Six mois plus tard, j’apprenais que sa mère affolée ignorait encore ce qu’il était devenu. Le testament paternel le laissait maître de sa fortune ; un jour était venu l’ordre de la réaliser et de la transporter chez un banquier de Londres, ordre écrit de sa main, très bref, sans commentaire ni explication. Il ajoutait simplement de ne pas s’inquiéter, que tout allait bien, qu’il donnerait de ses nouvelles plus tard. Il n’y avait d’adresse que celle de son banquier, par l’entremise de qui était venue l’étrange nouvelle.

« Le bruit courut un jour de sa mort dans la brousse africaine. Mais c’est en vain que sa mère tenta de vérifier cette rumeur. Une lettre pressante à Londres revint avec la mention « Inconnu » ; le banquier, failli, avait disparu.

« Robert Lanthier fut tenu pour mort par tous.


✽ ✽

« Et c’est lui que je retrouvais après plus de vingt ans, ainsi métamorphosé en Persan de carnaval, étranger par le costume et plus étranger encore par une espèce d’atmosphère qui émanait de lui et que je ne sentais que trop.

« Nous restâmes un assez long temps silencieux en face l’un de l’autre, moi attendant je ne sais quoi, peut-être une explication ; lui, sans doute, mon départ.

« Enfin il éleva une voix lente et sourde encore, dont les mots hésitants devinrent peu à peu presque préci­pités. On eût dit qu’au début il cherchait les vocables que depuis longtemps il n’avait plus employés mais dont la chaîne se nouait de plus en plus solide et régulière. Mais il ne me tutoyait point.

« — Vous voulez savoir ? Bon !

« Il me semble, si je ne me trompe, que je vous écrivis de Basrah ou de Bagdad une lettre méprisante pour l’Orient, dure pour l’Islam… stupide ! Entraîné par un Hollandais avec qui je m’étais lié au hasard du voyage, je pris avec lui la route de l’intérieur, de l’Iran… de la Perse. Lui s’en allait occuper à Téhéran un poste secondaire à la Légation. Son désir de m’en­traîner était surtout une répugnance à faire seul le trajet de deux semaines dans le désert. Je finis par céder à ses instances. À quoi tient la destinée ! Mais cela était écrit au livre d’Allah le Miséricordieux ! »

« Combien de soirs, perdu sous les étoiles, j’aurais voulu quitter notre caravane et renoncer à ce maudit voyage. Mais il n’y avait point à revenir en arrière. »

« Une fois à Téhéran, j’en pris momentanément mon parti. J’y habitai deux mois, distrait d’abord par la colonie européenne et les diplomates, curieux aussi, comme toujours ; puis, enfin, impatient du retour. Mon départ était décidé lorsque parvint la nouvelle d’une révolte de partisans dans les montagnes de l’Irak-Adjemi, du côté de Soultanabad. Il fallut at­tendre. Puis vint la mauvaise saison ! »

« Puis… il fut trop tard. Petit à petit s’insinuait en moi le charme de l’Islam. Vous autres, vous ne pouvez comprendre la douceur d’une existence sans autos, sans cinéma, sans électricité, sans trépidation ; d’une vie tout intérieure et dont la seule distraction est, parfois, une soirée passée au café à écouter pendant des heures, en fumant le kahlian, un saint mendiant raconter de vieilles légendes qui pourraient se dérouler aujourd’hui tant le cadre est resté inchangé. »

« Mais je suis là qui tente de vous expliquer… ! À quoi bon ! Un jour vint où la ville des légations me devint ennuyeuse, puis insupportable, avec son tramway qui ne respecte même pas l’heure de la prière, ses fonctionnaires européens dédaigneux et obtus, sa rue Lalézar qui singe les rues d’affaires de l’Occident. Depuis quelques mois, je m’étais amusé à revêtir le costume du pays au grand scandale des commerçants américains : je m’étais appliqué à connaître les habi­tudes et la vie du peuple ; je n’avais pas perdu une occasion de parler un peu la langue. »

« Évidemment, je croyais alors à un caprice et je songeais encore qu’un de ces jours, j’aurais à vous raconter de bien amusants souvenirs. Je ne savais pas combien j’étais pris, irrémédiablement. »

« Je voulus voyager à petites journées, m’enfonçant dans l’intérieur avec les caravanes de marchands. Pour eux j’étais toujours le farenghi, l’étranger. Mais insensiblement se transformait mon cœur. Sans que je m’en rendisse compte mes yeux s’ouvraient à l’esprit de l’Islam. Bientôt je pus passer pour l’un d’entre eux. Non pas comme votre Loti, orgueilleusement, prétentieusement, se croyant Oriental de cœur parce qu’il l’était de vêtement. Non, mieux que cela, honnêtement, humblement… »

« Il s’était interrompu, les yeux fermés. Je le percevais mieux maintenant dans cette ombre et ce silence auxquels mes yeux et mes oreilles s’étaient habitués, dans cette attitude que son discours avait dépouillé de son étrangeté pour me la rendre presque normale. Il avait repris le long bec du kahlian : il s’était remis à fumer doucement et sa main en un geste machinal ramenait doucement sur sa longue barbe de nuit la fumée lourde du parfum de l’eau de rose. On n’entendait plus que le grésillement des charbons et le gargouillis léger de l’eau dans la pipe. Je sentis qu’il s’était arrêté à la frontière de son récit, au delà de laquelle s’étendait toute une contrée qu’il hésitait à m’ouvrir. J’attendis.

« Nous restâmes ainsi assez longtemps silencieux. Puis soudain j’entendis une voix nouvelle, la sienne, mais combien adoucie, rêveuse. C’est à lui-même qu’il parlait maintenant :

« … Il y a des dattiers autour de ma maison… et des roses… et des jasmins. Il y a une fontaine qui chante. Il y a surtout la paix… »

« — Et tu ne songes jamais…

« Il me fixa d’un regard aigu sous les sourcils contractés.

« J’y songeais autrefois. Rarement, mais parfois, j’étais inquiet. Je savais que tout ce que j’avais quitté ne m’était plus rien. Pourtant au fond de mon cœur s’agitait non pas un regret, mais l’inquiétude de le voir apparaître un jour. Je craignais que plus tard, quand la vieillesse prochaine m’aura engourdi les membres et l’esprit, ma poitrine soit rétrécie et ma paix gâtée par des souvenirs importuns. Et c’est de cela que j’ai voulu par avance me guérir. »

« C’est pour cela que j’ai fait ce voyage, pendant que je le pouvais encore. J’ai voulu revoir de mes yeux dessillés tout cela qui est laid et mauvais, factice, brutal. J’ai voulu me rendre compte que tout cela, — et vous tous, — ne m’est plus rien. Et je suis guéri, par Allah. »

« — Mais les tiens ?

« Il ne m’entendait point. « Je suis bien guéri », répéta-t-il de sa même voix redevenue plus calme encore et plus étrangère. « Désormais quand j’entendrai aux extrémités du jour le muezzin chanter sous mon ciel bleu, du haut de ma mosquée de Démavend, je bénirai le nom d’Allah, qui protège les vrais croyants, et je ne serai plus rien qu’un vrai fils de l’Iran, qu’un Asiatique, si vous voulez. »

« — Mais, m’écriai-je, stupéfié, tu ne t’es pas fait musulman ?

« Il inclina gravement la tête en signe d’assentiment.

« — Alors tu crois en Mahomet ? Sérieusement, toi, Robert Lanthier, Canadien français ! Sans blague ! Tu sais bien au fond que toutes ces âneries… »

« Il redressa brusquement la tête avec une vivacité qu’il voulut aussitôt brider ; mais ses yeux luisaient étrangement.

« — Il n’y a plus de Robert Lanthier, dit-il. Je suis Naïb Mohammad Isfahani. Et il n’y a de dieu qu’Allah, et Mohammad est le prophète d’Allah. »

« Il s’arrêta un moment et ralluma en quelques bouffées son kahlian qui s’éteignait. Soudain il eut un geste décidé, fouilla les plis de sa vaste tunique et en tira un objet qu’il me tendit.

« C’était une miniature, une de ces miniatures persanes d’une exquise finesse, si déliées de trait qu’on a dit qu’elles semblaient peintes avec un pinceau fait de cils d’adolescente.

« Un jeune homme, très jeune, vêtu d’une longue robe sombre ouverte laissant voir une chemise de soie échancrée au cou, était assis sur un large coussin brodé d’or et appuyé sur un second. Les jambes étaient croisées et la culotte gantant la jambe se terminait par un pied admirable. Le cou ployait sous la tête penchée sur l’épaule. Ses yeux, des yeux au regard à la fois soyeux et lascif, presque trop lourds pour un éphèbe, regardaient de côté par-dessous l’arc parfait des sourcils. Il était vraiment beau, très beau, avec sa peau dorée et ses traits que l’artiste avait stylisés.

« Mes souvenirs d’un passé lointain crurent reconnaître sous l’artifice du peintre : « C’était toi, autre­ fois, au début. »

« L’étranger eut dans les yeux une flambée d’orgueil :

« — N’est-ce pas qu’il me ressemble, mon Ali…

« — C’est ton fils ! fis-je surpris. Tu t’es marié, là-bas ? Comme tout à l’heure et comme souvent autrefois, il était reparti loin de l’heure présente. Ses mains avaient repris la miniature, et ses yeux, remplis d’une dévorante tendresse, la regardaient d’un regard où se retrouvait la douceur que l’artiste avait mise dans les yeux de son fils.

« — C’est un vrai fils de l’Iran, du pays du Lion et du Soleil, dit-il d’une voix adoucie et très basse que je ne lui connaissais pas, d’une voix qui ne parlait qu’à lui-même. Il a grandi sans rien savoir de leur civilisation à laquelle trop des nôtres se laissent aller. C’est un méchédi, maintenant ; il a fait, l’an dernier, son pèlerinage au tombeau de Réza le Saint. Plus tard il deviendra quelqu’un, quelqu’un de grand… qui sait, peut-être…

« Impatienté je l’interrompis brutalement :

« — S’il ne sait pas déjà, il faudra bien qu’il sache, que tu lui dises…

« — Tais-toi, cria-t-il avec une subite explosion de violence, et me tutoyant pour la première fois. « Voilà ce qui me torture. Jamais je n’avouerai, à lui que j’ai élevé dans l’exécration de l’étranger, que son père fut un de ces farenghis qu’il veut chasser de notre Iran. Mais j’y pense parfois et j’ai peur. Tu ne peux pas savoir !

« Et maintenant, allez-vous-en. Vous avez voulu savoir. Vous avez su. Il n’y a plus rien entre vous et moi, entre vous tous, Occidentaux, entre vous tous, farenghis, et l’Asiatique, oui, l’Asiatique, et le croyant que je suis. Je sens que je suis guéri, désormais, bien guéri. Je vous hais tous, entendez-vous, tous. Allez-vous-en. »

« Brusquement il s’était tourné vers le mur. Un instant encore je regardai sa silhouette que l’ombre faisait confuse ; la longue robe sombre, le kahlian qui semblait quelque appareil magique, et la barbe de nuit qui donnait à sa forme un air de nécromant. Qu’y avait-il devant moi qui ne fût pas étranger ? Je partis, sans un mot.


✽ ✽

— Et puis ? demandai-je à mon ami Dalbret.

— Et puis c’est tout. Je lui envoyai le soir même ce qu’il m’avait tout d’abord demandé : parfaitement, de l’opium. J’attendis un remerciement qui ne vint pas. Le lendemain, je téléphonai à l’hôtel ; il était parti. Un an après, jour pour jour, je recevais cette coupe. Des années ont passé. J’ai écrit, il y a maintenant deux ans, à la Légation britannique à Téhéran la priant de me faire connaître s’il avait existé et s’il existait encore à Démavend un homme du nom de Naïb Mohammad Isfahani.

« Voici la réponse que je reçus. Je ne l’ai pas communiquée à sa mère qui vit encore. Lisez. »

Et je lus sur le papier à en-tête ce qui suit :

Téhéran, 14 avril 1924.
Monsieur,

En réponse à votre lettre du 4 janvier, je dois porter à votre connaissance qu’un nommé Naïb Mohammad Isfali ou Isfahati, sans doute celui qui vous intéresse, a été tué à Démavend il y a quelques mois, le 12 août de l’an dernier, au cours d’une émeute où deux sujets américains qui avaient voulu pénétrer dans une mosquée furent assassinés par la foule. Le fils du sus­nommé devait être arrêté par ordre royal sur les représentations des Légations et à la suite de cette émeute à laquelle le père et le fils avaient pris une part prépondérante. On le dit réfugié en Afghanistan.

Nous nous tenons à votre disposition pour tout renseignement complémentaire en vous priant de nous croire, monsieur,

Votre dévoué,
CHAPMAN.