L’Héritage/05

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Texte établi par Les Éditions Variétés (p. 79-92).


LA SENTINELLE










LA SENTINELLE


Nous ne partons pas.

— Comment ! Nous ne partons pas ?

Sans tourner la tête, le sans-filiste réaffirma, du coin de la bouche ;

— Non. Partons pas.

Puis il lança, du haut du pont, un jet de salive mince comme une tige de fleur et qui s’incurva avec élégance pour faire un rond dans la mer, entre le quai et le bateau.

— Zut ! et zut ! Alors, quand ?

— Sais pas. Pas avant cette nuit, sûr.

— Oh ! alors ! moi je descends. J’en ai plein le dos.

Il était déjà parti.

Si ma curiosité n’était pas piquée par cette nouvelle imprévue, c’est qu’il n’y avait plus moyen. Ma curiosité ! ce n’était plus qu’une pelote à épingles hérissée de questions insolubles.

J’avais pris le 14 cet ignoble rafiot, le Pernambouc, à Port-d’Espagne. Je voulais passer à Colon où prendre le Santa-Anna le 22 ; cela nous donnait huit jours. Or nous étions maintenant au… 26 !

J’aurais dû me méfier. Quand j’avais demandé passage, le commissaire avait eu l’air surpris, presque ennuyé. Ma curiosité avait fait des siennes et en insistant j’avais obtenu une cabine, flairant quelque extraordinaire aventure. Pour moi, cela sentait la flibuste.

Or mon « pirate » n’était que le plus vulgaire des caboteurs. Nous avions touché l’île Margarita, puis Curaçao, chargeant d’innocents barils de mélasse. Nous étions alors revenus à Puerto Cabello, puis plus en arrière encore à La Guayra. Deux jours à attendre « des ordres » ; nous étions restés là, à dix encâblures du quai, écrasés par la masse ébouleuse des Andes qui accourues de la fine pointe de l’Amérique, remontant tout le long du continent, viennent là crouler en avalanche dans la mer. Accrochée à ce mur vertical et tenant par miracle, une grappe de maison multicolores ; au-dessus des sommets aigus, des points noirs qui sont les zopilotes en quête de charognes. La ville a une rue et demie ; le reste, des échelles, ou tout comme.

De là, nous passâmes à Carthagène ! Furieux, j’avais demandé des explications au capitaine. La réponse avait été simple et nette :

— Vous avez demandé si j’allais à Colon. Je vous ai dit que j’allais à Colon. Quand ? Vous ne l’avez pas demandé. Nous serons à Colon un jour ou l’autre. Si ça ne vous va pas, je vais faire descendre la chaloupe… Non ?… Bonjour.

Le lendemain soir nous étions… à Baranquilla…!

J’avais raté le Santa-Anna. Mais je suis tenace et j’étais buté. Le port d’attache de notre Pernambouc était la Nouvelle-Orléans ; j’irais jusqu’à la Nouvelle-Orléans. Jusqu’au bout ! Cela devenait une lutte entre le bateau et moi. Il finirait bien par se rendre et j’avais le temps. En attendant, je ne quitterais pas mon navire, malgré son capitaine hermétique, malgré ses ponts crasseux, malgré sa cuisine infâme, malgré ses cancrelats géants issus de quelques monstres préhistoriques. Apparemment invisible aux membres de l’équipage, je passais mes journées appuyé sur un cabestan, dans l’ombre d’une manche à air qui me cachait du soleil sans me protéger contre l’étouffante moiteur. Le seul sans-filiste m’avait adressé la parole, et encore lorsque nous étions seuls, jamais autrement.

Et voilà que nous en avions pour une journée à Colon !

Du pont couvert où je me trouvais, je sentais sur mes épaules la chaleur lourde comme une pelisse ; j’étais presque nu. Pour un peu je me serais vêtu, afin d’interposer quelque chose entre le feu de l’air et ma peau pourtant tannée ; mais il y avait l’humidité, une poisse brûlante, sirupeuse, qui coulait vers nous de la jungle prochaine sous la pression fétide des miasmes et des fièvres empoisonnées.

Cette fois j’étais écœuré. Un navire fût venu que je l’eusse pris, pour n’importe où, pourvu que ce fût vers le nord, vers le froid, vers les neiges et les glaçons dont je rêvais la nuit. Mais rien, pas un cargo avant trois jours.

Et passer cette après-midi à bord, non ! Pour rien au monde.

Il y avait bien la ville de Colon. La ville de Colon ! Je l’avais vue. Ses boutiques de camelote chinoise en face des boutiques de camelote japonaise. Quelques bazars hindous avec, appuyées à la chambranle, des femmes aux longs yeux noirs, un rubis incrusté dans la narine gauche. Attiré, elles vous livrent à leur bou­tiquier de mari qui finit toujours par vous vendre des chemises de soie artificielle fabriquées dans le Dela­ware ! Quant au pâté central où chaque façade est une chambre à coucher ouverte sur le trottoir, merci !

Je passai un complet de toile, coiffai mon casque de paille et cherchai une voiture. J’en trouvai une qui dormait derrière la Douane, une vieille Chevrolet ouverte dont les coussins recouverts de nattes évoquaient quelque fraîcheur. Le chauffeur ronflait, un chapeau de feutre sur les yeux. Je le poussai.

— Tu es libre ?

Il poussa un soupir résigné :

— Si, senor.

— Te veux de l’air. Marche.

— Où ?

— Ça m’est égal. Deux heures. Et au tarif ! Mais il y aura pourboire.

Je m’étendis sur les coussins dont la paille un instant me rafraîchit… La voiture en marche, je respirai. Nous passâmes les quartiers du centre. De­vant un café interlope et trop connu le chauffeur ralentit :

— Vous voulez continuer, senor ?

— Marche, marche !

Bueno. Vamonos.

Bientôt ce furent de misérables cahutes où des enfants affichant tous les métissages imaginables se roulaient dans la poussière. Nous nous engageâmes, sans hâte, sur une route pavée qui pointait vers l’est.

Au bout de quelques minutes la forêt ouvrait sa gueule immense et nous entrions dans une ombre qui se referma sur nous. Je m’endormis, bercé par les secousses.

L’immobilité m’éveilla. La route était déserte. Le chauffeur descendu avait levé le capot et, le chapeau sur la nuque, les yeux calmement fixés sur sa méca­nique, se grattait la tête nonchalamment.

Autour de nous, c’était la jungle, tropicale, lourde, hermétique, sur nous aussi, comme un écrasant couvercle. Il n’y avait de libre que le ruban mince de la route qui à quelques cents pieds plongeait brusquement à gauche dans la mer végétale ; et tout en haut une bande de métal bleu, là où les branches ne se pouvaient joindre. Partout régnait la chaleur épaisse, humide, spongieuse. On avait l’impression de respirer un marécage.

— Eh bien ! Qu’est-ce qui se passe ?

— Il faut attendre. Quelque chose qui ne va pas. Quand la voiture sera refroidie un peu je pourrai ré­parer. Bientôt, tout à l’heure.

Il n’y avait rien à faire que de patienter. Mais le chauffeur me regarda un instant, puis :

— Vous êtes Américain ?

— Non ! Pourquoi ?

— Alors ça va bien. Vous pourriez aller attendre chez le Tonto. Ça passera le temps.

— Le Tonto ? Qui est-ce ?

Tonto… en espagnol cela veut dire fou… je le savais. Mais j’avais beau regarder, je ne voyais pas la moindre maison, pas la moindre amorce de sentier.

Le chauffeur se mit à rire.

— Oh ! il n’est pas dangereux. Surtout que vous êtes Français !

Et sans attendre. Il se mit à crier :

Tonto… eh !… Tonto… !

Je me tournai du côté vers lequel il appelait ; j’aperçus alors, noyée dans l’océan des verdures, en­foncée dans les basses feuilles et les fougères géantes, une espèce de cabane que cachait encore mieux le treillis des lianes. À la barrière apparut un homme.

Il était vêtu de nippes effrangées sans couleur et presque sans forme ; sa tête maigre était couverte d’un chapeau de paille d’où coulait une barbe blanche.

Le chauffeur lui cria :

— Eh ! Tonto ! Tengo aqui a un hombre. Que no es amirecano sino francès. Si, si, por la Madré de Dios. Es francès, de veras !

Je m’étais avancé un peu. De loin je vis le vieillard qui d’un geste large, un peu théâtral, soulevait son chapeau et le tenait brandi comme une accueillante bannière.

Je le rejoignis à la clôture qu’il n’avait pas quittée.

— Alors, c’est vrai ! Monsieur est Français ?

La voix était saisissante : très douce, musicale, fraîche même ; avec une pointe d’accent bordelais qui faisait doucement tinter les finales comme un écho ; une voix d’enfant sortait de cette barbe de vieillard comme une source fraîche sourd au pied d’un vieux mur.

— Mais oui, je suis Français. Français du Canada, mais Français tout de même.

— Alors, vous êtes Français ! Vous êtes Français !

La barrière poussée de la main s’écarta largement, l’autre main se tendait vers la mienne.

— Soyez le bienvenu, monsieur, et daignez honorer ma demeure de votre présence.

Il me laissa passer devant lui, chapeau bas. Je le saluai non sans formalisme, ne sachant que répondre.

J’entrai, si l’on peut dire, car de porte il n’y avait point. Ce n’était pas une maison, pas même une hutte ; à peine un abri. Les murs étaient de bambous joints par des lianes ; solides tout de même, ils entouraient un rectangle de terre battue. Dans un coin un vieux lit haut monté sur des pièces de fer et, à l’opposé, un vieux fourneau très simple. Au centre, une table boiteuse dont, en posant mon chapeau, je remarquai la très belle marqueterie. Naturellement, l’omniprésente bouteille de quinine était en évidence. Instinctivement je levai les yeux vers la toiture de tôle ondulée soutenue par… quatre poutrelles d’acier !

Le vieillard fit un geste de la main ; ses yeux avaient suivi les miens.

— Oh, vous savez, monsieur, je les ai empruntées, simplement empruntées.

Il s’écarta un instant, regardant dans la direction de l’auto. Le chauffeur s’affairait lentement, tout là-bas.

Alors le vieux se rapprocha. Sa voix se fit sourde et mystérieuse :

— Alors, monsieur, vous venez de sa part ?

— De sa part ?

— Mais oui ? C’est le Patron qui vous envoie ? Bon, bon, je vous attendais.

— Ah ! Vous m’attendiez. (Je me sentais un peu mal à l’aise). Vous savez, je ne puis m’arrêter qu’un instant.

— Vous êtes pressé. Ça ne fait rien. Vous avez le temps de faire l’inspection. Venez. Vous serez content.

Il paraissait doux ; et dans ce voyage je n’en étais plus à une surprise près. Déjà il m’entraînait.

— Excusez-moi si je passe devant : mais il faut vous montrer le chemin. Nous prendrons le raccourci.

Je suivis. Nous prîmes un vague sentier qui bientôt ne fut plus qu’une piste, du moins à hauteur d’homme. Car le sol, lui, était invisible sous le feutrage épais des mousses et des plantes inconnues hérissées de gales et d’épines que l’on devinait vénéneuses. Le pied hésitait, craignant à chaque pas de ne pas trouver de fond. En trente secondes la clairière, la route, l’habitation, le monde entier s’étaient abolis. Nous allions, contournant des mares verdies où bourdonnaient des mouches et que de somptueux papillons enluminaient par instants ; grimpant des buttes vers un plein ciel invisible, tandis que les lianes traîtresses tendaient vers nous leurs lassos menaçants et que, sous l’inson­dable moquette des débris pourrissants, je croyais sentir des formes allongées, tendues, prêtes à mordre ; puis descendant en des creux où dormaient des va­peurs rances qui me prenaient à la gorge.

Ce n’était certes pas la forêt canadienne, claire, ordonnée, lumineuse, apaisante ; la forêt d’érables et de résineux où les troncs parallèles fusent librement vers l’azur béni toujours visible ; la forêt aérée dont les mailles larges ouvertes laissent filtrer la pluie d’or du soleil qui s’étale en flasques glorieuses dans les clairières. Ici, c’était une bataille, une tuerie végétale immobile mais vivante ; vivant d’une vie sournoise où chaque arbre luttait désespérément contre son voisin, chacun cherchant à étrangler l’autre, tandis que les lianes ligotaient les troncs ennemis et que partout des parasites géants envahissaient les fourches, tordaient les branches, grugeaient les membres. Et sur tout ce vert malsain, de temps à autre une tache de lumière divine qui était la fleur impériale, l’orchidée ; parasite, elle aussi. Dans tout cela rien que je connusse, aucune essence qui me fût familière ; rien autre que les fougères, mais des fougères qui ici prenaient des dimensions de cauchemar.

Nous avions marché cinq minutes à peine, peut-être ; pourtant j’étais fourbu. Et voilà que soudain le mur se déchira brutalement. La lumière reparut, cruelle et rassurante à la fois. Un large espace s’ouvrait devant nous. Une rivière ? un étang ? la mer ?

Le bras tendu de mon guide m’arrêta brusquement sur la berge. À nos pieds dévalait en une pente raide la bave de la forêt, coulant vers un immense fossé. Une tranchée large, presque surhumaine, s’ouvrait toute droite à perte de vue, comme si quelque météore fût tombé là, balayant tout devant lui pour se creuser un lit ; dans ce lit profond un fleuve de verdure paraissait figé dans sa course par quelque sortilège effrayant.

— Vous voyez, monsieur, tout est là.

Cette voix douce, mesurée, souriante, fit l’effet d’un peu d’eau fraîche sur mes tempes moites.

Il montrait quelque chose à gauche.

J’aperçus d’abord, qui sortaient entre les branches et les lianes, d’autres branches rigides et noires, issues de troncs massifs. C’est alors que je reconnus, que je compris.

Tout au long de l’immense ravin c’étaient, par dizaines, par centaines, des machines abandonnées ; toute une ferraille morte, enlisée dans cette végétation dévorante. Des pelles à vapeur tendaient des moignons de bras et offraient au ciel le débris de leur benne pourrie par l’humidité des pluies tropicales ; sur un remblai, des wagonnets alignés s’effritaient sur d’invisibles rails, faisaient tête à queue dans l’attente d’une locomotive crevée à cent pieds plus loin et dont seules surnageaient la cheminée ridicule et désuète, percée comme une écumoire, et le toit croulant de la cabine.

Ce ravin, c’était le vieux canal. Le canal français. Le canal de Lesseps. Le canal mort. Le canal de la faillite. Non point comme l’avait rêvé le grand ingénieur, le Canal de Panama, mais le Canal du Panama. Ce qui devait être un autre Suez n’était plus que cela, une fosse immense à la taille du rêve qui y dormait à jamais enseveli sous le linceul vert, éternellement vert.

Le vieux me regardait. Je voyais son visage maigre, que la fièvre palude avait bistré ; et ses yeux aux prunelles grises qui guettaient chez moi quelque mou­vement, de joie ? de tristesse ? je ne savais encore. Car je ne comprenais point. Il ne disait plus rien ; et le silence, dans cette nature lourde et sans rumeur, était comme une mort infinie. Je rêvais.

Le vieillard toussa discrètement, poliment.

— Vous êtes là, dis-je avec un sursaut.

— Bien sûr, monsieur, que je suis là. Je n’ai pas quitté mon poste. Mais non ! Vous pourrez dire au Patron que je suis encore là. Mon devoir, monsieur, mon devoir. Je ne connais que ça. Quand il reviendra, le Patron, il me retrouvera ici, où il m’a laissé… Il raidit péniblement ses membres rouillés et se mit au garde à vous, vacillant un peu.

— … Comme un soldat de France, monsieur. Jean Vaudois ne déserte pas. Quand il reviendra, le Patron, je lui dirai…

Son bras esquissa un salut militaire et ses lèvres, un sourire d’orgueil.

— … je lui dirai : Monsieur de Lesseps, vous m’avez confié la garde du Canal. Le voilà. On n’a rien dérangé… Mais quand doit-il revenir ? Il ne vous l’a pas dit, monsieur ? Il y a quelque temps qu’il est parti.

Je l’écoutais, perdu. Sous mes yeux, le soleil mitrail­lait la fosse immense où le projet titanique du grand ingénieur pourrissait depuis… je ne savais plus combien d’années, depuis combien d’âges. Moi aussi, je vacillais un peu. Il y avait cette avalanche ef­froyable de la jungle, en suspens, prête à dévaler, à engloutir tout cela au moindre signe de résurrection ; il y avait les moignons noircis des grues, tendant vers le ciel, comme des mains, les restes de leurs godets calcinés. Par moment cela me semblait bouger, s’animer, esquisser des gestes noueux et forts : tout droit, pour ensuite descendre virilement vers la terre et la mordre, mordre et déchirer le linceul morbide. Il y avait surtout à mon côté cette voix, cette voix obstinée d’homme fidèle qui ne doute pas, qui ne peut pas douter, qui empêche que l’on puisse douter.

Jean Vaudois était là, tête nue sous le marteau brûlant du soleil, aveugle à ce qui nous entourait, le balancier de son esprit arrêté depuis… quarante ans par un étrange délire né de la fièvre ; pour Jean Vau­dois, il n’y avait pas d’années qui ajoutassent chacune une pelletée de temps à cette sépulture ; tout n’était que le recommencement d’un temps à jamais immobile. Pour lui le temps n’était plus, le temps était mort. Ce qu’il m’avait dit, il se le disait lui-même, indéfiniment, comme un phono détraqué dont l’aiguille retombe chaque tour dans la même rainure…

Un son lointain de klaxon. Mon chauffeur.

— Il me faut repartir…

— Alors vous voyez, monsieur. Dites-lui bien que vous avez vu. Tout est en ordre. Vous pourrez faire rapport à la Compagnie ; monsieur de Lesseps sera content.

Cette fois j’avais pris les devants pour fuir cette voix calme, calme effroyablement.

De chaque côté les lianes tendaient leurs amarres et les fougères hissaient leurs palmes. Mais je courais presque. À travers les fûts mêlés des figuiers sauvages je croyais par moments voir surgir de longs hangars fumant de la fumée ouvrière, des campements agités d’une vie prodigieuse, toute tendue vers le grand œuvre. Puis cela s’effaçait devant un souvenir précis : sous cette litière en fermentation, des hommes se dis­solvaient, des milliers et des milliers d’hommes tués par La fièvre.

Nous arrivions à la maison du fou. Il me prit subitement par le bras.

— Vous savez, il en vient d’autres parfois jusqu’ici. Des Américains. Ils se font passer pour des touristes. Des touristes ! Ils viennent pour espionner, pour voir si je suis toujours à mon poste ; et quand ils me voient là, ils s’en vont ! Je sais bien ce qu’ils veulent ; c’est nos machines. Nos machines, pour finir le canal, pour voler le canal à la France. Mais tant que je serai là… Pourtant, il ne faut pas que le Patron tarde trop longtemps.

« Et, savez-vous, ils ont tout essayé pour me faire partir, pour que je déserte. Un jour ils ont même voulu m’emmener ; mais j’ai su m’échapper. J’ai passé quatre jours dans la forêt… Us sont repartis. »

Il riait maintenant d’un rire bonasse et malin, du rire de celui à qui on ne la fait pas !

— Il en vient encore de temps à autre. Dernièrement, ils ont trouvé mieux. Je vous le donne en mille, ce qu’ils ont inventé !… Ils m’ont dit que ce n’était plus la peine de rester… Savez-vous ce qu’ils disent ?…

Ses yeux me regardaient bien en face, mille petits plis fronçant les paupières sous la broussaille blanche des sourcils…

— Ils me disent que le canal, il est fini, que les Américains l’ont terminé ! Mais je sais bien que cela n’est pas vrai. Vous aussi vous le savez. Vous avez vu. Le canal, il est tel que le Patron l’a laissé.

Je ne répondis point. Je partis en lui serrant la main, une poignée de main solide, que je voulais fortifiante, encourageante, menteuse !

Deux heures après, debout sur la berge du canal, de l’autre, je regardais s’ouvrir les écluses de Gatun.

Et je ne sais pourquoi, j’avais envie de pleurer.