L’Habitation Saint-Ybars/X

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Imprimerie Franco-Américaine (p. 57-62).

CHAPITRE X

Les Indiens. ― Le vieux Sachem



Revenons à Pélasge et à son élève. Après avoir pris l’excellent café que Mamrie leur avait préparé, ils se mirent en route pour se rendre au camp des Indiens. La veille, après le dîner, Pélasge regardant le couchant du haut de la galerie, avait remarqué une masse de verdure sombre, qui de loin tranchait sur l’immense nappe des cannes à sucre, semblable à une île au milieu d’un lac. Démon lui avait expliqué ce qu’était ce massif, et il avait été convenu qu’ils iraient le voir.

La terre que l’aïeul paternel de Saint-Ybars, émigré du Canada en Louisiane, avait achetée en 1749, n’était alors qu’un désert dont le centre était occupé par un bosquet de chênes séculaires. Les restes d’une tribu indigène étaient réunis sous les rameaux de ces arbres vénérables. Le nouveau venu était un homme au cœur généreux ; il respecta les Indiens. Ceux-ci, voyant en lui un ami sur lequel ils pouvaient compter, ne s’éloignèrent pas. Le fils aîné du blanc étant devenu maître de l’habitation, à la mort de son père, imita la conduite de celui-ci envers les peaux-rouges ; Saint-Ybars, à son tour, traita hospitalièrement les descendants de la tribu. Mais à mesure que la race blanche et la race noire s’étaient multipliées autour des chênes, le nombre des indigènes avait diminué ; la tribu qui à l’arrivée des blancs comptait quatre-vingts guerriers, était réduite, à l’époque où commence notre récit, à quinze individus dont un seul avait atteint les limites de la vieillesse.

Lorsque l’aïeul de Saint-Ybars était venu parler au chef ou sachem des sauvages, pour lui déclarer ses intentions bienveillantes, il avait été reçu à l’ombre du chêne qui était au milieu du bosquet. Cet arbre, en ce temps-là, était déjà gigantesque ; il ressemblait, dans sa majesté, à un patriarche entouré de ses fils et petits-fils. De temps immémorial il avait servi aux rendez-vous des différentes nations sauvages, lorsqu’elles se réunissaient pour traiter une question de paix ou de guerre. Il était connu sous le nom de sachem de la plaine. Les blancs établis en Louisiane s’habituèrent à l’appeler simplement le sachem, et dès le commencement de notre siècle, quand on prononçait ce nom, sur l’habitation Saint-Ybars, il était bien entendu qu’on parlait, non point d’un chef de sauvages, mais de l’antique géant végétal.

Au moment où Démon et Pélasge approchèrent, les hommes de la tribu assis en rond à la lisière du bosquet, prenaient leur repas du matin ; il se composait simplement d’un gombo. Chacun, à son tour, plongeait une cuiller en bois dans la chaudière qui contenait le substantiel potage, la portait à sa bouche, puis la passait à son voisin.

Les femmes, assises à l’écart, attendaient que les hommes eussent fini. Il y avait parmi elles une métisse. Elle avait le teint d’une blancheur légèrement verdâtre, les pommettes saillantes, la mâchoire fortement accusée ; ses yeux et ses cheveux rappelaient, par leur nuance claire, la race européenne. Dévorée par la fièvre, elle toussait presque sans répit ; il était facile de voir qu’elle n’avait pas longtemps à vivre.

Les Indiens virent venir Démon et son compagnon. Ils ne proférèrent pas un mot. Pélasge remarqua la mine ennuyée et hébétée des hommes, l’air doux et triste des femmes. En pensant qu’il avait là, sous ses yeux, les derniers survivants des possesseurs naturels de la contrée, il fut pénétré de commisération. Il n’eut pas le moindre doute sur leur prochaine extinction ; sur les quinze individus dont se composait la tribu il n’y avait qu’un enfant.

« Comment pourvoient-ils à leur subsistance ? demanda-t-il à Démon.

« Les femmes, répondit Démon, vont vendre sur les habitations de la poudre de sassafras pour faire le gombo, des feuilles de plantain pour aromatiser le linge, des racines de latanier pour fourbir, et de petits paniers qu’elles tressent elles-mêmes. Elles ont toute la peine ; les hommes ne font rien, le whiskey les tue.

« Quelles sont ces buttes de terre là-bas, sous ce chêne à moitié mort ? demanda le jeune professeur.

« C’est le cimetière de ces Indiens, » répondit l’élève.

Pélasge compta les sépultures ; il y en avait vingt-cinq.

« Plus de morts que de vivants, » murmura-t-il.

Pélasge s’était arrêté ; il pensait aux races humaines disparues les unes après les autres, et dont on a découvert les ossements dans les différentes couches du sol. Il en dit quelques mots à son élève : Démon l’écouta avec la plus grande avidité.

« Continuons notre promenade, voulez-vous ? demanda Pélasge.

« Oui, Monsieur, allons voir le sachem. »

Vieumaite avait fait abattre, autour du patriarche des chênes, tous ceux qui le gênaient en empêchant l’air de circuler librement entre ses branches. Il avait tracé lui-même, avec une charrue tirée par ses quatre chevaux les plus beaux, un sillon circonscrivant au large l’arbre majestueux qui désormais prenait un caractère sacré ; car, un tombeau construit dans son ombre tranquille, venait de recevoir les restes mortels des parents de Vieumaite. Une rangée de beaux cyprès originaires de la Provence, avait été plantée dans le creux circulaire. Ils avaient crû avec vigueur, et n’avaient pas tardé à opposer aux animaux une barrière infranchissable. Une porte en chêne presque noir, permettait de pénétrer dans l’enceinte du côté du couchant. Un vieux nègre hors de service était préposé à la garde de ce lieu saint ; à lui était confiée la clef de la porte ; une fois par semaine, il enlevait les ramilles sèches et les feuilles mortes qui tombaient du sachem. Il habitait une petite cabane, qu’on voyait dans la clairière et qu’ombrageaient des bananiers et des orangers.

Les racines supérieures du sachem, saillantes et tortueuses, serpentaient au loin sur le sol, semblables à d’énormes tentacules. Le tronc montait comme une tour ; à une hauteur de trente-cinq mètres, il émettait d’abord cinq branches horizontales, dont chacune était plus grosse que le tronc d’un chêne ordinaire. Ces branches en s’éloignant de la tige, fléchissaient insensiblement sous leur propre poids et allaient au loin balayer le sol de leurs dernières ramifications. Les autres branches s’élevaient plus ou moins obliquement, subdivisées en rameaux et ramuscules dont l’ensemble, vu extérieurement, avait l’apparence d’un dôme colossal.

Le vieux gardien du sachem s’entendant appeler et reconnaissant la voix de son petit maître, sortit de sa cabane et vint ouvrir.

Il fallut écarter le feuillage, pour pénétrer sous la voûte du vieux sachem. La lumière affaiblie qui éclairait la vaste rotonde, était pâle et douce comme celle de la lune quand son disque est voilé par les brouillards de l’automne. L’air au dehors étant tranquille, pas une feuille n’oscillait, pas le plus léger bruissement ne frissonnait dans les rameaux. Des touffes de barbe espagnole pendaient ça et là comme de longs voiles funéraires ; leur immobilité morne augmentait la mélancolie de cette solitude, et donnait plus d’intensité au silence.

Une austère et solennelle tristesse envahit subitement Pélasge. Lui, dont l’esprit ferme repoussait ordinairement toute émotion superstitieuse, il lui sembla voir dans l’avenir, entre lui et ce lieu solitaire, une connexion d’événements malheureux, et il en éprouva, par anticipation, un invincible serrement de cœur. Il avança lentement, posant doucement les pieds sur le sol, comme s’il eût craint d’interrompre le silence qui régnait autour de lui. Le tombeau de marbre blanc, dans lequel reposaient le père et la mère de Vieumaite, s’élevait dans l’ombre des rameaux étendus vers l’orient ; la façade était du côté d’où venait Pélasge. Il se découvrit respectueusement, et s’arrêta à quelques pas du tombeau. Son noir pressentiment ne le préoccupait plus ; sa sérénité habituelle revenue, il promena ses regards sur toute l’enceinte, et dit à demi-voix :

« Quel calme ! on se croirait transporté au-delà des limites du monde, dans un lieu où le mouvement et le bruit n’existent plus.

« Est-ce que vous n’aimez pas cette tranquillité ? demanda Démon.

« Elle me plaît beaucoup, répondit Pélasge.

« Je vous demande cela, reprit Démon, parce qu’il y a des personnes qui ne l’aiment pas. Mon père et mes frères ne se soucient pas de venir ici, surtout mon père ; il dit que cette immobilité et ce silence ressemblent trop au néant. Eh bien ! moi, Monsieur, j’aime à venir ici ; je ne demanderais qu’une chose à ceux qui doivent vivre plus longtemps que moi, c’est, quand j’aurai cessé de vivre, de déposer mon corps dans la terre ombragée par le vieux sachem. »

Ces paroles sorties de la bouche d’un jeune garçon, qui, ce jour-là même, accomplissait sa treizième année, parurent extraordinaires à Pélasge. Après un moment de réflexion :

« Ce que vous venez de me dire, demanda-t-il, l’auriez-vous dit aussi bien à M. Héhé ?

« Oh ! jamais, répliqua vivement l’enfant, ni à lui, ni à personne.

« Vous avez donc confiance en moi, mon petit ami ?

« Oui, Monsieur, tout à fait.

« Vous avez raison, dit Pélasge en posant affectueusement ses mains sur les épaules de Démon, je sens que j’aurai une grande amitié pour vous. »

Les sons lointains d’une cloche arrivèrent en mourant, jusque sous le sachem.

« Il est temps de rentrer, dit Démon ; entendez-vous le premier coup de cloche pour le déjeuner ?

« Oui, partons. »

Ils repassèrent devant le camp des Indiens. Les femmes étaient dans leurs cabanes faites de branches et de feuillage ; elles cousaient ; les hommes ivres de whiskey et de tabac, étaient étendus dans l’herbe, le visage exposé au soleil et couvertde mouches.