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L’Heptaméron des nouvelles/02

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DEUXIESME NOUVELLE


Une Muletière d’Amboyse aima mieus cruellement mourir de la main de son valet que de consentir à sa méchante volonté.


n la ville d’Amboise y avoit ung Mulletier qui servoit la Roine de Navarre, seur du Roy François, premier de ce nom, laquelle estoyt à Bloys accouchée d’un filz, auquel lieu estoit allé le dict Mulletier pour estre paié de son quartier, & sa femme demoura au dict Amboise logée delà les pontz.

Or y avoit il long temps que ung varlet de son mary l’aymoit si desespérement que ung jour il ne se peut tenir de luy en parler, mais elle, qui estoit si vraie femme de bien, le reprint si aigrement, le menassant de le faire battre & chasser à son mary, que depuis il ne luy osa tenir propos ne faire semblant, & garda ce feu couvert en son cueur jusques au jour que son maistre estoit allé dehors & sa maistresse à Vespres à Sainct-Florentin, église du chasteau fort, loing de leur maison.

Estant demoré seul, luy vint en fantaisye qu’il pourroit avoir par force ce que par nulle prière ne service n’avoit peu acquérir, & rompit ung ais, qui estoit entre la chambre où il couchoit & celle de sa maistresse ; mais, à cause que le rideau, tant du lict de son maistre & d’elle que des serviteurs de l’autre cousté, couvroyt les murailles si bien que l’on ne povoit veoir l’ouverture qu’il avoyt faicte, ne fut poinct sa malice apparçeue jusques ad ce que sa maistresse fut couchée avecq une petite garse de unze à douze ans.

Ainsy que la pauvre femme estoit à son premier sommeil, entra le varlet, par l’ais qu’il avoit rompu, dedans son lict, tout en chemise, l’espée nue en sa main, mais, aussy tost qu’elle le sentit près d’elle, saillit dehors du lict, en luy faisant toutes les remontrances qu’il fut possible à femme de bien. Et luy, qui n’avoit amour que bestialle, qui eut mieulx entendu le langaige des mulletz que ses honnestes raisons, se montra plus bestial que les bestes avecq lesquelles il avoit esté long temps, car, en voyant qu’elle couroyt si tost à l’entour d’une table & qu’il ne la povoit prendre, & qu’elle estoit si forte que par deux fois elle s’estoit défaicte de luy, desespéré de jamais ne la povoir ravoir vive, luy donna si grand coup d’espée par les reings, pensant que, si la paour & la force ne l’avoyt peu faire rendre, la douleur le feroyt.

Mais ce fut au contraire, car, tout ainsy que ung bon Gendarme, quand il veoit son sang, est plus eschauffé à se venger de ses ennemis & acquérir honneur, ainsy son chaste cueur se renforcea doublement à courir & fuyr des mains de ce malheureux, en luy tenant les meilleurs propos qu’elle povoyt, pour cuider par quelque moien le réduire à congnoistre ses faultes. Mais il estoit si embrassé de fureur qu’il n’y avoit en luy lieu pour recepvoir nul bon cousté, & luy redonna encore plusieurs coups, pour lesquelz éviter, tant que les jambes la peurent porter, couroit tousjours.

Et, quant, à force de perdre son sang, elle senteit qu’elle approchoit de la mort, levant les oeilz au ciel & joingnant les mains, rendit graces à son Dieu, lequel elle nommoyt sa force, sa vertu, sa patience & chasteté, luy supplyant prendre en gré le sang qui, pour garder son commandement, estoit respendu en la révérence de celluy de son Filz, auquel elle croyoit fermement tous ses pechez estre lavez & effacez de la mémoire de son ire, &, en disant : « Seigneur, recepvez l’ame qui, par vostre bonté, a esté racheptée », tumba en terre sur le visaige, où ce meschant luy donna plusieurs coups, &, après qu’elle eut perdu la parolle & la force du corps, ce malheureux print par force celle qui n’avoit plus de deffense en elle, &, quant il eut satisfaict à sa meschante concupiscence, s’en fouyt si hastivement que jamais depuis, quelque poursuicte que on en ayt faicte, n’a peu estre retrouvé.

La jeune fille, qui estoit couchée avecq la Mulletière, pour la paour qu’elle avoit eue, s’estoyt cachée soubz le lict, mais, voiant que l’homme estoit dehors, vint à sa maistresse & la trouva sans parolle ne mouvement ; crya par la fenestre aux voisins pour la venir secourir, & ceulx, qui l’aymoient & estimoient autant que femme de la Ville, vindrent incontinant à elle & amenèrent avecq eulx des Cirurgiens, lesquelz trouvèrent qu’elle avoyt vingt cinq plaies mortelles sur son corps & feirent ce qu’ilz peurent pour luy ayder, mais il leur fut impossible.

Toutesfois elle languit encores une heure sans parler, faisant signe des oeilz & des mains, en quoy elle monstroit n’avoir perdu l’entendement. Estant interrogée par ung homme d’Ésglise de la foy en quoy elle mouroit, de l’espérance de son salut par Jhesucrist seul, respondoit par signes si évidens que la parolle n’eut sçeu mieulx monstrer son intention, & ainsy, avecq un visaige joyeulx, les oielz eslevez au ciel, rendit ce chaste corps son ame à son Créateur.

Et, si tost qu’elle fut levée & ensevelye, le corps mis à sa porte, actendant la compaignie pour son enterrement, arriva son pauvre mary, qui veid premier le corps de sa femme mort devant sa maison qu’il n’en avoit sçeu les nouvelles &, s’enquérant de l’occasion, eut double occasion de faire deuil, ce qu’il feit de telle sorte qu’il y cuida laysser la vye.

Ainsy fut enterrée ceste martire de chasteté en l’église de Sainct-Florentin, où toutes les femmes de bien de la Ville ne faillirent à faire leur debvoir de l’honorer autant qu’il estoit possible, se tenans bien heureuses d’estre de la ville où une femme si vertueuse avoyt esté trouvée. Les folles & legières, voyans l’honneur que l’on faisoit à ce corps, se delibérèrent de changer leur vye en myeulx.

« Voylà, mes Dames, une histoire véritable qui doibt bien augmenter le cueur à garder ceste belle vertu de chasteté, &, nous, qui sommes de bonnes Maisons, devrions morir de honte de sentir en nostre cueur la mondanité pour laquelle éviter une pauvre Mulletière n’a poinct crainct une si cruelle mort, & telle s’estime femme de bien qui n’a pas encore sçeu comme ceste cy résister jusques au sang. Par quoy se fault humillier, car les graces de Dieu ne se donnent poinct aux hommes pour leurs noblesses & richesses, mais selon qu’il plaist à sa bonté, qui n’est poinct accepteur de personne, lequel eslit ce qu’il veult ; car ce qu’il a esleu l’honore de ses vertuz, & souvent eslit les choses basses pour confondre celles que le Monde estime haultes & honnorables, comme luy mesmes dict :

« Ne nous resjouissous de nos vertuz, mais en ce que nous sommes escriptz au livre de vie, duquel ne nous peult effacer Mort, Enfer ne Péché. »

Il n’y eut Dame en la compaignye qui n’eût la larme à l’oeil pour la compassion de ceste piteuse & glorieuse mort de ceste Mulletière. Chascune pensa en elle mesme que, si la fortune leur advenoit pareille, mectroit peine de l’ensuivre en son martire, &, voiant ma Dame Oisille que le temps se perdoit parmy les louanges de ceste trespassée, dist à Saffredent :

« Si vous ne dictes quelque chose pour faire rire la compaignye, je ne sçay nulle d’entre vous qui peust rabiller à la faulte que j’ay faicte de la faire pleurer, par quoy je vous donne ma voix pour dire la tierce Nouvelle. »

Saffredent, qui eut bien desiré pouvoir dire quelque chose qui bien eust esté agréable à la compaignye & sur toutes à une, dist qu’on luy tenoit tort, veu qu’il y en avoit de plus antiens expérimentez que luy qui devoient parler premier que luy, mais, puisque son sort estoit tel, il en aymoyt mieulx s’en despescher, car plus il y en avoyt de bien parlans, & plus son compte seroyt trouvé mauvays.