100%.svg

L’Heptaméron des nouvelles/08

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche



HUITIESME NOUVELLE


Bornet, ne gardant telle loyauté à sa femme qu’elle à luy, eut envie de coucher avec sa Chamberière, & déclara son entreprinse à un sien compagnon, qui, souz espoir d’avoir part au butin, luy porta telle faveur & ayde que, pensant coucher avec sa Chamberière, il coucha avec sa femme, au desçeu de laquelle il feit participer son compagnon au plaisir qui n’appartenoit qu’à luy seul, & se feit coqu soy-mesme sans la honte de sa femme.


n la comté d’Alletz, y avoit ung homme nommé Bornet, qui avoit espouzé une honneste femme de bien, de laquelle il aymoit l’honneur & la réputation, comme je croys que tous les mariz qui sont icy font de leurs femmes, &, combien qu’il voulust que la sienne luy gardast loyaulté, si ne vouloit-il pas que la loy fust esgale à tous deux ; car il alla estre amoureux de sa Chamberière, au change de quoy il ne gangnoit, sinon que la diversité des viandes plaist.

Il avoyt ung voisin de pareille condition que luy, nommé Sandras, Tabourin & Cousturier, & y avoit entre eulx telle amityé que, horsmis la femme, n’avoient rien party ensemble, par quoy il déclara à son amy l’entreprinse qu’il avoyt sur sa Chamberière, lequel non seullement le trouva bon, mais ayda de tout son pouvoir à la parachever, espérant avoir part au butin. La Chamberière, qui ne s’y voulut consentir, se voyant pressée de tous costez, le alla dire à sa maistresse, la priant de luy donner congé de s’en aller chez ses parens, car elle ne pouvoit plus vivre en ce torment. La maistresse, qui aymoit bien fort son mary, du quel souvent elle avoyt eu soupson, fut bien aise d’avoir gaigné ce poinct sur luy & de luy povoir monstrer justement qu’elle en avoyt eu doubte. Dist à sa Chamberière : « Tenez bon, m’amye ; tenez peu à peu bons propos à mon mary, & puis après luy donnez assignation de coucher avecq vous en ma garde robbe, & ne faillez à me dire la nuict qu’il devra venir, & gardez que nul n’en sçache rien. »

La Chamberière feit tout ainsy que sa maistresse luy avoit commandé, dont le maistre fut si aise qu’il en alla faire la feste à son compaignon, lequel le pria, veu qu’il avoyt esté du marché, d’en avoir le demorant. La promesse faicte & l’heure venue, s’en alla coucher le maistre, comme il cuydoit, avecq sa Chamberière ; mais sa femme, qui avoit renoncé à l’auctorité de commander pour le plaisir de servir, s’estoit mise en la place de sa Chamberière & reçeut son mary, non comme femme, mais feignant la contenance d’une fille estonnée, si bien que son mary ne s’en apparçeut point.

Je ne vous sçaurois dire lequel estoit plus aise des deux, ou luy de penser tromper sa femme, ou elle de tromper son mary. Et, quand il eut demouré avecq elle, non selon son vouloir, mais selon sa puissance, qui sentoit le vieil marié, s’en alla hors de la maison, où il trouva son compaignon, beaucoup plus jeune & plus fort que luy, & luy feit la feste d’avoir trouvé la meilleure robbe qu’il avoyt poinct veue. Son compaignon luy dist : « Vous sçavez que vous m’avez promis. — Allez doncques vistement, » dit le maistre, « de paour qu’elle ne se liève, ou que ma femme ayt affaire d’elle. » Le compaignon s’y en alla, & trouva encores ceste mesme Chamberière que le mary avoyt mescongneue, laquelle, cuydant que ce fust son mary, ne le refusa de chose que luy demandast, j’entends demander pour prandre, car il n’osoit parler. Il y demoura bien plus longuement que non pas le mary, dont la femme s’esmerveilla fort, car elle n’avoyt poinct accoustumé d’avoir telles nuictées ; toutesfoys elle eut patience, se reconfortant aux propos qu’elle avoit déliberé de luy tenir le lendemain & à la mocquerie qu’elle luy feroyt recepvoir.

Sur le poinct de l’aube du jour, cest homme se leva d’auprès d’elle &, en se jouant à elle au partir du lict, luy arracha ung anneau qu’elle avoit au doigt, duquel son mary l’avoyt espousée ; chose que les femmes de ce païs gardent en grande superstition & honorent fort une femme qui garde tel anneau jusques à la mort, &, au contraire, si par fortune le perd, elle est desestimée, comme ayant donné sa foy à aultre que à son mary. Elle fut très contante qu’il luy ostast, pensant qu’il seroit seur tesmoignage de la tromperie qu’elle luy avoit faicte.

Quand le compaignon fut retourné devers le maistre, il luy demanda : « Et puis ? » Il luy respondit qu’il estoit de son opinion & que, s’il n’eust crainct le jour, encores y fust il demouré. Ilz se vont tous deux reposer le plus longuement qu’ilz peurent. Et au matin, en s’habillant, apperçeut le mary l’anneau que son compaignon avoyt au doigt, tout pareil de celuy qu’il avoit donné à sa femme en mariage, & demanda à son compaignon qui le luy avoyt donné. Mais, quand il entendit qu’il l’avoyt arraché du doigt de la Chamberière, fut fort estonné, & commença à donner de la teste contre la muraille, disant : « Ha, vertu Dieu, me serois je bien faict cocu moy mesme, sans que ma femme en sçeut rien ? » Son compaignon, pour le reconforter, luy dist : « Peult estre que vostre femme baille son anneau en garde au soir à sa chamberiere. »

Mais, sans rien respondre, le mary s’en vat à sa maison, là où il trouva sa femme plus belle, plus gorgiase & plus joieuse qu’elle n’avoyt accoustumé, comme celle qui se resjouyssoit d’avoir saulvé la conscience de sa Chamberière & d’avoir expérimenté jusques au bout son mary, sans rien y perdre que le dormir d’une nuict. Le mary, la voyant avecq ce bon visaige, dist en soy mesmes : « Si elle sçavoyt ma bonne fortune, elle ne me feroyt pas si bonne chère. » Et en parlant à elle de plusieurs propos, la print par la main & advisa qu’elle n’avoit poinct l’anneau, qui jamais ne luy partoit du doigt, dont il devint tout transy, & luy demanda en voix tremblante : « Qu’avez vous faict de vostre anneau ? » Mais elle, qui fut bien aise qu’il la mectoit au propos qu’elle avoit envye de luy tenir, luy dist :

« Ô le plus meschant de tous les hommes, à qui est ce que vous le cuydez avoir osté ? Vous pensiez bien que ce fut à ma Chamberière, pour l’amour de laquelle avez despendu plus de deux pars de voz biens que jamays vous ne feistes pour moy, car, à la première fois que vous y estes venu coucher, je vous ay jugé tant amoureux d’elle qu’il n’estoit possible de plus. Mais, après que vous fustes sailly dehors & puis encores retourné, sembloit que vous fussiez ung diable sans ordre ne mesure. Ô malheureux, pensez quel aveuglement vous a prins de louer tant mon corps & mon enbonpoinct, dont par si long temps avez esté jouyssant sans en faire grande estime. Ce n’est doncques pas la beaulté ne l’enbonpoinct de vostre Chamberiére qui vous a faict trouver ce plaisir si agréable, mais c’est le péché infame de la villaine concupiscence qui brusle vostre cueur & vous rend tous les sens si hebestez que, par la fureur en quoy vous mectoit l’amour de vostre Chamberière, je croy que vous eussiez prins une chèvre coiffée pour une belle fille. Or il est temps, mon mary, de vous corriger & de vous contanter autant de moy, en me congnoissant vostre & femme de bien, que vous avez faict pensant que je fusse une pauvre meschante. Ce que j’ay faict a esté pour vous retirer de vostre malheurté, à fin que, sur vostre vieillesse, nous vivions en bonne amityé & repos de conscience ; car, si vous voulez continuer la vie passée, j’ayme myeulx me séparer de vous que de veoir de jour en jour la ruyne de vostre ame, de vostre corps & de voz biens, devant mes oeilz. Mais, s’il vous plaist congnoistre vostre faulce oppinion & vous délibérer de vivre selon Dieu, gardant ses commandemens, j’oblieray toutes les faultes passées, comme je veulx que Dieu oblye l’ingratitude à ne l’aimer comme je doibz. »

Qui fut bien désespéré, ce fut ce pauvre mary, voiant sa femme tant saige, belle & chaste, avoir esté delaissée de luy pour une qui ne l’aymoit pas, &, qui pis est, avoit esté si malheureux que de la faire meschante sans son sçeu, & que faire participant ung aultre au plaisir qui n’estoit que pour luy seul se forgea en luy mesmes les cornes de perpétuelle mocquerie. Mais, voyant sa femme assez courroucée de l’amour qu’il avoit portée à sa Chamberière, se garda bien de luy dire le meschant tour qu’il luy avoit faict &, en luy demandant pardon, avecq promesse de changer entièrement sa mauvaise vie, luy rendit l’anneau qu’il avoyt reprins de son compaignon, auquel il pria de ne révéler sa honte. Mais, comme toutes choses dictes à l’oreille sont preschées sur le toict, quelque temps après la vérité fut congneue, & l’appelloit on coqu sans honte de sa femme.

« Il me semble, mes Dames, que, si tous ceulx qui ont faict de pareilles offences à leurs femmes estoient pugniz de pareille pugnition, Hircan & Saffredent devroient avoir belle peur. »

Saffredent luy dist : « Et dea, Longarine, n’y en a il poinct d’autre en la compaignye mariez que Hircan & moy ?

— Si a bien, » dist-elle, « mais non pas qui voulsissent jouer ung tel tour.

— Où avez-vous veu, » dist Saffredent, « que nous ayons pourchassé les Chamberières de nos femmes ?

— Si celles à qui touche, » dist Longarine, « vouloient dire la vérité, l’on trouveroit bien Chamberière à qui l’on a donné congé avant son quartier.

— Vrayment, » ce dist Geburon, « vous estes une bonne dame qui, en lieu de faire rire la compaignye, comme vous aviez promis, mectez ces deux pauvres gens en collére.

— C’est tout ung, » dist Longarine ; « mais qu’ilz ne viennent poinct à tirer leurs espées, leur collère ne fera que redoubler nostre rire.

— Mais il est bon, » dist Hircan, « que, si nos femmes vouloient croire ceste dame, elle brouilleroit le meilleur mesnaige qui soyt en la compaignye.

— Je sçay bien devant qui je parle, » dist Longarine ; « car voz femmes sont si saiges & vous ayment tant que, quand vous leur feriez des cornes aussi puissantes que celles d’un daim, encores voudroient elles persuader elles & tout le monde que ce sont chappeaulx de rozes. »

La compaignye & mesmes ceulx à qui il touchoit se prindrent tant à rire qu’ils meirent fin à leur propos. Mais Dagoucin, qui encores n’avoit sonné mot, ne se peut tenir de dire : « L’homme est bien déraisonnable quand il a de quoy se contenter & veult chercher autre chose. Car j’ai veu souvent, pour cuyder mieulx avoir & ne se contanter de sa suffisance, que l’on tombe au pis, & si n’est l’on poinct plainct, car l’inconstance est tousjours blasmée. »

Simontault luy dist : « Mais que ferez vous à ceulx qui n’ont pas trouvé leur moictié ? Appellez vous inconstance de la chercher en tous les lieux où l’on peut la trouver ?

— Pour ce que l’homme ne peult sçavoir, » dist Dagoucin, « où est ceste moictyé dont l’unyon est si esgale que l’un ne diffère de l’autre, il fault qu’il s’arreste où l’amour le contrainct, & que, pour quelque occasion qu’il puisse advenir, ne change le cueur ne la volunté, car, si celle que vous aymez est tellement semblable à vous & d’une mesme volunté, ce sera vous que vous aymerez & non pas elle.

— Dagoucin, » dist Hircan, « vous voulez tomber en une faulse opinion, comme si nous devions aymer les femmes sans estre aymés.

— Hircan, » dist Dagoucin, « je veulx dire que, si nostre amour est fondé sur la beaulté, bonne grace, amour & faveur d’une femme, & nostre fin soit plaisir, honneur ou proffict, l’amour ne peult longuement durer ; car, si la chose sur quoy nous la fondons deffault, nostre amour s’envolle hors de nous. Mais je suis ferme à mon oppinion que celluy qui ayme, n’ayant aultre fin ne desir que bien aymer, laissera plus tost son ame par la mort que ceste forte amour saille de son cueur.

— Par ma foy, » dist Simontault, « je ne croys pas que jamais vous ayez esté amoureux ; car, si vous aviez senty le feu comme les aultres, vous ne nous paindriez icy la Chose Publicque de Platon, qui s’escript & ne s’expérimente poinct.

— Si, j’ay aymé, » dist Dagoucin, « j’ayme encores, & aymeray tant que je vivray ; mais j’ay si grand paour que la démonstration face tort à la perfection de mon amour que je crainctz que celle de qui je debvrois desirer l’amityé semblable l’entende, & mesmes je n’ose penser ma pensée de paour que mes oeilz en révèlent quelque chose, car tant plus je tiens ce feu celé & couvert, & plus en moy croist le plaisir de sçavoir que j’ayme perfaictement.

— Ha, par ma foy, » dist Geburon, « si ne croys je pas que vous ne fussiez bien aise d’estre aymé.

— Je ne dis pas le contraire, » dist Dagoucin ; « mais, quand je serois tant aymé que j’ayme, si n’en sçauroit croistre mon amour, comme elle ne sçauroit diminuer pour n’estre si très aymé que j’ayme fort. »

À l’heure Parlamente, qui soupsonnoit ceste fantaisye, luy dist : « Donnez vous garde, Dagoucin ; j’en ay veu d’aultres que vous qui ont mieulx aimé mourir que parler.

— Ceulx là, ma Dame, » dist Dagoucin, « estimay je très heureux.

— Voire, » dist Saffredent, « & dignes d’estre mis au rang des Innocens, desquels l’Église chante :

Non loquendo, sed moriendo confessi sunt.

« J’en ay ouy tant parler de ces transiz d’amours, mais encores jamays je n’en veis mourir ung &, puisque je suis eschappé, veu les ennuiz que j’en ay porté, je ne pensay jamais que autre en puisse mourir.

— Ha, Saffredent, » dist Dagoucin, « où voulez vous doncques estre aymé, puisque ceulx de vostre oppinion ne meurent jamais ? Mais j’en sçay assez bon nombre qui ne sont mortz d’autre maladye que d’aymer parfaictement.

— Or, puisque en sçavez des histoires, » dist Longarine, « je vous donne ma voix pour nous en racompter quelque belle, qui sera la neufviesme de ceste Journée.

— À fin, » dist Dagoucin, « que les signes & les miracles, suyvant ma véritable parole, vous puissent induire à y adjouster foy, je vous allégueray ce qui advint il n’y a pas trois ans :