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L’Heptaméron des nouvelles/26

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VINGT SIXIESME NOUVELLE


Par le conseil & affection fraternelle d’une sage Dame le Seigneur d’Avannes se retira de la fole amour qu’il portoit à une Gentille femme demeurant à Pampelune.


l y avoit, au temps du Roy Loys douziesme, ung jeune Seigneur, nommé Monsieur d’Avannes, fils du Sire d’Albret, frère du Roy Jehan de Navarre, avecq lequel le dict Seigneur d’Avannes demoroit ordinairement.

Or estoit le jeune Seigneur de l’aage de quinze ans, tant beau & tant plain de toutes bonnes graces qu’il sembloyt n’estre faict que pour estre aimé & regardé, ce qu’il estoit de tous ceulx qui le voyoient, & plus que de nul autre d’une Dame demorant en la Ville de Pampelune en Navarre, laquelle estoit maryée à ung fort riche homme, avecq lequel vivoit si honnestement que, combien qu’elle ne fust aagée que de vingt trois ans, pour ce que son mary approchoit le cinquantiesme s’abilloit si honnestement qu’elle sembloyt plus vefve que mariée. Et jamais à nopces ny à festes homme ne la veit aller sans son mary, duquel elle estimoit tant la bonté & la vertu qu’elle le préféroit à la beaulté de tous les autres. Et le mary, l’ayant experimentée si saige, y print telle seureté qu’il luy commettoit toutes les affaires de sa maison.

Ung jour fut convié ce riche homme avecq sa femme à une nopce de leurs parentes, auquel lieu, pour honorer les nopces, se trouva le jeune Seigneur d’Avannes, qui naturellement aymoyt les dances, comme celluy qui en son temps ne trouvoit son pareil, &, après le disner que les dances commencèrent, fut prié le dict Seigneur d’Avannes par le riche homme de vouloir danser.

Le dict Seigneur luy demanda qu’il vouloyt qu’il menast ? Il luy respondit : « Monseigneur, s’il y en avoit une plus belle & plus à mon commandement que ma femme, je la vous présenterois, vous suppliant me faire cest honneur de la mener danser », ce que feit le jeune Prince, duquel la jeunesse estoit si grande qu’il prenoyt plus de plaisir à saulter & danser que à regarder la beaulté des Dames. Et celle qu’il menoyt au contraire regardoit plus la grace & beaulté du dict Seigneur d’Avannes que la dance où elle estoyt, combien que par sa si grand prudence elle n’en fit ung seul semblant.

L’heure du souppé venue & Monseigneur d’Avannes disant adieu à la compaignye, se retira au chasteau où le riche homme sur sa mulle l’accompaigna & en allant luy dist :

« Monseigneur, vous avez ce jourd’huy tant faict d’honneur à mes parens & à moy que ce me seroyt grande ingratitude si je ne m’offroys avecq toutes mes facultez à vous faire service. Je sçay, Monseigneur, que tel Seigneur que vous, qui avez pères rudes & avaritieux, avez souvent plus faulte d’argent que nous, qui par petit train & bon mesnaige ne pensons que d’en amasser. Or est il ainsy que, Dieu m’aiant donné une femme selon mon desir, ne m’a voullu donner en ce monde totallement mon Paradis, m’ostant la joie que les pères ont des enfans. Je sçay, Monseigneur, qu’il ne m’appartient pas de vous adopter pour tel, mais, s’il vous plaist de me recepvoir pour serviteur & me déclarer voz petites affaires, tant que cent mil escuz de mon bien se pourront estandre je ne fauldray vous secourir en voz nécessitez. »

Monseigneur d’Avannes fust fort joieulx de cest offre, car il avoyt ung père tel que l’autre luy avoyt déchiffré &, après l’avoir mercié, le nomma par alliance son père.

De ceste heure là le dict riche homme print tel amour au Seigneur d’Avannes que matin & soir ne cessoyt de s’enquérir s’il luy falloit quelque chose & ne cella à sa femme la dévotion qu’il avoyt au dict Seigneur & à son service, dont elle l’ayma doublement, & depuis ceste heure, le dict Seigneur d’Avannes n’avoit faulte de chose qu’il desirast. Il alloit souvent veoir ce riche homme, boyre & manger avecq luy &, quand il ne le trouvoit poinct, sa femme bailloyt tout ce qu’il demandoit, & davantage parloyt à luy si saigement, l’admonestant d’estre saige & vertueux, qu’il la craingnoit & aymoyt plus que toutes les femmes de ce monde.

Elle, qui avoit Dieu & Honneur devant les œilz, se contentoit de sa veue & parolle, où gist la satisfaction d’honneste & bon amour, en sorte que jamais ne luy feit signe pour quoy il peust juger qu’elle eût autre affection à luy que fraternelle & chrestienne.

Durant ceste amityé couverte Monseigneur d’Avannes par l’ayde des dessus dictz estoyt fort gorgias & bien en ordre ; commencea à venir en l’aage de dix sept ans & de chercher les dames plus qu’il n’avoit de coustume. Et, combien qu’il eust plus voluntiers aymé la saige dame que nulle, si est ce que la paour qu’il avoyt de perdre son amityė, si elle entendoyt telz propos, le feyt taire & se amuser ailleurs, & s’alla addresser à une Gentil femme, près de Pampelune, qui avoyt maison en la ville, laquelle avoyt espousé ung jeune homme qui surtout aymoyt les chevaulx, chiens & oiseaulx, & commencea, pour l’amour d’elle, à lever mille passetemps, comme tournoys, courses, luyttes, masques, festins & autres jeuz, en tous lesquels se trouvoyt ceste jeune femme. Mais, à cause que son mary estoyt fort fantasticque & ses père & mère la congnoissoient fort legière & belle, jaloux de son honneur, la tenoyt de si près que le dict Seigneur d’Avannes ne povoyt avoir d’elle autre chose que la parolle bien courte en quelque bal, combien que en peu de propos le dict Seigneur d’Avannes aparçeut bien que autre chose ne défailloit à leur amityé que le temps & le lieu.

Par quoy il vint à son bon père le riche homme & luy dist qu’il avoyt grand dévotion d’aller visiter Notre-Dame de Montferrat, le priant de retenir en sa maison tout son train parce qu’il voulloyt aller seul, ce qu’il luy accorda. Mais sa femme, qui avoyt en son cueur ce grand Prophète Amour, soupsonna incontinant la vérité du dict voiage & ne se peut tenir de dire à Monseigneur d’Avannes : « Monsieur, Monsieur, la Nostre-Dame que vous adorez n’est pas hors des murailles de ceste ville ; par quoy je vous supplie sur toutes choses regarder à vostre santé. » Luy, qui la craingnoit & aymoit, rougyt si fort à ceste parole que sans parler il luy confessa la vérité & sur cella s’en alla.

Et, quant il eut achepté une couple de beaulx chevaulx d’Espaigne, s’abilla en pallefrenier & desguisa tellement son visaige que nul ne le congnoissoit. Le Gentil homme, mary de la folle dame, qui sur toutes choses aymoyt les chevaulx, veit les deux que menoit Monseigneur d’Avannes ; incontinant les vint achepter &, après les avoir acheptez, regarda le Pallefrenier, qui les menoyt fort bien, & luy demanda s’il le voulloyt servir ? Le Seigneur d’Avannes luy dist que ouy & qu’il estoit ung pauvre Pallefrenier, qui ne sçavoyt autre mestier que panser les chevaulx, en quoy il s’acquicteroit si bien qu’il en seroyt contant. Le Gentil homme en fut fort aise & luy donna la charge de tous ses chevaulx, &, en entrant en sa maison, dist à sa femme qu’il luy recommandoit ses chevaulx & son Pallefrenier & qu’il s’en alloyt au chasteau.

La Dame, tant pour complaire à son mary que pour avoir meilleur passetemps, alla visiter les chevaulx & regarda le Pallefrenier nouveau, qui luy sembla de bonne grace ; toutesfois elle ne le congnoissoyt poinct. Luy, qui veit qu’il n’estoit poinct congneu, luy vint faire la révérence en la façon d’Espaigne & luy baisa la main, & en la baisant la serra si fort qu’elle le recongneut, car en la dance luy avoyt il mainte fois faict tel tour, & dès l’heure ne cessa la Dame de chercher lieu où elle peut parler à luy à part, ce que elle feyt dès le soir mesmes, car, elle estant conviée en ung festin où son mary la voulloyt mener, faingnyt estre mallade & n’y povoir aller.

Le mary, qui ne vouloit faillir à ses amys, luy dist : « M’amye, puis qu’il ne vous plaist y venir, je vous prie avoir regard sur mes chiens & chevaulx affin qu’il n’y faille rien. » La Dame trouva ceste commission très agréable, mais, sans en faire autre semblant, luy respondit, puisque en meilleure chose ne la voulloyt emploier, elle luy donneroit à congnoistre par les moindres combien elle desiroyt luy complaire.

Et n’estoyt pas encores à peyne le mary hors la porte qu’elle descendit en l’estable où elle trouva que quelque chose défailloit, &, pour y donner ordre, donna tant de commissions aux Varletz de cousté & d’autre qu’elle demora toute seulle avecq le Maistre Pallefrenier &, de paour que quelcun survint, luy dist : « Allez vous en dedans nostre jardin, & m’attendez en ung cabinet qui est au bout de l’alée », ce qu’il feyt si dilligemment qu’il n’eut loisir de la mercier. Et, après qu’elle eut donné ordre à toute l’escurye, s’en alla veoir ses chiens, où elle feit pareille dilligence de les faire bien traicter, tant qu’il sembloyt que de Maistresse elle fust devenue Chamberière, & après retourna en sa chambre, où elle se trouva si lasse qu’elle se meist dedans le lict, disant qu’elle vouloyt reposer. Toutes ses femmes la laissèrent seulle fors une à qui elle se fyoit, à laquelle elle dist : « Allez vous en au jardin, & me faictes venir celluy que vous trouverez au bout de l’allée. »

La Chamberière y alla & trouva le Pallefrenier qu’elle amena incontinent à sa Dame, laquelle feyt sortir dehors la dicte Chamberière pour guetter quant son mary viendroyt. Monseigneur d’Avannes se voyant seul avecq la Dame, se despouilla des habillemens de Pallefrenier, osta son faulx nez & sa faulse barbe, &, non comme craintif Pallefrenier, mais comme bel Seigneur qu’il estoyt, sans demander congé à la Dame, audatieusement se coucha auprès d’elle, où il fut receu ainsy que le plus beau filz qui fust de son temps debvoyt estre de la plus belle & folle dame du pays, & demoura là jusques ad ce que le Seigneur retournast, à la venue duquel, reprenant son masque, laissa la place que par finesse & malice il usurpoyt.

Le Gentil homme, entrant en sa court, entendyt la dilligence qu’avoyt faict sa femme de bien luy obéyr, dont la mercia très fort : « Mon amy, » dist la dame, « je ne faictz que mon debvoir. Il est vray qui ne prandra garde sur ces meschans garsons, vous n’auriez chien qui ne fust galleux, ne cheval qui ne fust bien maigre ; mais, puis que je congnois leur paresse & vostre bon voulloir, vous serez myeulx servy que ne fustes oncques. » Le Gentil homme, qui pensoyt bien avoir choisy le meilleur Pallefrenier de tout le Monde, luy demanda que luy en sembloyt : « Je vous confesse, Monsieur, » dist elle, « qu’il faict aussy bien son mestier que serviteur qu’eussiez peu choisir, mais si a il besoing d’estre sollicité, car c’est le plus endormy Varlet que je veiz jamais. »

Ainsy longuement demeurèrent le Seigneur & la Dame en meilleure amityé que auparavant, & perdit tout le soupson & la jalouzie qu’il avoyt d’elle pour ce que, aultant qu’elle avoyt aymé les festins, dances & compaignies, elle estoit ententive à son mesnaige, & se contentoyt bien souvent de ne porter sur sa chemise que une chamarre, en lieu qu’elle avoit accoustumé d’estre quatre heures à s’accoustrer ; dont elle estoit louée de son mary & d’un chacun qui n’entendoient pas que le pire Diable chassoyt le moindre.

Ainsy vesquit ceste jeune Dame soubz l’ypocrisie & habit de femme de bien en telle volupté que raison, conscience, ordre ne mesure n’avoient plus de lieu en elle, ce que ne peut porter longuement la jeunesse & délicate complexion du Seigneur d’Avannes, mais commencea à devenir tant pasle & meigre que, sans porter masque, on le povoyt bien descongnoistre ; mais le fol amour qu’il avoyt à ceste femme luy rendyt tellement les sens hébétez qu’il présumoit de sa force ce qui eust défailly en celle d’Herculès, dont à la fin, contrainct de maladye & conseillé par la Dame qui ne l’aymoit tant malade que sain, demanda congé à son Maistre de se retirer chez ses parens, qui le luy donna à grand regret, luy faisant promètre que, quant il seroyt sain, il retourneroyt en son service.

Ainsy s’en alla le Seigneur d’Avannes à beau pied, car il n’avoit à traverser que la longueur d’une rue &, arrivé en la maison du riche homme son bon père, n’y trouva que sa femme, de laquelle l’amour vertueuse qu’elle luy portoyt n’estoyt poinct diminuée pour son voyage. Mais, quant elle le veit si maigre & descoloré, ne se peut tenir de luy dire :

« Je ne sçay, Monseigneur, comme il vat de vostre conscience, mais vostre corps n’a poinct amendé de ce pellerinaige, & me doubte fort que le chemyn que vous avez faict la nuict vous ayt plus faict de mal que celluy du jour, car, si vous fussiez allé en Jherusalem à pied, vous en fussiez venu plus haslé, mais non pas si maigre & foyble. Or comptez ceste cy pour une, & ne servez plus telles ymaiges, qui en lieu de resusciter les mortz font mourir les vivans. Je vous en dirois davantage, mais, si vostre corps a péché, il en a telle pugnition que j’ay pitié d’y adjouster quelque fascherie nouvelle. »

Quant le Seigneur d’Avannes eut entendu tous ces propos, il ne fut pas moins marry que honteux & luy dist : « Madame, j’ay aultresfois ouy dire que la repentence suyt le péché, & maintenant je l’esprouve à mes despens, vous priant excuser ma jeunesse, qui ne se peut chastier que par expérimenter le mal qu’elle ne veult croyre. »

La dame changeant ses propos, le feyt coucher en ung beau lict, où il y fut quinze jours, ne vivant que de restaurentz, & luy tindrent le mary & la dame si bonne compaignye qu’il en avoyt tousjours l’un ou l’autre auprès de luy. Et, combien qu’il eust faict les follies que vous avez oyes contre la volunté & conseil de la saige Dame, si ne diminua elle jamais l’amour vertueuse qu’elle luy portoyt, car elle espéroit tousjours que, après avoir passé ses premiers jours en follies, il se retireroyt & contraindroyt d’aymer honnestement, & par ce moien seroyt en tout à elle.

Et, durant ces quinze jours qu’il fut en sa maison, elle luy tint tant de bons propos, tendant à amour de vertu, qu’il commencea avoir horreur de la follye qu’il avoyt faicte &, regardant la Dame qui en beaulté passoyt la folle, congnoissant de plus en plus les graces & vertuz qui estoient en elle, il ne se peut garder, ung jour qu’il faisoit assez obscur, chassant toute craincte dehors, de luy dire :

« Madame, je ne voy meilleur moyen pour estre tel & vertueulx que vous me preschez & desirez que de mectre mon cueur & estre entierement amoureux de la vertu ; je vous suplie, Madame, me dire s’il ne vous plaist pas m’y donner toute ayde & faveur à vous possible. »

La Dame, fort joyeuse de luy veoir tenir ce langaige, luy dist : « Et je vous promects, Monseigneur, que, si vous estes amoureux de la vertu comme il apartient à tel Seigneur que vous, je vous serviray pour y parvenir de toutes les puissances que Dieu a mises en moy.

— Or, Madame, » dist Monseigneur d’Avannes, « souvienne vous de vostre promesse & entendez que Dieu, incongneu de l’homme sinon par la foy, a daigné prendre la chair semblable à celle de péché afin que, en attirant nostre chair à l’amour de son humanité, tirât aussi nostre esprit à l’amour de sa Divinité, & s’est voulu servyr des moyens visibles pour nous faire aymer par foy les choses invisibles. Aussy ceste vertu, que je desire aymer toute ma vie, est chose invisible sinon par les effectz du dehors, par quoy est besoing qu’elle prenne quelque corps pour se faire congnoistre entre les hommes, ce qu’elle a faict, se revestant du vostre pour le plus parfaict qu’elle a pu trouver ; par quoy je vous recongnois & confesse non seullement vertueuse, mais la seule vertu ; & moy, qui la voys retenue soubz le vèle du plus parfaict corps qui oncques fut, la veulx servir & honnorer toute ma vie, laissant pour elle tout autre amour vaine & vicieuse. »

La Dame, non moins contante que esmerveillée d’oyr ces propos, dissimula si bien son contentement qu’elle luy dist : « Monseigneur, je n’entreprendz pas de respondre à vostre théologie, mais, comme celle qui est plus craignant le mal que croyant le bien, vous vouldrois bien supplier de cesser en mon endroict les propos dont vous estimez si peu celles qui les ont creuz. Je sçay très bien que je suis femme, non seullement comme une aultre, mais imparfaicte, & que la Vertu feroyt plus grand acte de me transformer en elle que de prandre ma forme, sinon quant elle vouldroyt estre incongneue en ce Monde, car soubz tel habit que le myen ne pourroyt la Vertu estre congneue telle qu’elle est. Si est ce, Monseigneur, que pour mon imperfection je ne laisse à vous porter telle affection que doibt & peut faire femme craingnant Dieu & son honneur. Mais ceste affection ne sera declarée jusques ad ce que vostre cueur soit susceptible de la patience que l’amour vertueux commande. Et à l’heure, Monseigneur, je sçay quel langaige il fault tenir, mais pensez que vous n’aymez pas tant vostre propre bien, personne & honneur, que je l’ayme. »

Le Seigneur d’Avannes crainctif, ayant la larme à l’œil, la suplia très fort que pour seureté de ses parolles elle le voulsist baiser, ce qu’elle refusa, luy disant que pour luy elle ne romproit poinct la coustume du pays.

Et en ce débat survynt le mary, auquel dist Monseigneur d’Avannes : « Mon père, je me sens tant tenu à vous & vostre femme que je vous supplye pour jamais me réputer vostre filz », ce que le bon homme feyt très voluntiers. « Et pour seureté de ceste amityé je vous prie, » dist Monseigneur d’Avannes, « que je vous baise », ce qu’il feyt. Après luy dist : « Si ce n’estoit de paour d’offencer la loy, j’en ferois autant à ma mère vostre femme ? » Le mary, voyant cela, commanda à sa femme de le baiser, ce qu’elle feyt sans faire semblant de voulloir ne non voulloir ce que son mary luy commandoit. À l’heure le feu, que la parolle avoyt commencé d’allumer au cueur du pauvre Seigneur, commencea à se augmenter par le baiser, tant par estre si fort requis que cruellement refusé.

Ce faict s’en alla ledit Seigneur d’Avannes au chasteau pour veoir le Roy son frère, où il feyt fort beaulx comptes de son voiage de Montferrat. Et là entendit que le Roy son frère s’en vouloyt aller à Oly & Taffares, &, pensant que le voiage seroit long, entra en une grande tristesse, qui le mist à délibérer d’essayer avant partir si la saige Dame luy portoyt poinct meilleure volunté qu’elle n’en feisoyt le semblant. Et s’en alla loger en une maison de la ville en la rue où elle estoyt, & print ung vieil logis, mauvais & faict de boys, ouquel environ minuict mict le feu, dont le bruyct fut si grand par toute la ville qu’il vint à la maison du riche homme, lequel, demandant par la fenestre où c’estoit qu’estoyt le feu, entendit que c’estoyt chez Monseigneur d’Avannes, où il alla incontinant, avecq tous les gens de sa maison, & trouva le jeune seigneur tout en chemise dans la rue, dont il eut si grand pitié qu’il le print entre ses bras &, le couvrant de sa robbe, le mena en sa maison le plus tost qu’il luy fut possible, & dist à sa femme, qui estoit dedans le lict : « M’amye, je vous donne en garde ce prisonnier ; traictez le comme moy mesmes. »

Et, si tost qu’il fut party, le dict Seigneur d’Avannes, qui eust bien voulu estre traicté en mary, saulta legièrement dedans le lict, espérant que l’occasion & le lieu aussy feroient changer propos à ceste sage dame ; mais il trouva le contraire, car, ainsy qu’il saillit d’un costé dedans le lict, elle sortit de l’autre & print son chamarre, duquel estant vestue, vint à luy au chevet du lict & luy dist :

« Monseigneur, avez vous pensé que les occasions puissent muer ung chaste cueur ? Croiez que, ainsy que l’or s’esprouve en la fournaise, aussy ung cueur chaste au meillieu des tentations s’y trouve plus fort & vertueux, & se refroidyt tant plus il est assailly de son contraire. Parquoy soïez seur que, si j’avoys aultre volunté que celle que je vous ay dicte, je n’eusse failly à trouver des moyens, desquelz ne voulant user je ne tiens compte, vous priant que, si vous voulez que je continue l’affection que je vous porte, ostez, non seullement la volunté, mais la pensée de jamais, pour chose que sçussiez faire, me treuver aultre que je suis. »

Durant ces parolles, arrivèrent ses femmes & elle commanda qu’on apportast la collation de toutes sortes de confitures, mais il n’avoyt pour l’heure ne fain ne soif, tant estoyt désespéré d’avoir failly à son entreprinse, craingnant que la démonstration qu’il avoyt faicte de son desir luy feyt perdre la privaulté qu’il avoyt envers elle.

Le mary, aiant donné ordre au feu, retourna & pria tant Monseigneur d’Avannes qu’il demorast pour ceste nuict en sa maison. Et fut la dicte nuyct passée en telle sorte que ses œilz furent plus exercez à pleurer que à dormir, & bien matin leur alla dire adieu dedans le lict, où, en baisant la dame, congneut bien qu’elle avoyt plus de pitié de son offence que de mauvaise volunté contre luy, qui fust ung charbon adjousté davantaige à son amour. Après disner s’en alla avecq le Roy à Taffares, mais, avant partir, s’en alla encores redire adieu à son bon père & à sa dame, qui depuis le premier commandement de son mary ne feyt plus de difficulté de le baiser comme son filz.

Mais soyez seur que, plus la vertu empeschoit son œil & contenance de monstrer la flamme cachée, plus elle se augmentoyt & devenoyt importable, en sorte que, ne povant porter la guerre que l’Amour & l’Honneur faisoient en son cueur, laquelle toutesfoys avoyt délibéré de jamais ne monstrer, ayant perdu la consolation de la veue & parolle de celluy pour qui elle vivoyt, tumba en une fièvre continue, causée d’un humeur mélencolique, tellement que les extrémitez du corps luy vindrent toutes froides, & au dedans brusloit incessamment. Les Médecins, en la main desquelz ne pend pas la santé des hommes, commencèrent à doubter si fort de sa malladie, à cause d’une opilation qui la rendoyt mélancolicque en extrémité, qu’ilz dirent au mary & conseillèrent d’advertir sa dicte femme de penser à sa conscience & qu’elle estoyt en la main de Dieu, comme si ceulx qui sont en santé n’y estoient poinct.

Le mary, qui aymoyt sa femme parfaictement, fut si triste de leurs parolles que pour sa consolation escripvit à Monseigneur d’Avannes, le suppliant de prendre la peyne de les venir visiter, espérant que sa veue proffiteroyt à la mallade, à quoy ne tarda le dict Seigneur d’Avannes, incontinant les lettres reçeues, mais s’en vint en poste en la maison de son bon père &, à l’entrée, trouva les femmes & serviteurs de céans menant tel deuil que méritoit leur maistresse ; dont le dict Seigneur fut si estonné qu’il demoura à la porte comme une personne transy & jusques ad ce qu’il veid son bon père, lequel en l’embrassant se print à plorer si fort qu’il ne peut mot dire, & mena le Seigneur d’Avannes où estoyt la pauvre mallade, laquelle, tournant ses œilz languissans vers luy, le regarda & luy bailla la main en le tirant de toute sa puissance à elle &, en le baisant & embrassant, feit ung merveilleux plainct & luy dist :

« Ô Monseigneur, l’heure est venue qu’il fault que toute dissimulation cesse & que je confesse la vérité, que j’ay tant mis de peyne à vous celler. C’est que, si m’avez porté grande affection, croyez que la myenne n’a esté moindre, mais ma peyne a passé la vostre d’aultant que j’ay eu la douleur de la celler contre mon cueur & volunté : car entendez, Monseigneur, que Dieu & mon honneur ne m’ont jamais permis de la vous declairer, craingnant d’adjouster en vous ce que je desiroys de diminuer ; mais sçachez que le non, que si souvent je vous ay dict, m’a faict tant de mal au prononcer qu’il est cause de ma mort, de laquelle je me contente, puis que Dieu m’a faict la grace de morir premier que la viollance de mon amour ayt mis tache à ma conscience & renommée ; car de moindres feux que le mien ont ruynez plus grandz & plus fortz édifices. Or m’en voys je contante puis que, devant morir, je vous ay pu déclarer mon affection esgalle à la vostre, hors mis que l’honneur des hommes & des femmes n’est pas semblable, vous supliant, Monseigneur, que doresnavant vous ne craingnez vous adresser aux plus grandes & vertueuses dames que vous pourrez, car en telz cueurs habitent les plus grandes passions & plus saigement conduictes, & la grace, beaulté & honnesteté qui sont en vous ne permectent que vostre amour sans fruict travaille. Je ne vous prieray poinct de prier Dieu pour moy, car je sçay que la porte de Paradis n’est poinct refusée aux vraiz amans & que amour est ung feu qui punyt si bien les amoureux en ceste vie qu’ilz sont exemptz de l’aspre torment de Purgatoire. Or adieu, Monseigneur ; je vous recommande vostre bon père, mon mary, auquel je vous prye compter à la vérité ce que vous sçavez de moy, affin qu’il congnoisse combien j’ay aymé Dieu & luy, & gardez vous de vous trouver devant mes œilz, car doresnavant ne veulx penser que à aller recepvoir les promesses qui me sont promises de Dieu avant la constitution du monde. »

Et, en ce disant, le baisa & l’ambrassa de toutes les forces de ses foibles bras. Le dict Seigneur, qui avoyt le cueur aussi mort par compassion qu’elle par douleur, sans avoir puissance de luy dire ung seul mot, se retira hors de sa veue sus ung lict qui estoit dedans la chambre, où il s’esvanouyt plusieurs foys.

À l’heure la dame appella son mary &, après luy avoir faict plusieurs remonstrations honnestes, luy recommanda Monseigneur d’Avannes, l’asseurant que après luy c’estoit la personne du monde qu’elle avoyt le plus aymée. Et en baisant son mary luy dist adieu. Et à l’heure luy fut apporté le sainct Sacrement de l’autel après l’extrême unction, lesquelz elle reçeut avecq telle joye comme celle qui est seure de son salut &, voiant que la veue luy diminuoit & les forces luy défailloient, commençea à dire bien hault son In manus.

À ce cry s’éleva le Seigneur d’Avannes de dessus le lict & en la regardant piteusement luy veid randre avec ung doulx soupir sa glorieuse ame à Celluy dont elle estoyt venue. Et, quant il s’apperçeut qu’elle estoyt morte, il courut au corps mort, duquel vivant en craincte il approchoyt, & le vint embrasser & baiser de telle sorte que à grand peyne le luy peult on oster d’entre les bras ; dont le mary en fut fort estonné, car jamais n’avoyt estimé qu’il luy portast telle affection. Et en luy disant : « Monseigneur, c’est trop », se retirèrent tous deux.

Et, après avoir ploré longuement, Monseigneur d’Avannes compta tous les discours de son amityé & comme jusques à sa mort elle ne luy avoyt jamais faict ung seul signe où il trouvast autre chose que rigueur, dont le mary, plus contant que jamays, augmenta le regret & la douleur qu’il avoyt de l’avoir perdue, & toute sa vye feyt service à Monseigneur d’Avannes. Mais depuis ceste heure le dict Seigneur d’Avannes, qui n’avoyt que dix huict ans, s’en alla à la Court où il demeura beaucoup d’années sans vouloir ne veoir ne parler à femme du monde pour le regret qu’il avoyt de sa dame, & porta plus de dix ans le noir.


« Voylà, mes Dames, la différence d’une folle & saige Dame, ausquelles se monstrent différens les effectz d’amour, dont l’une en reçeut mort glorieuse & louable & l’autre renommée honteuse & infame, qui feit sa vie trop longue, car, autant que la mort du sainct est précieuse devant Dieu, la mort du pécheur est très mauvaise.

— Vrayement, Saffredent, » ce dist Oisille, « vous nous avez racomptée une histoire autant belle qu’il en soit poinct, & qui auroit congneu le personnage comme moy la trouveroyt encores meilleure, car je n’ay poinct veu ung plus beau Gentil homme ne de meilleure grâce que le dict Seigneur d’Avannes.

— Pensez, » ce dist Saffredent, « que voylà une saige femme qui, pour se monstrer plus vertueuse par dehors qu’elle n’estoit au cueur & pour dissimuler ung amour que la rayson de nature voulloyt qu’elle portast à ung si honneste seigneur, s’alla laisser morir par faulte de se donner le plaisir qu’elle desiroit couvertement.

— Si elle eust eu ce desir, » dist Parlamente, « elle avoit assez de lieu & occasion pour luy monstrer, mais sa vertu fut si grande que jamais son desir ne passa sa raison.

— Vous me le paindrez, » dist Hircan, « comme il vous plaira ; mais je sçay bien que tousjours ung pire Diable met l’autre dehors, & que l’orgueil cherche plus la volupté entre les Dames que ne faict la craincte ne l’amour de Dieu ; aussi que leurs robbes sont si longues & si bien tissues de dissimulation que l’on ne peult congnoistre ce qui est dessoubz, car, si leur honneur n’en estoyt non plus taché que le nôtre, vous trouveriez que Nature n’a rien oblyé en elles non plus que en nous &, pour la contraincte que elles se font de n’oser prendre le plaisir qu’elles desirent, ont changé ce vice en ung plus grand qu’elles tiennent plus honneste. C’est une gloire & cruaulté par qui elles espèrent acquérir nom d’immortalité &, ainsi se gloriffians de résister au vice de la loy de Nature, si Nature est vicieuse, se font, non seullement semblables aux bestes inhumaines & cruelles, mais aux Diables, desquels elles prènent l’orgueil & la malice.

— C’est dommaige, » dist Nomerfide, « d’ont vous avez une femme de bien, veu que non seullement vous desestimez la vertu des choses, mais la voulez monstrer estre vice.

— Je suys bien aise, » dist Hircan, » d’avoir une femme qui n’est poinct scandalleuse, comme aussi je ne veulx poinct estre scandaleux ; mais, quant à la chasteté de cueur, je croy qu’elle & moy sommes enfans d’Adan & d’Eve, par quoy, en bien nous mirant, n’aurons besoing de couvrir nostre nudité de feulles, mais plustost confesser notre fragilité.

Je sçay bien, » ce dist Parlamente, « que nous avons tous besoing de la grâce de Dieu pour ce que nous sommes tous encloz en péché ; si est ce que noz tentations ne sont pareilles aux vostres &, si nous péchons par orgueil, nul tiers n’en a dommage, ny nostre corps & nos mains n’en demeurent souillées. Mais vostre plaisir gist à deshonorer les femmes & vostre honneur à tuer les hommes en guerre, qui sont deux poinctz formellement contraires à la loy de Dieu.

— Je vous confesse, » ce dist Geburon, « ce que vous dictes, mais Dieu qui a dict : Quiconques regarde par concupiscence est desjà adultère en son cueur, & quiconque hayt son prochain est homicide. À votre advis les femmes en sont elles exemptes non plus que nous ?

— Dieu qui juge le cueur, » dist Longarine, « en donnera sa sentence, mais c’est beaucoup que les hommes ne nous puissent accuser, car la bonté de Dieu est si grande que sans accusateur il ne nous jugera poinct & congnoist si bien la fragilité de nos cueurs que encores nous aymera il de ne poinct l’avoir mise à exécution.

— Or je vous prie, » dist Saffredent, « laissons ceste dispute, car elle sent plus sa prédication que son compte, & je donne ma voix à Ennasuitte, la priant qu’elle n’oublye poinct à nous faire rire.

— Vrayement, » dist-elle, « je n’ay garde d’y faillir ; & vous diray que, en venant icy délibérée pour vous compter une belle histoire pour ceste Journée, l’on m’a faict ung compte de deux serviteurs d’une Princesse si plaisant que de force de rire il m’a faict oblyer la mélencolie de la piteuse histoire que je remectray à demain, car mon visaige seroyt trop joyeulx pour la vous faire trouver bonne :