L’Heptaméron des nouvelles/52

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monastère jusques ad ce que ceste tempeste fut passée, ce qu’elle feyt le plus secrètement qu’il luy fut possible, mais non tant que le Duc n’en fût adverty, qui d’un visaige fainct & joyeux demanda à sa femme où estoyt ceste Damoiselle, laquelle, pensant qu’il en sçeût bien la verité, la luy confessa, dont il faingnyt estre marry, luy disant qu’il n’estoit besoing qu’elle fist ces contenances là & que de sa part il ne luy vouloyt poinct de mal & qu’elle la fist retourner, car le bruict de telles choses n’estoit poinct bon.

La Duchesse luy dist que, si ceste pauvre fille estoit si malheureuse d’estre hors de sa bonne grace, il valloyt mieulx pour quelque temps qu’elle ne se trouvast poinct en sa présence, mais il ne voulut poinct recepvoir toutes ses raisons, luy commandant qu’elle la feist revenir.

La Duchesse ne faillyt à déclarer à la pauvre Damoiselle la volunté du Duc, dont elle ne se peut asseurer, la supliant qu’elle ne tentast poinct ceste fortune & qu’elle sçavoit bien que le Duc n’estoit pas si aisé à pardonner comme il en faisoyt la mine. Toutesfoys la Duchesse l’asseura qu’elle n’auroit nul mal & la print sur sa vie & son honneur.

La fille, qui sçavoit bien que sa maistresse l’aymoit & ne la vouldroit poinct tromper pour ung rien, print sa fiance en sa promesse, estimant que le Duc ne vouldroit jamais aller contre telle seureté où l’honneur de sa femme estoit engaigé, & ainsy s’en retourna avecques la Duchesse.

Mais, si tost que le Duc le sçeut, ne faillyt à venir en la chambre de sa femme, où, si tost qu’il eut apperçeu ceste fille, disant à sa femme : « Voylà une telle qui est revenue », se retourna devers les Gentilz hommes, leur commandant la prendre & la mener en prison.

Dont la pauvre Duchesse, qui, sur sa parolle, l’avoyt tirée hors de sa franchise, fut si dèsespèrée, se mectant à genoulx devant luy, luy suplia que pour l’amour de luy & de sa Maison il luy pleust ne faire ung tel acte, veu que pour luy obéyr elle l’avoyt tirée du lieu où elle estoit en seureté.

Si est ce que, quelque prière qu’elle sçeut alléguer, ne sçeut amollir le dur cueur ne vaincre la forte opinion qu’il avoit prinse de se venger d’elle ; mais, sans respondre à sa femme, se retira incontinent le plus tost qu’il peut &, sans forme de justice, obliant Dieu & l’honneur de sa Mayson, feyt cruellement pendre ceste pauvre Damoiselle.

Je ne puis entreprendre de vous racompter l’ennuy de la Duchesse, car il estoit tel que doibt avoir une Dame d’honneur & de cueur, qui sur sa foy voyoit mourir celle qu’elle desiroyt de saulver. Mais encores moins se peult dire l’extrême deuil du pauvre Gentil-homme qui estoit son serviteur, qui ne faillit de se mectre en tout debvoir qu’il luy fut possible de saulver la vie de s’amie, offrant mectre la sienne en lieu ; mais nulle pitié ne sçeut toucher le cueur de ce Duc, qui ne congnoissoit aultre félicité que de de se vanger de ceux qu’il hayssoit.

Ainsy fut ceste Damoiselle innocente mise à mort par ce cruel Duc contre toute la loy d’honnesteté, au très grand regret de tous ceulx qui la congnoissoient.


« Regardez, mes Dames, quelz sont les effectz de la malice, quant elle est joincte à la puissance.

— J’avoys bien ouy dire, » ce dist Longarine, « que les Italiens estoient subjectz à trois vices par excellence ; mais je n’eusse pas pensé que la vengeance & cruaulté fût allée si en avant que pour une si petite occasion elle eû donné si cruelle mort. »

Saffredent en riant luy dist : « Longarine, vous nous avez bien dict l’un des trois vices, mais il fault sçavoir qui sont les deux autres.

— Si vous ne les sçaviez, » ce dist-elle, « je les vous apprendrois, mais je suis seure que vous les sçavez tous.

— Par ces parolles, » dist Saffredent, « vous m’estimez bien vitieux.

— Non faiz, » dist Longarine, « mais si bien congnoissez la laideur du vice que vous le povez mieulx que ung aultre éviter.

— Ne vous esbahissez, » dist Simontault, « de ceste cruaulté, car ceulx qui ont passé par Italie en ont vu de si très incroyable que ceste cy n’est au pris qu’un petit pecadille.

— Vrayement, » dist Geburon, « quant Rivolte fut prins des François, il y avoit ung Capitaine Italien que l’on estimoyt gentil compaignon, lequel, voiant mort ung qui ne luy estoit ennemy que de tenir sa part contraire de Guelfe à Gibelin, luy arracha le cueur du ventre &, le rotissant sur les charbons, à grand haste le mangea &, répondant à quelquez ungs qui luy demandoient quel gout il y trouvoyt, dist que jamais n’avoyt mengé si savoureux ne si plaisant morceau que de cestuy là &, non contant de ce bel acte, tua la femme du mort &, en arrachant de son ventre le fruict dont elle estoyt grosse, le froissa contre les murailles & emplit d’avoyne les deux corps du mary & de la femme, dedans lesquelz il feyt manger ses chevaulx. Pensez si cestuy là n’eût bien faict mourir une fille qu’il eût soupsonnée luy faire quelque desplaisir.

— Il fault bien dire, » dist Ennasuicte, « que ce Duc Urbin avoyt plus de paour que son filz fût maryé pauvrement qu’il ne desiroit luy bailler femme à son gré.

— Je croy que vous ne devez poinct, » respondit Simontault, « doubter que la nature de l’Italien est d’aymer plus que Nature ce qui est creé seulement pour le service d’icelle.

— C’est bien pis, » dist Hircan, « car ilz font leur Dieu des choses qui sont contre Nature.

— Et voylà, » ce dist Longarine, « les péchez que je voulois dire, car on sçayt bien que aymer l’argent, sinon pour s’en ayder, c’est servir les idolles. »

Parlamente dist que Sainct Pol n’avoyt poinct oblyé les vices des Italiens & de tous ceulx qui cuydent passer & surmonter les aultres en honneur, prudence & rayson humaine, en laquelle ils se fondent si fort qu’ilz ne rendent poinct à Dieu la gloire qu’il luy appartient, par quoy le Tout puissant, jaloux de son honneur, rend plus insensez que les bestes enragées ceulx qui ont cuydé avoir plus de sens que tous les aultres hommes, leur faisant monstrer par œuvres contre Nature qu’ilz sont en sens reprouvez.

Longarine luy rompit la parolle pour dire que c'est le troisiesme péché en quoy ilz sont subjectz.

« Par ma foy, » dist Nomerfide, « je prens grand plaisir à ce propos, car, puisque les esperitz que l’on estime les plus subgectz & grands discoureux ont telle pugnition de devenir plus sotz que les bestes, il fault doncques conclure que ceulx qui sont humbles & bas & de petite portée, comme le myen, sont rempliz de la sapience des Anges.

— Je vous asseure, » dist Oisille, « que je ne suis pas loing de vostre opinion, car nul n’est plus ignorant que celuy qui cuyde sçavoir.

— Je n’ay jamais veu, » dist Geburon, « mocqueur qui ne fût mocqué, trompeur qui ne fût trompé & glorieulx qui ne fût humillyé.

— Vous me faictes souvenir, » dist Simontault, « d’une tromperie que, si elle estoit honneste, je l’eusse voluntiers comptée.

— Or, puisque nous sommes icy pour dire vérité, » dist Oisille, « soyt de telle qualité que vouldrez, je vous donne ma voix pour la dire.

— Puisque la place m’est donnée, » dist Simontault, « je la vous diray :