L’Heptaméron des nouvelles/54

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CINQUANTE TROISIESME NOUVELLE


Madame de Neuchatel, par sa dissimulation, meit le Prince de Belhoste jusques à faire telle preuve d’elle qu’elle tourna à son deshonneur.


e Roy François premier estoyt en ung beau chasteau & plaisant, où il estoit allé avecq petite compaignye tant pour la chasse que pour y prendre quelque repos. Il avoyt en sa compaignye ung nommé le Prince de Belhoste, autant honneste, vertueux, saige & beau Prince qu’il y en avoyt poinct en la Court, & avoyt espousé une femme qui n’estoit pas de grande Maison, mais si l’aymoyt il autant & la traictoyt autant bien que mary peult faire sa femme & se fyoyt en elle. Quant il en aymoyt quelqu’une, il ne luy celloyt poinct, sçachant qu’elle n’avoit volunté que la sienne.

Ce Seigneur print une grande amitié en une Dame vefve qui s’appelloyt Madame de Neufchastel, & qui avoyt la réputation d’estre la plus belle que l’on eust peu regarder, &, si le Prince de Belhoste l’aymoit bien, sa femme ne l’aymoit pas moins, mais l’envoyoit souvent quérir pour manger avecq elle, la trouvant si saige & honneste que, en lieu d’estre marrye que son mary l’aymast, se resjouyssoyt de le veoir addresser en si honneste lieu remply d’honneur & de vertu.

Ceste amytié dura longuement, en sorte que en tous les affaires de la dicte Neufchastel le Prince de Belhoste s’employoit comme pour les siens propres, & la Princesse sa femme n’en faisoit pas moins ; mais à cause de sa beaulté plusieurs grands Seigneurs & Gentilz-hommes cherchoient fort sa bonne grace, les ungs pour l’amour seullement, les autres pour l’anneau, car oultre la beaulté elle estoit fort riche.

Entre aultres il y avoit ung jeune Gentilhomme, nommé le Seigneur des Cheriotz, qui la poursuivoyt de si près qu’il ne falloyt d’estre à son habiller & son deshabiller, & tout du long du jour tant qu’il povoyt estre auprès d’elle, ce qui ne pleut pas au Prince de Belhoste pource qu’il luy sembloyt que ung homme de si pauvre lieu & de si mauvaise grace ne méritoyt poinct avoir si honneste & gratieux recueil, dont souvent il faisoit des remonstrances à ceste Dame. Mais elle, qui estoit fille d’Eve, s’excusoyt, disant qu’elle parloyt à tout le monde générallement & que pour cela leur amityé en estoyt d’autant mieulx couverte qu’elle ne parloit poinct plus aux ungs que aux autres.

Mais au bout de quelque temps ce Sieur des Cheriots feyt telle poursuicte, plus par importunité que par amour, qu’elle luy promit de l’espouser, le priant ne la presser poinct de déclairer le mariage jusques ad ce que ses filles fussent maryées. À l’heure, sans craincte de conscience, alloyt le Gentil-homme à toutes heures qu’il vouloit à sa chambre, & n’y avoyt que une femme de chambre & ung homme qui sçeussent leurs affaires.

Le Prince voyant que de plus en plus le Gentil-homme se apprivoyoit en la maison de celle qu’il aymoyt tant, le trouva si mauvais qu’il ne se peut tenir de dire à la Dame :

« J’ay tousjours aymé vostre honneur comme celuy de ma propre seur, & sçavez les honnestes propos que je vous ay tenuz & le contantement que j’ay d’aymer une Dame tant saige & vertueuse que vous estes ; mais, si je pensoys que ung aultre qui ne le mérite pas gaignast par importunité ce que je ne veulx demander contre vostre vouloir, ce me seroyt chose importable & non moins deshonorable pour vous. Je le vous dictz pource que vous estes belle & jeune & que jusques icy vous avez esté en si bonne réputation, & vous commancez à acquérir ung très mauvais bruict, car, nonobstant qu’il ne soyt pareil ni de maison ni de biens & moins d’auctorité, sçavoir & bonne grâce, si est ce qu’il vauldroyt mieulx que vous l’eussiez espousé que d’en mectre tout le monde en soupson. Par quoy, je vous prie, dictes moy si vous estes délibérée de l’aymer, car je ne le veulx poinct avoir pour compaignon, & le vous lerray tout entier & me retireray de la bone volunté que je vous ay portée. »

La pauvre Dame se print à pleurer, craingnant de perdre son amityė, & luy jura qu’elle aimeroyt mieulx mourir que d’espouser le Gentil-homme dont il luy parloit, mais il estoit tant importun qu’elle ne le povoit garder d’entrer en sa chambre à l’heure que tous les autres y entroient.

« De ces heures là, » dist le Prince, « je ne parle poinct, car je y puis aussy bien aller que luy, & chacun voyt ce que vous faictes, mais on m’a dict qu’il y va après que vous estes couchée, chose que je trouve si estrange que, si vous continuez ceste vie & ne le declairez pour mary, vous estes la plus deshonorée femme que oncques fut. »

Elle luy feit tous les sermens qu’elle peut qu’elle ne le tenoyt pour mary ne pour amy, mais pour ung aussi importun Gentil-homme qu’il en fût poinct.

« Puisque ainsi est, » dist le Prince, « qu’il vous fasche, je vous asseure que je vous en defferay.

— Comment, » dist elle, « le vouldriez-vous bien faire morir ?

— Non, non, » dist le Prince, « mais je luy donneray à congnoistre que ce n’est poinct en tel lieu ny en telle maison que celle du Roy où il faille faire honte aux Dames, & vous jure, foy de tel amy que je suys, que, si après avoir parlé à luy, il ne se chastie, je le chastieray si bien que les autres y prendront exemple. »

Sur ces parolles s’en alla & ne faillit pas, au partir de la chambre, de trouver le Seigneur des Cheriots qui y venoyt, auquel il tint les propos que vous avez oyz, l’asseurant que, la première fois qu’il se trouveroyt hors de l’heure que les Gentilz-hommes doyvent aller veoir les dames, il luy feroyt une telle paour que à jamais il luy en souviendroit & qu’elle estoit trop bien apparentée pour se jouer ainsy à elle.

Le Gentil-homme l’asseura qu’il n’y avoit jamais esté sinon comme les aultres & que il luy donnoit congé, s’il luy trouvoit, de luy faire du pis qu’il pourroit.

Quelque jour après que le Gentil-homme cuydoyt les parolles du Prince estre mises en obly, s’en alla veoir au soir sa Dame & demeura assez tard.

Le Prince dist à sa femme comme la Dame de Neufchastel avoyt ung grand rhume, par quoy sa bonne femme le pria de l’aller visiter pour tous deux, & de luy faire ses excuses dont elle n’y povoyt aller, car elle avoyt quelque affaire nécessaire en sa chambre.

Le Prince attendit que le Roy fût couché & après s’en alla pour donner le bonsoir à sa dame, mais, en cuydant monter un degré, trouva ung varlet de chambre qui descendoit, auquel il demanda que faisoyt sa maistresse, qui luy jura qu’elle estoyt couchée & endormye.

Le Prince descendit le degré & soupsonna qu’il mentoyt, par quoy il regarda derrière luy & veid le varlet qui retournoyt en grande diligence. Il se promena en la court devant ceste porte pour veoir si le varlet retourneroyt poinct. Mais ung quart d’heure après le veid encores descendre & regarder de tous coustez pour veoir qui estoyt en la court.

À l’heure pensa le Prince que le Seigneur des Cheriotz estoit en la chambre de sa dame qui pour craincte de luy n’osoyt descendre, qui le feyt eneores promener longtemps. Se advisa que en la chambre de la Dame y avoyt une fenestre qui n’estoit guères haulte & regardoyt dans ung petit jardin ; il luy souvynt du proverbe qui dict : Qui ne peut passer par la porte saille par la fenestre, dont soubdain appella ung sien varlet de chambre & luy dist :

« Allez-vous en ce jardin là derrière &, si vous voyez ung Gentil-homme descendre par la fenestre, si tost qu’il aura mis le pied à terre, tirez vostre espée &, en le frottant contre la muraille, cryez : Tue, tue, mais gardez que vous ne le touchez. »

Le varlet de chambre s’en alla où son maistre l’avoyt envoyé, & le Prince se promena jusques environ trois heures après minuyct.

Quant le Seigneur des Cheriotz entendit que le Prince estoyt toujours en la court, délibéra descendre par la fenestre &, après avoir gecté sa cappe la première, avec l’ayde de bons amys, saulta dans le jardin. Et, sitost que le varlert de chambre l’advisa, il ne faillyt à faire bruict de son espée & cria : Tue, tue, dont le pauvre Gentil-homme, cuydant que ce fust son maistre, eut si grand paour que, sans adviser à prendre sa cappe, s’enfuyt en la plus grande haste qu’il luy fut possible.

Il trouva les Archers qui faisoient le guet, qui furent fort estonnez de le veoir ainsy courir, mais il ne leur osa rien dire, sinon qu’il les pria bien fort de luy vouloir ouvrir la porte ou de le loger avecq eulx jusques au matin, ce qu’ilz feirent, car ilz n’en avoyent pas les clefz.

À ceste heure là vint le Prince pour se coucher & trouva sa femme dormant ; la resveilla, luy disant :

« Devinez, ma femme, quelle heure il est ? »

Elle luy dist :

« Depuis au soir que je me couchay je n’ay poinct ouy sonner l’orloge. »

Il luy dist :

« Ilz sont trois heures après minuyct passées.

— Pour lors, Monsieur, » dist sa femme, « & où avez vous tant esté ? J’ay grand paour que vostre santé en vauldra pis.

— M’amye, » dist le Prince, « je ne seray jamais mallade de veiller quant je garde de dormir ceulx qui me cuydent tromper. »

Et en disant ces parolles se print tant à rire qu’elle le supplia luy vouloir compter ce que c’estoyt, ce qu’il feyt tout du long, en luy monstrant la peau du loup que son varlet de chambre avoit apportée. Et, après qu’ils eurent passé le temps aux despens des pauvres gens, s’en allèrent dormyr d’aussi gratieux repos que les deux autres travaillèrent la nuyct & en paour & craincte que leur affaire fust révélé.

Toutefois le Gentil-homme, sçachant bien qu’il ne povoyt dissimuller devant le Prince, vint au matin à son lever luy supplier qu’il ne le voulust poinct déceler & qu’il luy feist randre sa cappe. Le Prince feyt semblant d’ignorer tout le faict & tint si bonne contenance que le Gentil-homme ne sçavoyt où il en estoit. Si est ce que à la fin il oyt autre leçon qu’il ne le pensoyt, car le Prince l’asseura que, s’il y retournoyt jamais, qu’il le diroyt au Roy & le feroit bannyr de la Court.


« Je vous prie, mes Dames, juger s’il n’eût pas mieulx vallu à ceste pauvre Dame d’avoir parlé franchement à celluy qui luy faisoyt tant d’honneur de l’aymer & estimer, que de le mectre par dissimullation jusques à faire une preuve qui luy fut si honteuse.

— Elle sçavoyt, « dist Geburon, « que, si elle luy confessoit la vérité, elle perdroit entièrement sa bonne grace, ce qu’elle ne vouloit pour rien perdre.

— Il me semble, » dist Longarine, « puis qu’elle avoyt choisy un mary à sa fantaisye, qu’elle ne debvoit craindre de perdre l’amityé de tous les autres.

— Je croy bien, » ce dist Parlamente, « que, si elle eust osé déclairer son mariage, elle se fût contantée du mary, mais, puisqu’elle le vouloyt dissimuller jusques ad ce que ses filles fussent mariées, elle ne vouloyt poinct laisser une si honneste couverture.

— Ce n’est pas cela, » dist Saffredent, « mais c’est que l’ambition des femmes est si grande qu’elles ne se contentent jamais d’en avoir ung seul. Mais j’ay oy dire que celles qui sont les plus saiges en ont voluntiers trois, c’est assavoir ung pour l’honneur, ung pour le proffict, ung pour le plaisir, & chacun des trois pense estre le mieulx aymé, mais les deux premiers servent au dernier.

— Vous parlez de celles, » ce dist Oisille, « qui n’ont ny amour ny honneur.

— Madame, » dist Saffredent, « il y en a telle de la condition que je vous paincts & que vous estimez bien des plus honnestes femmes du païs.

— Croiez, » dist Hircan, « que une femme fine sçaura vivre où tous les autres mourront de faim.

— Aussy, » ce dist Longarine, « quant leur finesse est congneue, c’est bien la mort.

— Mais la vie, » dist Simontault, « car elles n’estiment pas petite gloire d’estre réputées plus fines que leurs compaignes. Et ce nom là de fines, qu’elles ont acquis à leurs despens, faict plus hardiment venir les serviteurs à leur obéissance que la beaulté, car ung des plus grands plaisirs qui sont entre ceulx qui ayment, c’est de conduire leur amityé finement.

— Vous parlez, » dist Ennasuicte, « d’ung amour meschant, car la bonne amour n’a besoing de couverture.

— Ha, » dist Dagoucin, « je vous supplye oster ceste opinion de vostre teste, pour ce que tant plus la drogue est prétieuse & moins se doibt éventer pour la malice de ceulx qui ne se prennent que aux signes extérieurs, lesquelz, en bonne & loialle amityé, sont tous pareilz ; par quoy les fault aussi bien cacher, quant l’amour est vertueuse, que si elle estoit au contraire, pour ne tomber au mauvais jugement de ceulx qui ne peuvent croire que ung homme puisse aymer une Dame par honneur ; & leur semble que, s’ilz sont subjectz à leur plaisir, que chacun est semblable à eulx. Mais, si nous estions tous de bonne foy, le regard & la parolle n’y seroient poinct dissimullez, au moins à ceulx qui aymeroient mieulx mourir que d’y penser quelque mal.

— Je vous asseure, Dagoucin, » dist Hircan, « que vous avez une si haute philosophie qu’il n’y a homme icy qui l’entende ne le croye, car vous nous vouldriez faire acroyre que les hommes sont Anges, ou pierres, ou Diables.

— Je sçay bien, » dist Dagoucin, « que les hommes sont hommes & subjectz à toutes passions, mais si est ce qu’il y en a qui aymeroient mieulx mourir que pour leur plaisir leur Dame feist quelque chose contre sa conscience.

— C’est beaucoup que mourir, » dist Geburon ; « je ne croiray ceste parolle quand elle seroit dicte de la bouche du plus austère Religieux qui soit.

— Mais je croy, » dist Hircan, « qu’il n’y en a poinct qui ne desire le contraire. Toutesfois ilz font semblant de n’aymer poinct les raisins, quant ilz sont si haults qu’ilz ne les peuvent cueillir.

— Mais, » dist Nomerfide, « je croy que la femme de ce Prince fut bien aise dont son mary apprenoit à congnoistre les femmes.

— Je vous asseure que non fut, » dist Ennasuicte, « mais en fut très marrye pour l’amour qu’elle luy portoit.

— J’aymerois autant, » dist Saffredent, « celle qui ryoit quand son mary baisoit sa Chamberière.

— Vrayement, » dist Ennasuicte, « vous en ferez le compte ; je vous donne ma place.

— Combien que ce compte soit court, » dist Saffredent, « je le vous vois dire, car j’ayme mieulx vous faire rire que parler longuement :