L’Heptaméron des nouvelles/61

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SOIXANTE ET UNIESME NOUVELLE


Un mary se réconcilie avec sa femme, après qu’elle eut vescu quatorze ou quinze ans avec un Chanoine d’Authun.


uprès de la ville d’Authun y avoyt une fort belle femme, grande, blanche & d’autant belle façon de visaige que j’en aye poinct veu, & avoyt espousé un très honneste homme qui sembloyt estre plus jeune qu’elle, lequel l’aymoyt & traictoyt tant bien qu’elle avoyt cause de s’en contanter.

Peu de temps après qu’ilz furent mariez la mena en la ville d’Authun pour quelques affaires &, durant le temps que le mary pourchassoyt la Justice, sa femme alloyt à l’église prier Dieu pour luy, & tant fréquenta ce lieu sainct que ung Chanoine fort riche fut amoureux d’elle & la poursuivyt si fort que la pauvre malheureuse s’accorda à luy, dont le mary n’avoyt nul soupson & pensoyt plus à garder son bien que sa femme.

Mais, quant ce vint au departir & qu’il fallut retourner en la maison, qui estoit loing de la dicte ville sept grandes lieues, ce ne fut sans ung trop grand regret. Mais le Chanoyne luy promist que souvent la iroyt visiter, ce qu’il feyt, feingnant aller en quelque voiage, où son chemyn s’addressoyt tousjours par la maison de cest homme, qui ne fut pas si sot qu’il ne s’en aperçeut & y donna si bon ordre que, quant le Chanoyne y venoyt, il n’y trouvoyt plus sa femme & la faisoyt si bien cacher qu’il ne povoyt parler à elle. La femme, congnoissant la jalousie de son mary, ne feyt semblant qu’il luy despleust. Toutesfois se pensa qu’elle y donneroit ordre, car elle estimoyt ung Enfer perdre la vision de son Dieu.

Ung jour que son mary estoit allé dehors de sa maison, empeschea si bien les Chamberières & Varletz qu’elle demeura seulle en sa maison. Incontinant prend ce qui lui estoit nécessaire &, sans autre compaignye que de sa folle amour qui la portoit, s’en alla de pied à Authun, où elle n’arriva pas si tard qu’elle ne fût recongneue de son Chanoine, qui la tint enfermée & cachée plus d’un an, quelques Monitions & Excommunications qu’en fit gecter son mary, lequel, ne trouvant aultre remède, en feyt la plaincte à l’Evesque, qui avoyt ung Archediacre autant homme de bien qu’il en fust poinct en France. Et luy mesmes chercha si diligemment en toutes les maisons des Chanoines qu’il trouva celle que l’on tenoyt perdue, laquelle il mist en prison & condamna le Chanoyne en grosse pénitence.

Le mary, sçachant que sa femme estoyt retournée par l’admonition du bon Archediacre & de plusieurs gens de bien, fut contant de la reprandre, avec les sermens qu’elle luy feyt de vivre en temps advenir en femme de bien, ce que le bon homme creut voluntiers pour la grande amour qu’il luy portoyt & la remena en sa maison, la traictant aussi honnestement que paravant, sinon qu’il luy bailla deux vieilles Chamberières, qui jamais ne la laissoient seule que l’une des deux ne fust avecq elle.

Mais, quelque bonne chère que luy fist son mary, la meschante amour qu’elle portoyt au Chanoyne luy faisoyt estimer tout son repos en tourment &, combien qu’elle fust très belle femme & luy homme de bonne complexion, fort & puissant, si est ce qu’elle n’eut jamais enfans de luy, car son cueur estoyt tousjours à sept lieues de son corps, ce qu’elle dissimulloyt si bien qu’il sembloyt à son mary qu’elle eut oblyé tout le passé comme il avoyt faict de son costé. Mais la malice d’elle n’avoyt pas ceste opinion, car, à l’heure qu’elle veid son mary mieulx l’aymant & moins la soupsonnant, vat feindre d’estre malade & continua si bien ceste faincte que son pauvre mary estoit en merveilleuse peyne, n’espargnant bien ne chose qu’il eût pour la secourir.

Toutesfoys elle joua si bien son roolle que luy & tous ceulx de la maison la pensoient malade à l’extrémité & que peu à peu elle s’affoiblissoit, &, voyant que son mary en estoit aussi marry qu’il en debvoit estre joieulx, le pria qu’il luy pleust l’auctoryser de faire son testament, ce qu’il feyt voluntiers en pleurant.

Et elle, ayant puissance de tester, combien qu’elle n’eût enffans, donna à son mary ce qu’elle luy povoyt donner, luy requérant pardon des faultes qu’elle luy avoyt faictes ; après envoya quérir le Curé, se confessa, reçeut le sainct Sacrement de l’autel tant dévotement que chacun ploroit de veoir une si glorieuse fin &, quant se vint le soir, elle pria son mary de luy envoier quérir l’extrême unction & qu’elle s’affoiblissoit tant qu’elle avoit paour de ne la povoir recepvoir vive. Son mary en grande diligence la luy feit apporter par le Curé, & elle, qui la reçeut en grande humilité, incitoit chacun à la louer.

Quant elle eut faict tous ses beaulx mistères, elle dist à son mary que, puisque Dieu luy avoyt faict la grace d’avoir prins tout ce que l’Église commande, elle sentoit sa conscience en si très grande paix qu’il luy prenoyt envye de s’y reposer ung petit, priant son mary de faire le semblable, qui en avoyt bon besoing pour avoir tant pleuré & veillé avecq elle.

Quant son mary s’en fut allé & tous ses varletz avecq luy, deux pauvres vieilles, qui en sa santé l’avoient si longuement gardée, ne se doubtans plus de la perdre sinon par mort, se vont très bien coucher à leur aise, &, quant elle les ouyt dormyr & ronfler bien hault, se leva toute en chemise & saillist hors de sa chambre, escoutant si personne de céans faisoyt poinct de bruict. Mais, quant elle fut asseurée de son baston, elle sçeut très bien passer par ung petit huys d’un jardin qui ne fermoyt poinct &, tant que la nuyct dura, toute en chemise & nudz piedz, feyt son voiage à Authun devers le sainct qui l’avoyt gardée de morir.

Mais, pour ce que le chemyn estoyt long, n’y peut aller tout d’une traicte que le jour ne la surprint. À l’heure regardant par tout le chemyn, advisa deux chevaulcheurs qui couroient bien fort &, pensant que ce fust son mary qui la chercheast, se cacha tout le corps dedans un maraiz & la teste entre les jongs, & son mary, passant près d’elle, disoyt à un sien serviteur comme ung homme desespèré :

« Ho, la meschante ! Qui eust pensé que soubz le manteau des sains sacremens de l’Église l’on eût peu couvrir ung si villain & abhominable cas ? »

Le serviteur luy respondit :

« Puis que Judas, prenant ung tel mourceau, ne craignit à trahir son maistre, ne trouvez poinct estrange la trahison d’une femme. »

En ce disant passe oultre le mary, & la femme demoura plus joyeuse entre les jongs de l’avoir trompé qu’elle n’estoyt en sa maison en ung bon lict en servitude.

Le pauvre mary la cherchea par toute la ville d’Authun, mais il sçeut certainement qu’elle n’y estoit poinct entrée ; parquoy s’en retourna sur ses brisées, ne faisant que se complaindre d’elle & de sa grande perte, ne la menassant poinct moins que de la mort s’il la trouvoit, dont elle n’avoyt paour en son esperit non plus qu’elle sentoyt de froid en son corps, combien que le lieu & la saison méritoient de la faire repentir de son damnable voiage. Et qui ne sçauroit comment le feu de l’Enfer eschauffe ceulx qui en sont rempliz, l’on debvroit estimer à merveilles comme ceste pauvre femme, saillant d’un lict bien chault, peut demeurer tout ung jour en si extrême froidure.

Si ne perdit elle poinct le cueur ny l’aller, car, incontinant que la nuyct fut venue, reprint son chemyn &, ainsy que l’on vouloit fermer la porte d’Authun, y arriva ceste pèlerine & ne faillit d’aller tout droict où demoroit son corps sainct, qui fut tant esmerveillé de sa venue que à peyne povoyt il croyre que ce fût elle. Mais, quant il l’eut bien regardée & visitée de tous costez, trouva qu’elle avoyt oz & chair, ce que ung Esprit n’a poinct, & ainsy se asseura que ce n’estoyt fantosme, & dès l’heure furent si bien d’accord qu’elle demoura avecq luy quatorze ou quinze ans.

Et, si quelque temps elle fut cachée, à la fin elle perdit toute craincte &, qui pis est, print une telle gloire d’avoir ung tel amy qu’elle se mectoit à l’église devant la plus part des femmes de bien de la Ville, tant d’Officiers que aultres. Elle eut des enfans du Chanoyne, & entres autres une fille qui fut mariée à un riche Marchant, & si gorgiase à ses nopces que toutes les femmes de la Ville en murmuroient très fort, mais n’avoient pas la puissance d’y mectre ordre.

Or advint que en ce temps là la Royne Claude, femme du Roy François, passa par la ville d’Authun, ayant en sa compaignye Madame la Régente, mère du dict Roy, & la Duchesse d’Alençon sa fille. Vint une Femme de chambre de la Royne, nommée Perrette, qui trouva la dicte Duchesse & luy dist :

« Ma dame, je vous supplye, escoutez moy, & vous ferez œuvre plus grande que d’aller oyr tout le service du jour. »

La Duchesse s’arresta voluntiers, sçachant que d’elle ne povoyt venir que tout bon conseil.

Perrette luy alla racompter incontinant comme elle avoyt prins une petite fille pour luy ayder à savonner le linge de la Royne, &, en luy demandant des nouvelles de la Ville, luy compta la peyne que les femmes de bien avoyent de veoir ainsi aller devant elle la femme de ce Chanoine, de laquelle luy compt une partie de sa vie.

Tout soubdain s’en alla la Duchesse à la Royne & à Madame la Régente leur compter ceste histoire, qui, sans autre forme de procès, envoièrent quérir ceste pauvre malheureuse, laquelle ne se cachoit poinct, car elle avoyt changé sa honte en gloire d’estre Dame de la maison d’un si riche homme, &, sans estre estonnée ny honteuse, se vint présenter devant les dictes Dames, lesquelles avoient si grande honte de sa hardiesse que soubdain elles ne luy sçeurent que dire. Mais après luy feyt Madame la Régente telles remonstrances qui deussent avoir faict pleurer une femme de bon entendement, ce que poinct ne feyt ceste pauvre femme, mais d’une audace très grande leur dist :

« Je vous supplie, mes Dames, que voulez garder que l’on ne touche poinct à mon honneur, car, Dieu mercy, j’ay vescu avecq Monsieur le Chanoine si bien & si vertueusement qu’il n’y a personne vivant qui m’en sçeût reprendre. Et s’il ne fault poinct que l’on pense que je vive contre la volunté de Dieu, car il y a trois ans qu’il ne me fut riens, & vivons aussi chastement & en aussy grande amour que deux beaulx petitz Anges, sans que jamais entre nous deux y eut eu parolle ne volunté au contraire. Et qui nous séparera sera grand peché, car le bon homme, qui a bien près de quatre vingtz ans, ne vivra pas longuement sans moy, qui en ay quarante cinq. »

Vous pouvez penser comme à l’heure les Dames se peurent tenir & les remonstrances que chacun luy feit, voiant l’obstination, qui n’estoit amollye pour parolles que l’on luy dist, pour l’aage qu’elle eût ne pour l’honorable compaignye, &, pour l’humilier plus fort, envoièrent quérir le bon Archediacre d’Authun, qui la condemna d’estre en prison ung an, au pain & à l’eaue, & les Dames envoyèrent quérir son mary, lequel par leur bon exhortement fut contant de la reprendre après qu’elle auroyt faict sa pénitence.

Mais, se voiant prisonnière & le Chanoyne délibéré de jamais ne la reprendre, mercyant les Dames de ce qu’elles luy avoient gecté ung Diable de dessus les espaulles, eut une si grande & si parfaicte contriction que son mary, en lieu d’actendre le bout de l’an, l’alla reprendre & n’attendit pas quinze jours qu’il ne la vint demander à l’Archediacre & depuis ont vescu en bonne paix & amityé.


« Voilà, mes Dames, comment les chesnes de sainct Pierre sont converties par les mauvais Ministres en celles de Sathan, & si fortes à rompre que les sacremens, qui chassent les Diables des corps, sont à ceulx cy les moiens de les faire plus longuement demeurer en leur conscience, car les meilleures choses sont celles, quant on en abuse, dont l’on faict plus de maulx.

— Vrayement, » dist Oisille, « ceste femme estoit bien malheureuse, mais aussy fut elle bien pugnye de venir devant telz juges que les Dames que vous avez nommées, car le regard seul de Madame la Régente estoit de telle vertu qu’il n’y avoyt si femme de bien qui ne craingnist de se trouver devant ses œilz indigne de sa veue. Celle qui en estoyt regardée doulcement s’estimoyt mériter grand honneur, sçachant que femmes autres que vertueuses ne povoyent ceste Dame veoir de bon cueur.

— Il seroit bon, » dist Hircan, « que l’on eust plus de craincte des œilz d’une femme que du sainct Sacrement, lequel, s’il n’est receu en foy & charité, est en condamnation éternelle.

— Je vous prometz, » dist Parlamente, « que ceulx qui ne sont poinct inspirez de Dieu craingnent plus les puissances temporelles que les spirituelles. Encores je croy que la pauvre créature se chastia plus par la prison & l’opinion de ne plus veoir son Chanoine qu’elle ne feyt pour remonstrance qu’on luy eût sçeu faire.

— Mais, » dist Simontault, « vous avez oblyé la principale cause qui la feyt retourner à son mary ; c’est que le Chanoyne avoyt quatre vingtz ans, & son mary estoyt plus jeune qu’elle. Ainsy gaingna ceste bonne dame en tous ses marchez, mais, si le Chanoyne eût esté jeune, elle ne l’eut poinct voulu habandonner. Les enseignemens des Dames n’y eussent pas eu plus de valleur que les sacremens qu’elle avoyt prins.

— Encores, » ce dist Nomerfide, « me semble qu’elle faisoit bien de ne confesser poinct son péché si aisément, car ceste offense se doibt dire à Dieu humblement & la nyer fort & ferme devant les hommes ; car, encores qu’il soit vray, à force de mentir & jurer on engendre quelque doubte à la vérité.

— Si est ce, » dist Longarine. « Ung péché à grand peine peut estre si secret qu’il ne soit révellé, sinon quant Dieu par sa miséricorde le couvre dans ceulx qui pour l’amour de luy en ont vraye repentance.

— Et que direz vous, » dist Hircan, « de celles qui n’ont pas plus tost faict une folye qu’elles ne la racomptent à quelcun ?

— Je la trouve bien estrange, » respondit Longarine, « & est signe que le péché ne leur desplaist pas, &, comme je vous ay dict, celluy qui n’est couvert de la grace de Dieu ne se sçauroit nyer devant les hommes, & y en a maintes qui prenans plaisir à parler de telz propos se font gloire de publier leurs vices, & aultres qui, en se coupant, s’accusent.

— Je vous prie, » dist Saffredent, « si vous en sçavez quelcune, je vous donne ma place & que nous la dictes.

— Or escoutez doncques, » dist Longarine :