L’Heptaméron des nouvelles/Prologue (sixième journée)

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L’HEPTAMERON
D E S   N O U V E L L E S
DE
LA ROINE DE NAVARRE

SIXIESME JOURNÉE


PROLOGUE


e matin, plus tost que de coustume, Madame Oisille alla préparer sa leçon en la salle, mais la compaignye, qui en fut advertye, pour le desir qu’elle avoyt d’oyr sa bonne instruction, se dilligenta tant de se habiller qu’ilz ne la feirent guères attendre, & elle, congnoissant la ferveur, leur va lire l’Epitre de Sainct Jehan l’Evangéliste, qui n’est plaine que d’amour, pour ce que les jours passez elle leur avoyt déclaré celle de Sainct Pol aux Romains. La compaignye trouva ceste viande si doulce que, combien qu’ilz y fussent demye heure plus qu’ilz n’avoient esté les aultres jours, si leur sembloyt il n’y avoir pas esté ung quart. Au partir de là s’en allèrent à la contemplation de la messe, où chacun se recommanda au Sainct Esperit pour satisfaire ce jour là à leur plaisante audience, &, après qu’ilz eurent reciné & prins ung peu de repos, s’en allèrent continuer le passetemps accoustumé.

Et Madame Oisille leur demanda qui commenceroyt ceste journée. Longarine leur respondit :

« Je donne ma voix à Madame Oisille ; elle nous a ce jourd’huy faict une si belle leçon qu’il est impossible qu’elle ne die quelque histoire digne de parachever la gloire qu’elle a méritée ce matin.

— Il me desplaist, » dist Oisille, « que je ne vous puis dire à ceste après-disnée chose aussy proffitable que j’ai faict à ce matin, mais à tout le moins l’intention de mon histoire ne sortira poinct hors de la doctrine de la saincte Escripture, où il est dict : Ne vous confiez poinct aux Princes, ne aux filz des hommes, ausquelz n’est nostre salut, &, afin que par faulte d’exemple ne mectez en obly ceste verité, je vous en voys dire ung très véritable & dont la mémoire est si fresche que à peyne en sont essuyez les œilz de ceulx qui ont veu ce piteux spectacle :