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L’Heureux Stratagème/Acte II

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Théâtre, volume I, Texte établi par Émile Faguet, Nelson (p. 521-549).
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ACTE II



Scène première

DORANTE, ARLEQUIN.
Dorante.

Viens, j’ai à te dire un mot.

Arlequin.

Une douzaine, si vous voulez.

Dorante.

Arlequin, je te vois à tout moment chercher Lisette, et courir après elle.

Arlequin.

Eh pardi ! si je veux l’attraper, il faut bien que je coure après, car elle fuit.

Dorante.

Dis-moi ; préfères-tu mon service à celui d’un autre ?

Arlequin.

Assurément ; il n’y a que le mien qui ait la préférence, comme de raison. D’abord moi, ensuite vous, voilà comme cela est arrangé dans mon esprit ; et puis le reste du monde va comme il peut.

Dorante.

Si tu me préfères à un autre, il s’agit de prendre ton parti sur le chapitre de Lisette.

Arlequin.

Mais, monsieur, ce chapitre-là ne vous regarde pas ; c’est de l’amour que j’ai pour elle, et vous n’avez que faire de l’amour ; vous n’en voulez point.

Dorante.

Non ; mais je te défends d’en parler jamais à Lisette. Je veux même que tu l’évites ; je veux que tu la quittes, que tu rompes avec elle.

Arlequin.

Pardi ! monsieur, vous avez là des volontés qui ne ressemblent guère aux miennes. Pourquoi ne nous accordons-nous pas aujourd’hui comme hier ?

Dorante.

C’est que les choses ont changé ; c’est que la comtesse pourrait me soupçonner d’être curieux de ses démarches, et de me servir de toi auprès de Lisette pour les savoir. Ainsi, laisse-la en repos ; je te récompenserai du sacrifice que tu me feras.

Arlequin.

Monsieur, le sacrifice me tuera, avant que les récompenses viennent.

Dorante.

Oh ! point de réplique. Marton, qui est à la marquise, vaut bien ta Lisette ; on te la donnera.

Arlequin.

Quand on me donnerait la marquise par-dessus le marché, on me volerait encore.

Dorante.

Il faut opter pourtant. Lequel aimes-tu mieux, de ton congé, ou de Marton ?

Arlequin.

Je ne saurais le dire ; je ne connais ni l’un ni l’autre.

Dorante.

Ton congé, tu le connaîtras dès aujourd’hui, si tu ne suis pas mes ordres ; ce n’est même qu’en les suivant que tu serais regretté de Lisette.

Arlequin.

Elle me regrettera ! Eh ! monsieur, que ne parlez-vous ?

Dorante.

Retire-toi ; j’aperçois la marquise.

Arlequin.

J’obéis, à condition qu’on me regrettera, au moins.

Dorante.

À propos, garde le secret sur la défense que je te fais de voir Lisette. Comme c’était de mon consentement que tu l’épousais, ce serait avoir un procédé trop choquant pour la comtesse, que de paraître m’y opposer ; je te permets seulement de dire que tu aimes mieux Marton, que la marquise te destine.

Arlequin.

Ne craignez rien ; il n’y aura là-dedans que la marquise et moi de malhonnêtes ; c’est elle qui me fait présent de Marton, c’est moi qui la prends ; vous, vous contentez de nous laisser faire.

Dorante.

Fort bien ; va-t’en.

Arlequin, revenant sur ses pas.

Mais on me regrettera ? (Il sort.)



Scène II

LA MARQUISE, DORANTE.
La Marquise.

Avez-vous instruit votre valet, Dorante ?

Dorante.

Oui, madame.

La Marquise.

Cela pourra n’être pas inutile ; ce petit article-là touchera la comtesse, si elle l’apprend.

Dorante.

Ma foi, madame, je commence à croire que nous réussirons. Je la vois déjà très étonnée de ma façon d’agir avec elle ; car elle s’attendait à des reproches, et je l’ai vue prête à me demander pourquoi je ne lui en faisais pas.

La Marquise.

Je vous dis que, si vous tenez bon, vous la verrez pleurer de douleur.

Dorante.

Je l’attends aux larmes ; êtes-vous contente ?

La Marquise.

Je ne réponds de rien, si vous n’allez jusque-là.

Dorante.

Et votre chevalier, comment en agit-il ?

La Marquise.

Ne m’en parlez point ; tâchons de le perdre, et qu’il devienne ce qu’il voudra. Mais j’ai chargé un des gens de la comtesse de savoir si je pouvais la voir, et je crois qu’on vient me rendre réponse. (À un laquais qui paraît.) Eh bien ! parlerai-je à ta maîtresse ?

Le Laquais.

Oui, madame, la voilà qui arrive. (Il sort.)

La Marquise, à Dorante.

Quittez-moi ; il ne faut pas dans ce moment-ci qu’elle nous voie ensemble ; cela paraîtrait affecté.

Dorante.

Et moi, j’ai un petit dessein, quand vous l’aurez quittée.

La Marquise.

N’allez rien gâter.

Dorante.

Fiez-vous à moi. (Il sort.)



Scène III

LA MARQUISE, LA COMTESSE.
La Comtesse.

Je viens vous trouver moi-même, marquise. Comme vous me demandez un entretien particulier, il s’agit apparemment de quelque chose de conséquence ?

La Marquise.

Je n’ai pourtant qu’une question à vous faire, et comme vous êtes naturellement vraie, que vous êtes la franchise, la sincérité même, nous aurons bientôt terminé.

La Comtesse.

Je vous entends ; vous ne me croyez pas trop sincère ; mais votre éloge m’exhorte à l’être, n’est-ce pas ?

La Marquise.

À cela près, le serez-vous ?

La Comtesse.

Pour commencer à l’être, je vous dirai que je n’en sais rien.

La Marquise.

Si je vous demandais : le chevalier vous aime-t-il ? me diriez-vous ce qui en est ?

La Comtesse.

Non, marquise, je ne veux pas me brouiller avec vous ; et vous me haïriez si je vous disais la vérité.

La Marquise.

Je vous donne ma parole que non.

La Comtesse.

Vous ne pourriez pas me la tenir ; je vous en dispenserais moi-même. Il y a des mouvements qui sont plus forts que nous.

La Marquise.

Mais pourquoi vous haïrais-je ?

La Comtesse.

N’a-t-on pas prétendu que le chevalier vous aimait ?

La Marquise.

On a eu raison de le prétendre.

La Comtesse.

Nous y voilà ; et peut-être l’avez-vous pensé vous-même ?

La Marquise.

Je l’avoue.

La Comtesse.

Et après cela, j’irais vous dire qu’il m’aime ! Vous ne me le conseilleriez pas.

La Marquise.

N’est-ce que cela ? Eh ! je voudrais l’avoir perdu, je souhaite de tout mon cœur qu’il vous aime.

La Comtesse.

Oh ! sur ce pied-là, vous n’avez donc qu’à rendre grâces au ciel ; vos souhaits ne sauraient être plus exaucés qu’ils le sont.

La Marquise.

Je vous certifie que j’en suis charmée.

La Comtesse.

Vous me rassurez. Ce n’est pas qu’il n’ait tort ; vous êtes si aimable qu’il ne devait plus avoir des yeux pour personne. Mais peut-être vous était-il moins attaché qu’on ne l’a cru.

La Marquise.

Non, il me l’était beaucoup, mais je l’excuse. Quand je serais aimable, vous l’êtes encore plus que moi, et vous savez l’être plus qu’une autre.

La Comtesse.

Plus qu’une autre ! Ah ! vous n’êtes point si charmée, marquise. Je vous disais bien que vous me manqueriez de parole. Vos éloges baissent. Je m’accommode pourtant de celui-ci ; j’y sens une petite pointe de dépit qui a son mérite ; c’est la jalousie qui me loue.

La Marquise.

Moi, de la jalousie ?

La Comtesse.

À votre avis, un compliment qui finit par m’appeler coquette, ne viendrait pas d’elle ? oh ! que si, marquise ; on l’y reconnaît.

La Marquise.

Je ne songeais pas à vous appeler coquette.

La Comtesse.

Ce sont de ces choses qui se trouvent dites avant qu’on y rêve.

La Marquise.

Mais, de bonne foi, ne l’êtes-vous pas un peu ?

La Comtesse.

Oui-da ; mais ce n’est pas assez qu’un peu. Ne vous refusez pas le plaisir de me dire que je le suis beaucoup ; cela n’empêchera pas que vous ne le soyez autant que moi.

La Marquise.

Je n’en donne pas tout à fait les mêmes preuves.

La Comtesse.

C’est qu’on ne prouve que quand on réussit. Le manque de succès met bien des coquetteries à couvert ; on se retire sans bruit, un peu humiliée, mais incognito ; c’est l’avantage qu’on a.

La Marquise.

Je réussirai quand je voudrai, comtesse ; vous le verrez, cela n’est pas difficile ; et le chevalier ne vous serait peut-être pas resté, sans le peu de cas que j’ai fait de son cœur.

La Comtesse.

Je ne chicanerai pas ce dédain-là ; mais quand l’amour-propre se sauve, voilà comme il parle.

La Marquise.

Voulez-vous gager que cette aventure-ci n’humiliera point le mien, si je veux ?

La Comtesse.

Espérez-vous regagner le chevalier ? Si vous le pouvez, je vous le donne.

La Marquise.

Vous l’aimez, sans doute ?

La Comtesse.

Pas mal ; mais je vais l’aimer davantage, afin qu’il vous résiste mieux. On a besoin de toutes ses forces avec vous.

La Marquise.

Oh ! ne craignez rien, je vous le laisse. Adieu.

La Comtesse.

Eh ! pourquoi ? Disputons-nous sa conquête, mais pardonnons à celle qui l’emportera. Je ne combats qu’à cette condition-là, afin que vous n’ayez rien à me dire.

La Marquise.

Rien à vous dire ! Vous comptez donc l’emporter ?

La Comtesse.

Écoutez, je jouerai plus beau jeu que vous.

La Marquise.

J’avais aussi beau jeu que vous, quand vous me l’avez ôté ; je pourrais donc vous l’enlever de même.

La Comtesse.

Tentez donc d’avoir votre revanche.

La Marquise.

Non ; j’ai quelque chose de mieux à faire.

La Comtesse.

Oui ! et peut-on vous demander ce que c’est ?

La Marquise.

Dorante vaut son prix, comtesse. Adieu. (Elle sort.)



Scène IV

LA COMTESSE, seule.

Dorante ! Vouloir m’enlever Dorante ! Cette femme-là perd la tête ; sa jalousie l’égare ! elle est à plaindre !



Scène V

DORANTE, LA COMTESSE.
Dorante, arrivant vite, et feignant de prendre la comtesse pour la marquise.

Eh bien ! marquise, m’opposerez-vous encore des scrupules ?… (Apercevant la comtesse.) Ah ! madame, je vous demande pardon, je me trompe. J’ai cru de loin voir tout à l’heure la marquise ici, et dans ma préoccupation je vous ai prise pour elle.

La Comtesse.

Il n’y a pas grand mal, Dorante. Mais quel est donc ce scrupule qu’on vous oppose ? Qu’est-ce que cela signifie ?

Dorante.

Madame, c’est une suite de conversation que nous avons eue ensemble, et que je lui rappelais.

La Comtesse.

Mais dans cette conversation, sur quoi tombait ce scrupule dont vous vous plaigniez ? Je veux que vous me le disiez.

Dorante.

Je vous dis, madame, que ce n’est qu’une bagatelle dont j’ai peine à me ressouvenir moi-même. C’est, je pense, qu’elle avait la curiosité de savoir comment j’étais dans votre cœur.

La Comtesse.

Je m’attends que vous avez eu la discrétion de ne le lui point dire, peut-être ?

Dorante.

Je n’ai pas le défaut d’être vain.

La Comtesse.

Non ; mais on a quelquefois celui d’être vrai. Et que voulait-elle faire de ce qu’elle vous demandait ?

Dorante.

Curiosité pure, vous dis-je.

La Comtesse.

Et cette curiosité parlait de scrupule ! Je n’y entends rien.

Dorante.

C’est moi qui, par hasard, en croyant l’aborder, me suis servi de ce terme-là, sans savoir pourquoi.

La Comtesse.

Par hasard ! Pour un homme d’esprit, vous vous tirez mal d’affaire, Dorante ; car il y a quelque mystère là-dessous.

Dorante.

Je vois bien que je ne réussirais pas à vous persuader le contraire, madame ; parlons d’autre chose. À propos de curiosité, y a-t-il longtemps que vous n’avez reçu de lettres de Paris ? La marquise en attend ; elle aime les nouvelles ; et je suis sûr que ses amis ne les lui épargneront pas, s’il y en a.

La Comtesse.

Votre embarras me fait pitié.

Dorante.

Quoi ! madame, vous revenez encore à cette bagatelle-là !

La Comtesse.

Je m’imaginais pourtant avoir plus de pouvoir sur vous.

Dorante.

Vous en aurez toujours beaucoup, madame ; et si celui que vous y aviez est un peu diminué, ce n’est pas ma faute. Je me sauve pourtant, dans la crainte de céder à celui qui vous reste. (Il sort.)

La Comtesse.

Je ne reconnais point Dorante à cette sortie-là.



Scène VI

LA COMTESSE, rêvant ; LE CHEVALIER.
Le Chevalier.

Il mé paraît qué ma comtesse rêve, qu’ellé tombé dans lé récueillement.

La Comtesse.

Oui ; je vois la marquise et Dorante dans une affliction qui me chagrine. Nous parlions tantôt de mariage ; il faut absolument différer le nôtre.

Le Chevalier.

Différer lé nôtre !

La Comtesse.

Oui, d’une quinzaine de jours.

Le Chevalier.

Cadédis, vous mé parlez dé la fin du siècle ! En vertu dé quoi la rémise ?

La Comtesse.

Vous n’avez pas remarqué leurs mouvements comme moi ?

Le Chevalier.

Qu’ai-jé bésoin dé rémarque ?

La Comtesse.

Je vous dis que ces gens-là sont outrés ; voulez-vous les pousser à bout ? Nous ne sommes pas si pressés.

Le Chevalier.

Si pressé qué j’en meurs, sandis ! Si lé cas réquiert uné victime, pourquoi mé donner la préférence ?

La Comtesse.

Je ne saurais me résoudre à les désespérer, chevalier. Faisons-nous justice ; notre commerce a un peu l’air d’une infidélité, au moins. Ces gens-là ont pu se flatter que nous les aimions ; il faut les ménager. Je n’aime à faire de mal à personne : ni vous non plus, apparemment ? Vous n’avez pas le cœur dur, je pense ? Ce sont vos amis comme les miens ; accoutumons-les du moins à se douter de notre mariage.

Le Chevalier.

Mais, pour les accoutumer, il faut qué jé vive ; et jé vous défie dé mé garder vivant ; vous né mé conduirez pas au terme. Tâchons dé les accoutumer à moins dé frais ; la modé dé mourir pour la consolation dé ses amis n’est pas venue, et dé plus, qué nous importe qué ces deux affligés nous disent : « Partez » ? Savez-vous qu’on dit qu’ils s’arrangent ?

La Comtesse.

S’arranger ! De quel arrangement parlez-vous ?

Le Chevalier.

J’entends que leurs cœurs s’accommodent.

La Comtesse.

Vous avez quelquefois des tournures si gasconnes, que je n’y comprends rien. Voulez-vous dire qu’ils s’aiment ? Exprimez-vous comme un autre.

Le Chevalier, baissant le ton.

On né parle pas tout à fait d’amour, mais d’uné pétite douceur à sé voir.

La Comtesse.

D’une douceur à se voir ! Quelle chimère ! Où a-t-on pris cette idée-là ? Eh bien ! monsieur, si vous me prouvez que ces gens-là s’aiment, qu’ils sentent de la douceur à se voir, si vous me le prouvez, je vous épouse demain, je vous épouse ce soir. Voyez l’intérêt que je vous donne à la preuve.

Le Chevalier.

Dé leur amour jé né m’en rends pas caution.

La Comtesse.

Je le crois. Prouvez-moi seulement qu’ils se consolent ; je ne demande que cela.

Le Chevalier.

En cé cas, irez-vous en avant ?

La Comtesse.

Oui, si j’étais sûre qu’ils sont tranquilles ; mais qui nous le dira ?

Le Chevalier.

Jé vous tiens, et jé vous informe qué la Marquise a donné charge à Frontin dé nous examiner, dé lui apporter un état dé nos cœurs ; et j’avais oublié dé vous lé dire.

La Comtesse.

Voilà d’abord une commission qui ne vous donne pas gain de cause. S’ils nous oubliaient, ils ne s’embarrasseraient guère de nous.

Le Chevalier.

Frontin aura peut-être déjà parlé ; jé né l’ai pas vu dépuis. Qué son rapport nous règle.

La Comtesse.

Je le veux bien.



Scène VII

LE CHEVALIER, FRONTIN, LA COMTESSE.
Le Chevalier.

Arrive, Frontin, as-tu vu la marquise ?

Frontin.

Oui, monsieur, et même avec Dorante ; il n’y a pas longtemps que je les ai quittés.

Le Chevalier.

Raconte-nous comment ils sé comportent. Par bonté d’âme, Madame a peur dé les désespérer ; moi jé dis qu’ils sé consolent. Qu’en est-il des deux ? Rien né l’arrête qué cette bonté, té dis-je ; tu m’entends bien ?

Frontin.

À merveille. Madame peut vous épouser en toute sûreté ; de désespoir, je n’en vois pas l’ombre.

Le Chevalier.

Jé vous gagne dé marché fait ; cé soir vous êtes mienne.

La Comtesse.

Hum ! votre gain est peu sûr ; Frontin n’a pas l’air d’avoir bien observé.

Frontin.

Vous m’excuserez, madame ; le désespoir est connaissable. Si c’étaient de ces petits mouvements minces et fluets qui se dérobent à l’observation, on pourrait s’y tromper ; mais le désespoir est un objet, c’est un mouvement qui tient de la place. Les désespérés s’agitent, se trémoussent, font du bruit, gesticulent ; et il n’y a rien de tout cela chez les gens dont nous parlons.

Le Chevalier.

Il vous dit vrai. J’ai tantôt rencontré Dorante, jé lui ai dit : J’aime la comtessé, j’ai passion pour elle. Eh bien ! garde-la, m’a-t-il dit tranquillement.

La Comtesse.

Eh ! vous êtes son rival, monsieur ; voulez-vous qu’il aille vous faire confidence de sa douleur ?

Le Chevalier.

Jé vous assure qu’il était riant, et qué la paix régnait dans son cœur.

La Comtesse.

La paix dans le cœur d’un homme qui m’aimait de la passion la plus vive qui fût jamais !

Le Chevalier.

Ôtez la mienne.

La Comtesse.

À la bonne heure. Je lui crois pourtant l’âme plus tendre qu’à vous, soit dit en passant. Ce n’est pas votre faute ; chacun aime autant qu’il peut, et personne n’aime autant que lui. Voilà pourquoi je le plains. Mais sur quoi Frontin décide-t-il qu’il est tranquille ? Voyons ; n’est-il pas vrai que tu es aux gages de la marquise, et peut-être à ceux de Dorante, pour nous observer tous deux ? Paie-t-on des espions pour être instruit de choses dont on ne se soucie point ?

Frontin.

Oui ; mais je suis mal payé de la marquise ; elle est en arrière.

La Comtesse.

Et parce qu’elle n’est pas libérale, elle est indifférente ! Quel raisonnement !

Frontin.

Et Dorante m’a révoqué ; il me doit mes appointements.

La Comtesse.

Laisse là tes appointements. Qu’as-tu vu ? Que sais-tu ?

Le Chevalier, bas à Frontin.

Mitigé ton récit.

Frontin.

Eh bien ! Frontin, m’ont-ils dit tantôt en parlant de vous deux, s’aiment-ils un peu ? Oh ! beaucoup, monsieur ; extrêmement, madame, extrêmement, ai-je dit en tranchant.

La Comtesse.

Eh bien ?…

Frontin.

Rien ne remue ; la marquise bâille en m’écoutant, et Dorante ouvre nonchalamment sa tabatière ; c’est tout ce que j’en tire.

La Comtesse.

Va, va, mon enfant, laisse-nous ; tu es un maladroit. Votre valet n’est qu’un sot ; ses observations sont pitoyables ; il n’a vu que la superficie des choses. Cela ne se peut pas.

Frontin.

Morbleu ! madame, je m’y ferais hacher. En voulez-vous davantage ? Sachez qu’ils s’aiment, et qu’ils m’ont dit eux-mêmes de vous l’apprendre.

La Comtesse, riant.

Eux-mêmes ! Eh ! que n’as-tu commencé par nous dire cela, ignorant que tu es ? Vous voyez bien ce qui en est, chevalier ; ils se consolent tant, qu’ils veulent nous rendre jaloux ; et ils s’y prennent avec une maladresse bien digne du dépit qui les gouverne. Ne vous l’avais-je pas dit ?

Le Chevalier.

La passion sé montre, j’en conviens.

La Comtesse.

Grossièrement même.

Frontin.

Ah ! par ma foi, j’y suis ; c’est qu’ils ont envie de vous mettre en peine. Je ne m’étonne pas si Dorante, en regardant sa montre, ne la regardait pas fixement, et faisait une demi-grimace.

La Comtesse.

C’est que la paix ne régnait pas dans son cœur.

Le Chevalier.

Cette grimace est importante.

Frontin.

Item, c’est qu’en ouvrant sa tabatière, il n’a pris son tabac qu’avec deux doigts tremblants. Il est vrai aussi que sa bouche a ri, mais de mauvaise grâce ; le reste du visage n’en était pas, il allait à part.

La Comtesse.

C’est que le cœur ne riait pas.

Le Chevalier.

Jé mé rends. Il soupire, il régardé dé travers, et ma noce récule. Pesté du faquin, qui réjetté madame dans uné passion qui sera funeste à mon bonheur !

La Comtesse.

Point du tout, ne vous alarmez point ; Dorante s’est trop mal conduit pour mériter des égards… Mais ne vois-je pas la marquise qui vient ici ?

Frontin.

Elle-même.

La Comtesse.

Je la connais ; je gagerais qu’elle vient finement, à son ordinaire, m’insinuer qu’ils s’aiment, Dorante et elle. Écoutons.



Scène VIII

LA COMTESSE, LA MARQUISE, FRONTIN, LE CHEVALIER.
La Marquise.

Pardon, comtesse, si j’interromps un entretien sans doute intéressant ; mais je ne fais que passer. Il m’est revenu que vous retardiez votre mariage avec le chevalier, par ménagement pour moi. Je vous suis obligée de l’attention ; mais je n’en ai pas besoin. Concluez, comtesse, plutôt aujourd’hui que demain ; c’est moi qui vous en sollicite. Adieu.

La Comtesse.

Attendez donc, marquise ; dites-moi s’il est vrai que vous vous aimiez, Dorante et vous, afin que je m’en réjouisse.

La Marquise.

Réjouissez-vous hardiment ; la nouvelle est bonne.

La Comtesse, riant.

En vérité ?

La Marquise.

Oui, comtesse ; hâtez-vous de finir. Adieu.

(Elle sort.)



Scène IX

LE CHEVALIER, LA COMTESSE, FRONTIN.
La Comtesse, riant.

Ah ! ah ! Elle se sauve ; la raillerie est un peu trop forte pour elle. Que la vanité fait jouer de plaisants rôles à de certaines femmes ! Car celle-ci meurt de dépit.

Le Chevalier.

Elle en a lé cœur palpitant, sandis !

Frontin.

La grimace que Dorante faisait tantôt, je viens de la retrouver sur sa physionomie. (Au Chevalier.) Mais, monsieur, parlez un peu de Lisette pour moi.

La Comtesse.

Que dit-il de Lisette ?

Frontin.

C’est une petite requête que je vous présente, et qui tend à vous prier qu’il vous plaise d’ôter Lisette à Arlequin, et d’en faire un transport à mon profit.

Le Chevalier.

Voilà cé qué c’est.

La Comtesse.

Et Lisette y consent-elle ?

Frontin.

Oh ! le transport est tout à fait de son goût.

La Comtesse.

Ce qu’il me dit là me fait venir une idée. Les petites finesses de la marquise méritent d’être punies. Voyons si Dorante, qui l’aime tant, sera insensible à ce que je vais faire. Il doit l’être, si elle dit vrai ; et je le souhaite ; mais voici un moyen infaillible de savoir ce qui en est. Je n’ai qu’à dire à Lisette d’épouser Frontin. Elle était destinée au valet de Dorante ; nous en étions convenus. Si Dorante ne se plaint point, la marquise a raison ; il m’oublie, et je n’en serai que plus à mon aise. (À Frontin.) Toi, va-t’en chercher Lisette et son père, que je leur parle à tous deux.

Frontin.

Il ne sera pas difficile de les trouver, car ils entrent.



Scène X

BLAISE, LISETTE, LE CHEVALIER, LA COMTESSE, FRONTIN.
La Comtesse.

Approchez, Lisette ; et vous aussi, maître Blaise. Votre fille devait épouser Arlequin ; mais si vous la mariez, et que vous soyez bien aise d’en disposer à mon gré, vous la donnerez à Frontin. Entendez-vous, maître Blaise ?

Blaise.

J’entends bian, madame ; mais il y a, morgué ! bian une autre histoire qui trotte par le monde, et qui nous chagraine. Il s’agit que je venons vous crier marci.

La Comtesse.

Qu’est-ce que c’est ? D’où vient que Lisette pleure ?

Lisette.

Mon père vous le dira, madame.

Blaise.

C’est, ne vous déplaise, madame, qu’Arlequin est un mal appris ; mais que les pus mal-appris de tout ça, c’est monsieur Dorante et madame la marquise, qui ont eu la finesse de manigancer la volonté d’Arlequin, à celle fin qu’il ne voulît pus d’elle ; maugré qu’alle en veuille bian, comme je me doute qu’il en voudrait peut-être bian itou, si en le laissait vouloir ce qu’il veut, et qu’en n’y boutît pas empêchement.

La Comtesse.

Et quel empêchement ?

Blaise.

Oui, madame ; par le mouyen d’une fille qu’ils appelont Marton, que madame la marquise a eu l’avisement d’inventer par malice, pour la promettre à Arlequin.

La Comtesse.

Ceci est curieux.

Blaise.

En disant, comme ça, que faut qu’ils s’épousient à Paris, la mijaurée et li, dans l’intention de porter dommage à noute enfant, qui va choir en confusion de cette malice ; car ça n’est rien qu’un micmac pour affronter noute bonne renommée et la vôtre, madame, se gobarger de nous trois. C’est touchant ça que je venons vous demander justice.

La Comtesse.

Il faudra bien tâcher de vous la faire. Chevalier, ceci change les choses ; il ne faut plus que Frontin y songe. Allez, Lisette, ne vous affligez pas ; laissez la marquise proposer tant qu’elle voudra ses Martons ; je vous en rendrai bon compte. Oui, je n’en doute pas, c’est cette femme-là, que je ménageais tant, qui m’attaque par cette manœuvre. Dorante n’y a d’autre part que sa complaisance ; mais peut-être me reste-t-il encore plus de crédit sur lui qu’elle ne se l’imagine. Ne vous embarrassez pas.

Lisette.

Arlequin vient de me traiter avec une indifférence insupportable ; il semble qu’il ne m’ait jamais vue. Voyez de quoi la marquise se mêle !

Blaise.

Empêcher qu’une fille ne soit la femme du monde !

La Comtesse.

On y remédiera, vous dis-je.

Frontin.

Oui ; mais le remède ne me vaudra rien.

Le Chevalier.

Comtesse, je vous écoute ; mais l’oreille vous entend, et l’esprit né vous saisit point ; jé né vous conçois pas. Venez çà, Lisette ; tirez-nous cetté bizarre aventure au clair. N’êtes-vous pas éprise dé Frontin ?

Lisette.

Non, monsieur. Je le croyais, tandis qu’Arlequin m’aimait ; mais je vois que je me suis trompée, depuis qu’il me refuse.

Le Chevalier.

Qué répondre à cé cœur dé femme ?

La Comtesse.

Et moi, je trouve que ce cœur de femme a raison, et ne mérite pas votre réflexion satirique. Un homme qui l’aimait lui dit qu’il ne l’aime plus ; cela n’est pas agréable, et elle en est touchée avec raison. Je reconnais notre cœur au sien ; ce serait le vôtre, ce serait le mien en pareil cas. Allez, vous autres ; retirez-vous, et laissez-moi faire.

Blaise.

J’en avons charché querelle à monsieur Dorante et à sa marquise de cette affaire.

La Comtesse.

Reposez-vous sur moi. Voici Dorante ; je vais lui en parler tout à l’heure.



Scène XI

DORANTE, LA COMTESSE, LE CHEVALIER.
La Comtesse.

Venez, Dorante, et avant toute autre chose, parlons un peu de la marquise.

Dorante.

De tout mon cœur, madame.

La Comtesse.

Dites-moi donc de tout votre cœur de quoi elle s’avise aujourd’hui ?

Dorante.

Qu’a-t-elle fait ? J’ai de la peine à croire qu’il y ait quelque chose à redire à ses procédés.

La Comtesse.

Oh ! je vais vous faciliter le moyen de croire, moi.

Dorante.

Vous connaissez sa prudence…

La Comtesse.

Vous êtes un opiniâtre louangeur ! Eh bien ! monsieur, cette femme que vous louez tant, jalouse de moi parce que le chevalier la quitte, comme si c’était ma faute, va, pour m’attaquer pourtant, chercher de petits détails qui ne sont pas en vérité dignes d’une incomparable telle que vous la faites, et ne croit pas au-dessous d’elle de détourner un valet d’aimer une suivante. Parce qu’elle sait que nous voulons les marier, et que je m’intéresse à leur mariage, elle imagine, dans sa colère, une Marton qu’elle jette à la traverse ; et ce que j’admire le plus dans tout ceci, c’est de vous voir vous-même prêter les mains à un projet de cette espèce, vous-même, monsieur.

Dorante.

Eh ! pensez-vous que la marquise ait cru vous offenser, et qu’il me soit venu dans l’esprit, à moi, que vous vous intéressez encore à ce mariage ? Non, comtesse. Arlequin se plaignait d’une infidélité que lui faisait Lisette. Il perdait, disait-il, sa fortune. On prend quelquefois part aux chagrins de ces gens-là. La marquise, pour le dédommager, lui a, par bonté, proposé le mariage de Marton qui est à elle ; il l’a acceptée, l’en a remerciée : voilà tout ce qui en est.

Le Chevalier.

La réponse mé persuade ; jé les crois sans malice. Qué sur cé point la paix sé fasse entre les puissances, et qué les subalternes sé débattent.

La Comtesse.

Laissez-nous, monsieur le chevalier ; vous direz votre sentiment quand on vous le demandera. Dorante, qu’il ne soit plus question de cette petite intrigue-là, je vous prie ; car elle me déplaît. Je me flatte que c’est assez vous dire.

Dorante.

Attendez, madame ; appelons quelqu’un ; mon valet est peut-être là… Arlequin !

La Comtesse.

Quel est votre dessein ?

Dorante.

La marquise n’est pas loin ; il n’y a qu’à la prier de votre part de venir ici ; vous lui en parlerez.

La Comtesse.

La marquise ! Eh ! qu’ai-je besoin d’elle ? Est-il nécessaire que vous la consultiez là-dessus ? Qu’elle approuve ou non, c’est vous à qui je parle ; vous à qui je dis que je veux qu’il n’en soit rien ; que je le veux, Dorante, sans m’embarrasser de ce qu’elle en pense.

Dorante.

Oui ; mais, madame, observez qu’il faut que je m’en embarrasse, moi ; je ne saurais en décider sans elle. Y aurait-il rien de plus malhonnête, que d’obliger mon valet à refuser une grâce qu’elle lui fait et qu’il a acceptée ? Je suis bien éloigné de ce procédé-là avec elle.

La Comtesse.

Quoi ! monsieur, vous hésitez entre elle et moi ! Songez-vous à ce que vous faites ?

Dorante.

C’est en y songeant que je m’arrête.

Le Chevalier.

Eh ! cadédis, laissons cé trio dé valets et dé soubrettes.

La Comtesse, outrée, à Dorante.

C’est à moi, sur ce pied-là, à vous prier d’excuser le ton dont je l’ai pris ; il ne me convenait point.

Dorante.

Il m’honorera toujours ; et j’y obéirais avec plaisir, si je pouvais.

La Comtesse, riant.

Nous n’avons plus rien à nous dire, je pense. Donnez-moi la main, chevalier.

Le Chevalier, lui donnant la main.

Prénez et né rendez pas, comtesse.

Dorante.

J’étais pourtant venu pour savoir une chose ; voudriez-vous bien m’en instruire, madame ?

La Comtesse, se retournant.

Ah ! monsieur, je ne sais rien.

Dorante.

Vous savez ce que j’ai à vous demander, madame. Vous destinez-vous bientôt au chevalier ? Quand aurons-nous la joie de vous voir unis ensemble ?

La Comtesse.

Cette joie-là, vous l’aurez peut-être ce soir, monsieur.

Le Chevalier.

Doucément ! diviné Comtesse, jé tombe en délire ! jé perds haleine dé ravissement !

Dorante.

Parbleu ! chevalier, j’en suis charmé, et je t’en félicite.

La Comtesse, à part.

Ah ! l’indigne homme !

Dorante, à part.

Elle rougit.

La Comtesse.

Est-ce là tout, monsieur ?

Dorante.

Oui, madame.

La Comtesse, au chevalier.

Partons.



Scène XII

LA COMTESSE, LA MARQUISE, LE CHEVALIER, DORANTE, ARLEQUIN.
La Marquise.

Comtesse, votre jardiner m’apprend que vous êtes fâchée contre moi. Je viens vous demander pardon de la faute que j’ai faite sans le savoir, et c’est pour la réparer que je vous amène ce garçon-ci. Arlequin, quand je vous ai promis Marton, j’ignorais que madame pourrait s’en choquer, et je vous annonce que vous ne devez plus y compter.

Arlequin.

Eh bien ! je vous donne quittance. Mais on dit que Blaise est venu vous demander justice contre moi, madame. Je ne refuse pas de la faire bonne et prompte ; il n’y a qu’à appeler le notaire ; et s’il n’y est pas, qu’on prenne son clerc, je m’en contenterai.

La Comtesse, à Dorante.

Renvoyez votre valet, monsieur ; et vous, madame, je vous invite à lui tenir parole. Je me charge même des frais de leur noce ; n’en parlons plus.

Dorante, à Arlequin.

Va-t’en.

Arlequin, s’en allant.

Il n’y a donc pas moyen d’esquiver Marton ! C’est vous, monsieur le chevalier, qui êtes cause de tout ce tapage-là ; vous avez mis tous nos amours sens dessus dessous. Si vous n’étiez pas ici, moi et mon maître, nous aurions bravement tous deux épousé notre comtesse et notre Lisette, et nous n’aurions pas votre marquise et sa Marton sur les bras. Hi ! hi ! hi !

La Marquise et Le Chevalier, riant.

Eh ! eh ! eh !

La Comtesse, riant aussi.

Eh ! eh ! Si ses extravagances vous amusent, dites-lui qu’il approche ; il parle de trop loin. La jolie scène !

Le Chevalier.

C’est démencé d’amour.

Dorante.

Retire-toi, faquin.

La Marquise.

Ah çà ! comtesse, sommes-nous bonnes amies, à présent ?

La Comtesse.

Ah ! les meilleures du monde, assurément ; vous êtes trop bonne.

Dorante.

Marquise, je vous apprends une chose ; c’est que la comtesse et le chevalier se marient peut-être ce soir.

La Marquise.

En vérité ?

Le Chevalier.

Cé soir est loin encore.

Dorante.

L’impatience sied fort bien. Mais quand on est si près d’une si douce aventure, on a bien des choses à se dire. Laissons-leur ces moments-ci, et allons, de notre côté, songer à ce qui nous regarde.

La Marquise.

Allons, comtesse, que je vous embrasse avant de partir. Adieu, chevalier ; je vous fais mes compliments. À tantôt.



Scène XIII

LE CHEVALIER, LA COMTESSE.
La Comtesse.

Vous êtes fort regretté, à ce que je vois ! On faisait grand cas de vous !

Le Chevalier.

Jé l’en dispense, surtout cé soir.

La Comtesse.

Ah ! c’en est trop.

Le Chevalier.

Comment ! Changez-vous d’avis ?

La Comtesse.

Un peu.

Le Chevalier.

Qué pensez-vous ?

La Comtesse.

J’ai un dessein… il faudra que vous m’y serviez… Je vous le dirai tantôt. Ne vous inquiétez point, je vais y rêver. Adieu ; ne me suivez pas… (Elle s’en va et revient.) Il est même nécessaire que vous ne me voyiez pas de si tôt. Quand j’aurai besoin de vous, je vous en informerai.

Le Chevalier.

Jé démeure muet ; jé sens qué jé périclite. Cette femme est plus femme qu’une autre.