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L’Heureux Stratagème/Acte III

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Théâtre, volume I, Texte établi par Émile Faguet, Nelson (p. 550-576).
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ACTE III



Scène première

LE CHEVALIER, LISETTE, FRONTIN.
Le Chevalier.

Mais dé grâce, Lisette, priez-la dé ma part que jé la voie un moment.

Lisette.

Je ne saurais lui parler, monsieur ; elle repose.

Le Chevalier.

Ellé répose ! Ellé répose donc débout ?

Frontin.

Oui ; car moi qui sors de la terrasse, je viens de l’apercevoir se promenant dans la galerie.

Lisette.

Qu’importe ? Chacun a sa façon de reposer. Quelle est votre méthode à vous, monsieur ?

Le Chevalier.

Il mé paraît qué tu mé railles, Lisette.

Frontin.

C’est ce qui me semble.

Lisette.

Non, monsieur ; c’est une question qui vient à propos, et que je vous fais tout en devisant.

Le Chevalier.

J’ai même un petit soupçon qué tu né m’aimes pas.

Frontin.

Je l’avais aussi ce petit soupçon-là ; mais je l’ai changé contre une grande certitude.

Lisette.

Votre pénétration n’a point perdu au change.

Le Chevalier.

Né lé disais-je pas ? Eh ! pourquoi, sandis ! té veux-jé du bien, pendant qué tu mé veux du mal ? D’où mé vient ma disposition amicale, et qué ton cœur mé réfuse lé réciproque ? D’où vient qué nous différons dé sentiments ?

Lisette.

Je n’en sais rien. C’est qu’apparemment il faut de la variété dans la vie.

Frontin.

Je crois que nous sommes aussi très variés tous deux.

Lisette.

Oui, si vous m’aimez encore ; sinon, nous sommes uniformes.

Le Chevalier.

Dis-moi lé vrai : tu né mé récommandes pas à ta maîtresse ?

Lisette.

Jamais qu’à son indifférence.

Frontin.

Le service est touchant !

Le Chevalier.

Tu mé fais donc préjudice auprès d’elle ?

Lisette.

Oh ! tant que je peux, mais pas autrement qu’en lui parlant contre vous ; car je voudrais qu’elle ne vous aimât pas. Je vous l’avoue ; je ne trompe personne.

Frontin.

C’est du moins parler cordialement.

Le Chevalier.

Ah çà ! Lisette, dévénons amis.

Lisette.

Non ; faites plutôt comme moi, monsieur ; ne m’aimez pas.

Le Chevalier.

Jé veux qué tu m’aimes ; et tu m’aimeras, cadédis ! tu m’aimeras ; jé l’entréprends, jé mé lé promets.

Lisette.

Vous ne vous tiendrez pas parole.

Frontin.

Ne savez-vous pas, monsieur, qu’il y a des haines qui ne s’en vont point qu’on ne les paie pour cela ?

Le Chevalier.

Combien mé coûtera lé départ dé la tienne ?

Lisette.

Rien ; elle n’est pas à vendre.

Le Chevalier, lui présentant une bourse.

Tiens, prends, et la garde, si tu veux.

Lisette.

Non, monsieur ; je vous volerais votre argent.

Le Chevalier.

Prends, té dis-je, et mé dis seulement cé qué ta maîtresse projette.

Lisette.

Non ; mais je vous dirai bien ce que je voudrais qu’elle projetât ; c’est tout ce que je sais. En êtes-vous curieux ?

Frontin.

Vous nous l’avez déjà dit en plus de dix façons, ma belle.

Le Chevalier.

N’a-t-elle pas quelqué dessein ?

Lisette.

Eh ! qui est-ce qui n’en a pas ? Personne n’est sans dessein ; on a toujours quelque vue. Par exemple, j’ai le dessein de vous quitter, si vous n’avez pas celui de me quitter vous-même.

Le Chevalier.

Rétirons-nous, Frontin ; jé sens qué jé m’indigne. Nous réviendrons tantôt la recommander à sa maîtresse.

Frontin.

Adieu donc, soubrette ennemie ; adieu, mon petit cœur fantasque ; adieu, la plus aimable de toutes les girouettes.

Lisette.

Adieu, le plus disgracié de tous les hommes.

Le chevalier et Frontin sortent.



Scène II

LISETTE, ARLEQUIN.
Arlequin.

Ma mie, j’ai beau faire signe à mon maître, il se moque de cela ; il ne veut pas venir savoir ce que je lui demande.

Lisette.

Il faut donc lui parler devant la marquise, Arlequin.

Arlequin.

Marquise malencontreuse ! Hélas ! ma fille, la bonté que j’ai eue de te rendre mon cœur ne nous profitera ni à l’un ni à l’autre ; il me sera inutile d’avoir oublié tes impertinences. Le diable a entrepris de me faire épouser Marton ; il n’en démordra pas ; il me la garde.

Lisette.

Retourne à ton maître, et dis-lui que je l’attends ici.

Arlequin.

Il ne se souciera pas de ton attente.

Lisette.

Il n’y a point de temps à perdre ; va donc.

Arlequin.

Je suis tout engourdi de tristesse.

Lisette.

Allons, allons, dégourdis-toi, puisque tu m’aimes. Tiens, voilà ton maître et la marquise qui s’approchent. Tire-le à quartier, lui, pendant que je m’éloigne. (Elle sort.)



Scène III

DORANTE, ARLEQUIN, LA MARQUISE.
Arlequin, à Dorante.

Monsieur, venez que je vous parle.

Dorante.

Dis ce que tu me veux.

Arlequin.

Il ne faut pas que madame y soit.

Dorante.

Je n’ai point de secrets pour elle.

Arlequin.

J’en ai un qui ne veut pas qu’elle le connaisse.

La Marquise.

C’est donc un grand mystère ?

Arlequin.

Oui ; c’est Lisette qui demande monsieur, et il n’est pas à propos que vous le sachiez, madame.

La Marquise.

Ta discrétion est admirable ! Voyez ce que c’est, Dorante ; mais que je vous dise un mot auparavant. Et toi, va chercher Lisette.



Scène IV

DORANTE, LA MARQUISE.
La Marquise.

C’est apparemment de la part de la comtesse ?

Dorante.

Sans doute ; et vous voyez combien elle est agitée.

La Marquise.

Et vous brûlez d’envie de vous rendre ?

Dorante.

Me siérait-il de faire le cruel ?

La Marquise.

Nous touchons au terme ; mais nous manquons notre coup, si vous allez si vite. Ne vous y trompez point, les mouvements qu’on se donne sont encore équivoques ; il n’est pas sûr que ce soit de l’amour. J’ai peur qu’on ne soit plus jalouse de moi que de votre cœur, et qu’on ne médite de triompher de vous et de moi, pour se moquer de nous deux. Toutes nos mesures sont prises ; allons jusqu’au contrat, comme nous l’avons résolu ; ce moment seul décidera si l’on vous aime. L’amour a ses expressions, l’orgueil a les siennes ; l’amour soupire de ce qu’il perd, l’orgueil méprise ce qu’on lui refuse. Attendons le soupir ou le mépris ; tenez bon jusqu’à cette épreuve, pour l’intérêt de votre amour même. Abrégez avec Lisette, et revenez me trouver.

Dorante.

Ah ! votre épreuve me fait trembler ! Elle est pourtant raisonnable ; et je m’y exposerai, je vous le promets.

La Marquise.

Je soutiens moi-même un personnage qui n’est pas fort agréable, et qui le sera encore moins sur la fin ; car il faudra que je supplée au peu de courage que vous me montrez. Mais que ne fait-on pas pour se venger ? Adieu. (Elle sort.)



Scène V

DORANTE, ARLEQUIN, LISETTE.
Dorante.

Que me veux-tu, Lisette ? Je n’ai qu’un moment à te donner. Tu vois bien que je quitte madame la marquise, et notre conversation pourrait être suspecte dans la conjoncture où je me trouve.

Lisette.

Hélas ! monsieur, quelle est donc cette conjoncture où vous êtes avec elle ?

Dorante.

C’est que je vais l’épouser ; rien que cela.

Arlequin.

Oh ! monsieur, point du tout.

Lisette.

Vous, l’épouser !

Arlequin.

Jamais.

Dorante.

Tais-toi… Ne me retiens point, Lisette ; que me veux-tu ?

Lisette.

Eh, doucement ! donnez-vous le temps de respirer. Ah ! que vous êtes changé !

Arlequin.

C’est cette perfide qui le fâche ; mais ce ne sera rien.

Lisette.

Vous ressouvenez-vous que j’appartiens à madame la comtesse, monsieur ? L’avez-vous oubliée elle-même ?

Dorante.

Non ; je l’honore, je la respecte toujours : mais je pars, si tu n’achèves.

Lisette.

Eh bien ! monsieur, je finis. Qu’est-ce que c’est que les hommes !

Dorante, s’en allant.

Adieu.

Arlequin.

Cours après.

Lisette.

Attendez donc, monsieur.

Dorante.

C’est que tes exclamations sur les hommes sont si mal placées, que j’en rougis pour ta maîtresse.

Arlequin.

Véritablement l’exclamation est effrontée avec nous, supprime-la.

Lisette.

C’est pourtant de sa part que je viens vous dire qu’elle souhaite vous parler.

Dorante.

Quoi ! tout à l’heure ?

Lisette.

Oui, monsieur.

Arlequin.

Le plus tôt c’est le mieux.

Dorante.

Te tairas-tu, toi ? Est-ce que tu es raccommodé avec Lisette ?

Arlequin.

Hélas ! monsieur, l’amour l’a voulu, et il est le maître ; car je ne le voulais pas, moi.

Dorante.

Ce sont tes affaires. Quant à moi, Lisette, dites à madame la comtesse que je la conjure de vouloir bien remettre notre entretien ; que j’ai, pour le différer, des raisons que je lui dirai. Je lui en demande mille pardons ; mais elle m’approuvera elle-même.

Lisette.

Monsieur, il faut qu’elle vous parle ; elle le veut.

Arlequin, se mettant à genoux.

Et voici moi qui vous en supplie à deux genoux. Allez, monsieur, cette bonne dame est amendée ; je suis persuadé qu’elle vous dira d’excellentes choses pour le renouvellement de votre amour.

Dorante.

Je crois que tu as perdu l’esprit. En un mot, Lisette, je ne saurais, tu le vois bien ; c’est une entrevue qui inquiéterait la marquise, et madame la comtesse est trop raisonnable pour ne pas entrer dans ce que je dis là. D’ailleurs, je suis sûr qu’elle n’a rien de fort pressé à me dire.

Lisette.

Rien, sinon que je crois qu’elle vous aime toujours.

Arlequin.

Et bien tendrement malgré la petite parenthèse.

Dorante.

Qu’elle m’aime toujours, Lisette ! Ah ! c’en serait trop, si vous parliez d’après elle, et l’envie qu’elle aurait de me voir, en ce cas-là, serait en vérité trop maligne. Que madame la comtesse m’ait abandonné, qu’elle ait cessé de m’aimer, comme vous me l’avez dit vous-même, passe ; je n’étais pas digne d’elle ; mais qu’elle cherche de gaieté de cœur à m’engager dans une démarche qui me brouillerait peut-être avec la marquise, ah ! c’en est trop, vous dis-je. Je ne la verrai qu’avec la personne que je vais rejoindre.

(Il s’en va.)
Arlequin, le suivant.

Eh ! non, monsieur, mon cher maître ; tournez à droite, ne prenez pas à gauche, venez donc. Je crierai toujours jusqu’à ce qu’il m’entende.



Scène VI

LISETTE, un moment seule ; LA COMTESSE.
Lisette.

Allons, il faut l’avouer, ma maîtresse le mérite bien.

La Comtesse.

Eh bien ! Lisette, viendra-t-il ?

Lisette.

Non, madame.

La Comtesse.

Non !

Lisette.

Non ; il vous prie de l’excuser, parce qu’il dit que cet entretien fâcherait la marquise, qu’il va épouser.

La Comtesse.

Comment ! Que dites-vous ? Épouser la marquise, lui ?

Lisette.

Oui, madame ; il est persuadé que vous entrerez dans cette bonne raison qu’il apporte.

La Comtesse.

Mais ce que tu me dis là est inouï, Lisette. Ce n’est point là Dorante ? Est-ce de lui dont tu me parles ?

Lisette.

De lui-même, mais de Dorante qui ne vous aime plus.

La Comtesse.

Cela n’est pas vrai ; je ne saurais m’accoutumer à cette idée-là. On ne me la persuadera pas ; mon cœur et ma raison la rejettent, me disent qu’elle est fausse, absolument fausse.

Lisette.

Votre cœur et votre raison se trompent. Imaginez-vous même que Dorante soupçonne que vous ne voulez le voir que pour inquiéter la marquise et le brouiller avec elle.

La Comtesse.

Eh ! laisse là cette marquise éternelle. Ne m’en parle non plus que si elle n’était pas au monde. Il ne s’agit pas d’elle. En vérité, cette femme-là n’est pas faite pour m’effacer de son cœur, et je ne m’y attends pas.

Lisette.

Eh ! madame, elle n’est que trop aimable.

La Comtesse.

Que trop ! Êtes-vous folle ?

Lisette.

Du moins peut-elle plaire. Ajoutez à cela votre infidélité ; c’en est assez pour guérir Dorante.

La Comtesse.

Mais, mon infidélité, où est-elle ? Je veux mourir, si j’ai jamais eu à me la reprocher.

Lisette.

Je la sais de vous-même. D’abord, vous avez nié que c’en fût une, parce que vous n’aimiez pas Dorante, disiez-vous. Ensuite vous m’avez prouvé qu’elle était innocente. Enfin, vous m’en avez fait l’éloge, et si bien l’éloge, que je me suis mise à vous imiter ; ce dont je me suis bien repentie depuis.

La Comtesse.

Eh bien ! mon enfant, je me trompais ; je parlais d’infidélité sans la connaître.

Lisette.

Pourquoi donc n’avez-vous rien épargné de cruel pour vous ôter Dorante ?

La Comtesse.

Je n’en sais rien, mais je l’aime, et tu m’accables ; tu me pénètres de douleur. Je l’ai maltraité, j’en conviens. J’ai tort, un tort affreux, un tort que je ne me pardonnerai jamais, et qui ne mérite pas que l’on l’oublie ! Que veux-tu que je te dise de plus ? Je me condamne ; je me suis mal conduite, il est vrai.

Lisette.

Je vous le disais bien, avant que vous m’eussiez gagnée.

La Comtesse.

Misérable amour-propre de femme, misérable vanité d’être aimée, voilà ce que vous me coûtez ! J’ai voulu plaire au chevalier, comme s’il en eût valu la peine ; j’ai voulu me donner cette preuve-là de mon mérite ; il manquait cet honneur à mes charmes. Les voilà bien glorieux ! J’ai fait la conquête du chevalier, et j’ai perdu Dorante !

Lisette.

Quelle différence !

La Comtesse.

Bien plus, c’est que le chevalier est un homme que je hais naturellement quand je m’écoute ; un homme que j’ai toujours trouvé ridicule, que j’ai cent fois raillé moi-même, et qui me reste à la place du plus aimable homme du monde. Ah ! que je suis belle à présent !

Lisette.

Ne perdez point le temps à vous affliger, madame. Dorante ne sait pas que vous l’aimez encore. Le laissez-vous à la marquise ? Voulez-vous tâcher de le ravoir ? Essayez, faites quelques démarches, puisqu’il a droit d’être fâché, et que vous êtes dans votre tort.

La Comtesse.

Eh ! que veux-tu que je fasse pour un ingrat qui refuse de me parler, Lisette ? Il faut bien que j’y renonce ! Est-ce là un procédé ? Toi, qui dis qu’il a droit d’être fâché, voyons, Lisette, est-ce que j’ai cru le perdre ? Ai-je imaginé qu’il m’abandonnerait ? L’ai-je soupçonné de cette lâcheté ? A-t-on jamais compté sur un cœur autant que j’ai compté sur le sien ? Estime infinie, confiance aveugle ; et tu dis que j’ai tort ! Et tout homme qu’on honore de ces sentiments-là, n’est pas un perfide quand il les trompe ? Car je les avais, Lisette.

Lisette.

Je n’y comprends rien.

La Comtesse.

Oui ; je les avais ; je ne m’embarrassais ni de ses plaintes ni de ses jalousies ; je riais de ses reproches, je défiais son cœur de me manquer jamais. Je me plaisais à l’inquiéter impunément ; c’était là mon idée ; je ne le ménageais point. Jamais on ne vécut dans une sécurité plus obligeante ; je m’en applaudissais, elle faisait son éloge. Et cet homme, après cela, me laisse ! Est-il excusable ?

Lisette.

Calmez-vous donc, madame ; vous êtes dans une désolation qui m’afflige. Travaillons à le ramener, et ne crions point inutilement contre lui. Commencez par rompre avec le chevalier. Voilà déjà deux fois qu’il se présente pour vous voir, et que je le renvoie.

La Comtesse.

J’avais pourtant dit à cet importun-là de ne point venir, que je ne le fisse avertir.

Lisette.

Qu’en voulez-vous faire ?

La Comtesse.

Oh ! le haïr autant qu’il est haïssable ; c’est à quoi je le destine, je t’assure. Mais il faut pourtant que je le voie, Lisette ; j’ai besoin de lui dans tout ceci. Laisse-le venir ; va même le chercher.

Lisette.

Voici mon père ; sachons auparavant ce qu’il veut.



Scène VII

BLAISE, LA COMTESSE, LISETTE.
Blaise.

Morgué ! madame, savez-vous bian ce qui se passe ici ? Vous avise-t-on d’un tabellion qui se promène là-bas dans le jardin avec monsieur Dorante et cette marquise, et qui dit comme ça qu’il leur apporte un chiffon de contrat qu’ils li ont commandé, pour à celle fin qu’ils y boutent leur seing par-devant sa parsonne ? Qu’est-ce que vous dites de ça, madame ? car noute fille dit que voute affection a repoussé pour Dorante. Ce tabellion est donc un impartinent.

La Comtesse.

Un notaire chez moi, Lisette ! Ils veulent donc se marier ici ?

Blaise.

Eh ! morgué ! sans doute. Ils disent itou qu’il fera le contrat pour quatre ; ceti-là de voute ancien amoureux avec la marquise ; ceti-là de vous et du chevalier, voute nouviau galant. Velà comme ils se gobargeont de ça ; et jarnigoi ! ça me fâche. Et vous, madame ?

La Comtesse.

Je m’y perds, c’est comme une fable.

Lisette.

Cette fable me révolte.

Blaise.

Jarnigué ! cette marquise, maugré le marquisat qu’alle a, n’en agit pas en droiture. En ne friponne pas les amoureux d’une parsonne de voute sorte. Mais dans tout ça il n’y a qu’un mot qui sarve ; madame n’a qu’à dire, mon ratiau est tout prêt, et, jarnigué ! j’allons vous ratisser ce biau notaire et sa paperasse ni pus ni moins que mauvaise harbe.

La Comtesse.

Lisette, parle donc ; tu ne me conseilles rien. Je suis accablée. Ils vont s’épouser ici, si je n’y mets ordre. Il n’est plus question de Dorante ; tu sens bien que je le déteste.

Lisette.

Ma foi, madame, ce que j’entends là m’indigne à mon tour ; et à votre place, je me soucierais si peu de lui, que je le laisserais faire.

La Comtesse.

Tu le laisserais faire ! Mais si tu l’aimais, Lisette ?

Lisette.

Vous dites que vous le haïssez !

La Comtesse.

Cela n’empêche pas que je ne l’aime. Et dans le fond, pourquoi le haïr ? Il croit que j’ai tort, tu me l’as dit toi-même, et tu avais raison. Je l’ai abandonné la première. Il faut que je le cherche, et que je le désabuse.

Blaise.

Morgué ! madame, j’ons vu le temps qu’il me chérissait. Estimez-vous que je sois bon pour li parler ?

La Comtesse.

Je suis d’avis de lui écrire un mot, Lisette, et que ton père aille lui rendre ma lettre à l’insu de la marquise.

Lisette.

Faites, madame.

La Comtesse.

À propos de lettre, je n’y songeais pas ; j’en ai une sur moi que je lui écrivais tantôt, et que tout ceci me faisait oublier. Tiens, Blaise, va ; tâche de la lui rendre sans que la marquise s’en aperçoive.

Blaise.

N’y aura pas d’aparcevance. Stapendant qu’il lira voute lettre, je la renforcerons de queuque remontration.



Scène VIII

FRONTIN, LE CHEVALIER, LISETTE, LA COMTESSE.
Le Chevalier.

Eh ! donc, ma comtesse, qué devient l’amour ? À quoi pensé lé cœur ? Est-ce ainsi qué vous m’avertissez dé venir ? Quel est lé motif dé l’absence qué vous m’avez ordonnée ? Vous né mé mandez pas, vous mé laissez en langur ; jé mé mande moi-même.

La Comtesse.

J’allais vous envoyer chercher, monsieur.

Le Chevalier.

Lé messager m’a paru tardif. Qué déterminez-vous ? Nos gens vont sé marier ; le contrat sé passe actuellement. N’userons-nous pas de la commodité du notaire ? Ils mé délèguent pour vous y inviter. Ratifiez mon impatience ; songez qué l’amour gémit d’attendre, qué les besoins du cœur sont pressés, qué les instants sont précieux, qué vous m’en dérobez d’irréparables, et qué jé meurs. Expédions.

La Comtesse.

Non, monsieur le chevalier ; ce n’est pas mon dessein.

Le Chevalier.

Nous n’épouserons pas ?

La Comtesse.

Non.

Le Chevalier.

Qu’est-ce à dire, non ?

La Comtesse.

Non signifie non. Je veux vous raccommoder avec la marquise.

Le Chevalier.

Avec la marquise ! Mais c’est vous que j’aime, madame.

La Comtesse.

Mais c’est moi qui ne vous aime point, monsieur. Je suis fâchée de vous le dire si brusquement ; mais il faut bien que vous le sachiez.

Le Chevalier.

Vous mé raillez, sandis !

La Comtesse.

Je vous parle très sérieusement.

Le Chevalier.

Ma comtesse, finissons ; point dé badinage avec un cur qui va périr d’épouvante.

La Comtesse.

Vous devez vous être aperçu de mes sentiments. J’ai toujours différé le mariage dont vous parlez, vous le savez bien. Comment n’avez-vous pas senti que je n’avais pas envie de conclure ?

Le Chevalier.

Lé comble dé mon bonheur, vous l’avez rémis à cé soir.

La Comtesse.

Aussi le comble de votre bonheur peut-il ce soir arriver de la part de la marquise. L’avez-vous vue, comme je vous l’ai recommandé tantôt ?

Le Chevalier.

Récommandé ! Il n’en a pas été question, cadédis !

La Comtesse.

Vous vous trompez ; monsieur, je crois vous l’avoir dit.

Le Chevalier.

Mais, la marquise et lé chevalier, qu’ont-ils à démêler ensemble ?

La Comtesse.

Ils ont à s’aimer tous deux, de même qu’ils s’aimaient, monsieur. Je n’ai point d’autre parti à vous offrir que de retourner à elle, et je me charge de vous réconcilier.

Le Chevalier.

C’est une vapeur qui passe.

La Comtesse.

C’est un sentiment qui durera toujours.

Lisette.

Je vous le garantis éternel.

Le Chevalier.

Frontin, où en sommes-nous ?

Frontin.

Mais, à vue de pays, nous en sommes à rien. Ce chemin-là n’a pas l’air de nous mener au gîte.

Lisette.

Si fait, par ce chemin-là vous pouvez vous en retournez chez vous.

Le Chevalier.

Partirai-jé, comtessé ? Sera-ce lé résultat ?

La Comtesse.

J’attends réponse d’une lettre ; vous saurez le reste quand je l’aurai reçue. Différez votre départ jusque-là.



Scène IX

ARLEQUIN, les précédents.
Arlequin.

Madame, mon maître et madame la marquise envoient savoir s’ils ne vous importuneront pas. Ils viennent vous prononcer votre arrêt et le mien ; car je n’épouserai point Lisette, puisque mon maître ne veut pas de vous.

La Comtesse.

Je les attends… (À Lisette.) Il faut qu’il n’ait pas reçu ma lettre, Lisette.

Arlequin.

Ils vont entrer, car ils sont à la porte.

La Comtesse.

Ce que je vais leur dire va vous mettre au fait, chevalier ; ce ne sera point ma faute, si vous n’êtes pas content.

Le Chevalier.

Allons, jé suis dupe ; c’est être au fait.



Scène X

LA MARQUISE, DORANTE, LA COMTESSE, LE CHEVALIER, FRONTIN, ARLEQUIN, LISETTE.
La Marquise.

Eh bien ! madame, je ne vois rien encore qui nous annonce un mariage avec le chevalier. Quand vous proposez-vous donc d’achever son bonheur ?

La Comtesse.

Quand il vous plaira, madame ; c’est vous à qui je le demande. Son bonheur est entre vos mains ; vous en êtes l’arbitre.

La Marquise.

Moi, comtesse ? Si je le suis, vous l’épouserez dès aujourd’hui, et vous nous permettrez de joindre notre mariage au vôtre.

La Comtesse.

Le vôtre ! avec qui donc, madame ? Arrive-t-il quelqu’un pour vous épouser ?

La Marquise, montrant Dorante.

Il n’arrive pas de bien loin, puisque le voilà.

Dorante.

Oui, comtesse, madame me fait l’honneur de me donner sa main, et comme nous sommes chez vous, nous venons vous prier de permettre qu’on nous y unisse.

La Comtesse.

Non, monsieur, non. L’honneur serait très grand, très flatteur ; mais j’ai lieu de penser que le ciel vous réserve un autre sort.

Le Chevalier.

Nous avons changé votre économie. Jé tombé dans lé lot dé madame la marquise, et madame la comtessé tombé dans lé tien.

La Marquise.

Oh ! nous resterons comme nous sommes.

La Comtesse.

Laissez-moi parler, madame ; je demande audience. Écoutez-moi. Il est temps de vous désabuser, chevalier. Vous avez cru que je vous aimais ; l’accueil que je vous ai fait a pu même vous le persuader ; mais cet accueil vous trompait, il n’en était rien : je n’ai jamais cessé d’aimer Dorante, et ne vous ai souffert que pour éprouver son cœur. Il vous en a coûté des sentiments pour moi ; vous m’aimez, et j’en suis fâchée ; mais votre amour servait à mes desseins. Vous avez à vous plaindre de lui, marquise ; j’en conviens. Son cœur s’est un peu distrait de la tendresse qu’il vous devait ; mais il faut tout dire. La faute qu’il a faite est excusable, et je n’ai point à tirer vanité de vous l’avoir dérobé pour quelque temps. Ce n’est point à mes charmes qu’il a cédé, c’est à mon adresse. Il ne me trouvait pas plus aimable que vous ; mais il m’a cru plus prévenue, et c’est un grand appât. Quant à vous, Dorante, vous m’avez assez mal payée d’une épreuve aussi tendre. La délicatesse de sentiments qui m’a persuadée de la tenter, n’a pas lieu d’être trop satisfaite ; mais peut-être le parti que vous avez pris vient-il plus de ressentiment que de médiocrité d’amour. J’ai poussé les choses un peu loin ; vous avez pu y être trompé ; je ne veux point vous juger à la rigueur ; je ferme les yeux sur votre conduite, et je vous pardonne.

La Marquise, riant.

Ah ! ah ! ah ! Je pense qu’il n’est plus temps, madame ; du moins je m’en flatte. Mais tenez, si vous m’en croyez, vous serez encore plus généreuse ; vous irez jusqu’à lui pardonner les nœuds qui vont nous unir.

La Comtesse.

Et moi, Dorante, vous me perdez pour jamais si vous hésitez un instant.

Le Chevalier.

Jé démande audience. Jé perds madame la marquise, et j’aurais tort dé m’en plaindre. Jé mé suis trouvé défaillant dé fidélité ; jé né sais comment, car lé mérite dé madame m’en fournissait abondance ; et c’est un malheur qui mé passe. En un mot, jé suis infidèle, jé m’en accuse ; mais jé suis vrai, jé m’en vante. Il né tiendrait qu’à moi d’user dé réprésailles, et dé dire à madame la comtesse : Vous mé trompiez, jé vous trompais. Mais jé né suis qu’un homme, et jé n’aspire pas à cé dégré dé finesse et d’industrie. Voici lé compte juste. Vous avez contrefait dé l’amour, dites-vous, madame. Jé n’en valais pas davantage ; mais votre estime a surpassé mon prix. Né rétranchez rien du fatal honneur qué vous m’avez fait ; jé vous aimais, et vous mé lé rendiez cordialement.

La Comtesse.

Du moins l’avez-vous cru.

Le Chevalier.

J’achève. Jé vous aimais, un peu moins qué madame. Jé m’explique. Elle avait dé mon cœur une possession plus complète ; jé l’adorais ; mais jé vous aimais, sandis ! passablement, avec quelque réminiscence pour elle. Oui, Dorante, nous étions dans lé tendre. Laisse là l’histoire qu’on té fait, mon ami. Il fâche Madame qué tu la désertes, qué ses appas restent inférieurs ; sa gloire crie, té rédémande, fait la sirène ; qué son chant té trouve sourd. (Montrant la Marquise.) Prends un regard dé ces beaux yeux pour té servir d’antidote ; demeure avec cet objet qué l’amour venge dans mon cœur. Jé lé dis à régret, jé disputerais madame dé tout mon sang, s’il m’appartenait d’entrer en dispute. Possède-la, Dorante, et bénis lé ciel du bonheur qu’il t’accorde. Dé toutes les épouses, la plus estimable, la plus digne dé respect et d’amour, c’est toi qui la tiens ; dé toutes les pertes, la plus immense, c’est moi qui la fais ; dé tous les hommes, lé plus ingrat, lé plus déloyal, en même temps lé plus imbécile, c’est lé malheureux qui té parle.

La Marquise.

Je n’ajouterai rien à la définition ; tout y est.

La Comtesse.

Je ne daigne pas répondre à ce que vous dites sur mon comte, chevalier ; c’est le dépit qui vous l’arrache, et je vous ai dit mes intentions, Dorante ; qu’il n’en soit plus parlé, si vous ne les méritez pas.

La Marquise.

Nous nous aimons de bonne foi ; il n’y a plus de remède, comtesse. Deux personnes qu’on oublie ont bien droit de prendre parti ailleurs. Tâchez tous deux de nous oublier encore ; vous savez comment cela se fait, et cela vous doit être plus aisé cette fois-ci que l’autre. (Au notaire.) Approchez, monsieur. Voici le contrat qu’on nous apporte à signer, Dorante ; priez madame de vouloir bien l’honorer de sa signature.

La Comtesse.

Quoi ! si tôt ?

La Marquise.

Oui, madame, si vous nous le permettez.

La Comtesse.

C’est à Dorante à qui je parle, madame.

Dorante.

Oui, madame.

La Comtesse.

Votre contrat avec la marquise ?

Dorante.

Oui, madame.

La Comtesse.

Je ne l’aurais pas cru.

La Marquise.

Nous espérons même que le vôtre accompagnera celui-ci. Et vous, chevalier, ne signerez-vous pas ?

Le Chevalier.

Jé né sais plus écrire.

La Marquise, au notaire.

Présentez la plume à madame, monsieur.

La Comtesse, vite.

Donnez. (Elle signe et jette la plume après.) Ah ! perfide ! (Elle tombe dans les bras de Lisette.)

Dorante, se jetant à ses genoux.

Ah ! ma chère comtesse !

La Marquise.

Rendez-vous à présent ; vous êtes aimé, Dorante.

Arlequin.

Quel plaisir, Lisette !

Lisette.

Je suis contente.

La Comtesse.

Quoi ! Dorante à mes genoux !

Dorante.

Et plus pénétré d’amour qu’il ne le fut jamais.

La Comtesse.

Levez-vous. Dorante m’aime donc encore ?

Dorante.

Et n’a jamais cessé de vous aimer.

La Comtesse.

Et la marquise ?

Dorante.

C’est elle à qui je devrai votre cœur, si vous me le rendez, comtesse ; elle a tout conduit.

La Comtesse.

Ah ! je respire ! Que de chagrin vous m’avez donné ! Comment avez-vous pu feindre si longtemps ?

Dorante.

Je ne l’ai pu qu’à force d’amour ; j’espérais de regagner ce que j’aime.

La Comtesse, avec force.

Eh ! où est la marquise, que je l’embrasse ?

La Marquise, s’approchant et l’embrassant.

La voilà, comtesse. Sommes-nous bonnes amies ?

La Comtesse.

Je vous ai l’obligation d’être heureuse et raisonnable. (Dorante baise la main de la comtesse.)

La Marquise.

Quant à vous, chevalier, je vous conseille de porter votre main ailleurs ; il n’y a point d’apparence que personne vous en défasse ici.

La Comtesse.

Non, marquise, j’obtiendrai sa grâce ; elle manquerait à ma joie et au service que vous m’avez rendu.

La Marquise.

Nous verrons dans six mois.

Le Chevalier.

Jé né vous démandais qu’un terme ; lé reste est mon affaire.

(Ils s’en vont.)



Scène XI

FRONTIN, LISETTE, BLAISE, ARLEQUIN.
Frontin.

Épousez-vous Arlequin, Lisette ?

Lisette.

Le cœur me dit que oui.

Arlequin.

Le mien opine de même.

Blaise.

Et ma volonté se met par-dessus ça.

Frontin.

Eh bien ! Lisette, je vous donne six mois pour revenir à moi.