L’Homme aux quarante écus/III

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

L’Homme aux quarante écusGarniertome 21 (p. 324-325).
◄  II.
IV.  ►


III. — AVENTURE AVEC UN CARME.


Quand j’eus bien remercié l’académicien de l’Académie des Science de m’avoir mis au fait, je m’en allai tout pantois, louant la Providence, mais grommelant entre mes dents ces tristes paroles : « Vingt écus de rente seulement pour vivre, et n’avoir que vingt-deux ans à vivre ! » Hélas ! puisse notre vie être encore plus courte, puisqu’elle est si malheureuse !

Je me trouvai bientôt vis-à-vis d’une maison superbe. Je sentais déjà la faim ; je n’avais pas seulement la cent vingtième partie de la somme qui appartient de droit à chaque individu ; mais, dès qu’on m’eut appris que ce palais était le couvent des révérends pères carmes déchaussés, je conçus de grandes espérances, et je dis : « Puisque ces saints sont assez humbles pour marcher pieds nus, ils seront assez charitables pour me donner à dîner. »

Je sonnai ; un carme vint : « Que voulez-vous, mon fils ? — Du pain, mon révérend père ; les nouveaux édits m’ont tout ôté. — Mon fils, nous demandons nous-mêmes l’aumône ; nous ne la faisons pas. — Quoi ! votre saint institut vous ordonne de n’avoir pas de souliers, et vous avez une maison de prince ! et vous me refusez à manger ! — Mon fils, il est vrai que nous sommes sans souliers et sans bas c’est une dépense de moins ; mais nous n’avons pas plus froid aux pieds qu’aux mains ; et si notre saint institut nous avait ordonné d’aller cul nu, nous n’aurions point froid au derrière. À l’égard de notre belle maison, nous l’avons aisément bâtie, parce que nous avons cent mille livres de rente en maisons dans la même rue. — Ah ! ah ! vous me laissez mourir de faim, et vous avez cent mille livres de rente ! Vous en rendez donc cinquante mille au nouveau gouvernement ? — Dieu nous préserve de payer une obole ! Le seul produit de la terre cultivée par des mains laborieuses, endurcies de calus et mouillées de larmes, doit des tributs à la puissance législatrice et exécutrice. Les aumônes qu’on nous a données nous ont mis en état de faire bâtir ces maisons, dont nous tirons cent mille livres par an ; mais ces aumônes venant des fruits de la terre, ayant déjà payé le tribut, elles ne doivent pas payer deux fois : elles ont sanctifié les fidèles qui se sont appauvris en nous enrichissant, et nous continuons à demander l’aumône et à mettre à contribution le faubourg Saint-Germain pour sanctifier encore les fidèles. » Ayant dit ces mots, le carme me ferma la porte au nez[1].

Je passai par-devant l’hôtel des mousquetaires gris ; je contai la chose à un de ces messieurs : ils me donnèrent un bon dîner et un écu. L’un d’eux proposa d’aller brûler le couvent ; mais un mousquetaire plus sage lui remontra que le temps n’était pas encore venu, et le pria d’attendre encore deux ou trois ans.

  1. L’ouvrage que M. de Voltaire avait le plus en vue est intitulé Considérations sur l’ordre essentiel et naturel des sociétés politiques. On y trouve plusieurs questions importantes, analysées avec beaucoup de sagacité et de profondeur. L’auteur y prouve que les maisons, ne rapportant aucun produit réel, ne doivent point payer d’impôts ; que l’on doit regarder le loyer qu’elles rapportent comme l’intérêt du capital qu’elles représentent, et que, si on les exemptait des impôts auxquels elles sont assujetties, les loyers diminueraient à proportion. (K.)