L’Homme aux quarante écus/IV

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L’Homme aux quarante écusGarniertome 21 (p. 325-327).
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IV. — AUDIENCE DE M. LE CONTRÔLEUR GÉNÉRAL.


J’allai, avec mon écu, présenter un placet à M. le contrôleur général, qui donnait audience ce jour-là.

Son antichambre était remplie de gens de toute espèce. Il y avait surtout des visages encore plus pleins, des ventres plus rebondis, des mines plus fières que mon homme aux huit millions. Je n’osais m’approcher ; je les voyais, et ils ne me voyaient pas.

Un moine, gros décimateur, avait intenté un procès à des citoyens qu’il appelait ses paysans. Il avait déjà plus de revenu que la moitié de ses paroissiens ensemble, et de plus il était seigneur de fief. Il prétendait que ses vassaux, ayant converti avec des peines extrêmes leurs bruyères en vignes, ils lui devaient la dixième partie de leur vin, ce qui faisait, en comptant le prix du travail et des échalas, et des futailles, et du cellier, plus du quart de la récolte. « Mais comme les dîmes, disait-il, sont de droit divin, je demande le quart de la substance de mes paysans au nom de Dieu. » Le ministre lui dit : « Je vois combien vous êtes charitable ! »

Un fermier général, fort intelligent dans les aides, lui dit alors : « Monseigneur, ce village ne peut rien donner à ce moine : car, ayant fait payer aux paroissiens l’année passée trente-deux impôts pour leur vin, et les ayant fait condamner ensuite à payer le trop bu, ils sont entièrement ruinés. J’ai fait vendre leurs bestiaux et leurs meubles, ils sont encore mes redevables. Je m’oppose aux prétentions du révérend père.

— Vous avez raison d’être son rival, repartit le ministre ; vous aimez l’un et l’autre également votre prochain, et vous m’édifiez tous deux. »

Un troisième, moine et seigneur, dont les paysans sont mainmortables, attendait aussi un arrêt du conseil qui le mît en possession de tout le bien d’un badaud de Paris, qui, ayant par inadvertance demeuré un an et un jour dans une maison sujette à cette servitude et enclavée dans les États de ce prêtre, y était mort au bout de l’année. Le moine réclamait tout le bien du badaud, et cela de droit divin[1].

Le ministre trouva le cœur du moine aussi juste et aussi tendre que les deux premiers.

Un quatrième, qui était contrôleur du domaine, présenta un beau mémoire par lequel il se justifiait d’avoir réduit vingt familles à l’aumône. Elles avaient hérité de leurs oncles ou tantes, ou frères, ou cousins ; il avait fallu payer les droits. Le domanier leur avait prouvé généreusement qu’elles n’avaient pas assez estimé leurs héritages, qu’elles étaient beaucoup plus riches qu’elles ne croyaient, et, en conséquence, les ayant condamnées à l’amende du triple, les ayant ruinées en frais, et fait mettre en prison les pères de famille, il avait acheté leurs meilleures possessions sans bourse délier[2].

Le Contrôleur général lui dit (d’un ton un peu amer à la vérité) : « Euge[3] ! contrôleur bone et fidelis ; quia super pauca fuisti fidelis, fermier général te constituam[4]. » Cependant il dit tout bas à un maître des requêtes qui était à côté de lui : « Il faudra bien faire rendre gorge à ces sangsues sacrées et à ces sangsues profanes : il est temps de soulager le peuple, qui, sans nos soins et notre équité, n’aurait jamais de quoi vivre que dans l’autre monde. »

Des hommes d’un génie profond lui présentèrent des projets. L’un avait imaginé de mettre des impôts sur l’esprit. « Tout le monde, disait-il, s’empressera de payer, personne ne voulant passer pour un sot. » Le ministre lui dit : « Je vous déclare exempt de la taxe. »

Un autre proposa d’établir l’impôt unique sur les chansons et sur le rire, attendu que la nation était la plus gaie du monde, et qu’une chanson la consolait de tout ; mais le ministre observa que depuis quelque temps on ne faisait plus guère de chansons plaisantes, et il craignit que, pour échapper à la taxe, on ne devînt trop sérieux.

Vint un sage et brave citoyen qui offrit de donner au roi trois fois plus, en faisant payer par la nation trois fois moins. Le ministre lui conseilla d’apprendre l’arithmétique.

Un cinquième prouvait au roi, par amitié, qu’il ne pouvait recueillir que soixante et quinze millions ; mais qu’il allait lui en donner deux cent vingt-cinq. « Vous me ferez plaisir, dit le ministre, quand nous aurons payé les dettes de l’État. »

Enfin arriva un commis de l’auteur nouveau[5] qui fait la puissance législatrice copropriétaire de toutes nos terres par le droit divin, et qui donnait au roi douze cents millions de rente. Je reconnus l’homme qui m’avait mis en prison pour n’avoir pas payé mes vingt écus. Je me jetai aux pieds de M. le contrôleur général, et je lui demandai justice ; il fit un grand éclat de rire, et me dit que c’était un tour qu’on m’avait joué. Il ordonna à ces mauvais plaisants de me donner cent écus de dédommagement, et m’exempta de taille pour le reste de ma vie. Je lui dis : « Monseigneur, Dieu vous bénisse ! »

  1. Voyez tome XVII, page 593.
  2. Le cas à peu près semblable est arrivé dans la province que j’habite, et le contrôleur du domaine a été forcé à faire restitution ; mais il n’a pas été puni. (Note de Voltaire.) — Voyez, tome X, le conte intitulé les Finances.
  3. Je me fis expliquer ces paroles par un savant à quarante écus : elles me réjouirent. (Note de Voltaire.)
  4. On lit dans l’évangile de saint Matthieu, chapitre xxv, versets 21 et 23 : Euge, serve bone et fidelis : quia super pauca fuisti fidelis, super multa te constituam ; paroles dont voici la traduction par Legros : « Courage, bon et fidèle serviteur ; parce que vous avez été fidèle en peu de chose, je vous en donnerai beaucoup plus à gouverner. » (B.)
  5. Lemercier de La Rivière.