L’Homme aux quarante écus/IX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

L’Homme aux quarante écusGarniertome 21 (p. 345-347).
◄  VIII.
X.  ►

<nowiki 7>


IX. — DES IMPÔTS PAYÉS À L’ÉTRANGER.


Il y a un mois que l’homme aux quarante écus vint me trouver en se tenant les côtés de rire, et il riait de si grand cœur que je me mis à rire aussi sans savoir de quoi il était question : tant l’homme est né imitateur ! tant l’instinct nous maîtrise ! tant les grands mouvements de l’âme sont contagieux !

Ut ridentibus arrident, ita flentibus adflent[1]
Humani vultus.

Quand il eut bien ri, il me dit qu’il venait de rencontrer un homme qui se disait protonotaire du saint-siège, et que cet homme envoyait une grosse somme d’argent à trois cents lieues d’ici, à un Italien, au nom d’un Français à qui le roi avait donné un petit fief, et que ce Français ne pourrait jamais jouir des bienfaits du roi s’il ne donnait à cet Italien la première année de son revenu[2].

« La chose est très-vraie, lui dis-je ; mais elle n’est pas si plaisante. Il en coûte à la France environ quatre cent mille livres par an en menus droits de cette espèce ; et, depuis environ deux siècles et demi que cet usage dure, nous avons déjà porté en Italie quatre-vingts millions.

— Dieu paternel ! s’écria-t-il, que de fois quarante écus ! Cet Italien-là nous subjugua donc, il y a deux siècles et demi ? Il nous imposa ce tribut ?

— Vraiment, répondis-je, il nous en imposait autrefois d’une façon bien plus onéreuse. Ce n’est là qu’une bagatelle en comparaison de ce qu’il leva longtemps sur notre pauvre nation et sur les autres pauvres nations de l’Europe. » Alors je lui racontai comment ces saintes usurpations s’étaient établies. Il sait un peu d’histoire ; il a du bon sens : il comprit aisément que nous avions été des esclaves auxquels il restait encore un petit bout de chaîne. Il parla longtemps avec énergie contre cet abus ; mais avec quel respect pour la religion en général ! Comme il révérait les évêques ! comme il leur souhaitait beaucoup de quarante écus, afin qu’ils les dépensassent dans leurs diocèses en bonnes œuvres !

Il voulait aussi que tous les curés de campagne eussent un nombre de quarante écus suffisant pour les faire vivre avec décence. « Il est triste, disait-il, qu’un curé soit obligé de disputer trois gerbes de blé à son ouaille, et qu’il ne soit pas largement payé par la province[3]. Il est honteux que ces messieurs soient toujours en procès avec leurs seigneurs. Ces contestations éternelles pour des droits imaginaires, pour des dîmes, détruisent la considération qu’on leur doit. Le malheureux cultivateur, qui a déjà payé aux préposés son dixième, et les deux sous pour livre, et la taille, et la capitation, et le rachat du logement des gens de guerre, après qu’il a logé des gens de guerre, etc., etc. ; cet infortuné, dis-je, qui se voit encore enlever le dixième de sa récolte par son curé, ne le regarde plus comme son pasteur, mais comme son écorcheur, qui lui arrache le peu de peau qui lui reste. Il sent bien qu’en lui enlevant la dixième gerbe de droit divin, on a la cruauté diabolique de ne pas lui tenir compte de ce qu’il lui en a coûté pour faire croître cette gerbe. Que lui reste-t-il, pour lui et pour sa famille ? Les pleurs, la disette, le découragement, le désespoir ; et il meurt de fatigue et de misère. Si le curé était payé par la province, il serait la consolation de ses paroissiens, au lieu d’être regardé par eux comme leur ennemi. »

Ce digne homme s’attendrissait en prononçant ces paroles ; il aimait sa patrie, et était idolâtre du bien public. Il s’écriait quelquefois : « Quelle nation que la française, si on voulait ! »

Nous allâmes voir son fils, à qui sa mère, bien propre et bien lavée, présentait un gros téton blanc. L’enfant était fort joli. « Hélas ! dit le père, te voilà donc, et tu n’as que vingt-trois ans de vie, et quarante écus à prétendre ! »

  1. Le jésuite Sanadon a mis adsunt, pour adflent. Un amateur d’Horace prétend que c’est pour cela qu’on a chassé les jésuites. (Note de Voltaire.) — Ces vers sont d’Horace, Art poétique, vers 101-2. La leçon adsunt a prévalu ; elle est dans tous les manuscrits. Voyez Voltaire et ses Maîtres, page 296.
  2. Voyez l’article Annates, tome XVII, page 258.
  3. Voyez tome XVIII, page 303.