L’Homme aux quarante écus/VIII

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L’Homme aux quarante écusGarniertome 21 (p. 340-345).
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VIII. — L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS,
DEVENU PÈRE, RAISONNE SUR LES MOINES
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Quand l’homme aux quarante écus se vit père d’un garçon, il commença à se croire un homme de quelque poids dans l’État ; il espéra donner au moins dix sujets au roi, qui seraient tous utiles. C’était l’homme du monde qui faisait le mieux des paniers ; et sa femme était une excellente couturière. Elle était née dans le voisinage d’une grosse abbaye de cent mille livres de rente. Son mari me demanda un jour pourquoi ces messieurs, qui étaient en petit nombre ; avaient englouti tant de parts de quarante écus. « Sont-ils plus utiles que moi à la patrie ?

— Non, mon cher voisin

— Servent-ils comme moi à la population du pays ?

— Non, au moins en apparence.

— Cultivent-ils la terre ? défendent-ils l’État quand il est attaqué ?

— Non, ils prient Dieu pour vous.

— Eh bien ! je prierai Dieu pour eux : partageons. Combien croyez-vous que les couvents renferment de ces gens utiles, soit en hommes, soit en filles, dans le royaume ?

— Par les mémoires des intendants, faits sur la fin du dernier siècle, il y en avait environ quatre-vingt-dix mille.

— Par notre ancien compte, ils ne devraient, à quarante écus par tête, posséder que dix millions huit cent mille livres : combien en ont-ils ?

— Cela va à cinquante millions, en comptant les messes et les quêtes des moines mendiants, qui mettent réellement un impôt considérable sur le peuple. Un frère quêteur d’un couvent de Paris s’est vanté publiquement que sa besace valait quatre-vingt mille livres de rente.

— Voyons combien cinquante millions répartis entre quatre-vingt-dix mille têtes tondues donnent à chacune.

— Cinq cent cinquante-cinq livres.

— C’est une somme considérable dans une société nombreuse, où les dépenses diminuent par la quantité même des consommateurs : car il en coûte bien moins à dix personnes pour vivre ensemble que si chacun avait séparément son logis et sa table.

« Les ex-jésuites, à qui on donne aujourd’hui quatre cents livres de pension, ont donc réellement perdu à ce marché ?

— Je ne le crois pas : car ils sont presque tous retirés chez des parents qui les aident ; plusieurs disent la messe pour de l’argent, ce qu’ils ne faisaient pas auparavant ; d’autres se sont faits précepteurs ; d’autres ont été soutenus par des dévotes ; chacun s’est tiré d’affaire, et peut-être y en a-t-il peu aujourd’hui qui, ayant goûté du monde et de la liberté, voulussent reprendre leurs anciennes chaînes[1]. La vie monacale, quoi qu’on en dise, n’est point du tout à envier. C’est une maxime assez connue que les moines sont des gens qui s’assemblent sans se connaître, vivent sans s’aimer, et meurent sans se regretter.

— Vous pensez donc qu’on leur rendrait un très-grand service de les défroquer tous ?

— Ils y gagneraient beaucoup sans doute, et l’État encore davantage ; on rendrait à la patrie des citoyens et des citoyennes qui ont sacrifié témérairement leur liberté dans un âge où les lois ne permettent pas qu’on dispose d’un fonds de dix sous de rente ; on tirerait ces cadavres de leurs tombeaux : ce serait une vraie résurrection. Leurs maisons deviendraient des hôtels de ville, des hôpitaux, des écoles publiques, ou seraient affectées à des manufactures ; la population deviendrait plus grande, tous les arts seraient mieux cultivés. On pourrait du moins diminuer le nombre de ces victimes volontaires en fixant le nombre des novices : la patrie aurait plus d’hommes utiles et moins de malheureux. C’est le sentiment de tous les magistrats, c’est le vœu unanime du public, depuis que les esprits sont éclairés. L’exemple de l’Angleterre et de tant d’autres États est une preuve évidente de la nécessité de cette réforme. Que ferait aujourd’hui l’Angleterre, si au lieu de quarante mille hommes de mer, elle avait quarante mille moines ? Plus les arts se sont multipliés, plus le nombre des sujets laborieux est devenu nécessaire. Il y a certainement dans les cloîtres beaucoup de talents ensevelis qui sont perdus pour l’État. Il faut, pour faire fleurir un royaume, le moins de prêtres possible, et le plus d’artisans possible. L’ignorance et la barbarie de nos pères, loin d’être une règle pour nous, n’est qu’un avertissement de faire ce qu’ils feraient s’ils étaient en notre place avec nos lumières.

— Ce n’est donc point par haine contre les moines que vous voulez les abolir, c’est par pitié pour eux ; c’est par amour pour la patrie. Je pense comme vous. Je ne voudrais point que mon fils fût moine ; et si je croyais que je dusse avoir des enfants pour le cloître, je ne coucherais plus avec ma femme.

— Quel est en effet le bon père de famille qui ne gémisse de voir son fils et sa fille perdus pour la société ? Cela s’appelle se sauver ; mais un soldat qui se sauve quand il faut combattre est puni. Nous sommes tous des soldats de l’État ; nous sommes à la solde de la société, nous devenons des déserteurs quand nous la quittons. Que dis-je ? les moines sont des parricides qui étouffent une postérité tout entière. Quatre-vingt-dix mille cloîtrés, qui braillent ou qui nasillent du latin, pourraient donner à l’État chacun deux sujets : cela fait cent soixante mille[2] hommes qu’ils font périr dans leur germe. Au bout de cent ans la perte est immense : cela est démontré[3].

« Pourquoi donc le monachisme a-t-il prévalu ? parce que le gouvernement fut presque partout détestable et absurde depuis Constantin ; parce que l’empire romain eut plus de moines que de soldats ; parce qu’il y en avait cent mille dans la seule Égypte ; parce qu’ils étaient exempts de travail et de taxe ; parce que les chefs des nations barbares qui détruisirent l’empire, s’étant faits chrétiens pour gouverner des chrétiens, exercèrent la plus horrible tyrannie ; parce qu’on se jetait en foule dans les cloîtres pour échapper aux fureurs de ces tyrans, et qu’on se plongeait dans un esclavage pour en éviter un autre, parce que les papes, en instituant tant d’ordres différents de fainéants sacrés, se firent autant de sujets dans les autres États ; parce qu’un paysan aime mieux être appelé mon révérend père, et donner des bénédictions, que de conduire la charrue ; parce qu’il ne sait pas que la charrue est plus noble que le froc ; parce qu’il aime mieux vivre aux dépens des sots que par un travail honnête ; enfin parce qu’il ne sait pas qu’en se faisant moine il se prépare des jours malheureux, tissus d’ennui et de repentir.

— Allons, monsieur, plus de moines, pour leur bonheur et pour le nôtre. Mais je suis fâché d’entendre dire au seigneur de mon village, père de quatre garçons et de trois filles, qu’il ne saura où les placer s’il ne fait pas ses filles religieuses.

— Cette allégation trop souvent répétée est inhumaine, antipatriotique, destructive de la société.

« Toutes les fois qu’on peut dire d’un état de vie, quel qu’il puisse être, si tout le monde embrassait cet état le genre humain serait perdu, il est démontré que cet état ne vaut rien, et que celui qui le prend nuit au genre humain autant qu’il est en lui.

« Or il est clair que si tous les garçons et toutes les filles s’encloîtraient le monde périrait : donc la moinerie est par cela seul l’ennemie de la nature humaine, indépendamment des maux affreux qu’elle a causés quelquefois.

— Ne pourrait-on pas en dire autant des soldats ?

— Non assurément : car si chaque citoyen porte les armes à son tour, comme autrefois dans toutes les républiques, et surtout dans celle de Rome, le soldat n’en est que meilleur cultivateur ; le soldat citoyen se marie, il combat pour sa femme et pour ses enfants. Plût à Dieu que tous les laboureurs fussent soldats et mariés ! ils seraient d’excellents citoyens. Mais un moine, en tant que moine, n’est bon qu’à dévorer la substance de ses compatriotes. Il n’y a point de vérité plus reconnue.

— Mais les filles, monsieur, les filles des pauvres gentilshommes, qu’on ne peut marier, que feront-elles ?

— Elles feront, on l’a dit mille fois, comme les filles d’Angleterre, d’Écosse, d’Irlande, de Suisse, de Hollande, de la moitié de l’Allemagne, de Suède, de Norvège, du Danemark, de Tartarie, de Turquie, d’Afrique, et de presque tout le reste de la terre ; elles seront bien meilleures épouses, bien meilleures mères, quand on se sera accoutumé, ainsi qu’en Allemagne, à prendre des femmes sans dot. Une femme ménagère et laborieuse fera plus de bien dans une maison que la fille d’un financier, qui dépense plus en superfluités qu’elle n’a porté de revenu chez son mari.

« Il faut qu’il y ait des maisons de retraite pour la vieillesse, pour l’infirmité, pour la difformité. Mais, par le plus détestable des abus, les fondations ne sont que pour la jeunesse et pour les personnes bien conformées. On commence, dans le cloître, par faire étaler aux novices des deux sexes leur nudité, malgré toutes les lois de la pudeur ; on les examine attentivement devant et derrière. Qu’une vieille bossue aille se présenter pour entrer dans un cloître, on la chassera avec mépris, à moins qu’elle ne donne une dot immense. Que dis-je ? toute religieuse doit être dotée, sans quoi elle est le rebut du couvent. Il n’y eut jamais d’abus plus intolérable[4].

— Allez, allez, monsieur, je vous jure que mes filles ne seront jamais religieuses. Elles apprendront à filer, à coudre, à faire de la dentelle, à broder, à se rendre utiles. Je regarde les vœux comme un attentat contre la patrie et contre soi-même. Expliquez-moi, je vous prie, comment il se peut faire qu’un de mes amis, pour contredire le genre humain, prétende que les moines sont très-utiles à la population d’un État, parce que leurs bâtiments sont mieux entretenus que ceux des seigneurs, et leurs terres mieux cultivées ?

— Eh ! quel est donc votre ami qui avance une proposition si étrange ?

— C’est l’Ami des hommes[5], ou plutôt celui des moines.

— Il a voulu rire ; il sait trop bien que dix familles qui ont chacune cinq mille livres de rente en terre sont cent fois, mille fois plus utiles qu’un couvent qui jouit d’un revenu de cinquante mille livres, et qui a toujours un trésor secret. Il vante les belles maisons bâties par les moines, et c’est précisément ce qui irrite les citoyens : c’est le sujet des plaintes de l’Europe. Le vœu de pauvreté condamne les palais, comme le vœu d’humilité contredit l’orgueil, et comme le vœu d’anéantir sa race contredit la nature.

— Je commence à croire qu’il faut beaucoup se défier des livres.

— Il faut en user avec eux comme avec les hommes : choisir les plus raisonnables, les examiner, et ne se rendre jamais qu’à l’évidence. »

  1. Les jésuites n’auraient point été à plaindre si on eût doublé cette pension de quatre cents livres en faveur de ceux qui auraient eu des infirmités, ou plus de soixante ans ; si les autres eussent pu posséder des bénéfices, ou remplir des emplois sans faire un serment qu’ils ne pouvaient prêter avec honneur ; si l’on avait permis à ceux qui auraient voulu vivre en commun de se réunir sous l’inspection du magistrat ; mais la haine des jansénistes pour les jésuites, le préjugé qu’ils pouvaient être à craindre, et leur insolent fanatisme dans le temps de leur destruction, et même après qu’elle eut été consommée, ont empêché de remplir, à leur égard, ce qu’eussent exigé la justice et l’humanité. (K.)
  2. Il faudrait cent quatre-vingt mille. En me conformant à toutes ces éditions, sans excepter les premières, j’ai dû signaler cette erreur de plume. (B.)
  3. C’est une erreur. Le nombre des hommes dépend essentiellement de la quantité des subsistances : dans un grand État comme la France, quatre-vingt dix mille personnes enlevées à la culture et aux arts utiles causent sans doute une perte ; mais l’industrie du reste de la nation la répare sans peine. Les moines sont surtout nuisibles, parce qu’ils servent à nourrir le fanatisme et la superstition, et parce qu’ils absorbent des richesses immenses qui pourraient être employées au soulagement du peuple, ou pour l’éducation publique. Au reste, il ne serait pas impossible de calculer l’effet que peut avoir sur la population l’existence d’une classe de célibataires ; mais ce calcul serait très-compliqué, et dépend d’un beaucoup plus grand nombre d’éléments que ne l’ont cru les savants d’après le calcul desquels M. de Voltaire parle ici. (K.)
  4. Le grand-duc Léopold vient de défendre aux convents des ses États d’exiger ni même de recevoir aucune dote ; mais, de peur que des parents avares ne trouvent dans cette loi un encouragement pour forcer leurs filles à prendre le parti du cloître, ils seront obligés de donner aux hôpitaux une dot égale à celle que le couvent aurait exigée. (K.)
  5. L’Ami des hommes, par le marquis de Mirabeau, première partie, chapitre ii. Voyez aussi, dans les Mélanges, année 1763, la onzième des Remarques pour servir de supplément à l’Essai sur les mœurs.